‹ Lectures morales et religieusesChapitre 61 sur 72 · XVIII, DE LA PROVIDENCE PROUVÉE PAR L'ORDRE DE L'UNIVERS · texte numérisé non relu

XVIII, DE LA PROVIDENCE PROUVÉE PAR L'ORDRE DE L'UNIVERS

Quiconque considérera avec attention la disposition de l'univers , reconnaîtra sans peine que les stoïciens ont eu raison de croire qu'il a été fait en faveur de l'homme. En effet, toutes les paities qui le composent et toutes les productions qui en naissent sont propres à notre usage, et contribuent à notre service. Le feu nous fqjurnit la lumière qui nous éclaire et qui nous conduit durant la nuit, et la chaleur qui nous échauffe, qui cuit nos aliments et qui sert à forger le fer et les métaux. L'eau des sources nous fournit de quoi boire et de quoi nous laver. Les fleuves servent à arroser les campagnes et à séparer les États. La terre nous produit une merveilleuse diversité de fruits. Les collines portent les vignobles. Les montagnes sont couvertes de forêts, et les plaines de moissons et de pâturages. La mer ne nous sert pas seulement à entretenir le commerce et à transporter les marchandises étrangères , elle nous donne des poissons de toute espèce. Que si l'homme tire tant de commodités des éléments, dont il est si proche, il ne faut pas douter qu'il n'en tire aussi beaucoup du ciel, puisque le ciel contribue notablement à la fertilité de la terre , qui lui donne tout ce qui lui est nécessaire pour entretenir sa vie. Le soleil tourne chaque année dans des espaces inégaux par un mouvement continuel; en se levant, il fait naître le jour, qui est destiné au travail, et en se couchant il amène la nuit, qui est destinée au repos ; en s'approchant tantôt du midi, tantôt du septentrion , il produit la diversité des saisons, à la faveur de laquelle la terre est engraissée par les pluies et par les nei.ges durant l'hiver, et les fruits sont mûris et adoucis par la chaleur durant l'été. La lune,

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qui préside à la nuit, et qui en dissipe l'obscurité par sa présence, qui prend chaque mois diverses faces, favorise les voyages et les travaux que l'on ne pourrait faire sans de grandes incommodités, pendant l'ardeur du jour; car il est certain que le temps de la nuit est plus propre, comme a dit le poëte :

Pour tiouper les moissons, pour faucher les prés et pour faire plusieurs ouvrages dans les maisons.

Les autres astres sont aussi d'un grand usage : ils servent à conduire les vaisseaux sur la vaste étendue des mers, et montrent au pilote le chemin par où il peut arriver au port. Les vents attirent les nuées , d'où sortent les pluies qui arrosent les campagnes et qui produisent l'abondance. Toutes ces choses arrivent en différentes saisons et par un ordre réglé et continuel , afin que les hommes ne manquent jamais de ce qui leur est nécessaire pour la conservation de leur vie. Il est vrai que la terre nourrit les animaux aussi bien que les hommes, ce qui donne lieu de demander si, quand Dieu a travaillé à la création du monde , il a eu l'intention qu'il servît à l'usage des animaux. Or, il n'a point eu intention qu'il leur servît, puisqu'ils n'ont point de raison, et qu'ils les a faits eux-mêmes pour le service de l'homme, pour le nourrir, pour le vêtir et pour le soulager dans son travail. Ainsi, il est clair que la divine Providence a pris un soin tout particulier de fournir à l'homme, en abondance, tout ce qui pouvait contribuer k sa commodité, et que c'est pour cet effet qu'elle a rempli l'air d'oiseaux , la mer de poissons, et la terre d'animaux de toute espèce. Lorsque les académiciens disputent contre les stoïciens, ils ont accoutumé de demander pourquoi, s'il est vrai que Dieu ait tout fait en faveur de l'homme, il a permis qu'il y eût tant de choses sur la mer et sur la terre qui lui sont nuisibles et pernicieuses. A quoi les stoïcien& ont fort mal répondu, pour n'avoir pas eu assez de sti'ta

