XVIII. DE L4 SOLITUDE
SAINT JEROME A HELIODORB.
C'est par ramitié sincère que la charité a formée entre nous, et parles sentiments de votre propre cœur, que vous devez juger de l'afifection et de l'empressement avec lequel j'ai tâché de vous retenir avec moi dans le désert. Cette lettre même que je vous écris, et que mes larmes ont presque effacée, fait assez voir de quelle douleur je fus pénétré à votre départ, et combien de soupirs et de gémissements il me coûta. Mais, semblable à un petit enfant, dont les manières sont douces et flatteuses, vous parvîntes si ■ bien à tempérer par vos caresses le mépris que vous faisiez de mes prières, que je ne sus quel parti prendre. En effet, que pouvais-je faire? Devais-je demeurer dans le silence ? Je n'étais pas assez maître de mes sentiments, pour dissimuler ce que je souhaitais avec tant de passion. Devais-je vous presser davantage? Vous ne daigniez pas seulement m'écouter, parce que vous ne répondiez pas à l'amitié que j'avais pour vous. Quelque inutiles qu'aient été les efforts que je fis alors pour vous retenir avec moi, je veux bien encore aujourd'hui vous aller chercher, tout éloigné que vous êtes. C'est tout ce que peut faire la charité méprisée, et c'est là la seule ressource qui lui reste.
Puis donc qu'en partant vous me priâtes de vous écrire, et que je vous promis de le faire dès que je serais entré dans le désert, pour vous exhortera m'y suivre, je m'acquitte aujourd'hui de ma promesse. Hâtez-vous de venir. N'allez pas rappeler le souvenir des extrémités fâcheuses où vous vous vîtes réduit la première fois : ce n'est que par un dépouillement universel qu'on arrive à
la perfection que demande la vie solitaire. Que les peines et les difficultés qu'il vous fallut essuyer dans notre premier voyage ne vous épouvantent point ; si vous croyez en Jésus- Christ, vous devez ajouter foi à ce qu'il dit dans l'Évangile : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu , et toutes ces choses vous seront données comme par surcroît. Ne portez avec vous ni sac, ni bâton ; » car c'est être fort riche , que d'être pauvre avec Jésus-Christ.
Mais que fais-je, el à quoi pensé-je de vous prier encore ? Laissons là les prières et les caresses : quand l'amour est offensé, il doit se mettre en colère. Après avoir négligé mes prières, peut-être écouterez-vous mes reproches. Soldat efféminé, que faites-vous dans la maison de votre père? Quels retranchements y élevez-vous pour vous fortifier contre vos ennemis ? Quels hivers y passez-vous sous les tentes et les pavillons? Déjà l'on entend sonner la trompette du haut du ciel, déjà l'on voit paraître au milieu des nuées notre général, qui vient les armes à la main pour combattre le monde; un glaive à deux tranchants sort de sa bouche : il coupe et renverse tout ce qu'il rencontre. Vous , cependant , on vous voit sortir de votre chambre pour aller au combat, et quitter l'ombre pour vous exposer aux ardeurs du soleil. Un corps accoutumé à la mollesse des habits ne saurait supporter le poids d'une cuirasse : le casque est un fardeau trop pesant pour une tête qui n'est couverte que d'un léger tissu : une main énervée par l'oisiveté trouve la poignée d'une épée trop dure. Écoutez les paroles de votre roi : « Celui qui n'est pas avec moi, est contre moi ; et celui-là diesipe, qui n'amasse pas avec moi. « Souvenezvous du jour où vous vous enrôlâtes, et où enseveli avec Jésus-Christ par le baptême , vous vous obligeâtes par serment à le servir, el à lui sacrifier jusqu'à votre père et votre mère. Voici que le démon fait tous ses eiîorts pour étouffer Jésus-Christ dans votre cœur ; et les ennemis
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de votre salut ne voient qu'à regret entre vos mains, la solde que vous reçûtes lorsque vous vous engageâtes à son service. Quelques caresses que vous fasse, pour vous retenir , votre petit-neveu Népotien ; quoique votre mère, les cheveux épars et les habits déchirés, vous montre le sein qui vous a allaité ; quoique votre père se couche sur le seuil de la porte pour vous empêcher de passer : foulez-le courageusement aux pieds, et, sans verser une seule larme , courez promptement vous ranger sous l'étendard de la croix. C'est une espèce de piété, que d'être cruel dans ces occasions, et ce n'est que dans de pareilles conjonctures qu'il est permis de l'être. Un jour viendra que vous retournerez victorieux en votre patrie, et que, comme un brave soldat, vous marcherez la couronne sur la tête au milieu de la Jérusalem céleste. Alors devenu avec saint Paul citoyen du ciel, vous y demanderez le droit de cité pour vos parents ; et comme c'est moi qui vous ai encouragé à vaincre, j'espère aussi que vous ne m'oublirez pas dans vos prières.
