‹ Lectures morales et religieusesChapitre 56 sur 72 · XIII. DE L'IMMORTALITÉ DE L'AME · texte numérisé non relu

XIII. DE L'IMMORTALITÉ DE L'AME

L'immortalité est le souverain bien auquel nous sommes destinés dès le commencement de notre vie et dès notre naissance. C'est la fin où nous tendons et où nous arriverons par la vertu. Il convient donc d'en parler, puisque nous avons été assez heureux pour découvrir ce terme de notre existence. Quelque justes qu'aient été les arguments de Platon, ils n'avaient pas toute la solidité nécessaire pour établir parfaitement la vérité, parce que ce philosophe n'avait pas compris les raisons d'un tel mystère. Il avait les sentiments qu'il faut avoir de l'immortalité de l'âme, mais il n'en parlait pas comme du souverain bien. Nous pouvons en parler avec plus d'assurance, puisque nous avons , non des conjectures et des doutes, mais une connaissance tirée de la doctrine de Dieu même. Quant àPlaton, il a raisonné de cette sorte : « Tout ce qui a, dit-il, du sentiment et du mouvement par soi-même est immortel, car ce qui n'a point de principe de son mouvement, n'a point aussi de fin, puisqu'il n'a garde d'être abandonné par soi-même.» Il aurait attribué par cette manière de raisonner l'immortalité aux bêtes, s'il ne les en eût exclues, en ajoutant qu'il n'y a que l'âme de l'homme qui soit éternelle. Il explique cette proposition, en remarquant la subtilité de ses inventions, la promptitude de ses pensées, la facilité de ses conceptions, le souvenir qu'elle conserve du passé, la prévoyance qu'elle a pour l'avenir, et la connaissance d'une multitude presque incroyable d'arts et de sciences dont les autres animaux n'ont pas la moindre idée. « Cette âme , ajoute-t-il, qui est capable de tant de grandes choses, -descend sans doute du ciel, puisque l'on ne saurait trouver son origine sur la terre. Elle n'a rien de terrestre , et tout ce qu'il y a de terrestre dans l'homme retourne k la

terre d'où il a été tiré ; au lieu que ce qu'il y a en lui de subtil et de céleste retourne au ciel , dès qu'il est délivré du corps où il avait été enfermé comme dans une prison. » Voilà un abrégé fidèle de la doctrine de Platon , qui est expliquée fort au long dans ses ouvrages. Pythagore avait, avant lui, énoncé la même opinion, aussi bien que Phérécide , son maître , qui , selon le témoignage de Cicéron , a parlé le premier de l'immortalité de l'âme. Mais quoique ces philosophes aient excellé par l'éloquence, ils n'ont remporté aucun avantage dans cette question sur Dicéarque, sur Démocrite et sur Épicure, qui ont soutenu le sentiment contraire ; et la matière est demeurée si peu éclaircie, que Cicéron , après avoir rapporté tous ces avis différents, avoue franchement qu'il ne sait lequel il doit embrasser : « Il faut , dit-il , avoir une lumière divine pour découvrir laquelle de ces opinions est la véritable. » Et dans un autre endroit , il écrit ce qui suit : « Chacune de ces opinions ayant été soutenue par de savants hommes, on ne saurait deviner ce qu'ils ont dit de certain. » Nous n'avons pas besoin de deviner, nous , à qui Dieu a révélé la vérité.

