‹ Lectures morales et religieusesChapitre 35 sur 72 · XV. LE PRODIGUE ET L'USURIER · texte numérisé non relu

XV. LE PRODIGUE ET L'USURIER

Donc, tu demandes de Targent et tu entreprends défaire naufrage. Ici entends les bruits frémissants de Charybde; là écoute les sirènes voluptueuses de la Fable, qui, par les doux accords de leur voix enchanteresse, attirent le navigateur dans des eaux ténébreuses, lui ôtant tout espoir de regagner sa demeure , objet de ses désirs. Aussitôt les marchands de parfums et d'objets de toute sorte font irruption, comme des chiens dont l'odorat exercé a flairé une proie errante : des chasseurs, des pêcheurs, des oiseleurs, des cabaretiers aussi qui mêlent de l'eau au vin pur et qui n'en célèbrent pas moins à grand bruit l'excellente qualité, le terroir et la date ; tout à coup des parasites entourent celui qu'ils avaient auparavant coutume de mépriser, ils le saluent, lui font cortège, le provoquent à la joie, l'excitent à la dépense disant : « Venez, et jouissons des biens qui se présentent, enivrons-nous d'un vin délicat; inondons notre corps de parfums , et ne laissons point passer la fleur du temps sans la cueillir. Couronnonsnous de roses, avant qu'elles se flétrissent; qu'il n'y ait aucune prairie que ne traverse notre luxure ; laissons partout des marques de notre joie, parCe que c'est là notre partage et notre destinée. » Cependant le festin s'apprête ; la table se charge de mets étrangers et exquis ; les convives sont servis par de brillants esclaves, achetés à grands frais et que l'on nourrit avec une dépense plus grande encore; on boit bien avant dans la nuit, car le jour s'est terminé avec le festin et n'a pas suffi à la débauche. Le prodigue se lève plein de vin, vide d'argent; il dort jusqu'au jour, et tout éveillé il croit rêver : car de même que, dans ses songes, il lui semble qu'il est devenu tout d'un coup riche de pauvre qu'il était ; de même maintenant il lui

as PREMIÈRE PARTIE :

apparaît que de riche il est devenu indigent. C'est qu'en eft'et ses biens s'écoulent comme de l'eau, et les droits de l'usurier grossissent ; le temps diminue, l'intérêt s'accroît; le trésor s'épuise, la dette s'accumule ; peu à peu les convives se dérobent, les cautions s'assemblent; le matin, le prêteur frappe à la porte, il se plaint que les jours fixés pour le payement soient écoulés; éveillé, il obsède le prodigue de ses injures; et lorsqu'il dort, il trouble ses songes et interrompt son sommeil. Ni les nuits ne sont tranquilles, ni le jour n'a de douceurs, ni le soleil d'agréments. On arrache peu à peu à l'emprunteur ses tissus d'or et de soie, et on les vend la moitié de leur valeur. Sa femme, attristée et en larmes, quitte des ornements achetés à des prix excessifs et que l'on vend à vil prix. Les esclaves, qui naguère faisaient le service du festin, sont mis aux enchères , et leur inhabileté détourne l'acheteur. On offre de l'argent au prêteur : c'est à peine, dit-il, s'il y a là de quoi payer l'intérêt; tu dois le capital.

Le prodigue revient, son patrimoine épuisé, et bientôt sera cité devant un tribunal pour le payement du capital ; il a diminué sa dette et on lui accorde une trêve plus triste qu'une trêve de guerre , car dans deux jours il se trouvera aux prises avec son ennemi. A la guerre la victoire est incertaine , là on ne saurait éviter la pauvreté ; à la guerre on se couvre d'un bouclier, là on se présente tout nu ; à la guerre une cuirasse enferme la poitrine, là on est tout entier enfermé dans une prison ; à la guerre la main se charge de traits, s'arme de flèches, là on offre aux chaînes et aux liens des mains vides d'argent. Le plus souvent le vaincu et l'emprunteur sont l'un et l'autre emmenés captifs; mais le vaincu peut accuser du moins les chances mauvaises du combat • excepté lui-même, l'emprunteur n'a personne qu'il puisse accuser. Or, rien n'est plus intolérable qu'un malheur qui ne peut s'excuser. La conscience d'avoir mérité une injure en aggrave le poids.

