X. DE LA CRÉATION ET DU TEMPS
Faites-moi la grâce, Seigneur, d'écouter et de comprendre de quelle sorte au commencement vous avez créé le ciel et la terre. Moïse l'a écrit; et après l'avoir écrit il s'en est allé ; il a quitté le monde pour passer d'ici à vous ; et ainsi je ne le saurais plus voir. Car si je pouvais le voir je m'adresserais à lui, je le supplierais et le conjurerais en votre nom de m' expliquer les choses qu'il a écrites, et je serais très-attentif à ses paroles. Que si elles étaient hébraïques, elles frapperaient en vain mes oreilles, puisqu'elles ne pourraient toucher mon esprit; et si elles étaient latines, j'entendrais bien ce qu'il voudrait dire; mais comment saurais-je qu'il dirait vrai? Et quand bien même je le saurais, serait-ce de lui que je le saurais? Nullement. Mais il faudrait que ce fût la vérité même, qui sans l'aide d'aucun langage, soit hébraïque, soit grec , soit latin , soit barbare , sans se servir des organes de la bouche et de la langue , et sans employer le son d'aucune syllabe, me dît au dedans de moi, et dans le plus secret de ma pensée : Moïse vous dit la véx'ité. Et aussitôt je dirais avec certitude et hardiment à ce saint . homme : Vous dites la vérité. Mais maintenant que je ne puis l'interroger, je m'adresse à vous, ô mon Dieu, qui êtes la vérité éternelle qui inspirait Moïse, et je vous conjure de me pardonner mes péchés , et de me faire entendre par votre grâce ce que votre grâce lui a fait écrire.
Le ciel et la terre sont donc : et ils crient qu'ils ont été créés ; car ils sont sujets à changer. Or tout ce qui est et qui n'a point été créé, n'a rien en soi qui auparavant n'ait été, et c'est en cela que consiste le changement , d'avoir
quelque chose en soi qui auparavant n'y ait point été. Ils crient aussi : rs'ous ne nous sommes pas créés nousmêmes; mais nous sommes, parce que nous avons été créés. Nous n'étions dorx pas avant d'être créés, pour avoir pu nous créer nous-mêmes. Et l'évidence de ces choses est comme la voix avec laquelle le ciel et la terre nous parlent. Vous avez donc fait, Seigneur, le ciel et la terre. Car vous êtes beau, et ils sont beaux; vous êtes bon , et ils sont bons ; vous êtes , et ils sont. Mais ce qu'ils ont de beauté, de bonté et d'être, est d'une manière si fort au-dessous de vous qui êtes leur créateur, qu'en les comparant à vous on ne peut plus dire , ni qu'ils soient beaux , ni qu'ils soient bons , ni même qu'ils soient. Nous savons cela . mon Dieu , et nous vous rendons grâces de ce que nous le savons ; et notre science n'est qu'ignorance si on la compare avec la vôtre.
En effet, de quelle sorte, mon Dieu, avez-vous créé le ciel et la terre? et de quelles machines vdTus êtes-vous servi pour exécuter un si grand ouvrage 1 Car vous n'avez pas agi en cela comme un artisan qui , en se servant d'un corps pour former un autre corps , lui donne telle figure que bon lui semble, selon l'idée qu'il en conçoit et qu'il en voit en lui-même par un regard intérieur de son esprit , qui n'aurait pas cette puissance si vous ne l'aviez créé lui-même.
Ainsi l'ouvrier donne une nouvelle forme à une matière qui était déjà et qnï était capable de la recevoir, comme le potier à la terre, le sculpteur au marbre, le menuisier au bois , l'orfèvre à l'or, les autres artisans de même , chacun sur les matières qu'ils travaillent. Mais , Seigneur, d'où ces matières auraient-elles tiré leur être, si vous ne les aviez point faites ? C'est vous qui avez formé le corps de l'ouvrier; qui avez créé l'âme, laquelle remue, comme il lui plaît, les membres de ce corps; qui êtes l'auteur de la matière qu'il façonne, de l'esprit, qui le
rend capable de travailler avec art et de considérer en lui-même ce qu'il exécute au dehors , et de tous ses sens corporels , par le moyen desquels tout ce qu'il fait passe de son imagination en son ouvrage , et qui lui rapportent ce qu'il a fait , afin qu'il consulte la vérité qui préside dans son âme pour savoir si cela est bien fait. Toutes ces choses , Seigneur, louent en vous le créateur de toutes choses.
Mais , mon Dieu , comment les avez-vous faites ? comment avez-vous fait le ciel et la terre? Certes , vous n'avez créé le ciel et la terre, ni dans le ciel, ni dans la terre, ni dans l'air, ni dans les eaux, puisque toutes ces choses sont comprises dans le ciel et dans la terre. Vous n'avez pas non plus créé tout ce grand univers dans l'univers, parce qu'avant qu'il fût créé il n'y avait point de place dans laquelle on le pût créer pour lui donner l'être. Vous n'aviez rien entre les mains dont vous pussiez former le ciel et la terre. Car, d'où serait venue cette matière dont vous auriez pu former quelque chose, si auparavant vous ne l'aviez faite elle-même , puisque votre être est la cause de tous les êtres? Il faut donc conclure que vous avez dit que ces choses fussent faites, et qu'elles ont été faites ; et qu'ainsi c'est par votre seule parole qu'elles ont été créées.
Mais de quelle sorte avez-vous parlé lorsque vous avez créé le monde ? Avez-vous parlé en la même manière que vous fîtes entendre du haut des nues cette parole qui dit : « C'est là mon Fils bien-aimé? » Non, car cette parole fut formée, et elle ne dura qu'un certain temps. Elle commença et elle finit : chacune de ses syllabes résonna dans l'air, et puis elles passèrent toutes , la seconde après la première, la troisième après la seconde, et toutes les autres ensuite, jusqu'à ce que la dernière eût été entendue, et que le silence eût succédé à cette dernière syllabe ; ce qui prouve manifestement que le mouvement temporel I. 21
d'une créature obéissant à votre éternelle volonté a servi à faire entendre ces mots. C'est pourquoi ces mômes paroles, qui n'ont été que passagères, ayant été rapportées par les oreilles du corps à l'âme, qui est intelligente, et qui tient les oreilles de son esprit attentives à écouter votre jiarole éternelle, elles les a comparées avec votre Verbe divin , avec cette parole ineffable que vous produisez dans un éternel silence, et a dit : Il y a une grande et très-grande différence entre l'un et l'autre. Car ces paroles passagères sont beaucoup au-dessous de moi, et ne sont pas même, puisqu'elles passent et qu'elles s'enfuient; au lieu que la parole de mon Seigneur et de mon Dieu est infiniment élevée au-dessus de moi, et subsiste éternellement.
Que si c'eut été avec des paroles résonnantes et passagères , que vous eussiez dit : que le ciel et la terre soient faits, et que vous eussiez en cette sorte créé le ciel et la terre, il faudrait qu'avant qu'ils eussent été créés, il y eût eu déjà quelque créature corporelle dont les mouvements temporels eussent pu servir à former cette parole dans le temps. Or, il n'y avait aucun corps avant que le ciel et la terre fussent créés : ou s'il y en avait eu quelqu'un, il aurait fallu que c'eiît été vous qui l'eussiez formé ; et qu'ainsi vous eussiez formé sans proférer aucune parole passagère, ce qui vous devait servir pour en proférer, et pour dire que le ciel et la terre soient faits. Car, quoi qu'eût pu être ce qui aurait servi à produire de semblables paroles, il serait impossible que cela eût été, si ce n'était vous qui l'eussiez fait. Quelles paroles auriezvous donc employées , mon Dieu , pour former le corps qui devait servir à produire ces paroles?