Il y a des arguments qui n'ont été inventés ni par Platon, ni par aucun autre philosophe , lesquels ne laissent pas de prouver fort solidement l'immortalité del'àme. Je les renfermerai en peu de paroles, parce que j'ai hâte de représenter le jour du jugement, où les actions de tous les hommes seront examinées à la tin des siècles. Comme Dieu est invisible , de peur que l'incapacité que les yeux du corps ont de le découvrir ne donne lieu de douter de son existence, parmi toutes les merveilles il a produit des choses dont la force se fait sentir, bien que leur substance soit imperceptible aux yeux. Nous connaissons la voix, l'odeur et le vent, quoique nous ne les puissions voir. Et ce sont des exemples qui nous apprennent à connaître Dieu par les effets qu'il produit, bien que nousnele voyions point par les yeux du corps. Car qu'y a-t-il de si clair que la voix,

LES PÈRES ET LA PHILOSOPHIE. il9

de si fort que le vent, de si violent que l'odeur ? Cependant nous n'apercevons aucun de ces corps, quand ils remplissent l'air ou qu'ils frappent nos sens. Ainsi nous connaissons Dieu, non par les yeux, ni par aucun autre sens corporel, mais par l'esprit et par la considération de ses ouvrages. Bien loin de mettre au nombre des philosophes ceux qui assurent qu'il n'y a pas de Dieu, à peine s'ils méritent que je les mette au nombre des hommes. Ils sont plutôt semblables aux bétes, puisque, ne découvrant rien par leur esprit, ils croient qu'il n'y a rien que ce qui touche leurs sens, et que, parce qu'ils voient des adversités affliger les gens de bien et des prospérités enivrer les méchants, ils se sont imaginé que tout ce qui se fait se fait par hasard, et que le monde, au lieu d'être l'œuvre d'une sage providence, n'est que le résultat delà nature. Ils sont tombés ensuite dans les extravagances où leur premier égarement devait les jeter. Que si, au contraire , Dieu est incorporel, invisible et éternel , on ne peut pas en inférer que l'âme ne survive point au corps parce qu'elle est invisible dès le moment qu'elle en est séparée, puisqu'il est certain qu'il y a des êtres qui subsistent et qui ont le sentiment de la vie, bren qu'ils ne puissent être aperçus par les yeux. Mais il est difficile , dira-t-on , de concevoir de quelle manière l'âme conserve le sentiment, lorsqu'elle n'a plus les organes par où les puissances sensitives exercent leurs fonctions. Que dirons-nous de Dieu ? Est-il aisé de comprendre la manière dont il subsiste sans avoir de corps ? Gomme ceux dont je parle sont persuadés qu'il y a des dieux, si ces dieux-là existent en effet, il est certain qu'ils n'ont point de corps. Les âmes subsistent de la même sorte lorsqu'elles sont séparées du corps, et cela est fondé sur la ressemblance qui est entre Dieu et l'âme à l'égard de la raison et de la Providence. Enfin, il y a encore, pour prouver l'immortalité de l'âme, un autre argument assez fort, et dont Cicéron a eu connaissance , qui est : qu'il n'y a que l'homme qui ait quelque idée judicieuse de la reli-

gion. Or, la religion nous étant propre et particulière, c'est sans doute une preuve que nous désirons et recherchons une nature excellente, à laquelle nous devons nous unir étroitement. Quelqu'un peut-il considérer la structure des autres animaux, que la providence éternelle n'a faits courbés vers la terre que pour montrer qu'ils n'ont aucun rapport avec le ciel, sans reconnaître que l'homme seul est un animal céleste et divin , dont la taille droite et le visage élevé vers le ciel semble mépriser la bassesse de la terre , chercher le lieu de son origine , et tendre vers le souverain bien , qui est son principe. Trismégiste a trèsbien nommé ôecôuioa l'action par laquelle l'homme tend à Dieu , action dont les autres animaux ne sont pas capables. La sagesse, qui est un bien qui n'a été accordé qu'à l'homme , n'étant autre chose que la connaissance de Dieu , il est clair que l'âme , au lieu de finir avec le corps , subsiste toujours , et que , sentant comme par un instinct naturel et le principe d'où elle est sortie et le lieu où elle doit retourner, elle aime et cherche Dieu, qui est éternel. Il y a encore une autre preuve très-considérable de l'immortalité de l'âme, qui est que l'homme seul a l'usage du feu, qui est un élément céleste. Toute la nature, en etfet , étant composée du feu et de l'eau , qui sont deux éléments contraires , dont l'un est attribué à la terre et l'autre au ciel, les autres animaux, parce qu'ils sont grossiers et terrestres, se servent de l'eau qui est l'élément de la terre ; l'homme seul a l'usage du feu, qui est un élément léger, subhme et céleste. Or, ce qui est pesant abaisse et entraîne vers la mort , au lieu que ce qui est léger élève et porte à la vie, qui est en haut. Et comme il n'y a point de feu sans lumière, il n'y a point de vie sans lumière. Le feu est donc l'élément de la lumière et de la vie, d'où il s'ensuit que l'homme, qui en a l'usage, est d'une condition immortelle. On peut encore tirer une autre preuve de l'immortalité de l'âme de l'avantage que l'âme a seule de posséder la vertu ; car si l'âme périssait avec le corps,

