SAINT AUGUSTIN A SAINT JEROME
J'ai prié et je prie encore notre Seigneur et notre Dieu , qui nous a appelés à son^royaume et à sa gloire , que ce que je vous écris pour vous consulter, mon saint frère Jérôme, nous soit utile à tous deux. Quoique vous soyez beaucoup plus âgé que moi , c'est toujours un vieillard qui consulte un autre vieillard : mais il me semble qu'il n'y a point d'âge trop avancé pour apprendre ce qui est bon à savoir; car encore que les vieillards dussent enseigner plutôt qu'apprendre, il vaut mieux néanmoins qu'ils apprennent que d'ignorer ce qu'ils doivent enseigner.
Lorsque je rencontre quelque question difficile à résoudre, rien ne me fait tant de peine que de me voir éloigné de vous, et par une si grande étendue de terres que non-seulemenl les jours et les mois , mais les années ne suffisent pas pour vous faire tenir de mes lettres ou pour recevoir des vôtres, et vous pouvez juger combien un tel inconvénient pèse à un homme qui ne désirerait rien tant que d'être avec vous et de pouvoir vous communiquer à tout moment tout ce qui lui vient à l'esprit. Mais enfin il faut au moins faire ce que je puis, si je ne puis pas tout ce que je voudrais.
J'ai vu tout d'un coup arriver ici d'Espagne le saint prêtre Orose , qui est notre collègue par la dignité du sacerdoce , comme il est notre fils par son âge , et notre frère par son attachement à l'unité catholique. C'est un homme d'un esprit vif, qui parle aisément, qui brûle du désir d'apprendre , qui voudrait être un vase utile dans la maison du Seigneur, et devenir capable de combattre les
faux et pernicieux dogmes qui ont fait bien plus de ravages en Espagne sur les âmes , que l'épée des barbares n'en a fait sur les corps. Ce saint zèle l'a obligé de venir ici des bords de l'Océan, sur l'espérance qu'on lui avait donnée c[u'il pourrait s'instruire auprès de moi de toutes choses.
Quoiqu'il se promît plus de fruit de son voyage qu'il n'en saurait recueillir, il n'a pas tout à fait perdu sa peine , car outre qu'il a appris à ne se fier pas tant à la renommée à mon endroit, je lui ai communiqué ce que je savais , et je l'ai renvoyé à vous sur ce que je ne savais pas. Comme il a reçu avec plaisir l'ordre ou le conseil que je lui ai donné d'aller vers vous , et que je l'ai trouvé tout prêt à y obéir, je l'ai prié de repasser ici en revenant d'auprès de vous , et il me l'a promis. Ainsi je crois que c'est une occasion que Dieu m'a réservée pour vous consulter sur plusieurs choses que j'aurais une grande envie de savoir. En effet, dans ce même temps je cherchais quelqu'un que je vous pusse envoyer , et il ne se présentait personne qui eût toutes les qualités que je désirais ; car il me fallait un homme exact et fidèle , plein d'ardeur et de bonne volonté , et qui sût ce que c'est que de voyager ; de sorte que dès que j'ai eu un peu pratiqué ce jeune homme , je n'ai point douté que ce ne fût celui que je demandais à Dieu.
Voici donc sur quoi je vous prie de vouloir bien m'instruire et m'éclairer. C'est sur ce qui regarde l'âme , et c'est sur quoi beaucoup d'autres sont en peine aussi bien que moi. Je commencerai par vous dire ce que je crois de certain sur ce sujet, et je vous exposerai ce que je voudrais que vous me développassiez.
L'âme de l'homme est immortelle en une certaine manière, et selon que sa nature le comporte , car elle ne l'est pas de tout point comme Dieu , dont il est écrit « qu'il possède seul l'immortalité. » Aussi l'Écriture parle-t-elle souvent de la mort de l'âme , et c'est ce que Jésus-Christ
avait en vue quand il disait : « Laissez aux morts le soin d'enterrer leurs morts. » Mais comme elle ne cesse point de vivre, c'est-à-dire d'exister, lors même qu'elle meurt en s'éloignant de la vie de Dieu , elle est mortelle en un sens et immortelle en l'autre.
L'âme n'est point une portion de la substance de Dieu, autrement elle serait totalement immuable et incorruptible, et par conséquent elle ne pourrait non plus changer en mieux qu'en pis. Elle ne serait point sujette à se trouver dans un temps avec quelque chose de plus ou de moins qu'elle n'aurait eu dans un autre temps, et il n'arriverait jamais aucun changement à ses sentiments et à ses affections. Or, nous savons bien que cela n'est pas ainsi, et ceux qui prennent tant soit peu garde à ce qui se passe en eux n'ont pas besoin qu'on le leur prouve. Quant à ceux qui veulent que l'âme soit une portion de la divinité, il ne leur sert de- rien de dire que ce n'est pas d'elle-même , mais du corps que lui arrive , et tout ce que nous voyons de dépravation et d'abomination dans les méchants , et ce que les plus gens de bien même éprouvent de faiblesse et d'infirmité : car dès qu'elle est malade, elle n'est point immuable , de quelque part que viennent ses maladies , puisque, si elle l'était, il ne lui pourrait advenir aucun mal d'aucune part que ce pût être; ce qui est véritablement immuable et incorruptible, ne pouvant être changé ni corrompu par quoi que ce soit qui survienne. Car ce n'est que ce qui survient qui altère et qui corrompt; en sorte que si rien ne survenait à nos corps mêmes, ils seraient incorruptibles et invulnérables, et ce que la fable dit de celui d'Achille n'aurait rien eu d'extraordinaire. Ce qui peut être changé en quelque manière, par quelque cause et en quelque partie que ce soit, n'est donc point immuable par sa nature. Or, ce serait une impiété de dire que Dieu par sa nature ne possède pas une vraie et parfaite immutabilité; l'âme n'est donc point une portion de la substance de Dieu.