Vous nous appelez donc à d'autres pensées : et lorsque nous entendons dire que vous avez parlé pour faire le ciel et la terre, vous voulez que nous élevions notre esprit à l'intelligence de ce Verbe qui est eu vous ; de cette parole (jui se dit éternellement , et par qui éternellement toutes
choses sont dites. Car ce n'est point comme dans nos discours ordinaires, où, après qu'une chose a été dite, il s'en dit une autre, afin que toutes puissent être dites : mais là toutes les choses sont dites éternellement, et elles le sont toutes ensemble. Autrement il y aurait des temps et des changements en Dieu ; et ainsi il ne jouirait point d'une véritable éternité, ni d'une véritable immortalité. Je sais, mon Dieu, que cela est ainsi. Je le sais très-assurément, et je vous rends grâce de m' avoir donné cette connaissance. Et tout homme qui n'est point ingrat et rebelle à la lumière , ne peut s'empêcher de reconnaître une vérité si claire, et d'en bénir votre saint nom.
Oui, Seigneur, nous savons certainement que c'est une espèce de mort ou de naissance de cesser d'être ce que l'on était , ou de devenir ce que l'on n'était pas encore. Et ainsi votre Verbe étant véritablement immortel et éternel , il n'y a rien en lui qui se retire et qui s'éloigne pour faire place à une autre chose. C'est donc par votre Verbe , qui est éternel comme vous , que vous dites éternellement et tout ensemble tout ce que vous dites : et tout ce que vous dites qui soit fait, est fait. Vous n'employez que votre seule parole pour le faire, et néanmoins toutes les choses que vous faites par votre seule parole, qui est éternelle et qui comprend tout en même temps , ne sont pas produites toutes ensemble ni de toute éternité.
Mon Seigneur et mon Dieu, dites-moi, je vous prie, comment cela se peut faire. Je le comprends en quelque manière; mais je ne sais comment l'expliquer, sinon en disant que tout ce qui commence d'être , et puis cesse d'être, commence et cesse d'être alors que la raison éternelle connaît que cela a dû commencer et cesser d'être, quoiqu'en elle rien ne commence et rien ne cesse. Cette raison éternelle est votre Verbe , principe de toutes choses, lequel parle dans le fotid de notre cœur; Sa voix, lorsqu'il était dans un corps mortel, nous l'a fait ainsi enten-
dre dans l'Évangile, et a préparé au dehors les oreilles des hommes, afin qu'ils crussent en lui, et le cherchassent intérieurement pour le trouver dans l'éternelle vérité, où ce bon maître et le seul maître véritable de nos âmes enseigne tous ses disciples.
C'est laque j'entends, Seigneur, votre divine voix qui me dit que celui-là seul parle véritablement à nous, lequel nous enseigne : et que quant à celui qui nous parle sans nous enseigner, c'est exactement comme s'il ne nous parlait point. Or, qui est celui qui nous enseigne, si ce n'est la vérité immuable? Et lors même que nous sommes instruits par une créature muable, c'est pour être conduits à cette vérité immuable qui est votre Verbe; car si nous l'écoutons attentivement, votre Verbe nous instruit véritablement et nous remplit d'une extrême joie d'entendre la voix de l'Époux , qui nous réunit au principe dont nous avons été tirés. Et il paraît bien qu'il est notre véritable principe, puisque s'il ne demeurait toujours ferme, nous ne saurions où revenir lorsque nous nous serions égarés. Ainsi, quand nous revenons de ce malheureux égarement, c'est par la connaissance de la vérité que nous revenons : et le Verbe nous instruit afin de nous la faire connaître, parce qu'il est le principe qui nous parle.
Lors donc , Seigneur, qu'il est dit que vous avez créé au commencement le ciel et la terre , cela se peut entendre de ce que vous les avez créés par ce principe, par votre Verbe, par votre Fils, par votre puissance, par votre sagesse et par votre vérité. Vous les fîtes en parlant et en agissant d'une manière merveilleuse. Mais, qui sera capable de comprendre cette création? qui sera capable de l'exprimer? Quelle est cette lumière qui m'éclaire quelquefois de ses rayons , et qui , en frappant mon coi^ur sans le blesser, me fait trembler et m'embrase tout ensemble : me fait trembler dans la confusion que j'ai de
voir que j'en diffère si fort, el m'embrase d'amour quand je considère en quoi je lui suis semblable?
C'est la sagesse , c'est la sagesse même qui m'éclaire de la sorte, et qui dissipe les nuages de mon âme, lesquels me couvrent de nouveau lorsque se détournant de cette lumière divine, et rentrant dans l'obscurité, elle succombe sous le poids de ses misères. Car sa vigueur est tellement abattue dans l'extrémité oii je me trouve réduit, que je ne suis pas seulement capable de supporter mon bonheur, jusqu'à ce qu'après avoir eu compassion de mes péchés , vous me fassiez la grâce , mon Dieu , de me guérir de mes langueurs , en retirant ma vie de la corruption où elle est plongée, en me couronnant par votre miséricorde, et en rassasiant mes désirs par l'abondance de vos faveurs, afin de renouveler ma jeunesse ainsi que celle de l'aigle. C'est dans cette espérance que consistent maintenant notre salut et l'effet de vos divines promesses. Que celui-là qui le peut, vous entende lui parler intérieurement; pour moi, je m'appuierai sur la certitude immuable de votre oracle pour m'écrier avec confiance : Seigneur, que vos œuvres sont admirables ! vous avez fait toutes choses avec une sagesse infinie : c'est cette infinie sagesse qu'elles ont pour principe; et c'est par ce principe que vous avez créé le ciel et la terre.
Ceux-là d'ailleurs ne sont-ils pas encore dans l'aveuglement du vieil homme, qui demandent ce que Dieu faisait avant qu'il eùi créé le ciel et la terre ï Car, disent-ils, s'il demeurait sans rien faire, pourquoi n'a-t-il pas toujours continué à demeurer ainsi dans l'inaction, comme il y était toujours demeuré auparavant ? Que s'il y a eu en Dieu quelque nouveau mouvement et quelque nouvelle volonté qui l'ait porté à donner l'être à une créature qu'il n'avait point encore créée, comment peut-on trouver une véritable éternité, où il se forme une volonté qui n'était point auparavant? Car la volonté de Dieu n'est pas une
créature, mais elle est avant toutes les créatures, puisque rien ne serait créé si la volonté du Créateur ne précédait cette création. Il s'ensuit donc que la volonté de Dieu est sa substance même. Or, s'il est arrivé quelque chose dans la substance de Dieu qui ne fût pas auparavant, on ne peut pas dire avec vérité que cette substance soit éternelle. Si donc la volonté de Dieu a éternellement voulu qu'il y eiàt une créature, pourquoi cette créature n'a-t-elle pas aussi été éternelle ?
0 sagesse de Dieu et lumière de nos âmes, ceux qui parlent de la sorte ne vous connaissent pas encore et ne connaissent pas non plus en quelle manière se font les choses qui se font par vous et en vous. Ils s'efforcent de comprendre votre sagesse éternelle ; mais en même temps leur esprit roule toujours en soi-même les images de ces mouvements en quoi consistent le passé et l'avenir; et ainsi ils ne peuvent avoir qu'une vaine et fausse idée de ce qui est éternel.
Qui arrêtera cet esprit volage, afin qu'il demeure un peu dans un état ferme et qu'il contemple un peu la splendeur de cette éternité toujours immuable pour la comparer avec les temps qui ne s'arrêtent jamais et voir qu'il n'y a point de comparaison, puisqu'au lieu que la durée du temps ne se forme que de plusieurs mouvements passagers et qui ne sauraient passer tous ensemble, l'éternité au contraire n'a rien en soi qui passe, mais que tout y est présent : ce qui ne se rencontre point dans le temps ; car il n'y a point de temps où tout soit présent, puisque tout le passé est chassé par l'avenir et que tout l'avenir succède au passé ; au lieu que tout le passé et tout l'avenir sont formés et accomplissent leur cours par la puissance de cette éternité qui ne cesse jamais d'être présente.
Qui arrêtera, dis-je, l'esprit de l'homme afin qu'il demeure ferme et qu'il considère de quelle sorte cette éter-
nité, qui n'est ni passée ni future, forme tous les temps passés et futurs en demeurant toujours immobile ? Mais ma plume et ma langue sont-elles capables d'exprimer par des paroles des choses si grandes et si sublimes ?