Au reste, je sais assez quels sont les liens dont vous dites que VOUS' êtes embarrassé. Je ne suis pas insensible, et n'ai pas un cœur incapable de se laisser toucher : je n'ai été ni nourri du lait des tigresses d'Hyrcanie, ni formé dans le sein des rochers ; j'ai passé comme vous par toutes ces épreuves. Tantôt votre sœur, qui est veuve, vous tient tendrement embrassé ; tantôt vos esclaves , qui vous ont vu grandir dès le berceau, vous demandent à quel maître vous les laissez désormais ; tantôt votre gouvernante, qui est aujourd'hui tout épuisée de vieillesse , et votre gouverneur, qui a pour vous la tendresse d'un père, vous représentent qu'ils n'ont plus longtemps à vivre , et vous conjurent de ne les point abandonner avant leur mort. Peut-être aussi que votre mère avec un front tout ridé, vous répète souvent ces petites chansons qu'elle vous chantait autrefois pour vous faire teter.
Je veux même que l'on vous applique ces paroles du poëte :
Votre illustre maison, près de tomber, Trouve en vous seul son appui.
Quand on aime véritablement Dieu, et que l'on craint les châtiments de l'enfer, l'on n'a point de peine à rompre ces chaînes.
Vous me direz peut-être que l'Écriture sainte nous ordonne d'obéir à nos parents. Je l'avoue ; mais elle nous apprend aussi que l'on ne peut, sans se perdre, les aimer plus que Jésus-Christ. Quoi ? voulez-vous que je m'arrête aux larmes d'une mère, tandis que je vois mon ennemi tout prêt à m'ôter la vie ? Voulez-vous que j'abandonne le service de Jésus-Christ pour l'amour d'un père, moi qui pour l'amour de Jésus-Christ, dois lui refuser jusqu'aux devoirs de la sépulture, que ce même amour m'oblige néanmoins de rendre à tous les hommes? Le Sauveur ne regarda-t-il pas comme un sujet de scandale les lâches et timides précautions que prenait saint Pierre pour l'empêcher de souffrir la mort? Et lorsque les fidèles de Césarée voulurent détourner saint Paul d'aller à Jérusalem, cet apôtre ne leur répondit- il pas : « C'est en vain que vous pleurez et que vous tâchez de m' attendrir le cœur, car je suis tout prêt à souffrir dans Jérusalem , non-seulement la prison, mais la mort même, pour la gloire de Jésus-Christ, Notre-Seigneur? » Lors donc que l'on attaque notre foi par tous ces sentiments de piété et de tendresse qu'inspire la nature, il faut leur opposer, comme un mur inébranlable , • cette parole du Fils de Dieu : « Ceux-là sont ma mère et mes frères, qui font la volonté de mon Père qui est dans le ciel. » S'ils croient en Jésus-Christ, n'est-il pas de leur devoir de m' aider et de me soutenir dans les combats où je suis prêt à m'engager pour son service? Que s'ils ne croient point en lui, •< laissons les morts ensevelir leurs morts. «
Cela est bon, me direz-vous, lorsqu'il s'agit de souffrir le martyre. Vous vous trompez, mon frère, vous vous trompez, si vous croyez qu'un chrétien ne soit pas toujours en butte aux persécutions : jamais il n'y est plus dangereusement exposé que lorsqu'il ne s'aperçoit pas de leur violence. Quoi! notre ennemi, semblable à un lion rugissant, tourne sans cesse autour de nous, cherchant à dévorer quelqu'un, et vous vous flatterez d'être en paix! Il se tient en embuscade avec les riches pour tuer l'innocent dans l'obscurité, il a toujours les yeux