‹ Lectures morales et religieusesChapitre 36 sur 72 · XVI. DU SUICIDE · texte numérisé non relu

XVI. DU SUICIDE

Ce n'est pas sans raison que l'on ne saurait trouver nulle part dans les livres saints et canoniques , que Dieu nous ait jamais commandé ou permis de nous tuer, non pas même pour parvenir à l'immortalité bienheureuse, ou pour nous délivrer ou nous garantir de quelque mal. Au contraire, nous devons croire qu'il nous l'a défendu quand il a dit : « Vous ne tuerez point. » Surtout n'ayant pas ajouté : Votre prochain, ainsi qu'il fait lorsqu'il défend le faux témoignage : « Vous ne porterez point , dit-il , faux témoignage contre votre prochain. » Ce qui n'implique pas néanmoins que celui qui porte faux témoignage contre soi-même soit exempt de crime. Car la règle de l'amour du prochain est l'amour de soi-même, puisqu'il est écrit : « Vous aimerez votre prochain comme vous-même. « Si donc celui qui fait une déposition fausse contre soi-même n'est pas moins coupable de faux témoignage que s'il la faisait contre son prochain , quoiqu'on cette défense de porter faux témoignage il ne soit parlé que du prochain , et qu'il puisse paraître à ceux qui ne l'entendent pas bien qu'il n'a pas été défendu d'être faux témoin contre soimême ; combien plus doit-on croire qu'il n'est pas permis de se tuer soi-même, puisque ces termes : « Vous ne tuerez point, » étant absolus , et la loi n'y ayant rien ajouté qui les limite, la défense est générale, d'où il s'ensuit que celui-là, même à qui il est commandé de ne tuer point , n'en est pas excepté. C'est pourquoi il y en a qui s'efforcent d'étendre ce précepte jusqu'aux bêtes mêmes, prétendant qu'il n'est pas permis de les tuer. Mais que ne l'étendent-ils donc aussi aux arbres et aux plantes ? Car bien que les plantes n'aient point de sentiment , on ne laisse pas de dire qu'elles vivent; et, par conséquent, elles peu-

vent mourir et même être tuées si l'on use de violence contre elles. C'est pourquoi l'Apôtre, parlant de ces semences : « Ce que vous semez , dit-il , ne peut vivre s'il ne meurt auparavant. » Et dans le Psaume : « Il fit mourir leurs vignes par la grêle. » Ainsi, lorsque nous entendons la loi qui nous dit : « Vous ne tuerez point, » croironsnous pour cela que ce soil un crime d'arracher un arbrisseau , et serons-nous assez fous pour approuver l'erreur des Manichéens? Laissant donc ces rêveries, lorsque nous lisons : « Vous ne tuerez point ; » si nous ne l'entendons pas des plantes , parce qu'elles n'ont point de sentiment , ni des bêtes brutes, parce qu'elles sont privées de raison (d'où vient que par une disposition très-juste du Créateur, leur vie et leur mort sont également pour notre usage), il reste que nous entendions de l'homme ce précepte qui dit : < Vous ne tuerez point, » c'est-à-dire, vous ne tuerez point un autre et , par conséquent , vous ne vous tuerez point vous-même; car celui qui se tue, ne tue autre chose qu'un homme.

j\Iais cette même autorité divine a excepté certains cas où il est permis de faire mourir un homme lorsqu'elle l'ordonne ou par une loi générale, ou par un ordre particulier. Car celui-là ne tue pas , qui doit son ministère à celui qui le lui commande, et il ne faut le regarder en celte rencontre que comme une épée entre les mains de celui qui s'en sert. C'est pourquoi ceux qui ont fait la guerre par l'ordre de Dieu même , ou qui, exerçant des charges publiques, ont puni de mort les méchants suivant les lois, c'est-à-dire suivant les règles d'une raison trèsjuste , n'ont point contrevenu au précepte qui défend de tuer. Ainsi, loin qu'Abraham ait été accusé de cruauté pour avoir voulu tuer son fils afin d'obéir à Dieu, il en a été loué, au contraire, comme d'une action d'une piété signalée. Et l'on a raison de demander si l'on doit considérer comme un commandement de Dieu l'action de Jephté

