III. DE LA CONNAISSANCE DE DIEU
Lorsque je considérais quel est le propre de la vie humaine , de quelle manière il en faut consacrer l'emploi , quel but lui assigne la nature, ou le consentement des sages, qui soit digne de la divine intelligence que nous avons reçue en partage, beaucoup d'objets se présentaient à moi, lesquels, d'après l'opinion commune, semblaient rendre la vie utile et désirable, et, par-dessus tout, ces deux choses qu'aujourd'hui comme autrefois les mortels ont toujours préférées , le loisir à la fois et l'opulence, parce que l'un sans l'autre est plutôt une occasion de souffrances qu'une source de biens ; car le loisir sans l'opulence est regardé comme une sorte d'exil de la vie, et l'opulence sans le ioisir est d'autant plus atlristante qu'on s'indigne davantage de se voir privé de tous les agréments qu'on avait désirés et recherchés. Or, quoique ces biens renferment en eux-mêmes les suprêmes délices de la vie, néanmoins il ne paraît pas que la délectation qu'ils procurent diffère beaucoup de celle des bêtes, qui, errant à leur gré à travers des bois ombreux et de gras pâturages , trouvent une sécurité sans fatigue, et se rassasient de nourriture. En effet , s'il est vrai que le souverain et définitif usage de la vie consiste à se reposer et à jouir, il est nécessaire que cette même fin, diversifiée mais non changée suivant les organisations, nous soit commune avec les bêtes, lesquelles sont privées de raison; puisque la nature ellemême leur assure abondance et sécurité, et qu'elles connaissent la jouissance sans avoir les soucis de la possession.
Aussi voit-on que la plupart des hommes rejettent pour eux-mêmes avec mépris et blâment chez les autres ce genre de vie grossier et bestial. Car la nature leur crie
qu'il est indigne de l'homme de se croire né pour ne s'occuper que de son ventre et languir dans la mollesse, au lieu de songer qu'ils n'ont été appelés à cette vie que pour y faire de belles actions et y cultiver les arts , que celte vie, en un mot, ne leur a été accordée que comme un moyen de s'acheminer vers l'éternité. Sans cela, en effet, pourrait-on regarder comme un bienfait d'un Dieu cette existence misérable , affligée de tant de malaises , enveloppée de tant de chagrins , qui se consume en elle-même et par elle-même, depuis l'enfance qui n'est qu'une ignorance, jusqu'à la vieillesse qui n'est qu'un délire? C'est pourquoi les hommes enseignent et s'appliquent à pratiquer certaines vertus: la patience, la continence, la clémence, parce qu'ils jugent que bien agir et bien penser c'est là tout ce qui s'appelle bien vivre, n'estimant pas d'ailleurs qu'un Dieu immortel leur ait donné la vie seulement pour mourir, parce que ce ne serait point un bienfait véritable que de leur avoir fait connaître toute la douceur qu'on trouve à vivre , pour les pousser aux accablantes tristesses qu'inspire la mort.
Et bien que je ne crusse pas que ce fCil chez ces hommes une maxime indifférente et inutile, que de conserver sa conscience pure de toute faute, que de prévoir avec prudence, ou éviter avec sagesse, ou supporter avec patience tous les chagrins de la vie humaine, cependant il ne me semblait pas qu'ils connussent la droite voie qui conduit au souverain bien. Ces préceptes, en effet, qui s'accommodent au sens de l'homme, n'ont rien que de banal : ne pas les comprendre est bestial ; et , quand on les a compris , ne pas les pratiquer , c'est surpasser les bêtes ellesmêmes en brutalité. Mon âme donc avait hâte , non pas seulement de pratiquer ces préceptes , qu'on ne peut négliger sans crime et sans des douleurs infinies, mais de connaître Dieu , son bienfaiteur et son père , pour se donner entièrement à lui , s'ennobHr en le servant , mettre en lui toutes ses espérances, se reposer dans sa bonté
comme dans un port sûr et connu, où elle serait à l'abri des calamités innombrables du présent. Ainsi mon âme était enflammée du plus ardent désir de comprendre et de pénétrer Dieu.