ouverts sur le pauvre, il l'épie en cachette comme un lion en sa caverne, il dresse des embûches pour perdre le pauvre : tandis que couché à l'ombre d'un agréable feuillage, vous goûtez tranquillement les douceurs du sommeil, sans craindre ce lion furieux dont vous allez bientôt devenir la proie. D'un côté, l'amour du plaisir me poursuit sans relâche; de l'autre, l'avarice fait tous ses efforts pour s'ouvrir un passage dans mon cœur; tantôt l'intempérance me pousse à me faire un dieu de mon ventre et à le mettre à la place de Jésus-Christ; tantôt la concupiscence me sollicite à violer le temple du Saint-Esprit et à le bannir de mon âme. Enfin je me vois continuellement aux prises avec un ennemi qui porte mille noms différents, et qui a un fond inépuisable de malignité et d'artifices. Accablé donc que je suis de tant de misères, et devenu l'esclave de tant d'ennemis, oserai-je encore me flatter d'en avoir triomphé?
Examinez bien, mon très-cher frère, tous ces péchés en particulier, pesez-en la malice et la grandeur, et ne pensez pas qu'ils soient moins grands et moins énormes que celui de l'idolâtrie. Ecoutez sur cela ce que dit l'apôtre saint Paul : « Sachez que nul fornicateur, nul impudique, nul avare, nul trompeur (ce qui est une idolâtrie), ne sera héritier du royaume de Jésus-Christ et de Dieu. » Et quoiqu'en général tout ce qui a rapport au démon soit contraire à Dieu, et que tout ce qui appartient à
ce prince des ténèbres , k qui toutes les idoles sont consacrées, soit une véritable idolâtrie; néanmoins le même apôtre dit ailleurs en termes exprès : « Faites donc mourir les membres de l'homme terrestre qui est en vous , l'impureté, les mauvais désirs, la cupidité et l'avarice, qui sont une idolâtrie , et qui attirent la colère de Dieu sur les hommes rebelles à la vérité. « Car le culte que l'on rend aux idoles ne consiste pas seulement à jeter un peu d'encens dans le feu qui brûle sur les autels des faux dieux , ou à prendre du vin dans une coupe et à le répandre en sacrifice. Pour nier que l'avarice n'est pas une véritable idolâtrie, il faut que l'on croie pouvoir donner le nom de justice à la trahison de Judas , qui vendit son maître trente deniers. Pour dire que la fraude n'est pas une idolâtrie , il faut être semblable à ceux dont il est parlé dans les Actes des Apôtres , qui furent punis de mort subite, parce qu'ils avaient réservé une partie du prix de l'héritage qu'ils avaient vendu. Songez, mon frère, que vous n'êtes plus le maître de ce que vous possédiez dans le siècle. « Quiconque , dit le Sauveur , ne renonce pas à tout ce qu'il possède , ne peut être mon disciple. » Que vous avez eu peu de zèle et de courage pour un chrétien! Voyez un saint Pierre qui quitte ses filets; considérez un publicain qui abandonne son comptoir et qui devient apôtre aussitôt. Le Fils de l'homme n'a pas seulement où reposer sa tête ; et vous voulez habiter dans de magnifiques palais, et vous promener dans de superbes galeries? Comment pouvez-vous mettre votre espérance dans les biens de la terre, vous qui devez un jour partager avec Jésus-Christ l'héritage du ciel? Considérez ce que signifie le nom de moine que vous portez. Que faites-vous dans la foule du monde, vous que ce nom obhge à vivre seul et à l'écart?