la vertu serait contraire à la nature , puisqu'elle nous nuirait durant le cours de la vie présente. La vie que nous menons sur la terre et qui nous est commune avec les animaux , poursuit le plaisir et fuit la douleur, dont le sentiment est incommode et donne quelquefois la mort. Que si la vertu nous frustre de la jouissance des sens que nous recherchons naturellement et qu'elle nous porte à souffrir les maux pour lesquels nous avons de nousmêmes de l'aversion, la vertu est un mal contraire à la nature, et il faut avouer que c'est une folie que de la suivre , puisqu'en la suivant on se prive des biens présents, et qu'on endure les maux sans espérer aucune compensation. En effet, n'est-ce pas avoir perdu tout sentiment que de renoncer aux plus charmantes voluptés, pour vivre dans la bassesse , dans la pauvreté , dans le mépris et dans la honte , ou plutôt pour ne pas vivre , mais pour gémir, pour être tourmenté et pour mourir ! N'est-ce pas être stupide et aveugle que de se jeter dans des maux dont on ne tire aucun bien qui puisse compenser la perte du plaisir dont on se prive ! Que si la vertu n'est pas un mal, si elle agit convenablement quand elle méprise les voluptés criminelles et infâmes , si elle fait paraître de la force quand, pour s'acquitter de son devoir, elle n'appréhende ni la douleur, ni la mort il faut donc nécessairement qu'elle obtienne quelque bien plus considérable que ceux qu'elle rejette. Or, quel bien peuton espérer après la mort, si ce n'est l'éternité ?

Parlons maintenant de ce qui est contraire à la vertu, pour en tirer de nouvelles preuves de l'immortalité de l'âme. Tous les vices sont sujets au temps, et ce n'est que pour le temps qu'ils s'élèvent. La vengeance apaise la colère; le dégoût qui suit la jouissance modère ou éteint complètement le vice de la volupté ; l'ambition qui recherche les honneurs s'en lasse dès qu'elle les a possédés. Les autres vices s'arrêtent aux objets qui les avaient excités ; et ainsi ils passent en un temps pour revenir dans un