Maintenant je veux répondre à ceux qui demandent ce que Dieu faisait avant d'avoir créé le monde. Et je ne veux pas employer néanmoins la réponse de celui qui se servit d'une raillerie pour éluder une question qui l'em* barrassait, en disant qu'il préparait des supplices à ceux qui auraient la curiosité de s'enquérir de ce qui est audessus de leur intelligence. Autre chose est de savoir ce qu'on doit dire touchant la vérité et autre chose de railler. C'est pourquoi je ne fais point cette réponse, et j'aimerais mieux avouer franchement que j'ignore ce que j'ignore, que de donner lieu par une semblable réponse de se moquer de celui qui aurait fait une question trop relevée et de louer celui qui y aurait très-mal répondu.
Je dis donc , mon Dieu , que vous êtes le créateur de toutes les créatures ; et que si on les comprend toutes sous ces noms du ciel et de la terre, je ne crains point d'assurer, qu'avant que vous fissiez le ciel et la terre, vous ne faisiez rien. Car si vous eussiez fait quelque chose, qu'eussiez-vous pu faire autre chose que des créatures ? Et je désirerais savoir avec autant de certitude tout ce que je désire savoir pour l'employer à un bon usage, que je sais qu'aucune créature ne se faisait avant qu'elle se fit.
Que si quelque esprit léger et volage , se laissant aller aux imaginations de sa fantaisie et se figurant une infinité de siècles écoulés , s'étonne de voir qu'étant, comme vous êtes, le Dieu tout-puissant, le créateur et le conservateur de toutes choses, et l'admirable ouvrier qui a formé le ciel et la terre, vous n'ayez point entrepris un si grand ouvrage durant cette innombrable multitude de
siècles qui l'ont précédé; qu'il rentre un peu en luimême, et qu'il considère combien le sujet de son élonnement est peu raisonnable. Car, puisque vous êtes l'auteur et le créateur de tous les siècles, comment les siècles innombrables qu'il s'imagine auraient-ils pu s'écouler si vous ne les aviez créés? Ou quel temps aurait-il pu y avoir, s'il n'avait été formé par vous ? Ou comment se serait-il écoulé s'il n'avait jamais été?
Puis donc que vous êtes le créateur de tous les temps , s'il y a eu un temps avant que vous eussiez fait le ciel et la terre, comment peut- on dire que vous demeuriez alors sans rien faire , puisqu'au moins vous faisiez ce temps : et ainsi il ne se peut point qu'il se soit passé du temps avant que vous fissiez le temps. Que s'il n'y a point eu de temps qui ait précédé le ciel et la terre, pourquoi demande-t-on ce que vous faisiez alors, attendu qu'il n'y avait point d'alors, où il n'y avait point de temps, et que ce ne peut être par le temps que vous précédez le temps , puisque si cela était vous ne précéderiez pas tous les temps; mais vous précédez tous les temps passés par l'éminence de votre éternité toujours présente, et vous êtes élevé au-dessus de tous les temps à venir, parce qu'ils sont à venir, et qu'ils ne seront pas plutôt venus qu'ils seront passés; au lieu que vous êtes toujours le même et que vos années ne cesseront jamais d'être.
Vos années ne vont ni ne viennent, ainsi que les nôtres vont et viennent, afin de se pouvoir toutes accomplir. Vos années demeurent toutes ensemble dans une stabilité immuable, parce qu'elles sont stables et permanentes, sans que celles qui passent soient chassées par celles qui leur succèdent, parce qu'elles ne passent point; mais les nôtres ne seront toutes entièrement accomplies que lorsqu'elles se seront toutes écoulées. Vos années ne sont qu'un jour; et votre jour n'est pas tous les jours, mais aujourd'hui, parce que votre jour présent ne fait point place à celui du lendemain, et ne succède point à celui
d'hier; et ce jour présent dont je parle est l'éternité. Ainsi vous avez engendré dans une éternité égale à la vôtre celui auquel vous avez dit : « Je vous ai engendré aujourd'hui. » Vous avez donc fait tous les temps par votre puissance : vous précédez tous les temps par votre éternité, et il n'y a point eu de temps dans lequel on ait pu dire : Il n'y avait point de temps.
Il n'y a donc point eu de temps où vous n'ayez fait quelque chose , puisque vous aviez fait le temps. Et il n'y a pas de temps qui vous soient coéternels, puisque vous demeurez toujours en même état, au lieu que s'ils y demeuraient, ils cesseraient d'être des temps. Qu'est-ce donc que le temps ? Qui le pourra dire clairement et en peu de mots ? Et qui sera capable de le bien comprendre lorsqu'il en voudra parler? Il n'y a rien toutefois qui soit plus connu que le temps , et dont il nous soit plus ordinaire de nous entretenir dans nos discours; et lorsque nous en parlons, nous entendons sans doute ce que nous disons, et entendons aussi ce que les autres en disent quand ils nous en parlent.
Qu'est-ce donc que le temps? Si personne ne me le demande, je le sais bien; mais si on me le demande, et que j'entreprenne de l'expliquer, je trouve que je l'ignore. Je puis néanmoins dire hardiment que je sais que si rien ne se passait, il n'y aurait point de temps passé; que si rien n'advenait, il n'y aurait point de temps à venir ; et que si rien n'était , il n'y aurait point de temps présent. En quelle manière sont donc ces deux temps , le passé et l'avenir, puisque le passé n'est plus et que l'avenir n'est pas encore? Et quant au présent, s'il était toujours présent et qu'en s' écoulant il ne devînt point un temps passé , ce ne serait plus le temps, mais l'éternité. Si donc le présent n'est un temps que parce qu'il s'écoule et devient un temps passé , comment pouvons -nous dire qu'une chose soit , ^laquelle n'a d'autre cause de son être , sinon qu'elle ne sera plus ? De sorte que nous ne pouvons dire
avec vérité que le temps soit, sinon parce qu'il tend à n'être plus.
Nous disons néanmoins qu'un temps est long ou qu'il est court, et nous ne le disons que du passé ou de l'avenir. Par exemple, nous disons du temps passé, qu'il y a longtemps, lorsqu'il y a plus de cent ans qu'une chose est passée, et du temps à venir, qu'il y a encore longtemps, lorsqu'une chose ne doit arriver que cent ans après : comme au contraire nous disons du temps passé, qu'il y a peu de temps , lorsqu'il n'y a que dix jours qu'une chose est passée ; ou du temps avenir, que c'est dans peu de temps, lorsqu'une chose doit arriver dans dix jours. Mais comment une chose qui n'est point peut-elle être longue ou courte? Or le passé n'est plus, et l'avenir n'est pas encore. Ne disons donc pas lorsque nous parlons du passé : Ce temps-là est bien long ; mais il a été bien long. Et lorsque nous parlons de l'avenir, ne disons pas : Ce temps-là est bien long; mais ce temps-là sera bien long.
Seigneur mon Dieu , qui êtes la lumière de mon âme , votre vérité ne se jouera-t-elle pas ici de la simplicité et de la folie des hommes ? Car ce temps passé , que nous disons avoir été long, l'a-t-il été lorsqu'il était déjà passé, ou quand il était encore présent? Sans doute il pouvait seulement être long , lorsqu'il était quelque chose qui pût être long. Or le passé n'étant déjà plus, il ne pouvait plus aussi être long, puisqu'il n'était plus du tout. ISe disons donc pas : Le passé a été long , puisque nous ne voyons pas qu'il l'ait pu être, d'autant que dès le moment qu'il a été passé, il n'a plus été. Mais disons : Ce temps présent a été long, parce que lorsqu'il était présent il était long , à cause qu'il n'était pas encore passé au nonêtre , et qu'ainsi c'était une chose qui pouvait être longue ; au lieu qu'après qu'il a été passé , il a cessé d'être long en cessant d'être.