Que l'âme soit incorporelle, c'est sur quoi je ne suis point en doute, quoiqu'on ait de la peine à le faire entendre aux esprits grossiers. Mais , afin de ne donner lieu à personne de disputer sur les mots avec moi, et pour que je ne puisse non plus en disputer avec personne (car quand on convient de la chose, en vain clispute-t-on des mots), si on appelle <i corps « toute essence ou toute substance qui subsiste par elle-même, sans doute qu'à prendre le mot de corps en ce sans, l'âme est un corps; ou si l'on n'appelle incorporel que ce qui est souverainement immuable et qui est tout entier partout, l'âme ne sera point incorporelle , puisqu' aucun de ces attributs ne lui convient. Mais s'il n'y a de corporel que ce qui occupe quelque espace en longueur, largeur et profondeur, soit qu'il se trouve en repos ou en mouvement, en sorte qu'une moindre partie d'une lelle substance occupe une moindre partie de cet espace, et une plus grande une plus grande, et qu'une partie de cette substance soit moindre que le tout, l'âme n'est point un corps; puisque ce n'est point par une extension locale, mais par une certaine action de vie qu'elle est présente à toutes les parties du corps qu'elle anime. Car il n'y a point de si petite partie du corps où elle ne soit tout entière, et bien loin qu'elle n'ait qu'une moindre partie d'elle-même dans une moindre partie du corps, et une plus grande dans une plus grande, elle est toute en chacune aussi bien qu'en toutes, encore que son action soit moins vive dans les unes que dans les autres ; et si toute l'âme sent ce qui ne se passe qu'en une partie de son corps, ce n'est que parce qu'elle est toute en chaque partie. C'est ainsi que nous voyons que quelque petit endroit de la chair vive qu'on puisse toucher, quand ce ne serait qu'un point, toute l'âme s'en ressent, quoique ce point, bien loin d'être tout le corps, soit presque imperceptible dans le corps. Or, ce qui produit cet effet-là , ce n'est pas que ce qui se passe dans cet endroit se propage par tout le corps, puisque l'âme ne le sent que dans ce seul endroit. Pourquoi donc toute
l'âme est-elle touchée de ce qui ne sepasse que dans une partie du corps, sinon parce qu'elle est tout entière où la chose se passe, sans cesser néanmoins d'être présente aux autres parties du corps, où il ne se passe rien de semblable? Car, dès qu'elles sont vivantes , il faut que l'âme y soit présente , puisqu'elles ne le sont que par la présence de l'âme. De sorte que si la même chose se passait en plusieurs endroits à la fois , toute l'âme sentirait tout à la fois ce qui se passerait de toutes parts. Or, l'âme ne pourrait pas être ainsi tout entière en chaque partie de son corps aussi bien qu'en toutes, si elle était étendue dans ce corps, comme nous voyons que les corps le sont dans l'espace, dont ils occupent une moindre partie par une moindre partie de leur substance, et une plus grande par une plus grande.
Ainsi, quand on pourrait dire que l'âme est un corps, au moins est-il certain que ce n'est pas un corps tel que ceux qui seraient composés ou de terre , ou d'eau , ou d'air, ou de quelque autre matière encore plus subtile; puisque tous ces corps ont plus ou moins de leur substance dans chaque partie plus ou moins grande de l'espace, et que, bien loin qu'il y en ait aucun qui soit tout entier dans une partie de lui-même, leurs parties ne sont pas moins différentes et séparées les unes des autres que celles de l'espace qu'ils occupent. Il résulte , par conséquent, de tout ceci que l'âme, soit qu'on lui donne le nom de corps , ou qu'on dise qu'elle est incorporelle , est d'une nature et d'une substance toute particulière, et infiniment plus excellente que celle de tous les éléments qui composent la masse du monde; en sorte que nous ne saurions jamais nous la figurer telle qu'elle est par aucune de ces images qui passent de nos sens dans l'imagination, et qui nous représentent si bien tout ce que nos sens peuvent atteindre; et que, comme nous ne l'apercevons que par la vie qu'elle donne, nous ne saurions la concevoir que par la pure intelligence. Si je vous ai dit
tout ceci, ce n'est pas pour vous l'apprendre, car je ne doute pas que vous ne le sachiez , mais pour vous exposer ce que je crois très-fermement sur la nature de l'âme, et de peur que ce que je vous dirai quand je vous proposerai mes doutes ne fit croire à quelqu'un que ni la foi, ni les connaissances naturelles ne m'ont encore rien appris sur son sujet.
Je sais avec certitude que si l'âme est tombée dans le péché , ce n'est ni par la faute de Dieu , ni par la force d'aucune nécessité qui ait entraîné ni Dieu, ni l'âme même, mais par sa propre volonté; je sais qu'elle ne peut être délivrée du corps de cette mort, comme parle l'Apôtre , ni par la force de sa volonté , en sorte qu'elle n'eût besoin pour cela que d'elle-même , ni par la mort même de son corps , mais par la grâce de Dieu , par Jésus-Christ Notre-Seigneur; je sais enfin que, dans tout le genre hum.ain, il n'y a pas une seule âme qui n'ait besoin, pour sa délivrance , du Christ médiateur entre Dieu et les hommes ; et que toutes celles qui sortent du corps à quelque âge que ce soit, sans avoir participé à la grâce de ce Médiateur et au sacrement de la régénération, tombent dans les peines de l'autre vie, et ne reprendront leur corps au dernier jugement que pour souffrir; et je sais qu'au contraire celles qui , après la génération ordinaire dont Adam est le principe, sont régénérées en Jésus- Christ , et appartiennent par ce moyen à la société qui unit ensemble tous les membres de ce divin chef, trouvent le repos après la mort de leur corps qu'elles reprendront un jour pour entrer avec lui dans la gloire. Voilà ce que je tiens fermement en ce qui regarde l'âme.
Écoutezmaintenantcequej'aiàvousdemandertouchant ce sujet, et ne méprisez pas mes demandes. Ainsi puisse ne vous pas mépriser celui qui a bien voulu être méprisé pour nous ! Je demande donc oîi l'âme contracte ce péché qui la jette dans la condamnation, qui enveloppe les enfants mêmes, lorsqu'ils sont prévenus par la mort avant
que la grâce de Jésus-Christ les en ait délivrés par le sacrement qu'on leur donne pour cet effet, aussi bien qu'aux hommes? Car vous n'êtes pas de ces gens qui, entre les autres nouveautés qu'ils sèment, disent qu'il ne passe d'Adam en nous aucun péché dont les enfants aient besoin d'être délivrés par le baptême; et si je savais que ce fût là votre sentiment, ou plutôt si je ne savais que ce ne l'est pas, je ne m'aviserais pas de vous proposer cette question. Ce que vous tenez sur ce sujet nous est connu par la manière dont vous vous en êtes expliqué, laquelle est si conforme à la foi inébranlable de l'Église catholique, et parce que vous avez écrit contre les vains discours de Jovinien, où, après avoir cité ce passage de Job : « Il n'y a personne de pur devant vos yeux, non pas même l'enfant qui n'est au monde que depuis un jour, » vous ajoutez que «c nous naissons coupables par quelque chose de semblable à la prévarication d'Adam; » et, dans votre livre sur le prophète Jonas , où vous faites assez voir quel est votre sentiment sur ce sujet, lorsque vous dites que « ce ne fut pas sans raison qu'on fit jeûner à Ninive jusques aux enfants, puisqu'ils étaient coupables du péché originel. » Je m'adresse donc bien, quand je vous demande où l'âme a contracté ce péché dont les enfants mêmes ont besoin d'être délivrés par le sacrement qui nous rend participants de la grâce de Jésus-Christ.