Quand je vous donne ces avis, je ne me flatte pas de n'avoir jamais essuyé de tempêtes, et d'être toujours arrivé heureusement au port sans avoir souffert aucun
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dommage, ni dans mon vaisseau, ni dans sa charge. Au contraire, ce n'est qu'après avoir échoué depuis peu sur la côte, que, tout effrayé encore du naufrage dont je ne fais que sortir, j'avertis ceux qui veulent s'embarquer sur cette mer orageuse, des périls où ils s'exposent, et que je leur dis d'une voix encore toute tremblante : « Prenez garde à vous ; car dans ce golfe qui est presque toujours agité de tempêtes, l'amour du plaisir, comme un autre Charybde, attire les voyageurs et les fait périr sans ressource. Cette côte que vous voyez est habitée par une nation cruelle et barbare. Là le démon avec ses compagnons court la mer comme un pirate, portant avec soi les chaînes qu'il a préparées pour ceux qui tomberont en sa puissance. Soyez donc toujours sur vos gardes : car, quoique cette mer paraisse à vos yeux aussi calme qu'un lac , et que le vent remue à peine la surface de ses eaux ; néanmoins cette plaine, si unie en apparence, renferme de hautes montagnes; l'ennemi est caché, le péril est au dedans. Préparez donc vos cordages , dépliez vos voiles, imprimez sur votre front le signe de la croix pour vous servir de vergue; car ce calme apparent est une véritable tempête. »
« Mais quoi! me direz-vous, est-il donc impossible de demeurer dans les villes sans cesser d'être chrétien? v Vous n'êtes pas, mon frère, dans les mêmes conditions que le reste des hommes. Écoutez ce que dit le Fils de Dieu : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous possédez , et donnez-en le prix aux pauvres , puis venez et me suivez. » Vous avez fait vœu de tendre à la perfection; car lorsque vous avez abandonné le siècle, et que « vous vous êtes fait eunuque pour le royaume du ciel , » vous vous êtes engagé en même temps à mener une vie parfaite. Or, un parfait serviteur de Jésus-Christ ne doit point avoir d'autre possession que Jésus -Christ même; ou, s'il possède quelque chose avec lui, il cesse d'être parfait. Qun s'il n'est pas dans cet état de perfec-
tion qu'il a promise à Dieu, il n'a pu faire cette promesse sans mensonge, et « la bouche qui profère le mensonge donne la mort à l'âme. « De tout cela je conclus que si vous êtes parfait, vous ne devez plus désirer les biens de la terre ; et que si vous ne l'êtes pas , vous avez trompé Dieu. Après que l'oracle de l'Évangile nous a dit avec une voix divine et éclatante : « Vous ne sauriez servir deux maîtres en même temps ; ■» ose-t-on bien faire mourir Jésus-Christ en servant tout à la fois et Dieu et l'argent? Ce divin Sauveur nous dit si souvent : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. » Et l'on se flatte de pouvoir le suivre avec le pesant fardeau des richesses. « Celui qui dit qu'il croit en Jésus-Christ, doit marcher comme Jésus-Christ a marché. »
Vous ne manquei^ez pas de me répondre que vous ne possédez plus rien. Mais si cela est, que ne combattezvous donc, puisque ce détachement universel vous rend si propre au combat? Peut-être croyez-vous pouvoir vous acquitter de tous ces devoirs dans votre patrie ; mais ne savez-vous pas que le Sauveur n'a point fait de miracles dans la sienne? Voulez-vous en connaître la raison? La voici, appuyée de l'autorité de Jésus-Christ même : « C'est qu'un prophète n'est jamais considéré dans son pays. » « Je ne cherche point la gloire, me direz-vous, et je me contente du témoignage de ma propre conscience. » Le Fils de Dieu ne la cherchait pas non plus , puisqu'il prit la fuite lorsque les peuples voulurent l'élever sur le trône. Mais les hommes méprisent d'ordinaire ceux qu'ils n'ont pas appris à honorer ; du mépris ils en viennent aux outrages; les outrages excitent la colère; la colère nous jette dans le trouble et dans l'agitation ; l'âme troublée et agitée abandonne souvent les bons desseins qu'elle avait formés ; cette inquiétude la rend faible et languissante; dans cet état d'affaiblissement et de langueur , elle perd toujours quelque chose de ce qu'elle possédait auparavant,
et il est certain que cette perte ne saurait passer pour une perfection. De tout cela l'on doit conclure, qu'un solitaire qui demeure toujours dans son pays, ne peut jamais s'élever à la perfection de son état. Or c'est un crime que de ne vouloir pas devenir plus parfait.
