‹ Lectures morales et religieusesChapitre 60 sur 72 · XVII. DE LA JUSTICE DE DIEU · texte numérisé non relu

XVII. DE LA JUSTICE DE DIEU

Je ne connaissais point cette justice intérieure et véritable, qui ne juge pas selon la coutume, mais selon la loi très-juste du Dieu tout-puissant, et qui.ordonne des pratiques différentes selon les diverses rencontres des temps et les différentes qualités des nations, quoiqu'elle demeure la même dans tous les temps et dans toutes les nations. Je ne considérais pas que c'est par cette justice qu'ont été justes Abraham, Isaac, Jacob, Moïse et David, et tous ces autres grands patriarches qui ont été loués par la bouche de Dieu même; et que, s'ils passent dans l'estime de quelques ignorants pour injustes et déréglés, c'est parce qu'on juge humainement de ces divins hommes , et qu'on mesure par leurs actions et leurs coutumes particulières la conduite générale du genre humain. De même que si quelqu'un qui n'aurait jamais ouï dire comment il se faut armer , entrant dans un arsenal se couvrait la tête avec des cuissarts, et s'armait les jambes et les cuisses avec un casque; puis se plaignait ensuite que ces armes seraient mal faites. Ou comme si en un jour où l'on aurait défendu de tenir marché après-midi , quelqu'un s'offensait de ce qu'il ne lui serait pas permis de vendre alors ce qu'il aurait pu vendre le matin. Ou enfin comme si quelqu'un trouvait étrange que dans une maison quelques serviteurs maniassent des choses malpropres, auxquelles celui qui donne à boire ne doit pas toucher; et qu'il trouvât mauvais que dans une même maison et parmi les serviteurs d'un même maître loutes choses ne fussent pas également permises, ni à tous, ni en tous lieux.

Or c'est précisément ce que font ceux qui ne peuvent souffrir qu'on leur dise que ce qui a été permis aux anciens I. 2(;

justes dans leur siècle, ne l'est plus aux gens de bien dans celui-ci parce que Dieu, selon la diversité des temps, leur a commandé alors des choses qu'il ne nous commande plus aujourd'hui, quoique ces justes aient été soumis aussi bien que nous à son éternelle justice. Et néanmoins ils n'ont pas de peine à comprendre que dans un même homme l'habillement qui est propre à l'un de ses membres ne le soit pas à l'autre; que dans un même jour ce qui a été permis le matin ne le soit plus le soir. Ainsi la justice de Dieu est immuable, parce qu'elle est éternelle; mais les temps changent, parce qu'ils s'écoulent sans cesse, et que leur être n'est qu'une perpétuelle révolution. C'est ce que les hommes ont peine à comprendre ; d'autant que, vivant si peu et étant accoutumés aux lois d'un même pays, ils ne sauraient accorder avec ce qu'ils voient tous les jours ces rencontres et ces événements si différents, qu'ils n'ont pu voir dans la suite de tous les siècles , et qui s'étendent par toutes les provinces du monde; au lieu qu'ils sont témoins eux-mêmes de ce qui canvient et ne convient pas dans les heures d'un même jour et dans Ifis membres d'un même corps. C'est pourquoi ils se soumettent à cet ordre humain et sensible dont ils reconnaissent l'utiUté par leur propre expérience; et ils accusent au contraire l'ordre de la providence de Dieu, parce qu'ils ne peuvent voir cette chaîne merveilleuse de tant d'effets différents , qui découvre l'ineffable sagesse de Dieu dans la haison et dans le rapport que toutes les parties de l'ensemble ont entre elles.