Alors le prodigue réfléchit en lui-même, alors il se rappelle les Écritures, alors il dit : « N'est-il pas écrit pour moi : Bois l'eau dans tes vases, et tire-la de ton puits?» Pourquoi aller au puits de l'usurier, où se trouve aussi de l'eau ? Mieux valait manger des légumes avec sécurité, que de m'asseoir avec inquiétude à ces festins somptueux que procurait l'argent d' autrui. Il n'aurait pas fallu me servir des biens d'autrui. Ensuite , j'avais contracté des dettes. Il fallait y chercher un remède dans mes propres ressources ; il y avait chez moi des vases plus petits; il valait mieux manquer de serviteurs que de nourriture; il valait mieux vendre ces habits magnifiques, que d'engager ma liberté. A quoi m'a servi de rougir de publier ma pauvreté? Voici qu'un autre la publie. Je n'ai pas voulu vendre les esclaves qui m'ont nourri ; voilà qu'un autre les adjuge. «

Tardives considérations ! Il convenait de craindre pour tes propres biens, lorsque tu acceptais les biens d'autrui; il convenait de songer au remède, lorsque tu commençais à ressentir les premières atteintes du mal. Il valait mieux, dans le principe, diminuer ta dépense, et pour acquitter les dettes t'imposer des privations, que de t' enrichir pour une heure des richesses d'autrui , et te voir ensuite dépouillé de tes propres richesses.

Nous accusons le débiteur d'imprudence, et toutefois il n'y a pas d'iniquité plus grande que celle des usuriers, qui considèrent comme un lucre la ruine d'autrui et regardent comme perdu pour eux tout ce que possèdent les autres. Ils épient ceux qui sont récemment pourvus d'un héritage ; ils ont des affidés pour rechercher les jeunes gens qui sont riches; ils s'attachent à eux, ils invoquent comme un prétexte l'amitié du père et de l'aïeul ; ils veulent connaître leurs difficultés domestiques. S'ils en trouvent l'occasion, ils blâment leur timidité, ils leur reprochent de n'avoir pas , par fausse honte , mieux espéré d'eux et compté sur leur concours. Si des affaires embar-

iSO PREMIÈRE PARTIE :

rassées ne leur permettent pas de jeter leurs filets, ils imaginent des fables : ils disent qu'une belle propriété est à vendre, ou une vaste maison ; ils exagèrent les produits, ils enflent les revenus ; ils engagent à l'acheter. Ils exaltent de même les vêtements précieux et les pierreries. Le jeune homme objecte-t-il qu'il n'a pas d'argent, ils lui apportent le leur, en disant : « Usez-en comme du vôtre; avec les produits de votre acquisition vous en augmenterez le prix et nous rendrez ce que vous devez. »

Ils proposent au jeune homme les domaines d'autrui, afin de le dépouiller de ses propres domaines ; ils lui tendent des rets ; et dès qu'il est entré dans l'espace qu'ils ont entouré comme pour une chasse , ils le poussent dans les rets des cautions, les filets de Tusure; ils lui demandent qu'il leur engage une villa qu'il tient de son aïeul, le tombeau paternel. On fixe un jour pour le payement ; on se tait sur la convention , tant que l'emprunteur peut faire face au payement; mais aussitôt qu'ils l'ont ainsi rassuré, les prêteurs fondent sur lui à l'improviste, le pressent avec véhémence, et, s'il réclame, ils insistent en disant : « Tu as tes terres, nous n'avons pas notre argent ; nous avons donné de l'or, il ne nous reste qu'un écrit; tu profites de tes produits, notre argent ne s'augmente pas. Toute réclamation n'est qu'un vain prétexte; renouvelle du moins ton engagement. »