autre ; au lieu que la vertu demeure ferme et immuable, sans abandonner jamais celui qui l'a une fois reçue, cardes que nous la perdons, les vices, qui sont ses ennemis, reviennent : ainsi quand elle s'éloigne et qu'elle se retire, c'est une preuve que nous ne l'avons jamais bien possédée. Quand elle est une fois solidement établie dans notre âme, elle paraît dans toutes nos actions, et elle ne pourrait exterminer tous les vices si elle ne demeurait ferme dans le cœur dont elle s'est tout à fait emparée. La fermeté et la constance de la vertu sont une marque et un témoignage de la fermeté et de la constance de l'àme où elle est reçue. Le vice et la vertu étant contraires , tout ce qui leur arrive est aussi d'une nature contraire. Les vices sont les mouvements et l'agitation de l'âme ; la vertu est sa paix et son re,pos. Les vices sont sujets au temps, et les plaisirs, qui sont leurs fruits, passent promptement aussi bien qu'eux. La vertu est stable, durable et égale à elle-même. Le fruit que l'on tire des vices est propre au temps présent ; la récompense de la vertu est réservée à l'avenir ; et comme l'espace de cette vie est la carrière où la vertu s'exerce, ce n'est point le lieu où elle reçoit la couronne; elle ne la reçoit que quand elle s'est acquittée de tous ses devoirs et quand elle a terminé tous ses travaux. Mais cela ne vient jamais avant la mort, parce que le principal devoir de la vertu est d'accepter la mort avec joie et de la subir avec constance. La vertu ne reçoit donc sa récompense qu'après cette vie. Et bien que Cicéron ait témoigné quelques doutes sur cette matière dans ses Questions tusculanes, il n'a pas laissé d'affirmer que nous ne jouissons du souverain bien qu'après la mort : « Il faut, dit-il, aller k la mort avec assurance lorsque cela est nécessaire, parce que l'on sait, ou qu'elle nous met en possession du souverain bien , ou qu'au moins elle exempte de toute sorte de maux. » La mort ne détruit donc pas l'homme entier, mais elle le met en état de jouir de la récompense de la vertu. « Quiconque, ajout» le même orateur, se sera rendu esclave de la volupté, ser;i

condamné à un supplice éternel. » Ce supplice dont il parle est le même que l'Écriture appelle la seconde mort , qui est une mort qui n'a point de fin et qui est accompagnée de tourments très-rigoureux. Car comme il y a deux vies, l'une du corps et l'autre de l'âme, il y aussi deux morts , dont l'une n'est qu'un effet de la nature, et l'autre est le châtiment du passé. Et comme la vie que nous menons sur la terre est sujette au temps et qu'elle a un terme, la mort qui la détruit en a un aussi.

La mort finira elle-même lorsque le temps que Dieu lui a prescrit sera arrivé, et parce qu'elle aura ses bornes de la même sorte que la vie qui l'a précédée, les âmes ressusciteront et prendront possession d'une vie qui n'aura j amais de fin. Et de même que la vie de l'âme est éternelle et qu'elle jouit d'une récompense que nul langage ne peut exprimer, la mort l'est aussi , et ses tourments sont aussi infinis dans leur durée que dans leur rigueur. Ainsi, ceux qui sont heureux durant la vie que nous menons sur la terre seront éternellement malheureux, puisqu'ils auront joui des biens qu'ils auront préférés , et ce sera le tort de ceux qui auront méprisé Dieu pour adorer des idoles. Ceux, au contraire, qui auront été malheureux, pauvres et méprisés durant cette vie, qui auront souffert des affronts et des vexations pour la justice et d'autres peines qui sont inséparables de la vertu, seront éternellement bienheureux ; et après avoir enduré des maux passagers, ils posséderont les biens éternels ; et ce sera la condition de ceux qui auront méprisé les dieux et les biens de la terre pour embrasser notre religion dont la récompense est éternelle. Que dirons-nous maintenant des ouvrages du corps et de l'esprit ? Ne prouvent-ils pas que l'âme est exempte de la mort ? Le corps étant fragile et mortel ne fait rien qui ne soit de même condition. « Il n'y a rien, dit Cicéron , de ce qui a été fait par la main des hommes qui ne doive un jour finir, soit qu'il soit ruiné par la main des hommes mêmes, ou consumé par la longueur