Après avoir été chassé de ce retranchement , vous ne manquerez pas de vous prévaloir de l'exemple des ecclésiastiques , et comme il est constant qu'ils demeurent dans leurs villes , vous voudrez voir si je serai assez hardi pour condamner leur conduite. Mais à Dieu ne plaise que je parle mal de ceux qui tiennent dans l'Église la place des apôtres , qui consacrent le corps de Jésus-Christ par la vertu des paroles qu'ils prononcent, qui nous ont fait chrétiens, qui, ayant les clefs du royaume du ciel, jugent en quelque façon avant le jour du jugement, et qui conservent l'épouse de Jésus-Christ par une vie chaste et retenue. Je vous l'ai déjà dit, il n'en est pas des solitaires comme des ecclésiastiques. Ceux-ci sont les pasteurs du troupeau de Jésus-Christ, et moi je ne suis qu'une brebis de ce troupeau , qui reçois ma nourriture de leur main. Ils vivent de l'autel; mais pour moi , si je manque à y porter mon offrande, l'on me regarde comme un arbre stérile qui n'est bon qu'à être coupé. Ma pauvreté n'est pas même un prétexte légitime pour me dispenser de cette obligation , puisque Jésus-Christ loue dans l'Évangile l'action d'une pauvre veuve, qui, n'ayant plus que deux pièces de monnaie , ne laissa pas de les jeter dans le tronc. Il ne m'est pas permis de m'asseoir en la présence d'un prêtre, et si je pèche, il peut me livrer au démon pour mortifier ma chair, afin que mon âme soit sauvée au jour du Seigneur. Quand quelqu'un, dans l'ancienne loi, refusait d'obéir aux prêtres , on le condamnait à être lapidé hors du camp , ou à avoir la tête tranchée, afin de laver dans son sang le mépris qu'il avait fait de la dignité sacerdotale. Mais aujourd'hui l'on frappe avec le glaive spirituel ceux qui veulent se sous-
traire à leur autorité , et on les chasse de l'Eglise pour être la proie des démons.
Que si vos frères vous engagent par leurs pieuses sollicitations à prendre l'ordre de la prêtrise , je me réjouirai de votre élévation, mais je craindrai votre chute. Vous m'ohjecterez peut-être «que désirer l'épiscopat, c'est souhaiter une fonction et une œuvre sainte? » J'en tombe d'accord. Mais ajoutez ce qui suit : «11 faut donc que l'évêque soit irréprochable, qu'il n'ait épousé qu'une femme, qu'il soit sobre, chaste, prudent, grave et modeste, exerçant l'hospitalité , capable d'instruire ; qu'il ne soit ni sujet au vin , ni violent et prompt à frapper, mais équitable et modéré. » Après avoir expliqué dans la suite tous les devoirs des évêques , l'apôtre saint Paul prescrit aux ministres du troisième ordre une manière de vie qui n'est ni moins exacte ni moins régulière. « Il faut aussi, dit-il, que les diacres soient chastes et honnêtes; qu'ils ne soient point doubles dans leurs paroles , ni sujets à boire beaucoup de vin ; qu'ils ne cherchent point à faire de gain honteux, mais qu'ils conservent le mystère de la foi dans une conscience pure. Qu'on les éprouve donc auparavant, et s'ils sont d'une vie irréprochable, qu'on les admette aux fonctions de leur ministère. » Malheur à celui qui entre dans la salle du festin sans être vêtu d'une robe nuptiale; car à quoi doit-il s'attendre, sinon à ce qu'on lui dise aussitôt : <■ Mon ami , comment êtes-vous entré ici? » Et que n'ayant rien k répondre , le roi commande à ses gens de l'emporter hors de la salle , de lui lier les pieds et les mains, et de le jeter dans les ténèbres extérieures , où il y aura des pleurs et des grincements de dents. Malheur à celui qui , enveloppant dans son mouchoir le talent qu'il a reçu , se contente de le mettre en réserve, tandis que les autres le font profiter; car son maître, irrité de sa paresse, lui fera aussitôt cette rude réprimande : « Méchant serviteur, pourquoi n'avezvûus pas mis mon argent à la banque, afin qu'à mon
retour je le retirasse avec les intérêts? » C'est-à-dire : Pourquoi ne vous êtes-vous pas déchargé au pied de l'autel d'un fardeau que vous ne pouviez porter 1 car en gardant mon argent par une paresse et une timidité honteuse , qui vous a empêché de le mettre à profit , vous avez occupé la place d'un autre qui l'aurait fait profiter au double.