C'est pourquoi, tandis que d'abord le jeune homme ne pense pas qu'il lui faille rien vendre de ses vêtements précieux, de ses terres, il demande des délais. IVIais l'usure dévore le capital; les intérêts s'accumulent. Bientôt il commence à soupirer, bientôt il reconnaît son mal. Jour et nuit il ne pense qu'aux dettes qu'il a contractées : tout ce qu'il rencontre, lui semble être l'usurier; et lorsqu'il entend un bruit, il croit entendre la voix de l'usurier. Si tu as, pourquoi ne payes-tu pas ? Si tu n'as pas, pourquoi ajouter un mal à un mal et chercher un remède dans ta blessure même? Pourquoi chaque jour souffrir les obses-

LES PÈRES ET LE PAGANISME. Ibl

sions d'un créancier, craindre d'être dépossédé par lui ? C'est une ancienne maxime : « Lorsqu'un usurier et son débiteur se rencontrent, le Seigneur les considère l'un et l'autre. » L'un comme un chien cherche sa proie, l'autre comme une bête sauvage évite le chasseur ; celui-là comme un lion cherche à dévorer, celui-ci comme un jeune taureau redoute les attaques du ravisseur ; celui-là comme un épervier cherche à envelopper un cygne de ses serres, celui-ci comme une oie ou une poule d'eau, aime mieux se jeter dans des précipices, ou se plonger au fond d'une rivière, que de soutenir l'attaque de cet épervier du corps humain. Pourquoi fuir chaque jour? Et si tu ne rencontres pas l'usurier, du moins la pauvreté vient à toi comme un bon coureur. Le Seigneur les voit donc tous les deux, l'usurier et le débiteur, il les considère dans leur rencontre, témoin de l'iniquité de l'un, de l'injure que souffre l'autre; condamnant l'avarice de celui-là et la sottise de celui-ci. Celui-là compte tous les pas du débiteur et le suit dans ses détours ; celui-ci cache toujours sa tête derrière les colonnes , car le débiteur n'a aucune assurance. Tous les deux font souvent sur leurs doigts et reprennent le calcul des intérêts. Leur souci est égal, leurs sentiments diffèrent. L'un se réjouit de l'accroissement de la dette, l'autre s'afflige de l'accumulation des intérêts ; celui là compte ses gains, celui-ci ses pertes.

Pourquoi fuir un homme que tu pouvais même ne pas craindre? Pourquoi fuir et jusqu'où fuiras-tu? Si quelqu'un frappe, la nuit, tu crois que c'est l'usurier ; aussitôt, sous le lit ! Si tu t'aperçois que quelqu'un entre subitement, tu te précipites dehors. Le chien aboie, et ton cœur palpite, la sueur t'inonde ; ta respiration agite tes membres^ tu t'efforces d'imaginer quelque mensonge, pour remettre l'usurier à un autre temps; et lorsque tu as obtenu un délai, tu te réjouis. L'usurier feint que ta dette est lourde pour lui : mais c'est volontiers qu'il diffère d'en exiger le payement, comme un chasseur qui a entouré une bête

lî)2 PREMIÈRE PARTIE:

sauvage est sûr de sa proie. Toi tu baises son visage, tu embrasses ses genoux et , comme un cerf frappé d'une flèche empoisonnée, tu t'avances quelques pas , et enfin vaincu par le mal tu tombes ; ou comme un poisson qu'a saisi le harpon , quelque part qu'il fuie, il emporte le fer qui le blesse. Et en vérité ce poisson dévore la mort dans l'appât qu'on lui jette ; il engloutit l'hameçon, en cherchant une nourriture ; mais il ne voit pas l'hameçon, que dissimule la proie : toi tu aperçois l'hameçon et tu l'avales. L'hameçon, pour toi, c'est l'argent que te prête le créancier ; tu dévores l'hameçon, mais le ver qu'il portait ne manque jamais de te déchirer les entrailles. C'est la pâture même qui te trompe. Ainsi tu ne trouves aucune nourriture dans l'argent qu'on te prête, et dans l'hameçon tu trouves une blessure. Ignores-tu qu'une fois enlacé dans un nœud, plus tu fuis, plus le nœud se resserre, et que, tombé dans des rets , tu ne fais, en fuyant, que t'embarrasser davantage dans ces rets mêmes ? Tu fuis dans les carrefours, lorsque les murs ne suffisent plus à te garantir. L'usurier te trouvera quand il voudra. Que le terme indiqué arrive, et comme le loup qui se précipite durant la nuit, il ne te laisse pas dormir ; au jour attendu, il te traîne en public, il t'oblige à souscrire un contrat de vente. Pour te soustraire à la honte, tu souscris aussitôt , et tu vendrais même le tombeau de tes ancêtres , afin de sauver quelque chose de la noble pudeur qu'ils t'ont léguée. On t'achète un sol stérile, et tu te Tantes d'avoir cédé un terrain sans rapport ; ce sont là pourtant des pertes réelles, et aux pertes du passé s'ajoute la ruine du présent. Et bientôt les champs que tu estimais le plus sont euxmêmes vendus et on y apporte non plus des instruments de travail, mais des chaînes.

Il faut donc chercher des cautions. On accorde des délais à l'emprunteur, non pas afin qu'il trouve les moyens de se libérer, mais pour qu'il s'adjoigne un compagnon de sa servitude et un associé de sa misère. Mais à quoi

lui peut servir que l'infortune d' autrui s'ajoute à la sienne? Déjà ses amis le fuient; ses convives ne le reconnaissent plus : lui-même s'éloigne aussi des regards de tous, et comme l'athlète meurtri au pugilat évite les nouveaux coups qu'on lui porte, de même il évite la rencontre des honnêtes gens ; et craintif, dès que quelqu'un se présente a lui, il s'échappe, les yeux fixes et inquiets. Il revient prêt à recevoir des chaînes, il revient désirant la mort, pensant même, que s'il mourait , la mort lui apporterait le repos. Il revient se condamnant misérablement luimême , pour n'avoir pas repoussé l'argent d' autrui et s'être lié par les prêts d'un usurier.

0 combien d'hommes n'ont pas rendus malheureux les richesses d' autrui ! Et quoi ! répondra-t-on, voulez-vous boire de l'eau bourbeuse? Et pourquoi, répondrai-je , voulez-vous boire à la coupe d'un usurier? Beaucoup, dira-t-on, ont emprunté pour un temps, pourvu à leurs nécessités, et rendu l'argent emprunté. Et combien y en a-t-il que leurs dettes ont fait s'étrangler ! Vous considérez les uns, vous n'énumérez pas les autres : vous vous rappelez que quelques-uns se sont échappés, vous ne vous souvenez pas de ceux qui ont succombé ; vous calculez l'argent qu'on a rendu et vous ne considérez pas ces tristes lacets auxquels la plupart ont demandé la mort, préférant cette fin terrible au déshonneur d'une honteuse citation en justice; incapables d'essuyer un outrage, trop faibles pour souffrir une injure ; craignant plus l'opprobre de la vie que le supplice du trépas 1

Quant à vous qui amassez des richesses, croyez-vous que je veuille vous soustraire un débiteur? Yoici Dieu que je vous propose à sa place; voici le Christ que je lui substitue ; un tel débiteur ne pourra vous frustrer. Prêtez donc votre argent au Seigneur dans la main du pauvre. Le Seigneur est lié par un prêt et il l'acquitte : il tient compte de tout ce que l'indigent a reçu : l'Evangile est sa caution , il engage sa parole pour tous ceux qui sont dans

d54 PREMIÈRE PARTIE :

le besoin, il engage sa foi ; pourquoi hésiter h lui donner vos trésors? Si l'on vous présente quelque riche de ce siècle, qui veuille bien répondre pour un débiteur, aussitôt vous comptez de l'argent ; c'est donc un pauvre pour vous que le Seigneur du ciel, et le créateur du monde ? et vous délibérez encore pour savoir si vous ne trouverez pas quelque garant plus riche!

(Saint Ambroise. Livre de Tobù.)

Page 1