qui tua sa fille pour accomplir le vœu qu'il avait fait de lui immoler la première chose qui se présenterait à lui au retour de sa victoire. L'on n'excuse point non plus Samson de s'être écrasé lui-même avec ses ennemis sous la ruine d'une maison , qu'en disant que l'Esprit qui faisait des miracles par lui , le lui avait commandé intérieurement. Exceptez donc ceux qu'une loi générale qui est juste , ou que Dieu même, qui est la source de la justice, commande de tuer, quiconque tue un homme , soi-même ou un autre, est coupable d'homicide.

Et tous ceux qui se sont donné la mort peuvent bien sans doute être admirés pour la grandeur de leur courage, mais on ne les saurait louer d'une véritable sagesse. Quoique si l'on consulte davantage la raison , l'on trouvera qu'on ne doit pas même appeler grandeur de courage de se donner la mort, parce qu'on ne peut supporter ou les maux de cette vie, ou les péchés d'autrui : car c'est plutôt une faiblesse de ne pouvoir souffrir l'affliction , ou les folles opinions du peuple. En effet, il y a bien plus de véritable générosité k endurer qu'à fuir une vie misérable et à mépriser les jugements des hommes, et surtout ceux du peuple qui sont d'ordinaire faux et téméraires , pour ne s'arrêter qu'au témoignage de sa conscience. C'est pourquoi s'il y a quelque courage à se tuer soi-même , il n'y a personne qui mérite mieux cette gloire que Gléombrotus, dont on rapporte, qu'ayant lu le livre de Platon de V Immortalité de l'âme , il se précipita du haut d'un mur dans la mer, pour passer de cette vie à une autre qu'il croyait meilleure : car il n'y avait ni calamité ni crime soit vrai ou faux qui l'obligeât à se tuer pour en éviter la peine ou le déshonneur, et il n'y eut que la grandeur de son courage qui lui fit embrasser la mort, et rompre les liens si doux qui nous attachent à la vie. Cependant cette action est plutôt grande que bonne, et Platon même qu'il avait lu, le lui pouvait apprendre; puis-

qu'il se serait donné la mort tout le premier, ou aurait conseillé le suicide, si du même esprit qu'il a connu l'immortalité de l'âme, il n'eût jugé que le suicide est criminel.

Mais, dit-on, plusieurs se sont tués pour ne pas tomber en la puissance de leurs ennemis. Nous ne demandons pas maintenant ce qui s'est fait , mais ce qui s'est dû faire : car la raison doit être préférée aux exemples, qui pourtant s'accordent aussi avec elle ; mais ce sont ceux qui méritent d'autant plus d'être imités, qu'ils se rapportent à des personnes plus éminentes en piété. De vrai, les patriarches , les prophètes et les apôtres ne se sont point donné la mort, parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui les a avertis de fuir de ville en ville pour éviter la persécution, pouvait bien aussi les avertir de se tuer eux-mêmes pour ne point tomber entre les mains de leurs persécuteurs. Que s'il n'a ni commandé, ni conseillé aux siens de sortir ainsi de la vie , tandis qu'il leur promet cependant des demeures éternelles lorsqu'ils en sortiront ; quelques exemples que nous opposent les gentils qui ne connaissent point Dieu, il est clair que le suicide n'est point permis à ceux qui servent le seul et véritable Dieu. Mais eux-mêmes, après l'exemple de Lucrèce , n'en ont guèred'autres dont ils se puissent servir contre nous , si ce n'est celui de ce Caton qui se tua à Utique. Ce n'est pas qu'il soit le seul qui ait mis fin à ses jours ; mais comme il passait pour un homme savant et vertueux , il semble qu'on ait raison de croire qu'on peut bien faire ce qu'il a fait. Que dirai -je donc de cette action, sinon que ses amis qui l'en détournaient, et parmi lesquels se trouvaient aussi de savants hommes, jugeaient qu'il y avait plus de lâcheté que de courage en cette résolution , et qu'elle ne venait pas d'un principe d'honneur qui fait qu'on veut éviter l'infamie, mais d'un sentiment de faiblesse qui porte à se soustraire à l'adversité. Caton lui-même montra bien que c'était là sa disposition dans le conseil qu'il