Voyons donc, ô mon âme , si le temps présent peut être
long, car tu es capable de connaître et de mesurer son étendue. Que me répondras-tu? Diras-tu que cent années présentes font un long temps ? Considère auparavant si ces cent années peuvent être présentes , car si c'est la première de ces cent années qui accomplisse son cours, cette année est bien présente, mais les quatre-vingt-dix-neuf autres sont à venir, et par conséquent ne sont point encore. Que si c'est la seconde année qui s'écoule, il y en a une déjà passée, une présente, et toutes les autres sont à venir; et si nous choisissons celle qui nous plaira de ces cent années entre la première et la dernière, et que nous la considérions comme présente, toutes celles qui la précèdent sont passées, et toutes celles qui la suivent sont à venir ; tellement, que ces cent années ne sauraient être pré-; sentes.
Mais vois, mon âme, si cette année que nous disons qui roule et se passe peut être elle-même présente. Si elle est dans le premier de ses mois, tous les autres sont encore à venir; si elle est dans le second, le premier est déjà passé, et les autres ne sont pas encore venus. Ainsi l'année qui accomplit son cours n'est pas toute présente, non plus que les autres ; et si elle n'est pas toute présente, ce n'est pas une année présente, puisque l'année est composée de douze mois , dont celui qui court est présent , et les autres sont passés ou à venir. Ce mois même qui court n'est pas présent, mais seulement un de ses jours, tous les autres étant à venir, si c'est le premier; et tous les autres étant passés, si c'est le dernier. Que si c'est un jour du milieu du mois, les uns sont déjà passés, et les autres ne sont pas encore venus.
Voilà donc ce temps présent, que nous trouvions être le seul que nous pussions appeler long , réduit à peine à l'espace d'un seul jour. Mais examinons encore ce jour, et nous trouverons qu'il ne peut être tout présent, puisqu'il ne s'accomplit que par les heures de la nuit et du JQur, qui toutes ensemble font le nombre de vingt-quatre,
dont la première est suivie de toutes les autres, tandis que la dernière les suit, et que chacune de celles qui sont entre deux a des heures qui l'ont précédée, et d'autres qui viennent après elle.
Mais cette même heure n'étant composée que de moments fugitifs , tout ce qui s'est déjà écoulé d'elle est passé , et ce qui en reste est à venir. Si donc on peut concevoir quelque temps qui ne puisse être aucunement divisé en parties, quelque petites qu'elles puissent être, c'est là seulement ce que l'on doit nommer un temps présent ; et ce temps présent passe du futur au passé avec une si extrême rapidité, qu'il n'a pas la moindre étendue, ni le moindre retardement; car s'il en avait, on le pourrait diviser en passé et en avenir.
Le présent n'a donc aucune étendue; et ainsi où est le temps que nous puissions appeler long? Sera-ce le temps à venir? Non, certes; car nous n'avons garde de le nommer long, puisqu'il n'est pas seulement encore, et que pour être long il faudrait qu'il fût; mais nous disons : il sera long. Et quand donc le sera-t-il ? Ce ne saurait être pendant qu'il sera à venir, puisque n'étant pas encore il ne saurait être long. Que si l'on dit qu'il sera long, lorsque de futur qu'il est il commencera à être ce qu'il n'est pas, et qu'il deviendra présent, afin qu'ayant l'être il devienne long, nous voyons que le temps présent crie à haute voix, partout ce que j'ai rapporté, qu'il ne saurait être long.
Toutefois, Seigneur, nous remarquons bien les intervalles des temps, et en les comparant ensemble, nous disons que les uns sont plus longs et que les autres sont plus courts. Nous savons aussi mesurer de combien un temps est plus long ou plus court que l'autre; et nous répondons, lorsqu'on nous en demande la dififérence, que l'un est le double de l'autre, ou le triple, ou bien qu'il lui est égal. Mais nous ne mesurons que les temps qui
passent, et à mesure que nous les voyons passer. Or, comment pourrait-on mesurer les temps passés , puisqu'ils ne sont plus ; ou les temps à venir, puisqu'ils ne sont pas encore, si ce n'est qu'on voulût dire qu'il est possible Je mesurer ce qui n'est point? Lors donc que le temps passe, on peut s'en apercevoir et le mesurer; mais aussitôt qu'il est passé, on ne saurait plus le mesurer, puisqu'il n'est plus.
Je n'assure rien , mon Dieu et mon père ; ce ne sont que des doutes que je propose. Assistez-moi, et soyez mon guide dans cette recherche. Qui oserait dire qu'il n'y a pas trois temps, le passé, le présent et l'avenir, ainsi que nous l'avons appris étant encore enfants, et que nous l'enseignons aux enfants ; mais qu'il n'y a que le temps présent, à cause que les deux autres ne sont point? Ou bien dira-t-on qu'ils sont aussi; mais que le temps, lorsque de futur il devient présent, sort de quelque lieu caché , et se va cacher dans quelque autre , lorsque de présent il devient passé. Car si les choses futures ne sont pas encore, où peuvent les avoir vues ceux qui les prédisent, puisqu'on ne saurait voir ce qui n'est pas ? Et ceux qui racontent les choses passées ne pourraient pas non plus les raconter, s'ils ne les voyaient des yeux de l'esprit. Or, si elles n'étaient point du tout, on ne pourrait du tout les apercevoir. Il faut donc que le passé et l'avenir soient en quelque sorte.
Seigneur, qui êtes toute mon espérance, permettezmoi, je vous prie, d'approfondir encore davantage cette difficulté sans que je sois troublé dans l'attention d'esprit que j'y apporte. Je désire savoir où sont les choses futures et les choses passées , si l'on peut dire qu'elles sont. Que si cette connaissance est au-dessus de moi, au moins je suis assuré qu'en quelque lieu que ces choses soient, elles n'y sont ni futures ni passées, mais présentes, puisque, si
elles y sont futures, elles n'y sont pas encore, et que si elles y sont passées, elles n'y sont plus. En quelque lieu donc qu'elles soient , et quelles qu'elles puissent être , elles n'y sont que présentes. Ainsi , lorsqu'on nous raconte des choses passées, si on les rapporte selon la vérité, on les tire de la mémoire, non pas les choses mêmes qui sont passées, mais les paroles qu'on a conçues des images de ces mêmes choses, qui, en traversant nos sens, ont imprimé dans notre esprit comme leurs traces et leurs vestiges. Car mon enfance, laquelle n'est plus, est dans le temps passé qui n'est plus aussi. Mais lorsque je m'en souviens, et que j'en raconte quelque détail, c'est sans doute dans le temps présent que je considère son image, parce qu'elle est encore dans ma mémoire.
J'avoue, mon Dieu, que j'ignore si c'est de la même sorte que l'on prédit l'avenir, l'image de ce qui n'est point encore étant déjà, et se présentant à notre esprit. Mais je sais bien que nous prévenons souvent par notre pensée nos actions à venir, et que cette préméditation est présente, encore que l'action que nous préméditons ne le soit pas, parce qu'elle n'est pas encore advenue, et qu'elle ne sera que quand nous aurons entrepris, et commencé d'exécuter cette action que nous avions préméditée , parce qu'alors elle ne sera plus future, mais présente.
En quelque sorte donc qu'arrive ce pressentiment secret des choses futures, on ne saurait voir que ce qui est. Or ce qui est déjà n'est point à venir, mais présent. Ainsi lorsqu'on dit que l'on voit les choses futures, ce ne saurait être elles-mêmes , puisqu'elles ne sont pas encore; mais c'est peut-être leur cause ou leur signe que l'on voit , lesquels sont déjà. Ainsi ce qui donne le moyen de prédire les choses à venir, n'est pas à venir, mais présent à ceux qui le voient, et qui s'en servent pour concevoir l'avenir : comme aussi la conception de cet avenir eS|1, Mih daps leur
esprit, quoique ce qu'ils conçoivent et prédisent ne soitpas encore.