d'examiner la vérité. Ils ont répondu qu'il y a dans les animaux plusieurs utilités secrètes, qui ne se découvrent que par le temps, et qui ne se reconnaissent que par l'expérience. Mais quelle utilité y a-t-il dans les rats, dans les vers, dans les serpents, qui ne sont propres qu'à nuire à l'homme ? Y a-t-il dans ces animaux-là quelques remèdes cachés ? Et qu'était-il besoin de chercher de tels remèdes centime le mal qu'ils font , puisque c'est de ce mal qu'on a sujet de se plaindre ? On dit qu'une vipère brûlée et réduite en cendres guérit les morsures qu'elle a faites. Mais n'aurait-il pas été plus opportun qu'il n'y eût jamais eu de vipère, qui ne pût ni blesser par ses morsures ni les guérir. Les stoïciens pouvaient donc faire une autre réponse, et plus courte et plus véritable, en disant : que Dieu ayant créé l'homme à sa ressemblance, comme le principal de ses ouvrages, il lui inspira à lui seul la sagesse, afin qu'il commandât au reste des créatures, et qu'il se servît de tout ce qu'il trouverait dans l'univers. Il lui proposa en même temps le bien et le mal, afin qu'il le discernât par la lumière de la sagesse qu'il avait reçue. G' est en quoi consiste l'usage de cette sagesse : car on ne saurait connaître le bien et l'embrasser, qu'on ne sache aussi connaître le mal et le rejeter. Ce sont des contraires qui sont comme inséparables. Quand on les propose à l'homme, s'il choisit le bien et s'il rejette le mal, il fait un bon usage de sa raison. Comme le bien lui a été donné afin qu'il en jouît, le mal lui a aussi été proposé afin qu'il l'évitât. Si l'homme n'avait point de mal à craindre ni de péril à éviter , il n'aurait point occasion de faire paraîti^e sa sagesse , ni même besoin d'en avoir. Si on ne lui proposait jamais que du bien, à quoi lui servirait l'esprit, l'entendement, la raison et la science? Il ne pourrait rien choisir qui ne lui fût propre et convenable. Si quelqu'un apprêtait un grand festin à des enfants , chacun d'eux prendrait les aliments vers lesquels son inclination ou le hasard le porterait , et aucun d'eux ne

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prendrait rien qui ne fût agréable à son goût et utile à sa santé. La faiblesse de leur discernement dans ce bas âge ne leur causerait aucun préjudice. Mais si , parmi ia diversité des mets dont la table serait couverte, on en mêlait d'amers, de dangereux, d'empoisonnés, alors ces enfants seraient trompés par le défaut du discernement nécessaire pour choisir les bons et pour laisser les mauvais. Il est donc clair que ie discernement et la sagesse sont nécessaires afin d'éviter le niai , et que s'il n'y avait point eu de mal dans le monde, nous n'aurions point eu besoin de la sagesse. Voilà une raison très-solide, que les stoïciens n'ont point connue.

Quant à l'argument des épicuriens , il est aisé de le détruire. Ils l'énoncent de cette sorte : ou Dieu veut ôter le mal et ne le peut, ou il le peut et ne le veut, ou il ne le veut ni ne le peut, ou il le veut et le peut. S'il le veut et ne le peut , c'est une faiblesse qui ne convient point à un Dieu. S'il le peut et ne le veut pas, c'est une jalousie qui ne convient non plus à Dieu que la faiblesse. S'il ne le veut et ne le peut c'est faiblesse et jalousie tout ensemble. S'il le veut et le peut, pourquoi ne Fùte-t-il pas, et d'où vient qu'il y a tant de maux dans le monde ? Je sais qu'il y a plusieurs philosophes qui se laissent embarrasser par cet argument, et qui, étant pressés , avouent , comme malgré eux, que Dieu ne prend aucun soin de ce monde, ce qui est précisément ce que prétend Épicure. Mais il ne nous est que trop aisé, à nous qui connaissons la vérité , de répondre à ce raisonnement captieux. Nous disons donc que Dieu veut tout ce qu'il lui plaît , et qu'il est également incapable et de faiblesse et de jalousie. Il peut ôter le mal et ne le veut pas, el n'a point pourtant de jalousie. Il laisse le mal dans le monde; mais, en le laissant, il accorde à l'homme la sagesse , qui lui est plus avantageuse que le mal ne lui saurait être dommageable. La sagesse nous donne la connaissance de Dieu, et cette connaissance nous conduit

