XII. DE L'IMAGINATION
AUGUSTIN A NÉERIDE.
J'entre en matière tout d'abord et sans préambule, ayant beaucoup de choses à vous dire, et ne doutant point que vous ne les attendiez avec impatience.
Vous croyez qu'il ne saurait y avoir de mémoire sans ces images et ces représentations intérieures que nous appelons des fantômes; pour moi je ne suis pas de votre avis.
Il faut en effet remarquer en premier lieu que ce ne sont pas seulement les choses sujettes au temps qui sont du ressort de la mémoire ; mais aussi celles qui persistent. Car encore que le propre de la mémoire soit de conserver ce qui peut rester du passé , elle s'étend sur les choses que nous quittons, de même que sur celles qui nous quittent. Quand je me souviens de mon père, par exemple, je me souviens de quelque chose qui m'a quitté, et qui n'est plus. Mais quand je me souviens de Cartilage, je me souviens d'une chose qui est encore, mais que j'ai quittée. Cependant dans l'un et dans l'autre cas, c'est le passé que ma mémoire conserve , et le souvenir que j'en ai vient de ce que j'ai vu, et non pas de ce que je vois.
Mais, me direz-vous ,• que conclure de cela, puisque vous ne sauriez vous souvenir ni de l'un ni de l'autre qu'à l'aide de ces images et de ces représentations qui appartiennent à l'imagination ? Tout ce que j'en veux conclure en cet endroit est que ce qu'on appelle la mémoire comprend aussi bien des choses qui subsistent, que des choses qui sont passées.
Appliquez-vous maintenant pour voir ce que je tire
de là. Il y en a qui traitent d'erreur et de fausseté cette admirable pensée de Socrate, que ce que nous apprenons ne survient pas en nous de nouveau , mais ne fait que se réveiller et sortir du fond de notre mémoire , soutenant qu'il n'y a que les choses passées qui appartiennent à la mémoire; et que selon Platon même, ce que nous apprenons par l'intelligence, étant de la nature des choses éternelles et impérissables, on ne peut pas le mettre au même rang que les choses passées.
Mais ils ne prennent pas garde que cette première vue par laquelle les idées ont paru à notre esprit est passée ; et que comme il s'en est détourné pour regarder des objets différents , et qui s'aperçoivent d'une autre manéère, ce n'est que par réminiscence, c'est-à-dire par une action de la mémoire que nous y revenons.
L'éternité , par exemple , est une chose qui ne passe point, pour ne rien dire de plusieurs autres objets, et qui pour être présente à notre esprit n'a pas besoin d'y être rappelée par ces fantômes de l'imagination. C'est néanmoins la mémoire qui l'y rappelle. La mémoire peut donc agir indépendamment de l'imagination.
Quant à ce qu'il vous semble que l'âme peut imaginer des choses corporelles sans l'entremise des sens, voici par où il est aisé de vous montrer la fausseté de cette opinion.
S'il est vrai que l'âme , avant d'avoir fait aucun usage des sens corporels pour la perception des corps , peut se les représenter par son imagination, et s'il est vrai d'ailleurs, comme la raison ne permet pas d'en douter, que les mouvements de l'âme étaient bien plus purs et plus droits avant qu'elle fût assujettie à ses sens, qui la trompent si aisément, il s'ensuivra que l'état d'un homme endormi est préférable à celui d'un homme qui veille, et celui d'un frénétique , à celui d'un homme qui est dans son bon sens. Car on dira que ces images que l'âme voit
LES PÈRES ET LA PHILOSOPHIE. Mi
dans le sommeil ou dans la frénésie sont celles qui faisaient impression sur elle, avant qu'elle eût rien contracté de vain et de fantastique, par l'action de ses sens; et que, par conséquent, le soleil que voit cet homme endormi vaut mieux que le soleil qui nous éclaire quand nous sommes éveillés ; et que toutes les chimères qui passent par la tête de ce frénétique valent mieux que les réalités que nous apercevons.
Que si ces conséquences sont absurdes, comme vous voyez qu'elles le sont , il faut convenir , mon cher Nébride, que l'imagination n'est qu'une plaie faite à l'âme par les sens, qui ne lui sont pas, comme vous prétendez, une occasion d'exciter en elle des représentations utiles, mais qui deviennent la véritable cause de ses impressions de mensonge et de fausseté.