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des années. « Nous voyons aa contraire que les ouvrages de l'esprit durent toujours. Ceux qui méprisent les biens du monde ont laissé à la postérité des monuments de leur esprit et de leur vertu et acquis une réputation immortelle. Or, puisque les ouvrages du corps sont sujets à la mort, parce que le corps y est lui-même sujet, on peut juger que l'àme en est exempte, parce que ses ouvrages le sont. Les délices du corps et de l'àme peuvent encore servir à prouver que l'un est mortel et l'autre immortelle. Le corps ne désire rien que de temporel, de quoi boire, de quoi manger, de quoi se vêtir, du repos , du plaisir, bien qu'il ne puisse ni désirer ni posséder aucune de ces choses que par le secours et l'intermédiaire de l'âme. L'âme désire au contraire beaucoup de choses qui ne regardent point le corps et qui ne lui apportent aucun profit, comme la réputation et la gloire ; elle en désire d'autres qui sont contraires à l'intérêt du corps, comme de s'abstenir du plaisir, de souffrir la douleur et de s'exposer à la mort. Le pouvoir que l'âme a d'agir sans le corps, au lieu que le corps n'en a aucun d'agir sans l'âme , est une preuve que la mort qui sépare l'âme du corps ne la détruit point. On se sert encore d'un autre argument pour établir la même vérité , qui est : que tout ce qui est exposé aux yeux ou à l'attouchement est sujet à être détruit par la force, et partant qu'il ne peut être éternel, mais que ce qui ne tombe ni sous l'attouchement ni sous les yeux et ce qui ne se fait sentir que par ses effets est éternel, parce qu'il ne peut souffrir aucune violence étrangère. Le corps est donc sujet à la mort, puisqu'il est exposé à la vue et à l'attouchement, et l'àme est immortelle, parce qu'elle n'y est point exposée.

Répondons maintenant aux arguments que proposent ceux qui soutiennent un sentiment contraire , et que Lucrèce a rapportés dans son troisième livre :

Puisque l'âme, dit-il, naît avec le corps, il faut nécessairement qu'elle meure avec lui.

Il y a une grande différence entre l'une et l'autre. Le corps est solide , visible et palpable ; l'âme est subtile et imperceptible aux sens : le corps est formé de terre ; l'âme n'a rien de la grossièreté ni de la pesanteur delà terre, comme Platon le reconnaît ; car si elle ne tirait son origine du ciel, elle ne pourrait avoir autant de promptitude, d'adresse et de force qu'elle en a. Le corps est visible et palpable , sujet à la corruption et à la mort , parce qu'il est formé d'un élément pesant et corruptible. Mais l'âme est immortelle, parce qu'elle est subtile et imperceptible à l'attouchement ; elle est hors d'atteinte et de toute violence étrangère. Il est vrai que le corps et l'âme naissent ensemble , et que le corps, qui est fait de terre, est comme un vase qui reçoit l'âme. Mais lorsque ces deux parties souffrent la séparation à laquelle on a donné le nom de mort, chacune d'elles retourne à sa nature ; le corps retourne à la terre d'où il a été tiré, et l'âme, qui a été créée par l'esprit de Dieu, demeure immortelle, parce que l'esprit de Dieu est éternel. Enfin , Lucrèce ayant oublié ce qu'il avait avancé de la doctrine qu'il avait entrepris de soutenir, ajoute ce qui suit :

Ce qui a été tiré de la terre retourne à la terre ; ce qui est descendu du ciel remonte au ciel.

Il est certain que ce discours ne convient pas à une personne qui est persuadée que l'âme meurt avec le corps ; mais Lucrèce a été vaincu par la force de la vérité, et il l'a laissé échapper de sa plume. La conclusion qu'il tire de ce que l'âme naît avec le corps , « qu'elle meurt aussi avec lui, » est donc fausse et peut être tournée contre luimême. Il est faux, en effet, que le corps périsse lorsqu'il est séparé de l'âme ; il demeure entier plusieurs jours, et se conserve même très-longtemps quand il a été embaumé. Si le corps et l'âme mouraient ensemble, comme ils naissent ensemble, l'amené se retirerait pas et n'abandonnerait pas le corps comme elle le fait, mais ils périraient tous

deux au même moment, et le corps se dissoudrait aussi rapidement que l'âme disparaît ; ou dès que le corps serait dissous, l'âme se dissiperait delà même sorte qu'une liqueur se dissipe dès que le vase qui l'a contenue est rompu. Mais puisque le corps, qui est si fragile, ne se dissout pas aussitôt que l'âme en est séparée , et ne retourne pas à la terre d'où il est sorti, il faut conclure que l'âme, n'ayant rien de fragile, retourne au ciel comme au lieu de son origine et y vit éternellement.