à l'immortalité, qui est le souverain bien. Nous n'aurions pas cette connaissance du bien, si nous n'avions celle du mal. Épicure, ni aucun autre philosophe, n'a pu découvrir ce secret, ni reconnaître qu'en ôtant le mal on ôterait la sagesse, et qu'on ne laisserait pas à l'homme le moindre reste de vertu, puisque la vertu consiste uniquement à surmonter et à vaincre le mal. Ainsi ces philosophes , qui nous veulent délivrer du mal , nous privent de l'avantage incomparable de la sagesse. Il faut donc demeurer d'accord que Dieu a également proposé et le bien et le mal à l'homme.

Après avoir vu les raisons pour lesquelles Dieu a fait le monde, voyons celles pour lesquelles il a fait l'homme. Comme il a lait le monde pour l'homme, il a fait l'homme pour soi, et l'a créé pour être le gardien et le prêtre de son temple, le témoin de ses ouvrages, l'admirateur de ses merveilles. Il n'y a que l'homme, en effet, qui soit éclairé de la raison, et qui puisse, à la faveur de cette lumière, connaître Dieu, et admirer la diversité de ses ouvrages et la grandeur de sa puissance. C'est pour cela qu'il a seul été pourvu d'entendement, de connaissance, de raison et de sagesse. C'est pour cela qu'il a seul le visage tourné vers le ciel , par où il semble être averti de regarder son créateur. C'est pour cela qu'il a seul une langue capable d'exprimer ses pensées, et l'usage de la parole pour publier les louanges de son souverain. Enfin c'est pour cela qu'il a reçu le pouvoir de commander à toutes les créatures , afin d'obéir lui-même à son créateur. Puis donc que Dieu a donné à l'homme l'empire du monde, il est bien juste que l'homme i^econnaisse la majesté de celui de qui il l'a reçu, et qu'il chérisse les autres hommes, qui partagent avec lui le même honneur. Quiconque , par conséquent , fait profession de connaître Dieu et de l'honorer , ne peut , sans crime , offenser un autre homme qui professe le même respect de Dieu. Cela montre clairement, ':i je ne me trompe^, que l'homme a

été créé pour s'acquitter des devoirs de la religion et de la justice. Cicéron même l'a reconnu dans les livres des Lois, où il parle de cette sorte : « Parmi toutes les choses que les savants peuvent dire à l'avantage de notre nature , il n'y a rien de si excellent que de reconnaître que nous avons été mis au monde pour y observer la justice. >» Que si cette vérité ne peut être révoquée en doute , Dieu veut que tous les hommes gardent la justice, c'est-à-dire qu'ils rendent à Dieu et aux hommes ce qu'ils leur doivent, qu'ils honorent Dieu comme leur père, et qu'ils aiment es hommes comme leurs frères. C'est en ces deux devoirs que consiste toute la justice. Dès lors, quiconque ne connaît point Dieu , ou quiconque offense un autre homme , est injuste, agit contre sa propre nature, et viole la loi divine.

(Lactance. De la colère de Dieu, ch. xiii-xiv.)

LES PÈRES ET LA PHILOSOPHIE. i(jy

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