Du reste , s'il s'agit de savoir comment il se peut faire que nous imaginions des figures et des visages que nous n'avons jamais vus, c'est là une question qui mérite qu'on s'y arrête ; et pour vous contenter sur ce point, je ferai cette lettre bien plus longue qu'à l'ordinaire; mais elle ne le sera pas trop pour vous, car celles où je m'étends le plus sont toujours celles qui vous plaisent davantage.
Entre ces images qui sont en nous , et que plusieurs appellent des fantômes, aussi bien que vous, il y en a de trois sortes ; les unes qui nous ont été transmises par les sens ; d'autres qui ont été formées par l'imagination ; et d'autres enfin qui sont nées de la considération de quelques vérités spéculatives.
Dans le premier genre sont celles qui me représentent votre visage , par exemple , ou la ville de Carthage , ou notre défunt ami Vérécundus , et enfin toutes celles par lesquelles mon esprit se figure, quoi que ce puisse être de tout ce que j'ai autrefois vu et senti , que cela subsiste encore ou ne subsiste plus.
Dans le second genre, sont celles par lesquelles nous
ii'l DnUXIÈMF PARTIE :
nous reprébciitùns ce que nous n'avons point vu , mais ce que nous nous imaginons être ou avoir été de telle ou de telle manière ; comme tout ce que nous feignons et supposons , pour donner de la clarté à nos discours, sans toutefois déguiser en rien la vérité ; ce que nous nous figurons quand nous lisons l'histoire , ou lorsqu'on nous dit des fables ou que nous en composons nous-mêmes, soit à dessein , soit par erreur , et par la fausseté de nos pensées et de nos conjectures. C'est ainsi, par exemple, que je me représente le visage d'Énée, tel qu'il me plaît, ou tel que le hasard le veut; celui de Médée avec ses dragons volants ; celui de Chrêmes ou de Parménon.
Au même genre appartiennent encore toutes les fictions , sous le voile desquelles les sages ont caché quelque vérité; ou tout ce que la folie ou la superstition des hommes leur a fait accepter pour vrai; comme le fleuve infernal Phlégéthon , les cinq cavernes que l'on donne pour habitation aux peuples des ténèbres, l'essieu par où l'on suppose que la terre est percée du midi au nord, et tenue en équilibre avec le ciel, et une infinité d'autres chimères nées dans l'imagination des poètes ou des hérétiques. H y faut encore ajouter toutes les hypothèses auxquelles on a quelquefois recours en raisonnant; comme si l'on disait, supposons qu'il y eût trois mondes l'un sur l'autre, tels que celui-ci, ou que la terre fût carrée et ainsi du reste.
Enfin, il faut mettre dans le troisième genre les images qui se forment en nous par l'étude des nombres et des dimensions, et dont les unes ont dans la nature quelque chose qui leur correspond (comme quand à force de penser et de raisonner, on découvre quelle est la figure du monde , et qu'on se la représente telle qu'elle est en effet), et dont les autres ne ressemblent à rien de subsistant , mais nous reproduisent seulement ce que nous avons appris, ou par des figures dans l'étude de la géométrie , ou
par les valeurs et la cadence des sons , dans l'étude de la musique, ou par une infinité d'autres proportions qui se trouvent dans les nombres. Car encore que selon moi ce soient autant de vérités que notre esprit conçoit, elles ne laissent pas d'engendrer dans l'imagination quelque chose de faux, dont la raison a de la peine à se défendre , et c'est un mal, mais un mal nécessaire et qui est presque inséparablement attaché aux règles et à la méthode qu'il faut suivre pour parler avec ordre. Car notre imagination ne manque point de se représenter les divisions et les conséquences par des marques à peu près semblables aux jetons dont nous nous servons pour le calcul.
Pour ce qui est des fantômes du premier genre , je crois que vous convenez qu'ils n'étaient point dans l'âme avant qu'elle fût engagée^ dans les sens ; et il serait superflu de s'arrêter à le prouver.
Quant aux deux autres espèces d'images, on peut encore moins s'empêcher d'en convenir , puisqu'il est clair que l'âme , avant d'ayoir été frappée par ce qu'il y a de vain dans les sens et dans les choses sensibles, était d'autant moins sujette à la fausseté; et qu'on ne saurait douter que dans ces deux autres sortes d'images, il n'y ait bien plus de fausseté que dans celles qui nous sont imprimées par les choses sensibles. Car à l'égard de celles que l'imagination même a formées, ou qui viennent de l'impression que nos erreurs ou nos fictions ont faite en nous, elles n'ont rien que de faux , comme vous voyez, et sont par conséquent quelque chose de bien moins vrai, que celles qui nous sont venues de ce que nous avons vu et senti.