Je ne savais point alors ces vérités : je ne faisais aucune réflexion sur ces choses, et je n'apercevais point une si grande lumière, quoi qu'elle me frappât les yeux et jeiât des rayons de toutes parts. Je ne considérais pas que, lorsque je faisais des vers, il ne m'était pas permis de mettre toute sorte de pieds partout où j'aurais voulu les mettre; mais que je devais les placer différemment, selon les différentes espèce^ de ver&; et que, da»b i^in nit'me

verâ , je ne pouvais pas répéter toujours le même pied ; quoique néanmoins l'art de la poésie par lequel je réglais les mesures de toutes les syllabes demeurât indivisible en soi-même; qu'ainsi lajustice suprême de Dieu à laquelle toutes les âmes saintes sont soumises, devait en une manière sans comparaison plus sublime et plus excellente renfermer en elle-même toutes les lois différentes qu'elle peut donner aux hommes, et qu'elle demeure toujours la même, quoiqu'elle ne leur commande pas toujours lamêmechose, et qu'elle diversifie ses ordres selon la diversité des personnes et des temps. C'est ce qui me jetait dans l'aveuglement où j'étais, et me portait à blâmer ces saints patriarches, qui non-seulement ont usé des choses présentes, selon l'instinct et le commandement exprès qu'ils avaient reçus de Dieu, mais qui ont même annoncé les choses futures par la lumière divine dont il a éclairé leurs âmes.

Mais de même qu'il y a des lois très-justes qui peuvent changer, il y en a d'autres qui ne changent jamais. Car peut-on s'imaginer ou quelque temps dans l'ordre des siècles, ou quelque lieu dans le monde où il ne soit pas juste d'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit et son prochain comme soi-même ? Et ainsi les crimes infâmes doivent être rejetés avec exécration et punis avec sévérité, en quelque temps et en quelque lieu que ce puisse être. Et quand tous les hommes de la terre s'accorderaient à les commettre , ils seraient tous coupables également selon les règles de la loi éternelle et immuable; l'homme ayant été créé dans un tel état, que de telles actions ne peuvent jamais être légitimes. Car c'est violer la société que nous devons avoir avec Dieu, que de souiller de la sorte par un dérèglement brutal la pureté de la nature dont il est l'auteur.

Quant aux fautes que l'on commet contre les coutumes des pays, elles se doivent éviter selon que les mœurs différentes des peuples nous y obligent, sans que les citoyens

OU les étrangers se donnent la liberté de violer un ordre établi par un long usage, ou par les lois d'une ville ou de tout un peuple, puisqu'il est certain que les hommes dans le gouvernement civil composent ensemble un même corps , et qu'une partie est toujours difforme lorsqu'elle est disproportionnée par rapport à son tout.

Mais quand Dieu commande quelque chose contre les lois ouïes coutumes de quelques pays, on doit, ou le faire quand cela n'aurait jamais été fait, ou le renouveler quand cela aurait été discontinué, ou l'établir quand cela n'aurait jamais été établi. Car s'il est permis à un roi, dans une ville qui lui est sujette, de rendre quelque ordonnance que ni lui ni ses prédécesseurs n'auraient encore jamais portée, et si on lui obéit sans violer l'ordre de cette ville, ou plutôt si ce serait violer ce même ordre que de ne lui pas obéir, parce que c'est une loi générale parmi tous les hommes que chaque peuple doit obéir à son roi ; avec combien plus de raison devons-nous obéir à Dieu avec une soumission parfaite, lui qui est le monarque souverain de toutes les créatures ? Et que si dans la société delà vie humaine on préfère toujours les puissances supérieures aux inférieures, qui ne voit que Dieu doit être sans comparaison préféré à tous, étant infiniment élevé au-dessus de tous ?

Ce que nous avons dit des crimes infâmes, qui ne peuvent jamais être permis, se doit dire aussi de ceux qui se commettent contre le prochain avec un désir de lui nuire, ou par des paroles outrageuses, ou par des actions injustes et violentes, soit que l'offenseur veuille se venger, comme un ennemi se venge de son ennemi; soit qu'il ait dessein de tirer de son offense quelque bien et quelque avantage, comme un voleur qui vole un passant; soit qu'il tâche de se délivrer d'un mal qu'il appréhende, comme lorsque l'on attaque celui que l'on craint ; soit qu'il soit poussé par l'envie, comme un misérable est jaloux du bonheur d'un homme plus heureux que lui , ou

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comme celui qui est clans un état prospère porte envie à ceux qui lui donnent sujet de craindre qu'ils ne deviennent ses égaux, ou à ceux qu'il voit avec regret l'être déj à devenus ; soit enfin qu'il trouve un plaisir sensible dans le mal d'autrui , ce qui est la disposition de ceux qui se plaisent à voir les combats sanglants des gladiateurs , ou à se railler et à se jouer de tout le monde.