Plusieurs, en effet, imaginaient de nombreuses familles de dieux incertains, et, pensant que la nature divine admet la distinction des sexes, prétendaient qu'il y a chez les dieux génération et succession. D'autres parlaient de grands dieux et de petits dieux, les différenciant d'après leur puissance. Quelques-uns affirmaient qu'il n'y a absolument pas de Dieu , et se contentaient d'adorer cette force aveugle qui se manifeste dans les êtres par des mouvements et un concours fortuits. La plupart, s' accommodant à l'opinion publique, parlaient d'un Dieu, mais déclaraient qu'il n'a aucun souci des choses humaines et qu'il les néglige. D'autres adoraient, dans les éléments terrestres et célestes , les formes corporelles et visibles des créatures. Quelques-uns enfin plaçaient leurs dieux dans les simulacres des hommes , des animaux , des bêtes féroces, des oiseaux, des serpents, et resserraient le Seigneur de l'univers et le Père de l'infini dans les étroites limites des métaux, des pierres et des troncs d'arbres. Comment croire , dès lors , ces singuliers docteurs , qui , adonnés à un culte ridicule, honteux et impie, ne s'accordaient pas même entre eux sur leurs vides maximes ? Au milieu donc de ces ténèbres, mon âme inquiète, s'efforçant de démêler la vraie route qui la pût sîirement conduire à la connaissance de son Seigneur, n'estimait pas qu'il fût digne de Dieu de négliger les choses qu'il avait créées, non plus qu'elle ne pouvait comprendre qu'une puissante et incorruptible nature admît la distinction de dieux de différents sexes et comme une filiation et une succession de dieux; elle tenait au contraire pour certain que ce qui est divin ctéternel est nécessairement unique et indistinct ; elle s'assurait au contraire qu'en Dieu il n'y a rien à vénérer que d'éternel et de puissant.
Telles étaient les pensées que je roulais dans mon esprit, lorsque je tombai par hasard sur ces livres que la religion des Hébreux enseigne avoir été écrits par Moïse et les prophètes : et là je vis que le Dieu créateur luimême se rend à soi-même témoignage en ces termes : « Je suis celui qui suis , » et encore : « Voici ce que vous direz aux fils d'Israël : Celui qui est m'a envoyé vers vous. » Je fus rempli d'une parfaite admiration à ces paroles si nettes sur Dieu , qui expriment l'incompréhensible idée de la nature divine d'une manière si appropriée à l'intelligence humaine. On ne conçoit pas, en effet, qu'il y ait autre chose qui soit plus le propre de Dieu , que l'être; parce que cela même qui est n'est point d'un être qui cesse jamais d'être, ou qui commence à être; loin de là , ce qui se perpétue avec la puissance d'une incorruptible béatitude n'apas pu ou ne pourra j amais ne pas être; car tout ce qui est divin n'est assujetti ni à la mort ni à la naissance. Et comme, en tout ce qui est de soi, se trouve l'éternité de Dieu, cela seul qui est dénote et marque dignement son incorruptible éternité.
Et ainsi l'infinité de Dieu semblait suffisamment indiquée par les paroles de celui qui dit : «« Je suis celui qui suis » ; mais il me fallait comprendre les œuvres de sa magnificence et de sa puissance. Car si l'être est le propre de celui qui subsiste toujours sans avoir jamais commencé, c'est encore une parole digne d'un Dieu éternel et incorruptible que celle-ci : « Celui qui tient le ciel dans la paume de sa main et la terre dans ses doigts; « et ailleurs : « Le ciel est mon trône , et la terre l'escabeau de mes pieds. Quelle demeure me construirez-vous , ou quel sera le lieu de mon repos? N'est-ce pas ma main qui a fait ces choses? » La totalité du ciel est contenue dans la main de Dieu, et il n'a qu'à fermer les doigts pour saisir la totalité de la terre. Or, ces paroles de Dieu, bien qu'elles servent à augmenter l'opinion que nous avons de sa puissance , sont d'autant plus expressives qu'on en
cherche le sens caché et qu'on ne se contente pas de les recevoir par l'ouïe. Car le ciel, qui est contenu dans la main de Dieu , est d'un autre côté pour Dieu un trône ; et la terre, qu'enveloppent ses doigts, est en même temps l'escabeau de ses pieds. Il ne fallait pas que ces mots de trône et d'escabeau , en nous suggérant l'idée de Dieu assis , nous fissent imaginer en Dieu une forme corporelle ; et c'est pourquoi ce qui lui est un trône et un escabeau, la puissance infinie de Dieu le comprend avec la main et le saisit avec les doigts. De cette manière, Dieu se révèle au dedans et au dehors , comme s'élevant audessus du monde et comme intérieur au monde, c'est-àdire répandu autour de toutes choses et infus en toutes choses. Car la paume de la main et les doigts fermés signifient la puissance de la nature extérieure; le trône et l'escabeau indiquent que les choses extérieures sont soumises au Dieu intérieur, parce que Dieu intérieur, en paraissant assis , enveloppe ce qui lui est extérieur , et aussi le même Dieu, manifesté au dehors, comprend ce qui est au dedans. Le même Dieu tout entier se comprend donc au dehors et au dedans ; infini , il n'est absent d'aucune créature, et toutes les créatures se trouvent en celui qui est infini.
