XXIV. DU DÉSIR UNIVERSEL DE BONHEUR
Il est naturellement si doux d'être , que ce n'est que pour cela que ceux-mêmes qui sont misérables ne veulent pas mourir, et ce n'est pas eux mais leur misère qu'ils voudraient voir anéantie. Et cela est si vrai, que si quelqu'un leur donnait le choix, ou de demeurer toujours dans cet état de misère sans mourir, ou d'être anéantis, vous les verriez tressaillir de joie et prendre le premier parti. J'en appelle à leur propre sentiment. Car d'où vient qu'ils craignent de mourir et qu'ils aiment mieux vivre misérables que de voir finir leur misère par la mort, sinon parce que la nature a horreur du néant. C'est pourquoi, lorsqu'ils sont près de mourir , ils regardent comme une grande faveur tout ce qu'on fait pour leur conserver la vie , c'est-à-dire pour prolonger leur misère. Ils montrent donc avec quelle joie ils recevraient l'immortalité, alors même qu'ils seraient assurés d'être toujours malheureux. Que dirai-je de tous les animaux irraisonnables, à qui il n'a pas 'été donné de penser à ces choses , depuis les plus grands dragons jusqu'au plus petit ver de terre. Ne témoignent- ils point par tout ce qu'il y a de mouvement en eux qu'ils sont bien aises d'être , et par conséquent qu'ils fuient le néant ? Les arbres et les plantes , qui n'ont aucun sentiment , pour éviter leur ruine par un mouvement manifeste , ne jettent-ils pas des racines dans la terre à proportion qu'ils s'élèvent au-dessus du sol, afin d'en tirer de la nourriture, et de conserver ainsi en quelque façon l'être qu'ils ont reçu ? Enfin, les corps même insensibles et inanimés ne tendentils pas toujours vers leur centre, ou en s'élevant en haut, ou en descendant en b;;s, ou en se balançant dans une région moyenne, comme pour ne se point éloigner du
lieu où la nature les a mis, et où ils se conserveni le mieux ? Pour ce qui est maintenant du désir de connaître, et combien l'homme évite naturellement d'être trompé, ce n'en est pas une petite preuve de ce qu'il n'y a personne qui n'aime mieux être sage et s'affliger, que d'être fou et se réjouir. De tous les animaux , il n'y a d'ailleurs que l'homme qui soit capable d'un sentiment si grand et si noble. Quelques-uns d'entre eux ont sans doute les yeux meilleurs que nous pour voir la lumière d'ici-bas, mais ils ne peuvent atteindre à cette lumière incorporelle qui éclaire notre âme, et qui nous fait juger sainement de toutes choses. Car nous n'en saurions juger, qu'autant que nous sommes éclairés de ce divin flambeau. D'autre part, quoiqu'il n'y ait point de science chez les bêtes, il y en a quelque image, au lieu que pour le reste des êtres corporels, on ne les appelle pas sensibles parce qu'ils sentent , mais parce qu'on les sent , bien que les plantes aient quelque chose de semblable au sentiment, en ce qu'elles se nourrissent et engendrent. Néanmoins tous ces êtres ont leurs raisons secrètes dans la nature; mais pour leurs formes , qui servent à l'embellissement de ce monde visible, ils les exposent à nos sens, afin que s'ils" ne peuvent connaître, ils soient du moins connus. Mais quoique nos sens en soient frappés, ils n'en jugent pas pourtant. Car nous avons un sentiment intérieur beaucoup plus excellent, qui connaît ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. Et c'est à quoi ne servent ni les yeux les plus pénétrants, ni les oreilles, ni le goût, ni le tact qui est répandu par tout le corps. C'est seulement en vertu de ce sentiment intérieur que je suis certain que je suis, et que je connais que je suis, et que j'aime mon être et ma connaissance.
Quand je vous cherche, mon Dieu, je cherche la vie bienheureuse, et je vous chercherai afin que mon âme vive, puisque c'est de vous que mon âme tire sa vie, comme c'est de mon âme que mon corps tire la sienne. Comment donc cherché-je la vie bienheureuse ? Car je ne la possède pas, jusqu'à ce que je puisse dire : je n'ai plus rien à désirer, et que j'aie un véritable sujet de le dire. Comment la cherché-je? Est-ce par mon souvenir, comme si je l'avais oubliée, et que je me souvinsse néanmoins de l'avoir oubliée ? Ou est-ce par le désir d'apprendre une chose qui m'est inconnue, soit que je ne l'aie jamais sue, ou que je l'aie oubliée de telle sorte, que je ne me souvienne pas même de l'avoir oubliée.