Il y a déjà longtemps que, dans un ouvrage que j'ai composé sur le libre arbitre , et qui est devenu fort commun, j'ai touché quatre différentes opinions sur l'origine de l'âme, et sur ce qui fait qu'elle se trouve engagée dans le corps. Savoir : si l'âme d'Adam est le principe des autres, et si elles en sortent par voie de propagation; ou si chaque âme se crée j ournellement à mesure qu'il vient des hommes au monde; ou si, étant toutes créées de longue main et comme en réserve quelque part, Dieu les envoie dans les corps; ou enfin si elles s'y jettent d'elles-mêmes. Mais j'ai cru devoir toucher ces opinions de telle sorte que de quel-
que côté que fût la vérité entre les quatre, on ne pût donner atteinte à ce que j'affirmais de toute ma force contre les manichéens, qui voudraient établir et élever contre Dieu une substance et un principe de mal. Car je n'avais pas encore ouï parler en ce temps-là des priscillianistes , qui débitent des chimères et des impiétés fort approchantes de celles des manichéens. Quant à cette cinquième opinion, qui veut que l'âme soit une portion de la substance de Dieu, et que vous examinez aussi bien que les quatre autres, pour n'en oublier aucune, dans votre réponse à notre très-cher fils en Jésus-Christ, Marcellin d'heureuse mémoire, qui vous avait consulté sur ce sujet, si je n'en ai rien dit, c'est premièrement parce que, dans la matière que je traitais alors, il s'agissait de la nature de l'âme, et non pas de ce qui la jette dans le corps; et en second lieu parce que c'est là précisément la doctrine de ceux que je combattais. Mon principal but en effet était de montrer combien la nature du Créateur est inaltérable et incapable de tout mal , et tout ce qu'il y a de défectueux et de corrompu dans celle de la créature, contre ce que ces hérétiques soutiennent que leur substance chimérique de mal, qui selon eux a ses puissances malfaisantes et son principe dont ils font comme un mauvais dieu , s'est rendue maîtresse d'une partie de la substance du bon, et l'a corrompue et réduite à la nécessité de pécher. Laissant donc à part l'extravagance de ces hérétiques, je voudrais que vous m'apprissiez à laquelle des quatre opinions il convient de se ranger. Mais, quelle qu'elle soit, toujours faut-il qu'elle n'ait rien de contraire à cet article inaltérable de notre foi c[ue toutes les âmes, c'est-à-dire aussi bien celles des enfants que les autres , ont besoin d'être délivrées des liens du péché, ce qui ne se fait que par Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié.
Pour arriver enfin au point de la question , votre sentiment est que les âmes se créent journellement à mesure qu'il vient des enfants au monde; et afin de
prévenir robjeclion qu'on vous pourrait faire sur ce que Dieu a tout créé dans les six premiers jours, et que depuis le septième il est dans le repos, vous rapportez cette parole de Jésus-Christ : « Mon Père ne cesse point d'agir depuis le commencement du monde. » C'est ce que j'ai vu dans votre lettre à Marcellin, où vous parlez de moi avec tant de bonté, lui disant qu'il a Augustin en Afrique qui peut lui expliquer ce qu'il faut croire sur ce sujet. Mais, si je l'avais pu, il n'aurait pas été réduit à consulter sur cela un homme aussi éloigné de l'Afrique que vous l'êtes, si toutefois c'est d'Afrique qu'il vous a écrit, car je ne sais de quel temps est sa lettre. Ce qui est certain , c'est qu'il n'ignorait pas que j'hésitais encore sur ce sujet, et c'est apparemment ce qui est cause qu'il a été tout droit à vous sans prendre la peine de me consulter. Mais, quand il l'aurait fait, je l'aurais encore davantage exhorté à s'adresser à vous; et je lui aurais su beaucoup degré d'une pensée dont nous aurions tous pu profiter, si, au lieu d'une réponse courte et qui n'entre point dans les difficultés , vous aviez bien voulu traiter la question à fond. Peut-être avez-vous pensé que ce serait une peine inutile, puisque j'étais si près de celui cjuivous consultait, et que vous me croyiez fort instruit de ce qu'il désirait savoir; mais, quoique je souhaite que votre opinion sur cela soit aussi la mienne, je n'oserais dire qu'elle la soit encore.
J'ignore encore moi-même ce que vous voulez que j'enseigne à ceux que vous me renvoyez ; enseignez-moi donc ce qu'il faut que je leur enseigne. J'en vois plusieurs qui me demandent des leçons sur cela, mais je leur déclare ingénument que je l'ignore encore, aussi bien que beaucoup d'autres choses, et je ne doute point que s'ils ont assez de retenue pour ne pas me dire en face : « Quoi ! vous êtes maître en Israël, et vous ignorez ces choses-la? » ils ne le disent au moins en eux-mêmes. C'est ce que Jésus- Christ dit à un de ceux qui aimaient qu'on les traitât de
maîtres , et qui peut-être ne prit le temps de la nuit pour venir consulter le véritable maître , que parce qu'ayant accoutumé d'enseigner, il avait honte d'apprendre. Pour moi j'aime beaucoup mieux entendre un maître qui m'instruise , que de faire le maître en instruisant les autres ; parce que je me souviens de cette parole de Jésus-Christ, à ceux qu'il a choisis par préférence entre tous les hommes : « Ne souffrez pas qu'on vous traite de maîtres, parce que vous n'avez tous qu'un seul maître, qui est le Christ. » Aussi est-ce lui qui a enseigné et Moïse par Jethro, et Corneille par saint Pierre, et saint Pierre par saint Paul, qui n'avait été appelé à l'apostolat qu'après lui. Car comme Jésus-Christ est la vérité , c'est lui qui parle par la bouche de quiconque dit la vérité. Que si Dieu permet que nous ignorions encore ce qui regarde l'âme, et que jusqu'à présent nous ne l'ayons su pénétrer à force de lire, de penser , de méditer et de prier , que savonsnous si ce n'est point pour nous éprouver, et nous donner lieu à nous-mêmes de connaître si nous sommes aussi prêts à apprendre des doctes avec humilité , que nous le devons être à instruire les ignorants avec charité !