De même donc qu'un fidèle ministre se rend digne d'un rang plus élevé , ainsi celui qui approche indignement du calice du Seigneur, se rend coupable du corps et du sang du Seigneur. Tous ceux qui sont élevés à la dignité épiscopale, ne remplissent pas les devoirs d'un véritable évêque. Si vous jetez les yeux sur un saint Pierre, jetez-les aussi sur un Judas. Si vous considérez un saint Etienne, regardez en même temps un Nicolas, contre qui le Seigneur prononce dans l'Apocalypse une sentence de condamnation , et qui par les dogmes abominables qu'il a inventés , a donné naissance à l'hérésie des Nicolaïtes. Ce n'est donc qu'après s'être éprouvé soimême que l'on doit s'engager dans un si saint ministère : car les dignités ecclésiastiques ne font pas le chrétien. Corneille le Centenier, tout païen qu'il était , fut purifié par les dons du Saint-Esprit. Daniel, n'étant encore qu'un enfant, fut le juge des vieillards. L'esprit de prophétie se répandit tout d'un coup sur Amos, pendant qu'il s'occupait à cueillir des mûres sauvages. David , qui n'était qu'un berger, fut choisi de Dieu pour être le roi d'Israël, et Jésus-Christ aima toujours tendrement le plus jeune de ses apôtres. Mettez-vous, mon cher frère, à la derrière place, afin que l'on vous fasse monter plus haut, lorsqu'il arrivera quelqu'un moins distingué que vous. «« Sur qui le Seigneur se repose-t-il , sinon sur les humbles et les pacifiques , qui écoutent sa parole avec une crainte respectueuse?» L'on exige davantage de celui à qui l'on a plus donné , « et les puissants seront puissamment tourmentés.» Et que l'on ne se flatte point d'une chasteté
purement extérieure, puisque les hommes doivent rendre compte, aujour du jugement, de toutes les paroles inutiles qu'ils auront dites , et que c'est devenir coupable d'homicide que de dire des injures à son frère. Il n'est pas aisé de remplir la place d'un saint Paul , et de tenir le rang d'un saint Pierre , qui régnent maintenant avec Jésus-Christ. Ceux qui occupent un poste si élevé doivent toujours appréhender qu'un ange ne vienne « déchirer le voile de leur temple et ôter leur chandelier de son lieu. » Si vous avez dessein de bâtir une tour, examinez auparavant à quoi doit se monter l'ouvrage que vous entreprenez. Quand une fois le sel a perdu sa force, il n'est plus bon qu'à être jeté et foulé aux pieds par les pourceaux. Si un solitaire tombe , le prêtre priera pour lui ; mais qui priera pour le prêtre , s'il vient lui-même à tomber ?