Entre un si grand nombre de choses qui m'en peuvent fournir des exemples, je veux ici en rapporter un. Lorsque j'aperçois l'aurore, je prévois aussitôt que le soleil va se lever : ce que j'aperçois est présent , et ce que je prédis est à venir, non pas le soleil qui est déjà, mais son lever qui n'est pas encore, et je ne pourrais le prédire si je ne l'imaginais dans mon esprit, ainsi que je fais maintenant lorsque j'en parle. Mais cette aurore même que je vois dans le ciei n'est pas le lever du soleil , encore qu'elle le précède, ni cette imagination que je conçois dans mon esprit n'est pas non plus ce lever; mais ce sont ces deux choses, lesquelles sont présentes , qui me font prédire le lever du soleil qui est à venir. Par conséquent les choses futures ne sont point encore : et si elles ne sont point encore , elles ne sont point : et si elles ne sont point, elles ne peuvent encore en aucune sorte être venues; mais elles peuvent être prédites par les choses présentes qui sont déjà et qui sont venues.
Mon Dieu , vous qui êtes le souverain monarque de toutes les créatures , apprenez-moi en quelle manière vous révélez aux hommes les choses futures. Car c'est vous qui les avez révélées à vos prophètes. De quelle manière, vous, pour qui il n'y a rien qui soit à venir, faites-vous con^ naître les choses futures ; ou pour mieux dire, faites-vous connaître ce qu'il y a de présent des choses futures ? puisqu'il est impossible de faire connaître ce qui n'est point. J'avoue que cette manière est si élevée au-dessus de moi , que la pointe de mon esprit ne peut pénétrer jusque-là. Je suis incapable d'y atteindre par moi-même; mais il me sera facile d'y parvenir par votre assistance, si votre lumière m'est favorable et daigne éclairer les yeux de mon âme.
Ce qui me paraît maintenant avec certitude, et ce que je
connais très-clairement, c'est que les choses futures et les choses passées ne sont point, et qu'à proprement parler on ne saurait dire qu'il y ait trois temps , le passé , le présent et le futur : mais peut-être pourrait-on dire avec vérité , qu'il y a trois temps , le présent des choses passées , le présent des choses présentes , et le présent des choses futures. Car je trouve dans l'esprit ces trois choses que je ne trouve nulle part ailleurs , un souvenir présent des choses passées , une attention présente des choses présentes et une attention présente des choses futures. Si c'est ainsi qu'on l'entend, je vois trois temps, et je confesse qu'il y en a trois. Néanmoins , que l'on dise si l'on veut comme on a accoutumé de le dire improprement, qu'il y a trois temps, le passé, le présent et l'avenir. Qu'on le dise si on veut, je ne m'en soucie point, je ne m'y oppose point, je ne le trouve point mauvais; pourvu toutefois qu'on entende ce que l'on dit, et qu'on ne s'imagine pas que ce qui est à venir est déjà, ni que ce qui est passé soit encore. Car il est hors de doute qu'il y a fort peu de choses dont nous parlions proprement , et qu'il y en a plusieurs dont nous parlons improprement; mais on ne laisse pas néanmoins de comprendre ce que nous voulons dire.
J'ai déjà dit que nous mesurons les temps qui passent, afin de pouvoir dire : Ce temps-ci est le double de l'autre, ou bien : Ce temps-ci est égal à l'autre ; et ainsi de toutes les autres parties du temps dont nous pouvons parler en les mesurant : ce qui prouve que nous mesurons les temps lorsqu'ils passent. Que si quelqu'un me demande comment je le sais, je réponds que je le sais, parce que nous les mesurons, et que nous ne saurions mesurer les choses qui ne sont point ; or, les choses passées ou futures ne sont point. Mais comment pouvons-nous mesurer le temps présent, puisqu'il n'a point d'étendue? Nous le mesurons lorsqu'il passe; et nous ne le mesurons point lorsqu'il est passé, puisqu'il n'est plus pour pouvoir être mesuré.
Mais quand nous le mesurons, d'où, par où et où passet-il? D'où, sinon du futur? Par où, sinon par le présent? Et où , sinon dans le passé? Ainsi il va de ce qui n'est point, par ce qui n'a aucune étendue , dans ce qui n'est déjà plus. Que mesurons-nous donc sinon le temps dans quelques-uns de ses espaces ? Car ce n'est qu'en distinguant les espaces du temps que nous disons qu'ils sont simples, doubles, triples, égaux, et ainsi du reste. Mais de quel espace nous servons-nous pour mesurer le temps lorsqu'il passe ? Est-ce du futur d'où il passe? mais nous ne saurions mesurer ce qui n'a point encore d'être. Est-ce du présent par où il passe? mais nous ne saurions mesurer ce qui n'a point d'étendue. Est-ce du passé où il passe? mais comment mesurerons-nous ce qui n'est plus?
Mon esprit brûle d'ardeur de comprendre une si grande énigme ; Seigneur qui êtes mon Dieu et mon bon père, je vous conjure par Jésus-Christ de ne pas m'en refuser l'intelligence. Ne vous refusez pas à mon extrême désir de pénétrer une question si cachée et si usuelle tout ensemble ; mais faites que votre miséricorde comme une lumière favorable éclaircisse toutes les difficultés qui s'y rencontrent, afin que je les puisse pénétrer. Qui puis-je consulter sur ce sujet et à qui puis-je plus utilement confesser mon ignorance qu'à vous, qui ne désapprouvez pas l'ardeur si violente qui me presse d'acquérir l'intelligence de vos saintes Écritures? Accordez-moi, Seigneur, ce que j'aime. Car je confesse que je l'aime, et c'est vous qui me l'avez fait aimer. Accordez-moi cette grâce, vous qui êtes ce bon père qui ne donnez rien que de bon à vos enfants ; accordez-la-moi, je vous supplie, puisque j'ai entrepris de pénétrer ce mystère, et que je ne le puis si vous-même ne me découvrez ce qui est caché à mes yeux.
Je vous conjure par Jésus-Christ, par ce nom du Saint des saints, de faire que personne ne me trouble dans cette recherche. Je crois, et c'est pour cela que je parle ; et je ne
vis que par l'espérance que j'ai de contempler les délices de mon Sauveur et de mon Maître. Vous avez réduit mes jours à l'état mortel et périssable du vieil homme, et ils s'écoulent, et je ne saurais dire comment. Nous avons sans cesse ces mots à la bouche : le temps et les temps. Combien celui-ci a-t-il été de temps à parler? Combien cet autre a-t-il été de temps à faire cela ? Qu'il y a longtemps que je n'ai vu une telle chose! Cette syllabe qui est longue a le double de temps de cette autre qui est brève. INous disons ces choses et les entendons dire aux autres : on sait ce que nous voulons dire quand nous parlons de la sorte, et nous savons aussi ce que les autres veulent dire. Il n'y a rien de plus clair et de plus ordinaire que tout cela, et il n'y a rien en même temps qui soit plus obscur et qui ait plus besoin d'une nouvelle recherche pour en acquérir une parfaite connaissance.
J'ai entendu dire que le temps n'est autre chose que le mouvement du soleil, delà lune et des autres astres, mais je n'ai pu être de ce sentiment. Car pourquoi les mouvements de tous les autres corps de la nature ne seraient-ils pas aussi bien le temps ? Et pourquoi , si les cieux et tous les astres cessaient de continuer leur cours et que la roue d'un potier tournât à son ordinaire, ne ftrmerait-elle pas un temps selon lequel nous mesurerions tous ces tours et dirions qu'ils seraient tous égaux; ou si cette roue tournait tantôt plus vite et tantôt plus lentement, pourquoi ne jugerions-nous pas que ses tours seraient les uns plus longs, les autres plus courts? Et lorsque nous dirions ces choses, ne serait-ce pas aussi dans le temps que nous parlerions ? Et de ce qu'entre les syllabes des mots que nous proférerions il y en aurait quelques-unes qui seraient longues et les autres brèves , ne serait-ce pas parce que nous aurions employé plus de temps à prononcer les unes que les autres? Mon Dieu, faites aux hommes la faveur d'observer dans un insignifiant détail les
notions communes et générales des choses qui servent à faire connaître les plus grandes et les plus petites.