donna à son fils : car s'il était honteux de vivre sous la domination de César, pourquoi ce père qui aimait tant son fils , le porta-t-il à se soumettre à cette infamie , en lui ordonnant d'espérer tout de la clémence du vainqueur? Pourquoi ne l'obligea-t-il pas plutôt à mourir avec lui ? En effet, si Torquatus a mérité des louanges pour avoir mis à mort son fils quoique vainqueur, parce qu'il avait combattu contre son commandement ; d'où vient que Gaton, ayant été vaincu, a épargné son fils vaincu comme lui, puisqu'il ne s'est pas épargné lui-même ? Y avait-il donc plus de honte à être vainqueur contre le commandement de son général, qu'à souffrir le vainqueur contre la bienséance ? Caton, par conséquent, n'a pas jugé qu'il fût honteux de vivre sous l'empire de César ; autrement il aurait garanti son fils de cet opprobre avec le même fer dont il se perça le sein. Qu'est-ce donc qui l'a porté à en user de la sorte, sinon qu'autant il a aimé son fils auquel il désirait que César pardonnât , autant il a porté envie à la gloire de César, ne voulant pas, comme César le disait lui-même, qu'il eût l'honneur de lui pardonner ; ou pour employer une expression plus adoucie à l'endroit de Caton, en ayant honte?

Nos adversaires ne veulent pas que nous préférions à Caton le saint homme Job , qui aima mieux souffrir en son corps les plus cruelles douleurs que de s'en délivrer par la mort; ni les autres saints dont l'Écriture, ce livre d'une si grande autorité et si digne de foi, fait mention, et qui ont préféré supporter la captivité et la domination de leurs ennemis , plutôt que de se donner la mort. Mais nous pouvons fort bien, par leurs livres mêmes, mettre au-dessus de luiRégulus : car Caton n'avait jamais vaincu César, et après avoir été vaincu par lui, il dédaigna de se soumettre, et crut qu'il valait mieux périr. Régulus , au contraire, avait déjà vaincu les Carthaginois, et cette victoire était d'autant plus belle qu'il ne l'avait pas rem-

portée sur ses concitoyens, comme aurait fait Caton s'il fût demeuré victorieux, mais sur ses ennemis; et qu'elle ne fut pas un sujet de deuil pour sa patrie, mais une matière de gloire et de triomphe pour lui. Cependant, ayant été depuis vaincu par eux, il aima mieux se soumettre à leur pouvoir en demeurant leur prisonnier, que de s'y soustraire en se donnant la mort. Ainsi il conserva la patience en souffrant la domination des Carthaginois, et la constance en aimant toujours les Romains ; l'une, en ne dérobant point son corps vaincu à ses ennemis, et l'autre, en laissant son cœur invincible à ses concitoyens. Etcene fut pas l'amour de la vie qui l'empêcha de se tuer, comme il le fit bien voir ensuite quand, pour garder la foi de son serment, il n'hésita point à retourner parmi des ennemis, que le conseil qu'il avait donné au sénat avait plus irrités contre lui, que tout l'effort de ses armes. Ce grand homme donc, qui méprisait si généreusement la vie, aima mieux la finir par les plus douloureux tourments que la rage de ses ennemis pouvait inventer contre lui, que de se tuer soimême, témoignant bien par là qu'il croyait que c'était un grand crime que de se donner la mort. Les Romains , entre leurs plus grands personnages , n'en peuvent produire un plus excellent que celui-ci , qui ne fut point corrompu par la bonne fortune, puisqu'après une si grande victoire il vécut toujours fort pauvrement; ni abattu par la mauvaise, puisqu'il retourna hardiment s'exposer à une mort si terrible. Si donc de si braves et si illustres défenseurs de leur patrie, si des hommes qui , à la vérité, servaient de faux dieux, mais qui les servaient sincèrement et étaient de très-religieux observateurs de leurs serments , étant vaincus par leurs ennemis, ne se sont pas voulu tuer eux-mêmes, quoique, par le droit de la guerre, ils pussent tuer leurs ennemis vaincus, et bien qu'ils ne craignissent point le trépas, ont mieux aimé souffrir la domination du vainqueur, que de s'en délivrer en se donnant la mort; combien plus, des chrétiens, qui servent le