Pour les dernières, quoiqu'elles semblent nées des raisons et des principes des sciences qui ne conduisent point à l'erreur, dès Ik néanmoins que je me les représente comme quelque chose d'étendu et de corporel, ces mêmes raisons et ces mêmes principes m'en découvrent la faus-
seté. Voilà pourquoi je suis très-persuadé que l'âme , avant d'avoir fait usage des sens et reçu par le ministère de ces instruments d'erreur les impressions que produisent en elle les choses passagères et périssables, n'était point livrée à la fausseté de cette foule de fantômes.
Comment arrive-t-il donc que nous nous représentons ce que nous n'avons jamais vu ? C'est sans doute par une certaine faculté naturelle de l'âme, qui la rend capable d'augmenter ou de diminuer les images qui lui restent de ce qu'elle a vu , et qu'il est aisé de démêler dans ce que nous faisons touchant les nombres.
C'est ainsi, par exemple, qu'en se remettant devant les yeux de l'esprit l'image d'un corbeau , que la vue de ces sortes d'oiseaux a formée en nous , on en fera , à force d'ajouter ou de diminuer, une autre sorte d'image qui ne ressemblera à rien de ce que nous avons vu. Et c'est pour nous être accoutumés à former de tels fantômes, et à les rouler dans notre esprit, qu'il s'en présente à nous de cette sorte sans que nous les appelions, et qu'ils viennent souvent brouiller et interrompre nos pensées.
Il est donc clair que l'âme, en ajoutant ou en ôtant à ce qui lui a été imprimé par les sens, peut produire des images qu'aucun sens ne lui a imprimées tout entières, mais qui sont néanmoins composées, de diverses pièces, de ce qui lui a été transmis par les sens. C'est ainsi qu'encore que nous soyons nés et que nous ayons été nourris en terre ferme et loin des bords de la mer, la vue d'un verre d'eau nous a rendus capables dès notre enfance d'imaginer cette vaste étendue de la mer.
Mais nous n'aurions pu nous représenter le goût des fraises et des cornouilles avant d'en avoir mangé, comme nous avons fait depuis en Italie. De là vient que les aveugles-nés ne savent ce qu'on leur veut dire quand on leur
parle de lumière et de couleurs; car, comme il n'y a jamais rien eu de coloré dans leurs sens , ils n'ont aucune idée de la couleur dans l'imagination.
Et vous ne devez pas vous étonner que l'âme , quand elle est mise en chacun de nous , n'ayant encore été frappée par aucune impression du dehors , soit vide des images de ce qui se voit dans la nature , ou de ce que nous sommes capables de feindre. Car ces images sont si peu la cause des mouvements de l'âme, que même les divers changements de visage qui nous arrivent par des mouvements de colère ou de joie, se produisent sans qu'ils nous soient connus par aucune image intérieure qui nous apprenne que nous les pouvons produire en nous. Ils ne font que suivre, par des ressorts cachés, et que je vous laisse à pénétrer, l'agitation de certaines autres impressions qui ont la force d'ébranler l'âme, sans le secours des images que les choses corporelles et figurées ont mises en nous : et c'est ce qui nous doit faire comprendre que l'âme étant capable de tant de différents mouvements , qui ne tiennent en rien de ces images et de ces fantômes sur lesquels vous m'avez consulté , ce n'est point l'application de l'âme aux choses corporelles et figurées qui la plonge dans le corps et qui l'y attache, puisque, à ce qu'il me semble , elle n'est capable d'être touchée de ces images qu'après qu'elle a commencé à faire usage de son corps et de ses sens.
Ainsi je me sens obligé, mon très-cher et trèsaimable Nébride, et par l'amitié qui est entre nous, et par la fidélité que Dieu veut que nous ayons les uns pour les autres, de vous conjurer de ne faire nulle amitié avec ces ombres et ces fantômes de la région des ténèbres, et de n'entrer en aucune familiarité avec eux, ou, si vous l'avez fait jusqu'ici, de travailler sans relâche à vous en séparer et à rompre tout commerce. Car c'est nous tromper que de croire que nous résistons à nos sens , comme la sainte religion que nous professons nous
y oblige, tant que nous repassons encore avec plaisir sur les malheureuses impressions qui nous restent d'eux, et qui sont comme autant de plaies qu'ils ont faites à notre âme.
(Saint Augustin. Lettre VII'.)