XIX. DE LA SOUFFRANCE
AUGUSTIN A LAKGUS.
Augustin salue en Jésus-Chrisl son très-saint fils le trèsillustre et très-excellent seigneur Largus.
J'ai reçu la lettre par laquelle vous me pressez de vous écrire. Et évidemment Votre Excellence ne me témoignerait pas un tel désir, si les choses dont je puis vous entretenir ne vous étaient agréables. Or, que puis-je vous dire sinon qu'il ne vous reste plus qu'à mépriser, après les avoir connus, les faux Liens du siècle que vous avez pu désirer sans les connaître? En effet, toute la douceur qu'on y trouve est fausse; et le travail qu'on y emploie, infructueux. On y est toujours en crainte, et dans un état d'autant plus dangereux qu'on est parvenu à un plus haut degré d'élévation : il n'y a que l'inconsidération qui nous y engage, et la fin n'en peut être que le repentir. Voilà quels sont les biens de cette misérable vie, ce qui montre assez que la cupidité a toujours plus de part que la prudence au mouvement qui nous les fait rechercher. Oh! que ceux qui sont à Dieu ont d'autres espérances! (ju'ils recueillent d'autres fruits de leurs travaux, et d'autres récompenses des périls auxquels ils s'exposent! car d'être en ce monde sans craintes, sans peines, sans travaux, et sans périls, c'est ce qui n'est pas possible. Mais il importe d'examiner quels motifs nous portent à endurer ces misères, quelle espérance nous y soutient, et à quoi elles se terminent.
Pour moi, quand je considère les amateurs de ce monde, je ne sais dans quel état il faudrait les prendre pour leur insinuer les vérités qui seraient nécessaires à
leur guérison. Car s'ils sont dans la prospéinté, l'orgueil les enfle, leur fait rejeter et traiter de déclamations les avis salutaires qu'on leur pourrait donner ; et s'ils sont dans l'affliction, ils ne songent qu'à s'en délivrer aussitôt au lieu de s'appliquer les remèdes qui pourraient les guérir et les mettre dans un état où il n'y aurait plus d'affliction à craindre. Il s'en trouve néanmoins qui prêtent quelquefois l'oreille du cœur à la vérité lorsque l'adversité les presse, car cette docilité est rare dans la prospérité; mais ils sont en jjetit nombre, et cela même a été prédit. Je voudrais que vous fussiez de ceux-là, mon très-cher fils, parce que je vous aime véritablement. C'est par cet avertissement que je veux répondre aux affectueux sentiments dont votre lettre est remplie ; car encore que je regrette ce que vous avez souff"ert, et que je ne puisse sans beaucoup de douleur vous voir en proie à de semblables peines, je m'afflige encore plus cependant de ce que votre vie n'en soit pas devenue meilleure.
(Saiat Augustin. Lettre CCIIP.)
i8i PREMIÈRE PARTIE :