L'accroissement que les cens prennent dans les enfants, dit encore le poète, la vigueur qu'ils ont dans les jeunes gens, et la diminution qu'ils souffrent dans les vieillards, sont une preuve évidente que l'âme est mortelle.

Pour répondre à cette objection, je remarquerai d'abord qu'il y a de la différence entre l'esprit qui est la source de nos pensées, et l'âme qui est le principe de notre vie. Le sommeil qui assoupit l'esprit n'assoupit pas l'âme. La folie qui ôte l'usage de la raison ne prive pas de la vie, et c'est pour cela que l'on appelle msensés ceux que la folie attaque, et que l'on ne les appelle pas morts. Il est donc vrai • que l'esprit, ou la force d'entendre et de concevoir, croît ou diminue selon les divers âges ; mais il n'est pas vrai que l'âme croisse ou diminue ; au contraire, elle est toujours dans le même état depuis le moment où elle a été créée jusqu'à celui où elle est délivrée de la prison du corps, et où elle retourne au lieu de son origine. Quoique cette âme ait été créée de Dieu, néanmoins parce qu'elle est enfermée dans le corps comme dans une obscure prison, elle n'a pas au commencement la science qui est quelque chose de divin , mais elle l'acquiert en écoutant et en apprenant, et bien loin de la perdre dans un âge avancé, elle l'augmente et la conserve, lors surtout qu'elle s'y est adonnée de bonne heure et qu'elle n'a pas mal . employé les premières années de sa vie.

Quand une extrême faiblesse vient affaiblir Ips organes,

que les yeux s'obscurcissent, que la langue s'appesantit, que les oreilles s'endurcissent , ce sont des défauts , non de l'âme, mais du corps, La mémoire, dit-on, diminue aussi dans la vieillesse. Faut-il s'en étonner ? Quel sujet y a-t-il de trouver étrange que l'âme soit accablée sous les matériaux de sa maison qui tombe en ruine, puisqu'elle ne peut devenir céleste et divine qu'en sortant de sa prison, où elle est retenue comme captive? Mais, ajoutet-on, elle est sujette à la douleur et à la tristesse, et elle perd la raison par l'excès du vin, ce qui montre qu'elle est fragile et mortelle. Cela montre plutôt qu'elle a besoin de sagesse et de vertu pour dissiper la tristesse qu'elle éprouve, quand elle voit ou qu'elle souffre quelque indignité, et pour surmonter par l'abstinence le plaisir de boire et tous les autres appétits sensuels. Que si cette vertu lui manque , et qu'elle s'abandonne à la volupté , elle s'amollira par la jouissance, et deviendra sujette à la mort, parce que la vertu promet l'immortalité, au lieu que le plaisir cause la mort. Mais la mort que souffre l'âme ne la détruit pas entièrement ; elle ne fait que la tourmenter par un supplice éternel ; car l'âme étant sortie de Dieu , qui est éternel , elle ne peut être réduite au néant.

Mais l'âme, dit Lucrèce, participe aux maladies du corps; elle s'oublie en quelque sorte elle-même; elle languit, et puis elle reprend sa vigueur ordinaire.

C'est pour cela que la vertu est si nécessaire, parce qu'elle empêche que l'âme ne succombe sous la douleur qui accable le corps , et qu'elle ne s'oublie et ne se perde ellemême, comme l'esprit se perd quelquefois ; car comme l'esprit réside dans une certaine partie du corps, lorsque cette partie est blessée, l'esprit s'en retire etn'y retourne qu'après qu'elle a été guérie. Quand l'âme, par conséquent, manque de vertu, elle participe aux maladies du corps, auquel elle est unie, et se ressent de ses faiblesses et de ses misères :

mais Jèï qu'elle est séparée du corps, elle est exempte des défauts qu'il lui avait communiqués, et jouit de la vigueur qui lui est propre.