Je sais qu'il y a des flambeaux célestes et des astres qui nous marquent les saisons , les temps , les ans et les jours. Je ne conteste point cette vérité, et je ne voudrais pas dire aussi que le tour de cette roue du potier fût ce même temps que nous appelons le jour; mais il ne s'ensuit pas de là que ce ne soit pas un temps. Que des philosophes le croient, s'ils veulent. Pour moi, je désire comprendre en quoi consiste proprement la nature du temps par lequel nous mesurons les mouvements des corps , et disons (par exemple) que ce mouvement est deux fois plus long que l'autre. Ainsi , puisque nous appelons un jour, non-seulement cet espace de temps que le soleil emploie à éclairer la terre, manière de parler selon laquelle on distingue le jour de la nuit, mais aussi son tour tout entier de l'orient à l'orient , d'après quoi nous disons que tant de jours se sont passés, comprenant dans ce nombre les nuits même que l'on ne compte point séparément ; puis, dis-je, que le jour s'accomplit par le mouvement et par le tour du soleil d'orient en orient, je demande si c'est le mouvement qui fait le jour; ou si c'est le retardement et l'espace du temps dans lequel ce mouvement s'accomplit; ou bien si c'est l'un et l'autre. Car si c'est le premier et que le mouvement fasse le jour, le jour serait donc, e^ core que le soleil eût achevé sa carrière dans un aussi petit espace de temps qu'il en est besoin pour former une heure. Si c'est le second, il n'y aurait donc point de jour si entre le lever du soleil et un autre lever de ce même astre il n'y avait pas plus de temps qu'il n'en faut pour fournir une heure et qu'il fût besoin que le soleil fit vingtquatre fois son tour. Que si c'est l'un et l'autre, c'est-àdire le mouvement et le temps que le soleil demeure à passer, on n'appellerait point un jour le tour du soleil s'il s'achevait tout enlier durant l'espace d'une heure, et on ne pourrait pas dire non plus qu'il se fût passé un jour
si, le soleil cessant de marcher, il s'écoulait autant de temps que cette planète a coutume d'en employer d'un matin à l'autre pour accomplir entièrement sa révolution. Je ne m'arrêterai donc pas maintenant à rechercher ce que c'est qu'on nomme le jour, mais ce que c'est que le temps par lequel, mesurant le tour du soleil, nous dirions qu'il aurait été accompli en moitié moins de temps qu'il n'a coutume, s'il arrivait qu'il l'eût achevé dans l'espace de douze heures. Et comparant ces deux temps ensemble, nous dirions que l'un est le double de l'autre, quoique le soleil fit quelquefois en l'un et fit aussi quelquefois en l'autre son tour entier d'orient eu orient. Que personne par conséquent ne me dise que les mouvements des corps célestes forment les temps. Car le soleil s'étant arrêté à la prière de Josué afin de lui donner le loisir de remporter une entière et pleine victoire, le temps ne laissa pas de courir encore que cet astre fût arrêté, puisque ce combat se continua et finit durant l'espace de temps qui était nécessaire pour l'achever. Je reconnais donc par là que le temps n'est qu'une certaine étendue ; mais le vois-je en effet et en vérité, ou m'imaginé-je seulement que je le vois? C'est à vous , mon Dieu, qui êtes la vérité et la lumière , de me l'enseigner.
^le commandez -vous, mon Dieu, d'être de l'avis de celui qui dirait que le temps n'est autre chose que le mouvement des corps ? Non , certes , vous ne me le commandez pas. Je sais bien que nul corps ne se meut que dans le temps. J'entends votre vérité qui me le dit, mais je ne l'entends point qui me dise que ce mouvement des corps soit le temps. Vous ne le dites point sans doute. Car lorsque je vois mouvoir un corps , je mesure par le temps la durée de son mouvement depuis qu'il a commencé jusqu'à ce qu'il ait cessé de se mouvoir. Que si, ne l'ayant point vu lorsqu'il a commencé et continué à se mouvoir, je ne puis remarquer quand il a cessé son mouvement ,
il n'est pas en ma puissance de le mesurer, si ce n'est peut-être depuis le temps que j'ai commencé jusqu'à celui que j'ai cessé de le voir se mouvoir. Et si ce mouvement dure beaucoup, je me contente de dire que ce temps a été bien long; mais je ne dis pas de combien il l'a été, parce que quand nous disons de combien il l'a été, nous le disons par comparaison à un autre, comme quand nous disons qu'il est égal ou qu'il est le double d'un autre, et ainsi du reste. Que si nous pouvions remarquer les espaces des lieux d'où le corps qui se meut , ou au moins ses parties s'il tourne en rond, commencent et cessent de se mouvoir, nous pourrions dire dans combien de temps le mouvement de ce corps ou de quelqu'une de ses parties se serait fait depuis le lieu où il aurait commencé jusqu'à celui où il aurait fini.
Ainsi le mouvement du corps étant une chose différente de ce que nous mesurons quand nous recherchons la durée de ce mouvement, qui ne voit laquelle de ces deux choses doit plutôt être appelée le temps ? Car, encore que le corps se meuve quelquefois diversement et quelquefois demeure immobile , nous ne mesurons pas seulement son mouvement, mais aussi le temps pendant lequel il a cessé de se mouvoir , et disons : Il s'est arrêté durant autant de temps qu'il s'était mû , et ainsi plus ou moins , selon ce que nous l'avons mesuré en effet, ou croyons l'avoir mesuré. Le mouvement du corps n'est donc pas le temps.
Je vous confesse, mon Dieu, que je ne connais pas encore ce que c'est que le temps : et je vous confesse aussi que je sais bien que c'est dans le temps que je dis ceci; qu'il y a déjà longtemps que je parle du temps; et que ce long temps n'est autre chose qu'an intervalle de temps. Mais comment sais-je cela, puisque je ne sais pas ce que c'est que le temps? N'est-ce point que j'ignore de quelle sorte se pourrait bien expliquer ce que je sais? Hélas! misérable que je suis, j'ignore même ce que j'ignore.
Seigneur, me voici en votre présence, vous savez que je ne mens pas, et que ma bouche ne vous dit rien que ce qui est dans mon cœur. Mon Dieu, allumez ma lampe, et éclairez mes ténèbres.
INe suis-je pas véritable, mon Dieu, lorsque je dis en votre présence que je mesure les temps ? Mais comment se peut-il faire que je les mesure, et que je ne connaisse pas ce que je mesure? Je mesure le mouvement du corps dans le temps; et le temps ne le mesuré-je point? Et comment pourrais-je mesurer le mouvement du corps? Gomment pourrais-je dire combien il dure, et combien il lui faut de temps pour arriver d'un lieu à l'autre, si je ne mesurais le temps dans lequel il fait ce mouvement ?
Mais comment mesuré-je le temps même? Est-ce par un temps plus court que nous mesurons un temps plus long , ainsi que nous nous servons d'une coudée pour mesurer une longue pièce de bois, et que nous mesurons par la durée d'une syllabe brève la durée d'une syllabe longue , et disons ensuite qu'elle a le double de l'autre. C'est aussi en la même sorte que nous mesurons la longueur d'un poëme par celle des vers qui le composent, et la longueur des vers par celle des pieds, et la longueur des pieds par celle des syllabes , et la longueur des syllabes qui sont longues par la durée des syllabes qui sont brèves , et non pas selon l'étendue que ces syllabes ont sur le papier. Car si on les mesurait ainsi, ce serait mesurer le lieu et non pas le temps. Mais lorsque les paroles passent en les prononçant, nous disons que ce poëme est bien long , parce qu'il est composé de tant de vers ; que ces vers sont bien longs , parce qu'ils sont composés de tant de pieds ; que ces pieds sont bien longs, parce qu'ils sont composés de tant de syllabes; et que cette syllabe est longue, parce qu'elle a le double d'une brève.