Occupée de ces religieuses pensées sur Dieu , mon âme se délectait dans la recherche de la vérité. En effet , elle pensait que ce qui est uniquement digne de Dieu, c'est d'être tellement au delà des notions des choses , qu'autant l'esprit infini dépasse la mesure des opinions les plus réfléchies , autant l'infinité de son éternité sans bornes surpasse toute l'infinité de la nature qui s'attache à lui. C'est ce que me découvrait ma piété, et c'est ce que le prophète a merveilleusement confirmé en disant : « Où m'en aller loin de ton souffle, où fuir loin de ta face? Si je monte vers les cieux, tu y es; si je descends dans les enfers, tu y es encore présent; si je déploie mes ailes avant le jour et que j'habite aux extrémités de la mer , là
encore ta main me conduira, et ta droite me soutiendra. » Il n'y a point de lieu sans Dieu et il n'y a point de lieu qui ne soit en Dieu. Il est dans les cieux , il est dans les enfers , il est au delà des mers ; il est au dedans, il déborde au dehors. Ainsi, en même temps qu'il possède, il est possédé , et lui-même n'est en rien et il est en tout.
Or , quoique mon âme se réjouit du sentiment de cette excellente et inexplicable intelligence , en qui elle vénérait, comme dans son père et son créateur, l'infinité d'une éternité immense, cependant, avec une curiosité encore plus vive , elle cherchait comment apparaît l'infini et éternel Seigneur , et il lui semblait que cette immensité qu'on ne saurait circonscrire se montre sous la forme d'ane idéale beauté. Et comme en tout ceci ma pensée, religieuse mais défaillante, se trouvait renfermée dans les limites de ses erreurs , elle s'attacha à cette belle maxime que les prophètes ont énoncée sur Dieu : « C'est par la grandeur de ses œuvres et la beauté de ses créatures , que s'annonce, comme il lui convieni, celui qui a fondé les générations. » C'est dans les très-grandes choses qu'est le créateur des grandes choses, et c'est dans les très-belles choses qu'est celui d'où viennent les très-belles choses. Et comme l'œuvre dépasse l'idée qu'on s'en peut faire , il est nécessaire que l'ouvrier dépasse de beaucoup cette idée même. Donc le ciel est beau, et l'air , et la terre , et la mer, et l'univers tout entier, dont la magnificence lui a valu d'être nommé dignement par les Grecs xo'(7p.o<; , c'està-dire le monde. Mais si, par un instinct naturel, nous mesurons cette beauté des choses , et qu'alors mémo qu'elle se rencontre et apparaît dans des oiseaux et des animaux, le discours reste au-dessous de la pensée, et qu'ainsi nous soyons impuissants à exprimer les sentiments qui s'agitent en nous; comme, d'autre part, tout discours est dans le sentiment, lequel parle très-clairement en lui-même, ne devons-nous pas comprendre que le Seigneur de la beauté même est plus beau que toute
beauté, de telle sorte qu'encore que l'intelligence soit trop faible pour s'élever au principe de l'éternelle beauté, nous atteignions du moins par le sentiment cette beauté! Ainsi donc il faut avouer que Dieu est très-beau ; c'est ce que l'intelligence ne saurait comprendre , mais c'est ce que proclame le sentiment.
(Saint Hilaire. De la Trinité, Liv. I".)