Enseignez-moi donc, je vous prie, ce qu'il faut que j'enseigne et que je croie; et s'il est vrai que les âmes se créent journellement, à mesure qu'il vient des enfants au monde, apprenez-moi où les âmes de ces enfants ont péché, et par où elles se trouvent coupables du péché d'Adam, de qui dérive la chair de péché, en sorte que, pour être délivrées de ce péché, elles aient besoin du sacrement de Jésus-Christ. Que si elles n'ont point péché, apprenez-moi comment la justice du Créateur leur peut imputer un péché étranger, pour cela seul qu'elles se trouvent liées à une chair qui descend de celui qui l'a commis, et le leur imputer si bien, qu'à moins qu'elles ne soient secourues par l'Église, elles tombent dans la damnation, quoiqu'il ne dépende point d'elles de se procurer le remède du baptême? Par quelle justice, encore une
fois , Dieu peut-il damner les âmes de tant de milliers d'enfants morts avant l'âge de raison , et sans avoir reçu la grâce du sacrement qui nous fait chrétiens, s'il est vrai qu'elles n'aient été créées qu'au moment d'être envoyées chacune dans le corps qui lui était destiné, et que ce ne soit en punition d'aucun péché précédent qu'elles y soient envoyées par la volonté du Créateur, qui savait fort bien que ce ne serait point par leur faute qu'elles sortiraient du corps sans avoir reçu le baptême ?
Comme donc nous ne saurions dire ni que Dieu jette les âmes par force dans le péché, ni qu'il punisse ce qui est innocent, et que d'ailleurs la foi ne nous permet pas de douter que les âmes des enfants mêmes qui sortent de cette vie sans baptême ne tombent dans la damnation , dites-moi , je vous prie, par où se peut soutenir cette opinion qui prétend que les âmes ne viennent point de celle d'Adam, et qu'elles sont toutes créées de nouveau pour chacun, comme celle du premier homme le fut pour lui.
Quant à toutes les autres objections qu'on propose contre cette opinion, je crois que je n'aurais pas grand'peine à les réfuter, et entre autres cet argument qui paraît bien fort à quelques-uns pour la combattre. Comment peut-il être vrai, disent-ils, que Dieu ait achevé tous ses ouvrages le sixième jour, et que son repos ait commencé dès le septième, s'il crée encore de nouvelles âmes ? Voilà leur grand argument; et si on leur oppose ce passage de l'Évangile que vous employez dans votre lettre à Marcellin : tt Mon Père ne cesse point d'agir depuis le commencement du monde, » ils répondent que s'il est dit que Dieu agit, c'est qu'il gouverne les créatures déjà faites, et non pas qu'il en crée de nouvelles, ce qu'on ne saurait prétendre, ajoutent-ils, sans combattre la Genèse, qui porte en termes formels que « Dieu acheva tous ses ouvrages le sixième jour; après quoi il se reposa, » c'est-à-dire en cessant de créer de nouvelles créatures , mais non pas de gouverner celles qu'il venait de créer. Il fit donc alors
ce qui n'était point auparavant ; et c'est en cessant de le faire qu'il se reposa, parce qu'il avait fait tout ce qu'il avait vu qu'il devait faire , afin que dorénavant il ne fit plus que produire et tirer de ce qu'il avait créé les diverses choses qui devaient naître dans la succession des temps Voilà, disent-ils, par où on sauve tout à la fois , et la vérité de ce qui est écrit dans la Genèse , que Dieu se reposa après avoir achevé tous ses ouvrages , et la vérité de ce qui est écrit dans l'Évangile, qui ne saurait être contraire à la Genèse, que Dieu ne cesse point d'agir depuis le commencement du monde.
Mais il n'y a rien de plus aisé que de répondre à ceux qui prétendent par là nous empêcher de croire que Dieu crée journellement des âmes pour chacun de ceux qui viennent au monde, comme il créa dès le commencement cehe du premier homme ; et qui veulent ou qu'il les tire toutes de celle-là, ou que les ayant toutes créées à cette époque, il les tienne dans je ne sais quel réceptacle, d'où il les envoie chaque jour dans les corps. Il n'y a donc qu'à répondre à ceux qui raisonnent de la sorte, que la différence qu'ils mettent entre ces six jours et les temps qui les ont suivis, et qu'ils font consister en ce que dans ces six jours Dieu créait les choses de nouveau, au lieu que, depuis, il ne fait plus que les tirer de ce qui est déjà créé, n'est pas vraie, puisque dans ces six jours mêmes il tira plusieurs choses de ce qui était déjà créé , comme de l'eau les poissons, et les oiseaux, et de la terre les arbres. Les animaux. Ce qu'il y a donc eu de particulier pour ces six jours, c'est qu'il ne tira alors, soit du néant, soit de la matière déjà créée, que des choses dont il n'y avait point encore d'individus. Car lorsqu'il tira de cette matière les oiseaux, les poissons, les arbres, les animaux, il n'y avait sans doute ni animaux, ni arbres, ni poissons, ni oiseaux. Le repos du septième jour se doit donc entendre de la cessation de produire ce qui n'était point auparavant, en sorte que depuis ce temps-là il n'ait rien fait que de semblable à ce
qu'il avait déjà fait. Or soutenir que les âmes ne viennent d'aucun lieu où Dieu les tienne en réserve yjour les envoyer dans les corps; que ce ne sont point non plus des gouttes de sa substance qu'il fasse pleuvoir dans ces corps, ni des particules de l'âme d'Adam, qui passent des pères aux enfants par propagation; et qu'enfin ce n'est point en punition d'aucun péché que les âmes aient commis avant que d'être unies au corps, qu'elles y sont jetées comme dans une prison, mais que Dieu les crée journellement pour chacun, à mesure qu'il vient des hommes au monde, ce n'est point avancer que Dieu fasse rien qu'il n'eût déjà fait, puisque dès le sixième jour de la création du monde il avait fait un homme à son image, comme parle l'Écriture, ce qu'elle n'a dit que par rapport à l'âme raisonnable que Dieu créa pour Adam. Ainsi il demeure vrai, et que Dieu s'est reposé le septième jour , en cessant de faire des choses qui n'eussent pas encore été , et qu'il agit sans cesse depuis le commencement du monde, non-seulement en gouvernant ce qui était déjà fait, mais en créant de nouveau, non des choses d'une espèce nouvelle, et qui n'eussent pointencoreétévues, maisdes choses semblables àcelles qu'il avait créées dès le commencement du monde, et qu'il va multipliant de jour en jour. Il est donc aisé de résoudre par là, ou par quelque autre réponse semblable, l'objection de ce repos de Dieu, et de la cessation de ses ouvrages au septième jour, par où on prétend nous empêcher de croire que Dieu crée encore tous les jours de nouvelles âmes comme celle d'Adam , au lieu de les tirer de l'âme même d'Adam.
