‹ Lectures morales et religieusesChapitre 64 sur 72 · XXI. DES BIENS ET DES MAUX ET DE LEUR USAGE · texte numérisé non relu

XXI. DES BIENS ET DES MAUX ET DE LEUR USAGE

Quelqu'un dira : Pourquoi la divine miséricorde s'étend-elle aux impies et aux ingrats? Pourquoi? c'est sans doute parce que celui qui l'exerce est celui même qui tous les jours fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Car quoique quelques hommes considérant cette bonté se repentent de leur impiété et la détestent, et que les autres méprisant la douceur et la patience infinie de Dieu, comme parle l'Apôtre , s'amassent par leur endurcissement et leur impénitence une infinité de maux pour le jour de la vengeance et du juste jugement de Dieu qui rendra à chacun selon ses œuvres , il est toujours vrai de dire que la patience de Dieu invite les méchants à la pénitence , comme ses châtiments exercent les bons à la patience, et que sa miséricorde conserve et protège les bons, comme sa justice punit et châtie les méchants. Car la divine providence a trouvé à propos de préparer aux bons pour le siècle à venir des biens dont les méchants ne jouiront point , et aux méchants des maux dont les bons ne seront point tourmentés. Mais pour les biens et les maux de cette vie , Dieu a voulu qu'ils fussent communs aux uns et aux autres, afin qu'on ne désirât point avec ardeur des biens qu'on voit que les méchants possèdent de même que les bons, et qu'on n'évitât pas comme honteux des maux dont les bons sont affligés à l'égal des méchants. Il y a pourtant une très-grande différence dans l'usage que les uns et les autres font de ces biens et de ces maux. Car les bons ne s'élèvent point dans la bonne fortune, et ne défaillent pas dans la mauvaise; au lieu que les méchants se laissent abattre dans l'adversité , el y trouvent un grand sujet de peine, parce que la

prospérité les a corrompus. Souvent néanmoins Dieu montre plus clairement qu'il agit lui-même dans la dispensation des biens et des maux. Car si tout péché était puni dès cette vie d'une punition manifeste, l'on croirait qu'il ne resterait plus rien pour le dernier jugement; et si Dieu ne punissait maintenant aucun péché de peines sensibles, on croirait qu'il n'y a point de Providence. 11 en est de même des biens temporels. Si Dieu, en effet, par une libéralité visible, ne les accordait à quelques-uns de ceux qui les lui demandent, nous dirions que ces biens ne sont pas en sa disposition ; et s'il les donnait à tous ceux qui les lui demandent , nous croirions qu'il ne le faudrait servir que pour ces récompenses ; et les hommages .que nous lui rendrions n'entretiendraient pas en nous la piété , mais l'avarice et l'intérêt. C'est pourquoi, lorsque les bons et les méchants sont également affligés , il ne faut pas s'imaginer qu'il n'y ait point de différence entre eux, parce qu'il n'y a point de différence entre les peines qu'ils souffrent. La différence de ceux qui sont châtiés subsiste malgré la ressemblance du châtiment, et la vertu et le vice ne sont pas identiques pour être exposés aux mêmes souffrances. Car comme un même feu fait briller l'or et noircit la paille, et comme un même fléau écrase le chaume et purge le froment, et comme encore la lie ne se mêle pas avec l'huile quoiqu'elle soit tirée de l'olive par le même pressoir: ainsi un même malheur venant à fondre sur les bons et sur les méchants, éprouve , purifie, illustre la vertu des uns, et, au contraire, perd, détruit et condamne les autres. Et c'est pour cela qu'en une même affliction les méchants blasphèment Dieu, et les bons le prient et le bénissent. Tant il est important de considérer non ce que l'on souffre , mais celui qui souffre. Car ce peut être par un même mouvement qu'on remue de la boue et des parfums , et cependant la boue exhale une odeur très -infecte, et les parfums charment notre odorat.

Que peuvent donc souffrir les chrétiens qui ne leur soit avantageux lorsqu'ils regardent ce qui arrive avec les yeux de la foi ? Car , pour peu qu'ils pensent humblement aux péchés qui ont allumé la colère de Dieu et attiré tant de malheurs sur les hommes, ils réfléchiront que, bien que leur conduite soit fort éloignée de celle des grands pécheurs et des impies, ils ne sont pas néanmoins tellement exempts de fautes qu'ils n'aient besoin, pour les expier, de souffrir quelques peiiies passagèfes. En effet, sans conipter qu'il n'y a personne de si irrépréhensible en sa vie qui ne se laisse quelquefois aller à ses passions, et s'il évite de tomber dans le gouffre des crimes , qui ne commette au moins quelques péchés , ou rares , ou d'autant plus fréquents qu'ils sont plus légers; quel est celui qui agisse aujourd'hui comme il doit envers les hommes dont l'orgueil , l'avarice , les débauches et les impiétés sont cause que Dieu désole la terre, ainsi qu'il a menacé de le faire par la bouche de ses prophètes ? Et n'arrive-t-il pas souvent que, par une dangereuse dissimulation, nous feignons de ne pas voir leurs fautes, afin de n'être point obligés de les instruire, de les avertir, de les blâmer, et quelquefois même de les corriger? En effet, ou nous fuyons la peine qu'il faudrait prendre, ou nous n'osons pas leur résister en face , ou enfin nous craignons qu'ils ne nous nuisent dans les biens temporels que notre convoitise veut acquérir, ou que notre faiblesse a peur de perdre. Et ainsi encore que les gens de bien aient en horreur la vie. des méchants, et qu'à cause de cela ils ne tombent pas avec eux dans la damnation qui leur est préparée , toutefois parce qu'ils les épargnent dans leurs offenses mortelles, de peur de perdre des choses qui sont toujours matière de péché quoique léger et véniel ; c'est justement qu'ils sont châtiés avec eux dans le temps , quoiqu'ils ne soient pas punis avec eux dans l'éternité ; c'est justement qu'ils sentent avec eux l'amertume d'une vie qui, les charmant par une fausse douceur, les a empêchés d'être amers aux pé-