Mais on ne détermine pas pour cela un certain espace de temps , puisqu'il se peut faire qu'un petit vers demeure
plus longtemps à se prononcer, si on le prononce lentement, que non pas un long que l'on prononce plus vite. Ce qui arrive de la même sorte en ce qui est d'un poëme, d'un pied et d'une sjdlabe. Ainsi il me semble que le temps n'est autre chose qu'une certaine étendue. Mais où se trouve cette étendue? Certes je ne sais, si ce n'est dans l'esprit même. Car dites-moi, mon Dieu, je vous prie, c{u'est-ce que je mesure lorsque je dis d'une manière indéfinie : Ce temps est plus long que l'autre, ou d'une manière définie : Ce temps est le double de l'autre? C'est sans doute le temps que je mesure, je le sais bien; mais ce n'est pas l'avenir, puisqu'il n'est pas encore arrivé : ce n'est pas le présent , puisqu'il n'a aucune étendue ; et ce n'est pas le passé, puisqu'il n'est plus. Qu'est-ce donc que je mesure, sont-ce les temps qui se passent, et non pas les temps passés? C'est ce que j'avais déjà dit.
Courage, mon àme, redouble ton attention et tes efforts. Dieu est notre aide et notre secours ; c'est lui qui nous a créés, et nous ne nous sommes pas créés nous-mêmes. Jette tes yeux vers l'endroit où la vérité commence à luire et à paraître. Imagine-toi qu'une voix corporelle commence à se faire entendre; qu'elle continue à se faire entendre, et puis qu'elle cesse et que le silence lui succède : alors cette voix est passée , et ce n'est plus une voix. Elle était à venir avant qu'elle se fit entendre ; et comme elle ne pouvait alors être mesurée , parce qu'elle n'était pas encore, elle ne saurait l'être maintenant, à cause qu'elle n'est plus. Elle pouvait donc être mesurée pendant qu'elle résonnait, parce qu'elle était, et qu'ainsi on la pouvait mesurer; mais en ce temps-là même elle n'était pas ferme et stable , puisqu'elle s'avançait et passait^ Et ne serait-ce point pour cette même raison qu'on pouvait plutôt la mesurer, attendu qu'en passant de la sorte elle s'étendait dans quelque espace de temps qui donnait moyen de la mesurer ; car le présent n'a aucun espace ?
38 i DEUXIÈME PARTIE:
Si elle se pouvait donc alors mesurer, imagine -toi, mon âme, qu'une autre voix commence à résonner, et qu'elle résonne encore par un son continué et qui n'est point interrompu. Mesurons-la donc pendant qu'elle résonne encore, puisque lorsqu'elle cessera de résonner elle sera passée, et n'étant plus, ne pourra plus être mesurée. Mesurons-la donc, afin de dire quelle sera son étendue. Mais elle résonne encore, et on ne la saurait mesurer que depuis le temps qu'elle a commencé jusqu'à celui qu'elle cessera de résonner, puisque nous ne mesurons cet intervalle que depuis un certain commencement jusqu'à une certaine fin, et qu'ainsi la voix qui n'est pas encore finie ne saurait se mesurer, en sorte que nous puissions dire si elle est ou longue ou brève, si elle est égale à une autre , si elle n'a duré que la moitié autant qu'une autre, ou deux fois autant, ou quelque chose de semblable. Mais lorsqu'elle sera finie, elle ne sera plus. Comment pourrons-nous donc la mesurer ? Nous mesurons toutefois les temps; et cependant nous ne mesurons pas ceux qui ne sont point encore arrivés , ni ceux qui sont déjà passés, ni ceux qui n'ont aucune étendue, ni ceux c[ui n'ont point de bornes. Nous ne mesurons donc ni les temps à venir, ni les temps passés, ni les temps présents, ni ceux qui passent; et nous mesurons toutefois les temps.
Ce vers latin , Deus creator omnium (Dieu créateur de toutes choses), qui est composé de huit syllabes, en a alternativement une brève et une longue : et ainsi la première, la troisième, la cinquième et la septième qui sont brèves, sont simples par rapport à la seconde, à la quatrième, à la sixième et à la huitième qui sont longues. Chacune de ces syllabes longues contient deux fois autant de lemps que chacune de ces syllabes brèves. Je le remarque en les prononçant : j'assure qu'il en est ainsi ; et on connaît manifestement et sensiblement qu'il en est ainsi en effet. Autant que je puis être assuré d'une chose
par mes sens, il me semble que je le suis lorsque je mesure une syllabe longue par une brève, et que je sais qu'elle a le double de l'autre. Mais lorsqu'elles résonnent l'une après l'autre, si la brève est la première et que la longue la suive, de quelle sorte arrêterai-je celte syllabe brève pour m'en servir à mesurer celle qui est longue, afin de connaître que cette syllabe longue est double de la syllabe brève, puisque cette syllabe longue ne commencera à résonner qu'après que la brève aura cessé de se faire entendre? Je ne mesure pas même cette syllabe longue lorsqu'elle est présente, puisque je ne la mesure que lorsqu'elle est finie, et que lorsqu'elle est finie elle est passée. Qu'est-ce donc que je pourrai mesurer? Où est cette syllabe brève dont je me sers pour mesurer la syllabe longue? Où est cette syllabe longue que je puis mesurer? Elles ont toutes deux rendu leur son lorsqu'on les a prononcées : elles se sont envolées : elles sont passées : elles ne sont plus. Je les mesure néanmoins ; et, autant qu'on se peut fier à l'expérience de ses propres sens, je réponds hardiment, qu'en ce qui est de l'espace du temps l'une est simple, et l'autre est double : ce que je ne saurais dire que lorsqu'elles sont déjà passées et finies. Ce n'est donc pas elles-mêmes que je mesure, puisqu'elles sont passées et ne sont plus ; mais je mesure quelque chose qui est dans ma mémoire, et qui y demeure fortement gravé .
Ainsi c'est en toi, mon âme, que je mesure les temps. Ne. m'importune point en demandant de quelle sorte cela se fait, et ne t'embarrasse point toi-même par mille diverses imaginations. C'est en toi, dis-je, que je mesure l'impression que les choses qui passent font en toi , et qui y demeure après qu'elles sont passées. C'est cette impression que je mesure et qui est présente, et non pas les choses qui sont passées et qui l'ont formée. C'est elle que je mesure lorsque je mesure les temps : et par conséquent ou je ne 1. 22
386 DEUXIÈME PAKTIE :
mesure point les temps, ou ces temps ne sont autre chose que ces impressions qui se forment dans ma mémoire.
Mais nous mesurons même les silences, et disons que ce silence a autant duré que ce son. Et comment cela se peut-il faire, sinon par l'attention que nous apportons dans notre pensée au temps que cette voix a duré , de même que si elle résonnait encore, afin de pouvoir comprendre quelque chose de l'intervalle du silence par le temps que le bruit aurait duré. C'est pourquoi encore, sans prononcer aucune parole et sans ouvrir seulement la bouche, nous proférons en nous-mêmes des poèmes, des vers, et quelque discours que ce puisse être , et en concevons toutes les mesures comme aussi tous les rapports que les mots et les syllabes ont les uns aux autres , tout de même que si nous les proférions à haute voix. Tellement que si quelqu'un se propose de soutenir en parlant le son de sa voix, il résout dans son esprit combien il la veut faire durer, il détermine dans le silence cet intervalle de temps , et le donne en garde à sa mémoire , puis commence à proférer ce son de sa voix, laquelle se fait entendre jusqu'à ce qu'elle soit arrivée au terme qu'il s'était proposé, ou pour mieux dire, elle s'est fait entendre et se fera entendre, puisque ce qui en est déjà passé s'est fait entendre, et que ce qui en reste se fera entendre. Ainsi elle s'achève lorsque l'attention présente de notre esprit fait que l'avenir devient passé , et que le passé s'augmente d'autant que l'avenir diminue, jusqu'à ce que l'avenir étant entièrement écoulé, il n'y ait plus rien que de passé.
