AUGUSTIN A CÉLESTIN
Oh! qu'il y a un conseil que je voudrais vous pouvoir donner sans cesse! C'est qu'il faut vous décharger de tous les soins inutiles, et leur faire succéder ceux qui sont véritahlement utiles et salutaires; car de vivre ici-bas exempts de toutes sortes de soucis, c'est ce que nous ne devons pas prétendre.
Je vous ai écrit sans avoir eu de réponse, et vous ai envoyé ce que j'avais de prêt et de mis au net des livres que j'ai rédigés contre les manichéens, sans que vous m'ayez rien mandé de ce que vous en pensez. Présentement je crois qu'il est temps que je vous les réclame, et que vous me les renvoyiez. Je vous prie de le faire incessamment, et de m' apprendre en même temps comment vous vous en servez, et de quelles armes vous croyez encore avoir besoin pour ruiner cette erreur.
Voici quelque chose de court, mais de grand, et qui, comme je vous connais, vous convient parfaitement.
Il y a une nature muable par rapport au lieu , aussi bien qu'au temps, et c'est le corps.
Il y a une nature muable par rapport au temps , mais non pas au lieu, et c'est l'âme.
Et enfin , il y a une nature qui n'est pas plus muable par rapport au lieu que par rapport au temps , et c'est Dieu.
Ce qui est donc muable, de quelque manière que ce puisse être, est créature, et ce qui est immuable, c'est le Créateur.
Or, comme les choses ne sont qu'autant qu'elles subsistent et qu'elles sont unes , et que l'unité est le principe
de toute beauté, il est aisé devoir, dans cette division des différentes natures, ce qui possède l'être souverainement; ce qui est dans le plus bas degré de l'être, mais qui ne laisse pas d'avoir une véritable existence, et ce qui est entre deux , au-dessus du plus bas genre des êtres , et au-dessous de l'être souverain.
Cet être souverain est la félicité par essence. Cet être du plus bas genre est incapable de bonheur et de malheur. L'être intermédiaire est malheureux quand il penche vers les êtres du dernier genre , et heureux quand il se porte vers l'être souverain.
Or , qui croit en Jésus-Christ ne se laisse point aller à l'amour de ce qui est dans ce bas étage des êtres, et ne s'enorgueillit point en s 'arrêtant avec complaisance dans la région du milieu , et c'est par là qu'il devient capable de s'unir au souverain être. Voilà tout ce que la religion demande de nous; voilà à quoi tendent tous ses préceptes; voilà de quoi elle tâche de nous inspirer l'amour.
(Saint Augustin , Lettre IVIII").