Du reste, quand on dit: pourquoi Dieu crée-t-il des âmes pour des hommes dont il sait que la vie doit si peu durer? nous pouvons répondre que c'est pour convaincre ou pour punir les pères ei les mères de leurs péchés. Mais quand nous n'en pourrions rendre aucune raison, nous pouvons bien abandonner tout cela à la conduite de la sagesse de Dieu. Car nous savons qu'il n'y a rien déplus
beau ni de mieux ordonné que le cours de toutes les choses qui passent, dont la naissance et la mort de tous les animaux font partie , et qui marchent dans un ordre dont la beauté nous ravirait si nous pouvions l'apercevoir, puisque ce n'est pas en vain que le Prophète à qui Dieu l'avait découverte s'écrie que « la sagesse fait marcher le cours des siècles avec une harmonie admirable. >• Et c'est pour faire concevoir aux créatures capables de raison quelque chose de la beauté de cet ordre, que la bonté de Dieu leur a donné la musique. Si donc ceux qui sont versés dans cet art savent déterminer avec tant de justesse ce qu'il faut donner de durée à chaque son , afin que se succédant tous les uns aux autres , avec une certaine proportion, les sons composent un chant dont la beauté vient de cela même que ce qui le compose passe, à combien plus forte raison devons-nous croire que si la sagesse de Dieu qui a créé toutes choses, et qui est infiniment au-dessus de tous les arts, détermine comme elle fait la durée de chacune des choses sujettes à naître et à mourir, dont le cours compose l'ordre des siècles, et qui forment comme les différents sons qui en constituent l'harmonie, et si elle tient les unes plus longtemps en être, et les autres moins, c'est que l'ordre de cette modulation admirable qu'il a compassée dans sa prescience éternelle le demande ainsi? Or s'il ne tombe pas une feuille d'un arbre, ni un cheveu de nos têtes , qui ne fasse partie de cet ordre , pour combien davantage y doit entrer le point de la naissance et de la mort de chaque homme , dont celui qui dispense les temps ne prolonge ou n'abrège la vie que par rapport à ce qu'il sait que demande l'harmonie de l'univers?
Quant à ce que les mêmes philosophes opposent, que ce C{ui commence dans le temps ne sauraitêtre immortel, parce que tout ce qui naît meurt, et que tout ce qui croît décroît, d'où ils voudraient conclure que, puisque l'âme est immortelle, il faut qu'elle ait été créée avant tous les temps, cela ne me cause aucun embarras ; car l'immortahté du
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corps de Jésus-Christ, pour ne rien dire de beaucoup d'autres choses, a commencé dans le temps : cependant elle durera à jamais, puisqu'il est certain que « Jésus- Christ ne mourra plus , et que la mort n'aura plus d'empire sur lui. »
Je ne suis pas touché non plus de l'objection par où vous dites, dans le livre contre Rut'tin, que quelques-uns attaquent cette opinion, qui consiste à dire qu'il paraît indigne de Dieu de créer des âmes pour des générations qui ne sont que le fruit de la corruption. Il m'a passé plusieurs choses dans l'esprit en songeant comment on pourrait réfuter cette objection, que vous détruisez par une comparaison admirable lorsque vous dites que du froment dérobé n'en doit pas être moins capable de produire ; que ce qu'il y a de mal dans ce larcin n'infecte que le voleur et non pas le grain, et que l'impureté de celui qui le jette en terre ne doit pas empêcher la terre de le recevoir et de le nourrir dans son sein. Mais même avant que j'eusse appris de vous cette belle réponse, j'étais en repos sur cette difficulté, par ce seul principe général, que Dieu tire beaucoup de bien des maux mêmes et des péchés que nous commettons. Mais de plus , si tout esprit sage, et qui considère avec des sentiments de piété les ouvrages de Dieu, trouve tant de sujets de le louer dans la création du moindre animal, combien plus en trouve-t-on dans celle d'un homme? Que si on demande pourquoi Dieu crée ces âmes-là, la réponse la plus prompte et la meilleure est de dire que c'est parce que toute créature est un bien, et qu'il n'y a rien de plus digne de Dieu que de faire ce qui est bon, et qu'il n'y a que lui qui puisse faire.
C'est par ces raisons , et par tout ce que mon esprit m'en peut fournir d'autres, que je résiste, autant que je le puis, à ceux qui veulent l'enverser cette opinion, que les âmes sont créées journellement, comme celle d'Adam le fut au commencement du monde, ûlais quand on vient
aux peines des enfants, je me trouve fort embarrassé, et je ne sais que répondre. Je ne parle pas seulement des peines de la damnation, où ces enfants tombent nécessairement après cette vie, s'ils meurent sans avoir participé à la grâce de Jésus-Christ par le sacrement de la régénération : je parle même de celles que nous leur voyons souffrir dès cette vie, et qui sont en si grand nombre que le temps nous manquerait si j'en voulais faire l'énumération. On voit les uns sécher de langueur, les autres gémir dans des douleurs cruelles ; ils souffrent la faim et la soif, on en voit qui perdent l'usage de leurs membres, d'autres la vue et l'ouïe , d'autres qui sont tourmentés des esprits malins. Il faut donc montrer comment la justice de Dieu leur peut faire endurer tous ces maux s'ils ne les ont point mérités : car nous ne saurions dire, ni que ces maux leur arrivent sans que Dieu le sache, ni que quelque puissance à quoi Dieu ne puisse résister les leur envoie, ni qu'il puisse les causer ou les permettre injustement.
Dira-t-on que ces enfants ne sont créés que pour le service de quelques autres créatures plus excellentes , quoique mauvaises, à qui Dieu les abandonne, comm.e il pourrait faire des animaux privés de raison? Mais quoique l'Évangile nous apprenne qu'il abandonna des pourceaux à la volonté des démons , pouvons-nous dire qu'il fasse la même chose des hommes? L'homme est un animal , il est vrai ; mais un animal raisonnable quoique sujet à la mort; c'est une âme douée de raison qui est engagée dans ce corps où elle souffre en tant de manières. D'ailleurs Dieu est bon, il est juste, il est toutpuissant, on n'en saurait douter sans folie : qu'on nous marque donc quelque juste sujet de tous ces maUx qui arrivent aux enfants. Quand des hommes qui sont en âge de raison en souffrent de semblables , nous disons que c'est pour éprouver leur vertu, comme nous le voyons en Job; ou pour punir leurs crimes, comme nous le voyons
en Hérode ; et ces exemples , à propos desquels Dieu a bien voulu nous apprendre pourquoi il faisait souffrir ces hommes, nous donnent sujet d'en dire autant en d'autres rencontres , où les raisons de sa conduite nous sont cachées : mais cela n'a lieu qu'à l'égard des adultes. Que penser donc des peines des enfants , s'il n'y a en eux nul péché à punir? car il n'y a sans doute nulle vertu à éprouver en cet âge-là.