Après m'être heureusement tiré de ces endroits remplis de tant d'écueils; après avoir conduit ma barque jusqu'en pleine mer, à travers tant de rochers tout couverts d'écume; après m'être débarrassé de toutes ces questions, il faut maintenant que je déploie toutes mes voiles , et qu'à l'exemple des matelots qui sont prêts à prendre terre , je jette des cris de joie sur la fm de mon discours. 0 désert toujours émaillé des fleurs de Jésus- Christ! 0 solitude d'où l'on tire les pierres qui servent à bâtir cette ville du grand roi dont parle saint Jean dans son Apocalypse! 0 terre inhabitée où l'on converse plus familièrement avec Dieu ! Que faites-vous dans le monde, mon frère , vous qui êtes plus grand que le monde ? Jusques à quand demeurerez-vous à l'ombre des maisons ? Jusques à quand serez-vous enfermé dans des villes d'où s'élève sans cesse une noire fumée? Croyez-moi , il me semble être ici comme sous un nouveau ciel , déchargé que je suis du poids accablant de mon corps, je prends plaisir à m'envoler dans un air plus serein et plus épuré. Que craignez-vous dans la solitude? La pauvreté? .Jésus-»
Christ appelle les pauvres bienheureux. Le travail? On ne couronne les athlètes qu'après qu'ils ont combattu jusqu'à se couvrir de sueur. Est-ce le soin de votre nourriture qui vous inquiète? La foi n'appréhende point la faim. Craignez-vous de coucher sur la dure, et de meurtrir votre corps déjà affaibli et desséché par une longue abstinence? Le Sauveur y reposera avec vous. Ne sauriezvous souffrir une tète malpropre et des cheveux négligés? Sachez que Jésus-Christ est la tête de l'homme. La vaste étendue d'une affreuse solitude vous fait-elle peur ? Vous n'avez qu'à vous promener en esprit dans le Paradis; dès que vous y aurez élevé vos pensées , vous ne serez plus dans le désert. Appréhendez-vous que faute de prendre le bain, votre peau ne se ride, et ne devienne trop rude? Quand une fois l'on a été lavé en Jésus-Christ, l'on n'a plus besoin de se laver davantage. En un mot, écoutez ce que saint Paul répond à toutes vos difficultés : « Toutes les souffrances de la vie présente, dit cet apôtre, n'ont aucune proportion avec cette gloire qui sera un jour découverte en nous. >- Ah! mon frère, c'est trop aimer ce qui flatte les sens, que de vouloir goûter ici-bas toutes les douceurs de la terre et régner encore avec Jésus- Christ dans le ciel. Un jour viendra que ce corps mortel et corruptible sera revêtu de l'incorruptibilité et de l'immortalité. Heureux alors le serviteur que son maître aura trouvé veillant ! Vous serez alors comblé de joie, tandis que le bruit de la trompette jettera l'effroi dans l'àme de tous les peuples de la terre. Car, lorsque le Seigneur paraîtra pour juger le monde, l'on entendra retentir partout des cris lugubres et des hurlements effroyables. L'on verra toutes les nations dans une consternation générale, se frapper la poitrine, et donner partout des marques de leur douleur. L'on y verra ces rois autrefois si puissants et si redoutables, mais alors seuls et dépouillés de toute leur grandeur, trembler en la présence de leur juge. Vénus y paraîtra avec son fils Cupidon , et Jupiter
avec sa foudre. Platon, accompagné de ses disciples, passera alors pour un insensé, et Aristote, avec tous ses raisonnements, se verra confondu. Et vous, qui aurez toujours mené une vie pauvre et obscure, vous leur direz alors dans le transport de votre joie : «Voilà celui qui a été crucifié pour moi. Voilà mon juge, que l'on a vu crier dans une étable , couvert de méchants haillons. Voilà le fils d'un charpentier et d'une pauvre femme, qui ne vivaient que du travail de leurs mains. Voilà ce Dieu qui, étant encore dans le sein de sa mère , fut obligé de s'enfuir en Egypte, pour se dérober aux poursuites d'un homme mortel. Voilà ce Sauveur que l'on a vu couronné d'épines et revêtu de lambeaux de pourpre. Voilà ce magicien, ce possédé, ce Samaritain. Regardez, G Juifs, ces mains que vous avez percées; considérez, Romains, ce côté que vous avez ouvert. Voyez si c'est là le même <'orps que ses disciples, à ce que vous prétendiez, enlevèrent secrètement durant la nuit. »
L'amitié que j'ai pour vous, mon cher frère, m'a porté à vous écrire de la sorte, afin que vous puissiez un jour avoir part à cette félicité qui nous coûte aujourd'hui tant de travaux et tant de peines.
(Saint Jérôme. Lettre I".)
PIIEMIÈRE PARÎiii :