cheurs. Ce n'est pas que je blâme la conduite de ceux qui ne les reprennent el ne les corrigent pas sur-le-champ , parce qu'ils cherchent des occasiuns favorables , ou parce qu'ils appréhendent que, devenant pires, ils ne s'opposent à ce qu'on instruise ceux qui sont encore faibles , qu'ils ne les oppriment ou ne les détournent de la foi ; car alors c'est plutôt l'effet d'une charité prudente, que d'une cupidité intéressée. Mais le mal est que ceux qui mènent une vie différente de celle des méchants et qui abhorrent leurs vices , les épargnent cependant , de peur d'être traversés en des choses dont véritablement l'usage est permis aux personnes innocentes, mais qu'ils aiment néanmoins avec trop d'attache pour des gens qui sont voyageurs en ce monde , et qui font profession de regarder le ciel comme leur patrie. Car non-seulement ceux qui sont faibles parce qu'ils sont engagés dans le mariage , ceux qui ont des enfants ou qui en veulent avoir , qui possèdent des maisons et entretiennent des serviteurs, et enfin tous ceux à qui l'Apôtre s'adresse quand il donne des préceptes sur la manière dont il faut que les femmes vivent avec leurs maris et les maris avec leurs femmes , et sur les devoirs mutuels des pères et des enfants, des maîtres et des serviteurs; non-seulement, dis-je , ces personnes sont très-aises d'acquérir beaucoup de biens temporels, et très-désolées de les perdre, et n'osent, par cette considération, choquer des hommes dont elles détestent les mœurs ; mais ceux mêmes qui fontprcfession d'une vie plus parfaite, qui ne sont point engagés dans le mariage, qui se contentent de peu pour leur subsistance, ne se peuvent souvent résoudre à reprendre les méchants, parce qu'ils craignent de hasarder leur réputation et leur vie, et redoutent les embûches et les violences. Et encore qu'ils ne les appréhendent pas jusqu'au point de se laisser jamais aller à des crimes à cause de toutes les menaces que les méchants leur pourraient faire, toutefois ils n'ont pas assez de résolution pour reprendre en eux des actes

qu'ils ont assez de force pour ne pas commettre avec eux, dans la crainte qu'ils éprouvent d'exposer leur vie et leur réputation si leurs remontrances restaient inutiles. Ce n'est pas que leur réputation et leur vie ne leur soient nécessaires pour instruire les hommes ; mais ce n'est point par une sainte circonspection qu'ils se taisent ; c'est par faiblesse et parce qu'ils sont bien aises que les hommes les louent et les aiment; qu'ils redoutent les jugements du monde et qu'ils craignent qu'on ne leur inflige de mauvais traitements ou la mort; c'est-à-dire qu'ils ne se taisent que par des engagements de cupidité, et non par des motifs de charité. Voilà donc, ce me semble , une raison assez considérable pour laquelle les bous sont châtiés avec les méchants , lorsqu'il plaît à Dieu de punir les mœurs corrompues des hommes, même par des maux corporels. Car ils souffrent les mêmes peines , non parce qu'ils sont dans les mêmes dérèglements , mais parce qu'ils aiment comme eux cette vie mortelle ; et quoiqu'ils ne l'aiment pas autant, ils l'aiment néanmoins toujours , au lieu que les gens de bien la devraient mépriser , afin que reprenant hardiment les méchants et les tirant de leurs péchés , ils leur procurassent un meilleur sort ; ou que s'ils ne les pouvaient avoir pour compagnons, ils les souffrissent au moins et les aimassent comme des ennemis, parce que tant qu'ils vivent on ignore s'ils ne se convertiront point. En quoi certes ceux-là sont bien plus coupables dont Dieu parle par le Prophète, lorsqu'il dit : « Cet homme mourra dans son péché, mais je demanderai compte de sa vie à celui qui doi t veiller sur lui. » Car ceux qui veillent, c'est-à-dire ceux qui ont la conduite des peuples dans l'Église , ne sont établis sur eux que pour les reprendre de leurs péchés et ne les point épargner. Ce qui néanmoins ne disculpe point entièrement celui qui n'est point en de telles charges , mais qui, ne laissant pas de voir grand nombre de faiblesses à reprendre et à corriger en ceux auxquels il est uni par le

commerce de la vie civile, ne les reprend pas , de peur d'encourir leur disgrâce et d'en recevoir quelque tort en des choses dont il use légitimement, mais qu'il aime avec plus de passion qu'il ne devrait. Il y a encore une autre raison pour laquelle les gens de bien ont part aux maux de cette vie , et qui apparut en la personne de Job ; qui est d'apprendre à l'homme, par ces sortes d'épreuves, s'il aime Dieu avec un parfait désintéressement. Ainsi donc , si l'on considère tout ce que je viens de dire , je m'assure qu'on sera obligé d'avouer qu'il n'arrive aucun mal aux véritables chrétiens qui ne soit pour leur bien ; à moins qu'on ne prétende que c'est en vain que l'Apôtre a dit : « Nous savons que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu. »

(Saint Augustin, Cité de Dieu,\iv. I. ch. viii-ix.)

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