Que ne pourrais-je point écrire encore de la différence des esprits que Dieu donne à chacun d'eux, et qui n'éclate que quand ils sont grands , mais, qui vient certainement de la naissance ! N'en voyons-nous pas qui ont si peu d'intelligence et de mémoire qu'ils ne sont pas seulement capables d'apprendre à lire, et d'autres qui sont si stupides et si hébétés qu'on ne remarque presque pas de différence d'eux aux bêtes? On répondra peut-être que cela vient de la disposition du corps : mais l'opinion que nous voudrions faire subsister ne dit pas que l'âme choisisse son corps, et que ce soit sa faute quand elle en trouve un mauvais , ni que celles qui tombent si mal aient trouvé tous les autres corps déjà pris par d'autres âmes, et n'aient pas eu à choisir; et que comme ceux qui viennent trop tard aux spectacles se placent, non où ils veulent, mais où ils peuvent, de même ces âmes ont été contraintes de prendre, non les corps qu'elles auraient voulus, mais ceux qu'elles ont trouvés vides. Pouvonsnous exprimer ni croire rien d'approchant? Apprenezmoi donc ce que nous devons et dire el penser sur ce sujet, afin de pouvoir maintenir cette opinion de la création de chaque âme pour chaque corps.
Dans ces livres Du libre arbitre dont je vous ai parlé, si je ne dis rien de la cpalité des esprits des enfants , je parle au moins de ce qu'ils ont à souffrir dès cette vie. Mais ce que j'en dis ne me satisfait pas sur ce que je trouve d'embarrassant dans la question que je traite ; et afin que vous puissiez voir pourquoi , je transcrirai ici
tout au long l'endroit dont je vous parle; le voici: « Quand on regarde les douleurs que souffrent les enfants, que leur âge ne nous permet pas d'accuser d'aucun péché , si leurs âmes n'ont commencé d'être qu'au moment qu'il a fallu les jeter dans les corps pour faire des hommes par cet assemblage , on ne saurait s'empêcher de les plaindre , et de dire en leur faveur : Quel mal ont-ils fait par où ils aient mérité toutes les misères qu'ils endurent? Mais l'innocence n'est d'aucun mérite quand on n'a jamais été en état de faire le mal. D'ailleurs, comme c'est un bien que Dieu opère quand il châtie les coupables , et que la mort, ou les douleurs de ces enfants sont un châtiment pour ceux qui les ont mis au monde , pourquoi Dieu ne leur enverrait-il pas des maux, puisqu'à l'égard des enfants ces maux ne font que passer, et sont comme des choses non avenues dès qu'ils sont passés ; et qu'à l'égard de ceux que Dieu veut châtier par là , ou ils en deviendront meilleurs , si ces afflictions temporelles les corrigent et les portent à une vie plus réglée, ou ils seront sans excuse au jour du jugement, si toutes les angoisses de cette vie n'ont pu leur faire désirer les biens à venir? Qui sait même ce que Dieu, dans le secret de ses jugements, réserve à ces enfants en récompense des souffrances qu'il leur envoie, et par lesquelles il réveille l'insensibilité , ou exerce la foi , ou éprouve la charité des pères et des mères ? Car s'ils n'ont encore rien fait de bien, ils n'ont aussi rien fait de mal , par où ils aient pu mériter ce qu'ils souffrent. On est donc très-fondé à croire que Dieu leur réserve quelque autre bien par où il les récompense; et ce n'est pas en vain que l'Église honore comme des martyrs ceux qu'Hérode fit mourir, dans l'espérance que Jésus-Christ se trouverait enveloppé dans ce carnage. »
Voilà ce que je dis dans ce livre Du libre arbitre, et comment je tâchais d'appuyer l'opinion dont il s'agit présentement, quoique, comme je l'ai remarqué plus haut, de I. 20
quelque côté que fût la vérité entre ces quatre opinions sur ce qui fait que l'âme se trouve engagée dans le corps, je montrais toujours que le Créateur était irréprochable, et infiniment éloigné de participer à notre corruption et à nos péchés. Ainsi il m'était indifférent, pour le dessein que j'avais alors , laquelle de ces quatre opinions triomphât des autres par la force de la vérité , puisque je montrais que ce que j'établissais s'accordait avec toutes. Mais présentement je voudrais , s'il était possible , que la raison m'en fit choisir une entre les quatre; et quand je considère ce que j'avance en cet endroit pour appuyer celle dont il s'agit présentement, je ne le trouve pas suffisant.
Il semble que ce soit fortifier en quelque sorte cette opinion, que de dire, comme je fais : qui sait ce que Dieu, dans le secret de ses jugements, réserve à ces enfants en récompense des souffrances qu'il leur envoie, et par où il réveille l'assoupissement, ou exerce la foi, ou éprouve la charité des pères et des mères? Mais cela ne se peut dire avec fondement que de ceux qui souffriraient, quoique sans le savoir, pour le nom de Jésus-Christ, ou pour la véritable religion, ou de ceux qui ont reçu le sceau de la régénération dans le sacrement de Jésus-Christ, qu'on ne leur donne que parce qu'ils ne sauraient éviter la damnation, à moins d'être incorporés à la société du Médiateur, qui seul réconcilie les hommes à son Père. A l'égard de ceux-là , on peut croire que Dieu leur réserve quelque récompense pour les maux qu'ils auront endurés ici-bas. Mais la difficulté demeure toujours, jusqu'à ce qu'on donne aussi satisfaction sur les enfants qui , après avoir beaucoup souffert en cette vie, meurent sans le sacrement qui nous unit à Jésus-Christ. Car quelle récompense peut-on s'imaginer pour ceux-là, puisque, après toutce qu'ils ont souffert ici-bas , ils ne peuvent encore attendre que la damnation éternelle? J'ai touché dans ce même ouvrage quelque chose du baptême dcti enfants , à qui ce
sacrement ne laisse pas d'être salutaire, quoiqu'ils le reçoivent sans le savoir, et sans avoir encore de foi qu'on puisse appeler la leur. Mais je n'ai pas traité ce point-là assez à fond ; et je me suis contenté de dire ce qui m'a paru suffisant pour mon dessein. Je n'ai pas même cru devoir parler de la damnation des enfants qui meurent sans baptême , parce qu'il n'était pas alors question de ce que nous traitons présentement.
