XIX. DE LA PROVIDENCE
Non, pour vous, mon Dieu, il n'y a point de mal, nonseulement au regard de vous , mais même au regard de cet univers que vous avez créé, parce qu'il n'y a rien hors de lui qui soit capable de s'y introduire par force et avec violence, et de troubler l'ordre que vous y avez établi. Il est vrai que, parmi les créatures particulières dont est composé le monde, il y en a quelques-unes que l'on estime mauvaises , parce qu'elles ne conviennent pas à d'autres : mais elles sont bonnes néanmoins , parce qu'il y en a d'autres auxquelles elles conviennent, et qu'en elles-mêmes elles sont bonnes. Et toutes ces choses qui ne conviennent point entre elles, conviennent à la partie inférieure du monde que nous appelons la terre, laquelle tire avantage d'avoir au-dessus d'elle un air plein de vents et de nuées.
Et bien qu'à envisager ces choses séparément, je pusse désirer qu'elles fussent meilleures , je n'aurais garde néanmoins de désirer qu'elles ne fussent point, puisque, quand elles seraient seules, je devrais toutefois vous louer de les avoir faites , parce que toutes vos créatures , les animaux de la terre, les dragons et toutes les eaux; le feu, la grêle, la neige, la glace, et ces tourbillons qui vous obéissent; les montagnes, les collines, les arbres fruitiers et les cèdres; les bêtes, les reptiles et les oiseaux; les rois du monde et toutes les nations, les princes et tous les grands, les jeunes gens et les vierges, les vieillards et les enfants, parce que toutes vos créatures , dis-je, témoignent sur la terre que vous êtes digne de louange.
Mais quand je remarque qu'on vous loue aussi dans le ciel, et que tous vos anges, toutes vos puissances, lesoleil, la lune, les étoiles, la lumière, les cieux des cieux., et les
eaux qui sont au-dessus descieux chantent incessamment voslouanges, les louanges du Dieu qui les a créés etquiest assis sur son trône au plus haut du ciel, je ne souhaite point que ces êtres soient meilleurs , parce que je considère vos ouvrages dans leur ensemble. Et, uoique j'estime que les êtres supérieurs sont plus nobles et plus excellents que les êtres inférieurs, je juge néanmoins et avec grande raison qu'ils valent mieux tous ensemble que les seuls êtres supérieurs, considérés en eux-mêmes et séparément. (Saint Augustin. Confessions , liv. VII, ch. xiii.)