N'est-ce pas cette vie bienheureuse qui est désirée si généralement de tous les hommes sans en excepter un seul? Mais qui en a donné la connaissance à ceux qui la souhaitent avec tant d'ardeur ? Où l'ont-ils vue pour l'aimer ainsi ? Il faut sans doute que nous l'ayons en nous-mêmes en quelque manière, quoiqu'il y ait une autre manière selon laquelle on ne la saurait posséder sans être heureux. Il y a aussi des hommes qui ne sont heureux qu'en espérance ; et ceux-là possèdent cette vie dont je parle en un degré très-inférieur à ceux qui sont déjà heureux en eiîet : mais ils sont néanmoins en beaucoup meilleure condition que ceux qui ne la possèdent ni en effet ni en espérance. Et pourtant si ces derniers ne l'avaient en eux-mêmes en quelque façon que ce puisse être , ils n'éprouveraient pas ce grand désir d'être heureux que l'on ne saurait douter qu'ils éprouvent.
Je ne saurais dire en quelle manière ils connaissent cette vie heureuse, et en ont une certaine idée : et je voudrais bien savoir si cette idée est dans la mémoire. Que si elle y est, il semble qu'il faudrait que nous eussions été autrefois heureux. Or comment l'aurions-nous été ? Serait-ce chacun en particulier, ou seulement tous
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en général dans ce premier homme, qui a été le premier pécheur, dans lequel nous sommes tous morts, et duquel nous sommes tous nés misérables ?
Mais ce n'est pas ce que je veux chercher maintenant, n'étant en peine que de savoir si la vie bienheureuse est dans la mémoire : car nous ne l'aimerions pas si nous ne la connaissions point, tandis qu'il n'y a personne qui en l'entendant nommer ne confesse qu'il la désire. Et ce n'est pas le son de cette parole qui nous plaît, puisque lorsqu'un Grec l'entend nommer en latin , il n'y prend aucun plaisir, parce qu'il ignore ce que cette parole signifie , au lieu que nous y prenons plaisir ; tout de même qu'un Grec y prendrait plaisir s'il l'entendait nommer en grec, parce que la chose en soi , que les Grecs , que les Romains , et que toutes les nations de diverses langues désirent d'acquérir avec tant d'ardeur, n'est ni grecque ni latine : elle est donc connue à tous les hommes, puisque si l'on pouvait, par un même mot que tous entendissent, leur demander s'ils voudraient être heureux, ils répondraient sans doute qu'ils le veulent : ce qu'ils ne feraient pas si la chose même qui est signifiée par ce mot de bonheur, n'était gravée dans leur mémoire.
Celui donc qui se souvient de la vie bienheureuse que l'on nomme félicité, s'en souvient-il de la même sorte que celui qui a vu Carthage se ressouvient de Garthage? Non ; puisque la félicité n'étant pas un corps , elle n'est pas sensible à nos yeux. Ou bien s'en souvient-il en la même manière que nous nous souvenons des nombres? Nullement; puisque ceux qui les connaissent ne cherchent point a les posséder d'une façon plus particulière; au lit-u qu'encore que nous sachions ce que c'est que la félicité, et que la connaissance que nous en avons nous la fa?.^e aimer, nous ne laissons pas de désirer de l'acquérir alin d'être heureux.
Ou bien s'en souvicnl-il comme nous nous souvent ms
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de l'éloquence? Non certes. Car encore que plusieurs qui ne sont pas éloquents se souviennent de l'éloquence aussitôt qu'ils en entendent proférer le nom, et qu'ils désirent même de l'acquérir (ce qui prouve qu'ils en ont quelque connaissance), néanmoins cela vient de ce qu'ayant connu par les sens du corps d'autres personnes éloquentes , le plaisir qu'ils y ont pris les a portés à désirer d'être euxmêmes éloquents : quoiqu'il soit vrai qu'ils n'auraient point ressenti ce plaisir, si l'expérience qu'ils en ont eue par les sens n'avait réveillé dans leur esprit une certaine connaissance intérieure de la beauté de cet art, comme ils n'auraient point désiré de l'acquérir, s'il ne leur avait procuré du plaisir. Mais nul de nos sens ne nous peut faire apercevoir et remarquer en d'autres personnes la vie bienheureuse.