Mais enfin , quand nous pourrions laisser à part et compter pour rien ce que souffrent ces enfants dans une vie si courte, et dont ils sont quittes pour jamais dès qu'elle est finie, pourrons-nous compter pour rien les peines où ils tombent dans l'autre vie , comme l'Apôtre nous l'apprend quand il dit, que « la mort vient d'un seul homme, et la résurrection d'un seul; et que comme tous meurent en Adam, tous seront vivifiés en Jésus-Christ? » Car, par ces paroles si divines et si claires, le grand Apôtre nous enseigne manifestement que , comme nul ne tombe dans la mort que par Adam , nul n'entre dans la vie éternelle que par Jésus-Christ. C'est ce qui fait qu'il emploie de part et d'autre le mot de tous, parce que comme tous les hommes appartiennent à Adam par la première naissance, qui est la naissance charnelle, de même tous ceux qui renaissent spirituellement appartiennent à Jésus- Christ. S'il emploie donc le mot de tous, aussi bien d'un côté que de l'autre, c'est parce que, comme tous ceux qui meurent ne meurent que par Adam , ainsi tous ceux qui seront vivifiés ne le seront que par Jésus-Christ. Comme donc quiconque dira que quelqu'un peut être vivifié à la résurrection dernière autrement qu'en Jésus-Christ, et par Jésus-Christ, doit être détesté, comme l'ennemi de la foi commune de tous les chrétiens, de même quiconque dira que ces enfants qui meurent sans le sacrement de Jésus -Christ seront vivifiés en lui , s'élève contre le grand Apôtre, et condamne toute l'Église, qui n'apporte tant de soin et de diligence à faire baptiser les enfants, que
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parce qu'elle tient pour un article indubitable de sa foi , que sans le baptême les enfants ne sauraient être vivifiés en Jésus-Christ. Or, q^e resîe-t-il à quiconque ne sera pas vivifié en Jésus-Christ , que la condamnation dans laquelle l'Apôtre dit que tous les hommes sont tombés par le péché d'un seul ? C'est ce péché dont les enfants naissent coupables, comme toute l'Église le croit, et comme la pureté de votre foi vous l'a fait décider à vousmême dans vos livres contre Jovinien et sur le prophète Jonas , sans compter ce que vous en avez dit dans d'autres ouvrages que je n'ai pas lus, ou dont je ne me souviens pas présentement.
Je demande donc la cause de cette damnation des enfants. Car si leurs âmes se créent journellement à mesure qu'il en naît, je ne saurais ni trouver aucun péché en eux dans un âge si tendre, ni croire que Dieu damne des âmes où il ne voit aucun péché.
Faut-il dire que dans les enfants il n'y a que la chair qui soit une source de péché , et que Dieu crée pour chacun d'eux une âme nouvelle qui peut, en vivant selon la là de Dieu, par le secours de la grâce de Jésus-Christ, et en s'assujettissant sa propre chair, mériter pour elle le don de l'incorruptibilité; mais que, comme l'âme des enfants n'est pas encore capable de faire ce que je viens de dire, on y supplée par le sacrement de Jésus-Christ, dont la grâce procure au corps de l'enfant ce que son âme incapable d'agir n'est pas en état de lui procurer ; de sorte que si l'âme de l'enfant vient à sortir de son corps avant que l'enfant ait pu recevoir le baptême, tout ce qui en arrivera, c'est que le corps de l'enfant ne ressuscitera point en Jésus-Christ, parce qu'il n'en a point acquis le droit, étant mort sans le sacrement qui le donne, mais que pour son âme elle jouira de la vie éternelle, puisqu'elle n'a contracté aucun péché qui l'en puisse exclure?
Voilà de quoi je n'ai jamais entendu parler. Ce que j'ai
appris et professe hautement , parce que je le crois , c'est que « l'heure est venue où tous ceux qui sont dans le tombeau entendront la voix de Jésus-Christ, et que ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie. » Yoila quelle est la résurrection dent parle saint Paul , quand il dit que « comme la mort est venue par un seul homme , la résurrection vient aussi par un seul ; » et que « tous seront vivifiés en Jésus-Christ : car pour ceux qui auront fait le mal , ils ne ressusciteront que pour la condamnation. '>
Que faut-il donc penser de ces enfants qui sont morts sans baptèma avant d'avoir pu faire ni bien ni mal? Il n'en est rien dit dans cet endroit ; mais si de ce qu'ils n'ont fait ni bien ni mal , il s'ensuit que leurs corps ne ressusciteront point, il faudra affirmer la même chose de ceux même qui seront morts dans ce bas âge après avoir reçu le baptême , puisqu'ils n'ont fait ni bien ni mal non plus que les autres.
Que si ces derniers doivent ressusciter de la résurrection des saints, c'est-à-dire de la résurrection de ceux qui auront fait le bien, de quelle résurrection est-ce que doivent ressusciter les autres , sinon de la résurrection de ceux qui auront fait le mal? Car nous ne devons pas croire que nul homme manque de ressusciter ou pour la vie , ou pour la condamnation. Mais cette opinion ne vaut pas la peine d'être réfutée : sa seule nouveauté choque , et suffit pour la faire rejeter; et de plus, qiii pourrait souffrir que ceux qui font tant de diligence pour faire recevoir le baptême à leurs enfants n'eussent en vue que le bien de leurs corps, et non pas celui de leurs âmes? Car lorsque saint Cyprien entreprend de ramener à la vérité ceux qui croyaient qu'on ne devait pas baptiser les enfants avant le huitième jour, il ne dit pas que ce soit le corps, mais l'âme qu'il ne faut pas hasarder de faire périr. Et quand il a jugé avec quelques-uns de ses collègues qu'on pouvait baptiser les enfants dr"S le moment qu'ils sont au
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monde, ce n'est pas un nouveau diîcret qu'il a prononcé; c'est la toi de l'Église qu'il a suivie, et à quoi il a ordonné qu'on se tînt.
Mais quoiqu'il soit libre à chacun de ne pas suivre saint Cyprien dans les choses où l'on peut croire qu'il n'a pas vu ce qu'il fallait voir, il n'est libre à personne de ne pas suivre la foi de l'Apôtre, qui s'explique si clairement sur ce sujet, quand il dit que « par le péché d'un . seul , tous sont tombés dans la condamnation , » dont rien ne délivre que la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur , en qui seul sont vivifiés tous ceux qui le sont. Il n'est libre à personne de ne pas conformer ses sentiments à la pratique constante de toute l'Éghse, où l'on baptiserait aussi bien les morts que les vivants, si ce n'était que pour le bien du corps que l'on met tant de hâte à faire recevoir le baptême aux enfants.
Cela étant donc ainsi , il s'agit de chercher et de dire pourquoi des âmes créées de nouveau pour chaque enfant qui vient au monde sont damnées, quand elles en sortent avant que les enfants aient été baptisés ; car en ce cas elles sont damnées, et c'est une vérité dont nous avons l'Écriture et l'Église pour témoins. Je veux donc que cette opinion de la création journalière de chaque âme soit la mienne aussi bien que la vôtre, si elle n'est point contraire à cet article inébranlable de notre foi ; mais si elle y est contraire, elle ne doit être non plus la vôtre que la mienne.