vrai Dieu et qui soupirent après la céleste patrie, se doivent-ils abstenir de ce crime^ lorsque sa providence, pour les éprouver ou les châtier, les assujettit quelque temps sous la puissance de leurs ennemis , puisque celui qui , étant si grand s'est rendu si humble pour l'amour d'eux, ne les abandonne point dans cet état d'humiliation, combien plus, je le répète, se doivent-ils abstenir de se tuer eux-mêmes, attendu qu'il n'y a point de loi qui les oblige à tuer leur ennemi , même vaincu ?

Mais, ajoute-t-on, quelques saintes femmes, pendant la persécution, se sont jetées dans la rivière pour se sauver de la violence de ceux qui les voulaient déshonorer, et l'Église catholique les révère comme des martyres. Je n'oserais juger ces personnes : car je ne sais si l'Église n'a point été inspirée de leur rendre cet honneur sur des témoignages dignes de foi ; et il se peut qu'il en soit ainsi. En effet, que dirons-nous si elles ont été poussées à cette action par l'Esprit de Dieu, comme il ne nous est pas permis de croire autre chose de Samson? Or, quand Dieu commande une chose et qu'il manifeste clairement sa volonté, qui oserait imputer à crime l'obéissance qu'on lui rend? Mais il ne s'ensuit pas qu'on puisse sans crime immoler son fils à Dieu , parce qu'Abraham l'a fait et en a été loué : car lorsqu'un soldat tue un homme pour obéir à son général, il n'y a point de loi qui le condamne comme homicide; au contraire, s'il ne le fait, il est traité de rebelle et de déserteur. Cependant, s'il l'avait tué de sa propre autorité , il tomberait dans la peine des meurtriers et des assassins : de sorte qu'il est puni pour une même action, et quand il la fait sans ordre, et quand, ayant ordre de la faire, il ne la fait pas. Que si le commandement d'un capitaine justifie de la sorte, que fera le commandement du Créateur? Que celui donc qui sait qu'il n'est pas permis de se tuer soi-même, se tue, si c'est pour obéir à celui dont il n'est pas permis aussi de mépriser

les ordres. Qu'il prenne garde seulement que l'ordre ne soit point douteux. Pour nous, nous ne pouvons gouverner les consciences que sur les règles que nous avons ap-r prises, et nous n'entreprenons point de juger les choses cachées. « Personne ne sait ce qui se passe dans l'homme que l'esprit de l'homme qui est en lui. » Ce que nous disons, ce que nous soutenons, ce que nous approuvons en toutes manières, c'est que personne ne se doit donner la mort à lui-même, ni pour se délivrer des peines temporelles , de peur de tomber dans les peines éternelles ; ni pour les péchés d' autrui, de crainte que celui que le crime d'un autre ne souillait point, ne commence à être souillé de son propre crime ; ni pour ses ^péchés passés , parce qu'au contraire on a besoin de vivre afin de les effacer par la pénitence; ni pour jouir d'une vie meilleure, parce qu'il n'y a point de meilleure vie après la mort pour ceux qui sont coupables de leur mort.

(Saint Augustin. Cité de Dieu-, Liv. I, chap. xx, xxiv, xxvi.)

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