Voilà les sources des péchés des hommes qui naissent tous de ces trois concupiscences marquées par l'Écriture, de l'élèvement de l'orgueil, de la curiosité des spectacles et des plaisirs bas et sensuels , soit qu'un homme se trouve possédé seulement de l'une de ces passions , ou de deux , ou de toutes les trois ensemble. C'est ainsi, mon Dieu, qu vous approchez autant de nous par votre souveraine bonté, que vous êtes élevé au-dessus de nous par votre souveraine puissance, c'est ainsi que tous les désordres de la vie humaine violent votre Décalogue divin (qui est la harpe mystérieuse à dix cordes) , c'est-à-dire les dix commandements que vous avez gravés sur les tables de la loi, dont les trois premiers regardent les fautes que l'on peut commettre contre vous , et les sept autres celles que l'on commet contre le prochain.

Mais comment, mon Dieu, ces péchés se commettent-ils contre vous ? Qu'y a-t-il qui vous regarde dans les crimes par lesquels les hommes se corrompent eux-mêmes, puisque vous êtes entièrement incorruptible "^ Et en quoi vous peuvent nuire les injustices et les violences qu'ils commettront envers leur prochain , puisqu'il est impossible que l'on vous fasse aucun mal? Vous ne laissez pas néanmoins de punir les fautes que les hommes commettent contre eux-mêmes , parce qu'ils pèchent tout ensemble et contre vous et contre leurs propres âmes , et que leur iniquité, selon l'Écriture, retombe sur eux, ou lorsqu'ils corrompent la nature que vous avez créée, et qu'ils renversent tout l'ordre que vous y avez établi ; ou lorsqu'ils usent avec excès des choses qui leur sont permises ; ou

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lorsqu'ils se soulèvent contre vous par la révolte de leur esprit et par les blasphèmes de leurs paroles, et qu'ils veulent résister à votre puissancequi les presse et à l'aiguillon qui les pique, pour employer les termes de l'Écriture; ou enfin lorsque, rompant les liens de la société civile qui tend au bien général et universel , ils divisent les esprits par des rivalités, ou les unissent avec eux par des factions, afin d'exécuter leurs entreprises téméraires et satisfaire leurs intérêts particuliers , ou en détournant les maux qu'ils craignent, ou en se procurant Ico biens qu'ils désirent.

Ce sont là les désordres où les hommes se précipitent lorsqu'ils vous abandonnent, mon Dieu, qui êtes la source de la vie et le seul et le véritable créateur et modérateur du monde ; et qu'au lieu d'aimer la vérité éternelle qui doit être commune à tous , ils se portent par un mouvement superbe de l'amour-propre vers un faux bien qu'ils se rendent particulier, et qu'ils veulent posséder tout seuls. Mais comme nous nous séparons d'avec vous par une volonté superbe , nous retournons aussi à vous par la piété d'un cœur humble ; et ensuite vous nous guérissez de ces habitudes vicieuses et corrompues, dans lesquelles nous avons langui si longtemps ; vous nous pardonnez nos fautes lorsque nous les reconnaissons ; vous exaucez nos gémissements lorsque nous soupirons dans notre esclavage ; et vous rompez les chaînes dans lesquelles nous nous sommes engagés de notre plein gré, pourvu que notre âme ne s'élève plus contre vous par l'audace d'une fausse liberté , ou préférant un faux bien qu'elle s'approprie, à vous qui êtes le seul bien véritable et la source universelle de tous les biens, elle perd tout en vous perdant , pour avoir désiré quelque chose de plus que vous, tandis qu'elle possédait tout en vous possédant. (Saint Augustin. Confessions , liv. III, ch. vu.)

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