Et qu'on ne m'allègue, en faveur de cette opinion, ni ce passage du prophète Zacharie, « il a formé l'esprit de l'homme dans l'homme même, » ni cet autre de David, « il crée les cœurs un à un. » Il nous faut quelque chose d'une force et d'une clarté à quoi on ne puisse résister, pour faire qu'en suivant cette opinion nous soyons assurés de ne pas accuser Dieu de damner des âmes qui sont absolument sans péché. Ces passages sont encore bien
moins formels que celui-ci, « créez en moi un cœur pur, ô mon Dieu , » puisque créer est quelque chose de plus que former. Cependant on ne dira pas que par cette prière le Prophète demandât à Dieu qu'il créât en lui une âme qui ne fût point encore , puisqu'il faudrait pour cela qu'il Q\xX fait cette prière avant d'être. Comme donc la création, dont il s'agit dans ce passage , n'est que le renouvellement qui s'opère par l'infusion de la justice dans un cœur qui était déjà, de mên^e la formation dont il s'agit dans ces autres passages n'est que le renouvellement que Dieu accomplit dans un esprit qui était déjà, en le conformant aux saintes règles de la vérité. Cette opinion, que nous voudrions pouvoir suivre, ne se peut appuyer par ce passage de YEcclésiaste, « alors ce qui n'était que terre retournera en terre, et l'esprit retournera au Seigneur qui l'a donné , « non plus que par ceux que j'ai rapportés , puisqu'il est fait plutôt pour ceux qui veulent que toutes les âmes dérivent de celle d'Adam. Car, de la même manière, disent-ils, qu'encore que la chair de chacun vienne constamment d'Adam, ce n'est pas à lui que l'Ecriture dit qu'elle retourne , mais « à la terre , » d'où le corps du premier homme a été tiré ; de même , quoique les âmes de tous ses descendants viennent de la sienne, il n'est pas dit que c'est à lui qu'elles retournent, mais « au Seigneur, » parce que c'est de son souffle que l'âme d'Adam est sortie.
Ce passage n'est pas néanmoins tellement précis pour ceux qui soutiennent cette opinion, qu'il soit absolument contraire à celle que je voudrais qu'on pût maintenir, et je ne le rapporte que pour vous marcjuer que ce serait en vain que vous prétendriez me tirer de l'embarras où je suis par des passages si peu concluants. Du reste, quoique nos souhaits ne puissent faire que ce qui n'est pas vrai le devienne, je voudrais, s'il était possible, que cette opinion fût la vraie, comme je voudrais que, si elle l'est, vous le fissiez voir clairement et invinciblement.
On trouve les mêmes difficultés dans l'opinion de ceux qui veulent que les âmes aient été créées dès le commencement du monde, et que Dieu les tienne quelque part en réserve, d'où il les envoie dans les corps. Car on leur demande pourquoi les ùmes des enfants qui meurent sans baptême sont punies , s'il est vrai qu'elles soient innocentes, et que lorsqu'elles entrent dans les corps elles ne fassent qu'obéir à la puissance de celui qui les y envoie? Ces deux opinions souffrent donc les mêmes difficultés. Pour ceux qui prétendent que c'est selon ce que les âmes ont mérité dans je ne sais quelle vie qui précède celle-ci, que Dieu les envoie dans les corps , ils croient se mieux tirer de ces inextricables ténèbres. Car « mourir en Adam, » n'est autre chose selon eux qu'être envoyé dans une chair qui vient d'Adam pour y souffrir, et c'est, disentils, de ce péché qui rend les âmes coupables avant même qu'elles soient jetées dans les corps, que la grâce de Jésus- Christ déUvre et les adultes et les enfants. Ils parlent bien et selon la vérité, quand ils disent que c'est la grâce de Jésus-Christ qui délivre du péché et les adultes et les enfants : mais que les âmes aient péché dans une autre vie que celle-ci d'où elles soient jetées dans des prisons de chair, je n'en crois rien. Premièrement parce que ceux qui sont de ce sentiment prétendent que cela se fait par un retour, et comme par une circulation continuelle, en sorte que les âmes mômes qui ont déjà passé par les corps retournent après un certain nombre de siècles dans cette prison de chair , pour subir de nouveau les peines qui sont attachées à cet état de corruption, ce qui est la plus horrible chose du monde. Secondement parce que si cette opinion est véritable, il n'y a aucun de ceux même qui sont morts dans la plus grande sainteté pour qui nous n'ayons sujet de craindre que venant à pécher dans le sein d'Abraham, il ne tombe de là dans les flammes qui ont été le partage du mauvais riche. Car pourquoi des âmes qui ont pu pécher avant de venir dans le corps
ne le pourront-elles pas également après en être sorties ? Enfin ce qui me fait repousser cette opinion, c'est qu'il y a une grande différence entre avoir péché en Adam, en qui l'Apôtre dit que tous ont péché, et avoir mérité, par un péché commis quelque part ailleurs qu'en Adam, d'être jeté dans une chair qui descend d'Adam, comme dans une espèce de prison. Quant à l'opinion qui prétend que toutes les âmes dérivent de celle du premier homme, je ne veux pas m'arrêter à l'examiner, à moins que quelque nécessité ne m'y oblige , et plaise à Dieu que vous établissiez si bien l'opinion dont il s'agit présentement que je n'y sois jamais obligé.
Or, quoique je souhaite très-ardemment et que je conjure Dieu de me tirer par votre moyen de l'ignorance où je suis sur ce sujet, néanmoins si je manquais de l'obtenir, ce que je le prie de ne pas permettre, je lui demanderais la patience , puisque notre foi nous enseigne à ne jamais murmurer contre lui, quoiqu'il refuse de nous éclairer sur certaines choses, et qu'il nous laisse frapper à sa porte sans nous ouvrir. Je me souviens que Jésus-Christ a dit aux apôtres mêmes, « il me resterait bien des choses à vous dire, mais vous ne sauriez encore les porter. » Je me considère donc comme étant de ceux pour qui cela a été dit , et je n'ai garde de trouver mauvais que Dieu ne me juge pas digne de savoir ce que je désirerais , puisque ce désir même de savoir m'en rendrait d'autant plus indigne. Il y a beaucoup d'autres choses que je ne sais pas non plus ; et il y en a tant que je ne les saurais nombrer. Je me résignerais même volontiers à ignorer celle-ci , n'était que je crains pour de certains esprits , qui ne sont pas assez sur leurs gardes, qu'en se laissant aller à quelqu'une de ces quatre opinions, ils ne s'écartent de ce que la vérité de la foi nous enseigne. j\Iais en attendant que je sache à laquelle des quatre il faut se ranger, je crois qu'on ne m'accusera pas de témérité, quand je dirai que je sais que celle qui est la vraie n'a rien de contraire à la
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foi constante et inébranlable, par laquelle l'Église croit que les enfants, non plus que les hommes, ne sauraient être délivrés de la damnation qu'au nom de Jésus- Christ, et par la grâce qu'il a enfermée dans ses sacrements.
(Saint Augustin. Lettre CLXVl'.)
LES PÈRES ET LA PHILOSOPHIE. ^o9