Comme l'œil, dit le poète, ne saurait.voir lorsqu'il est arraché de sa place, ainsi l'âme ne saurait sentir quand elle est séparée du corps, ce qui donne sujet de croire qu'elle n'en est qu'une partie.

La comparaison n'est pas juste, ni l'induction que l'on en tire véritable. Bien que l'àme soit dans le corps, elle n'en est pas pour cela une partie , de même que les liqueurs ne sont pas une partie du vase où elles sont renfermées , ni les hommes une partie de la maison où ils logent. C'est pourquoi Lucrèce emploie un argument beaucoup plus faible que ceux dont je viens de parler, quand il prétend prouver que l'âme est mortelle, parce qu'au lieu de se séparer tout d'un coup du corps, elle ne s'en détache que peu à peu, en commençant par les parties inférieures à mesure que la chaleur les abandonne. Quand quelqu'un meurt par le fer, son âme sort en un instant de son corps; mais quand quelqu'un est consumé de maladie, son âme ne sort que peu à peu , et à mesure que le sang se dissipe et qu'il est épuisé par l'ardeur de la fièvre , comme l'huile d'une lampe s'use par le feu. Or, il ne faut pas s'imaginer que l'âme perde le sentiment de la même sorte que le corps le perd. Lorsque l'âme se retire, le corps se corrompt. Mais lorsque le corps commence à se corrompre, l'âme n'en soutîre rien , et emporte avec elle le sentiment. Elle ne peut cesser de vivre et de sentir lorsqu'elle est séparée du corps, puisque c'était elle qui le faisait sentir et vivre. Quant à ce que Lucrèce dit, que :

Si lame était immortelle on ne verrait jamais personne qui, en mourant, se plaignît de sa dissolution; mais qu'au contraire ceux qui meurent se réjouiraient de retrouver la liberté et de quiticr leur corps, de la même sorte que les serpents se réjouissent de quitter leur peau ;

je n'ai jamais vu personne qui, en mourant, se plaignît

de la dissolution de son corps. Peut-être que Lucrèce avait vu quelque épicurien qui en mourant discourait sur ce sujet. Comment peut-on savoir si une personne en mourant sent la dissolution de son corps , ou si elle sent la séparation de son corps et de son âme, puisqu'il n'y a personne qui, en ce moment-là, ne soit réduit au silence? Pendant que l'on conserve le sentiment et l'usage de la parole , la dissolution n'est pas encore faite ; dès qu'elle est faite, on n'a plus de parole pour s'en plaindre. Peutêtre que l'on dira que la dissolution ne se fait point sentir avant qu'elle arrive. Mais que répondra-t-on si nous rappelons que l'on voit plusieurs personnes qui, bien loin de se plaindre en mourant de cette dissolution, témoignent par leurs gestes, ou déclarent même de vive voix, qu'elles sont bien aises de sortir de leur prison, ou du lieu de leur exil, pour retourner dans leur patrie. Ainsi, c'est plutôt une séparation à laquelle l'âme survit , qu'une dissolution qui l'anéantisse. Les autres arguments de ce poète épicurien sont contraires à l'opinion où a été Pythagore : que les âmes sortent des corps consumés par la vieillesse et les maladies, pour se joindre à de nouveaux corps, et renaître tantôt dans un homme, tantôt dans une bête et tantôt dans un oiseau, et que c'est par ce changement qu'elles se rendent en quelque sorte immortelles. Cette imagination ridicule, et plus digne du théâtre que de l'école, ne mérite pas d'être réfutée sérieusement, parce qu'il semblerait que celui qui entreprendrait de la réfuter aurait appréhendé qu'elle ne trouvât créance dans quelques esprits. Je me contenterai donc d'avoir détruit ce que l'on oppose à la vérité, sans me mettre en peine de détruire ce que l'on oppose à l'erreur.

(Lactance. Institutions divines, liv. VII, chap. viii-xii.)

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