Mais comment le futur, qui n'est pas encore , peut-il s'amoindrir ou s'écouler? Ou comment le passé peut-il croître, puisque déjà il n'est plus, si ce n'est parce que dans l'esprit qui opère cet effet il se rencontre trois choses, savoir: l'attente, l'attention et le souvenir; de sorte que ce qu'il attend devient l'objet de son attention présente, pour n'être plus ensuite que l'objet de son sou-
venir? Qui pourrait nier que les choses futures ne sont pas encore? et toutefois l'attente des choses futures est dans notre esprit. Qui pourrait nier que les choses passées ne sont plus ? et toutefois la mémoire des choses passées demeure dans notre esprit. Et enfin qui pourrait nier que le temps présent n'a point d'étendue, puisqu'il passe en un moment? et toutefois notre attention demeure, et c'est par elle que ce qui n'est pas encore se hâte d'arriver pour n'être plus. Ainsi, le temps à venir ne se peut pas dire être long : mais un long temps à venir n'est autre chose qu'une longue attente du temps futur. Il n'y a point aussi de long temps passé puisqu'il n'est plus : mais un long temps passé n'est autre chose qu'un long souvenir du temps passé.
Par exemple, je veux réciter un psaume que je sais par cœur. Avant de le commencer, mon attention s'étend à tout ce psaume : mais lorsque je l'ai commencé, tous les versets que j'en ai dits et qui sont passés deviennent l'objet de mon souvenir , et l'action de mon âme se sépare comme en deux parties , dont l'une est mémoire par rapport à ce que j'en ai dit, et l'autre est comme une préparation et une attente au regard de ce que j'en ai encore à dire. Mais mon attention que doit traverser, pour parler ainsi , ce qui est encore à venir et à réciter afin qu'il devienne passé, est toujours présente, et plus j'avance dans cette récitation, plus ce qui n'était que dans l'attente diminue , et ce qui doit être dans la mémoire s'augmente, jusqu'à ce que cette attente qui regardait l'avenir étant finie, il ne reste plus rien dans toute cette action que pour la mémoire, laquelle regarde le passé. Or, ce qui arrive dans la récitation de tout ce psaume, arrive aussi dans chacune de ses parties et dans chacune de ses syllabes : cela arrive aussi dans une récitation de plus longue haleine dont ce psaume pourrait n'être qu'une partie : cela arrive dans toute la vie de l'homme, dont toutes les actions qu'il fait sont des parties, et dans tous les
siècles des enfants des hommes, dont toutes les vies des hommes ne sont aussi que des parties.
Mais d'autant, mon Dieu, que votre miséricorde est préférable à toutes les vies, je vous confesse que ma vie n'est qu'une dissipation continuelle dans laquelle votre main favorable m'a recueilli par le moyen de Jésus-Christ mon Seigneur, par le moyen de ce fils de l'homme médiateur entre vous qui êtes un, et nous qui sommes plusieurs, et qui en mille diverses manières nous laissons emporter à une infinité d'objets; afin que, comme il m'a uni à lui , je m'unisse aussi à vous par lui, et que me détachant de cette multiplicité des jours dans lesquels je vivais selon le vieil homme, je me réunisse à l'unité souveraine , et oublie toutes les choses passées , non pour me porter à celles qui sont à venir et qui passeront comme ont fait les autres, mais pour m'attacher à celles qui sont devant moi et qui subsistent toujours ; de telle sorte que demeurant ferme en elles, au lieu de m'écouler avec elles, je poursuive sans cesse ma course, non par une vague dissipation d'esprit, mais par une application constante vers cette récompense à laquelle vous nous avez appelés dans le ciel, où j'entendrai retentir les cantiques de vos louangos , et vous contemplerai dans votre joie ineffable, qui ne connaît ni l'avenir, ni le passé, parce qu'elle est immuable et toujours présente.
Mais maintenant mes années s'écoulent dans les gémissements et dans les douleurs : et au lieu que vous , Seigneur, qui êtes mon bon père et toute ma consolation, jouissez d'une éternité bienheureuse, je suis devenu par mon péché sujet à la vicissitude et aux impressions des temps, dont j'ignore l'ordre et les suites ; et mes pensées qui sont comme les entrailles démon âme sont déchirées par mille différents troubles qui les agitent, et les agiteront toujours jusqu'à ce qu'étant purifié par le feu de votre amour, je m'unisse à vous de telle sorte que je ne sois plus qu'une même chose avec vous.
C'est alors, Seigneur, que je serai ferme et immuable en vous et en votre vérité, qui est la forme qui m'a donné l'être; et je ne serai plus tourmenté de ces importunes questions des hommes , qui par une maladie qui est la peine de leur péché ont plus de curiosité de savoir , que de capacité de comprendre, et demandent ce que Dieu faisait avant qu'il eût créé le ciel et la terre : ou comment il s'est avisé de faire quelque chose , attendu qu'auparavant il n'avait jamais rien fait.
Accordez-leur la grâce, mon Dieu , de mieux penser à ce qu'ils disent, et de reconnaître qu'on n'use point de ce ternie de jamais, où il n'y a point de temps. Car en disant que vous n'aviez jamais rien fait, que dit-on autre chose sinon que vous n'aviez rien fait en aucun temps ? Qu'ils voient donc qu'il n'aurait pu y avoir aucun temps si vous ne l'aviez créé : et qu'ainsi ils cessent de parler avec si peu de lumière ; mais qu'au contraire ils portent leurs pensées vers les choses qui sont devant eux, toujours stables et permanentes , et qu'ils comprennent que vous qui êtes le créateur éternel de tous les temps , êtes avant tous les temps ; et que tous ces temps , ni aucune autre créature, s'il s'en rencontre quelque-une qui les ait précédés, ne vous sont point coéternels.
Seigneur mon Dieu , combien est profond l'abîme de votre secret, et combien m'en suis-je éloigné par les malheureuses suites de mes péchés ! Guérissez , je vous prie, les yeux de mon âme, et faites que j'aie la joie d'apercevoir votre lumière. Certes s'il y avait un esprit qui fût rempli d'une si grande science et d'une telle connaissance de l'avenir , que toutes les choses passées et les choses futures lui fussent aussi connues que m'est un psaume, il faut avouer que cet esprit serait non-seulement admirable, mais qu'il le serait jusqu'à donner de l'étonnement, puisqu'il verrait aussi clair dans tout ce qui est des siècles passés eld^s siècles à venir, que lorsque je
chante un psaume je vois clairement quelle partie j'en ai déjà dite, et ce qui m'en reste à dire. Mais ne permettez pas, s'il vous plaît, Seigneur, qu'il m'entre dans la pensée que vous qui êtes le créateur des corps et des âmes, connaissez en cette sorte toutes les choses futures et les choses passées : vous les connaissez d'une manière incomparablement plus merveilleuse, et qui nous est incomparablement plus cachée. Car, au lieu que l'esprit et l'imagination de celui qui chante ou qui écoute chanter un psaume qu'il sait, ressentent divers mouvements , et se partagent en quelque sorte par l'attente des vers qui restent encore à réciter, et par le souvenir de ceux qui ont déjà été récités, il ne nous arrive rien de semblable, mon Dieu, qui êtes le souverain créateur de nos esprits, parce que vous êtes vraiment éternel , et par conséquent incapable de quelque changement que ce puisse être.
Comme donc, dès le commencement, vous avez connu le ciel et la terre sans aucune variété de connaissance, vous avez de même, dès le commencement, créé le ciel et la terre sans aucune différence d'action. Que celui qui peut comprendre ces choses confesse votre grandeur ; et que celui qui ne les saurait comprendre ne laisse pas de la confesser. Oh ! combien êtes-vous élevé, mon Dieu ! et néanmoins les humbles de cœur sont votre maison et votre temple. Car c'est vous qui relevez ceux qui sont tombés , et qui empêchez de tomber ceux dont vous êtes l'éléva-t tion.
(Saint Augustin. Confessions, Liv. XI, chap. iii-xxxi.)