Ou bien nous souvenons-nous de la vie bienheureuse comme nous nous souvenons de la joie? Cela pourrait être : car encore que je sois triste, je me souviens de ma joie passée : de même qu'étant misérable , je me souviens d'une vie heureuse, quoique je n'aie jamais, par aucun de tous mes sens, ni vu, ni entendu, ni senti, ni goûté, ni touché la joie que j'ai eue ; mais que je l'aie seulement ressentie dans mon esprit lorsque je me suis réjoui, et qu'ensuite la connaissance que j'en ai eue se soit gravée dans ma mémoire en telle sorte, que je puis, quand je veux, m'en souvenir, quelquefois avec dégoiit, et quelquefois avec plaisir, selon la diversité des choses dont je me souviens de m'être réjoui : car je me souviens avec horreur de ces plaisirs honteux qui m'ont autrefois donné de la joie; et aussi, lorsque ma mémoire me représente quelques-unes de mes actions bonnes et louables , le désir que j'aurais d'en faire encore de semblables est cause que si l'occasion ne s'en offre point, je me souviens avec tristesse de ma joie passée.
Mais en quel lieu et en quel temps ai-je connu par expérience que ma vie était heureuse, afin de pouvoir me
la représenter, l'aimer et la désirer? Et ce désir d'être heureux ne m'est pas commun avec un petit nombre de personnes seulement , puisque tous désirent d'être heureux , et tous les hommes ne se rencontreraient pas dans une volonté si déterminée et si absolue de cette félicité , s'ils n'en avaient une connaissance très-certaine.
Or, d'où vient que si l!on demande à deux hommes s'ils veulent aller à la guerre, il pourra arriver que l'un répondra qu'il veut y aller, et l'autre qu'il ne le veut pas? Mais si on leur demande s'ils désirent d'être heureux, ils répondront aussitôt et sans hésiter qu'ils le souhaitent de tout leur cœur, encore qu'il n'y ait point d'autre raison qui porte l'un à vouloir aller à la guerre, et qui empêche l'autre d'y vouloir aller, sinon le désir d'être heureux. Gela ne vient-il point de ce que l'un mettant son plaisir en une chose et l'autre en une autre, ils s'accordent toutefois dans le désir d'être heureux , comme ils s'accorderaient lorsqu'on leur demanderait s'ils désirent d'avoir des sujets de joie, et cette joie est sans doute ce qu'ils nomment félicité? Que si l'un l'acquiert d'une manière, et l'autre d'une autre, ce n'est toujours néanmoins qu'à cette félicité que tous désirent de parvenir, afin d'être dans le contentement et dans la joie : et parce qu'il n'y a personne qui dans le cours de sa vie n'ait ressenti quelque joie, chacun reconnaît l'image que sa mémoire lui en représente toutes les fois qu'il entend proférer ce nom de féliché.
Mais , ô Dieu que j'adore , ne souffrez pas que votre serviteur se laisse jamais porter à croire que toutes sortes de joies soient capables de nous rendre heureux : car cela n'appartient qu'à cette joie qui n'est point connue des méchants, mais de ceux qui vous servent sans intérêt, et dont vous-même êtes la joie : et c'est en quoi consiste la vie bienheureuse de se réjouir en vous, par vous, et pour l'amour de vous : c'est en quoi elle consiste , et il
n'y en a point d'autre. Ceux qui en cherchent une autre cherchent aussi une autre joie, mais qui ne peut être que fausse et trompeuse : et cependant il est impossible que leur volonté ne soit attirée au moins par quelque ombre et quelque image de joie. ,
Il semble donc qu'il ne soit pas vrai , ô mon Dieu , que tous les hommes veuillent être heureux, puisque ceux qui ne cherchent pas leur contentement en vous , en qui seul consiste la vie bienheureuse , ne désirent pas en effet la vie bienheureuse. Dirons-nous que tous la désirent? mais que la chair combattant contre l'esprit et l'esprit contre la chair, ils ne font pas ce qu'ils voudraient pouvoir faire ; et qu'ainsi ils retombent dans les joies du monde , qu'ils sont capables de se procurer à eux-mêmes ; et ils s'en contentent, parce qu'ils ne peuvent goûter les vraies joies : et ils ne le peuvent, parce qu'ils ne le veulent pas aussi fortement qu'il serait nécessaire pour le pouvoir.
Car je leur demande à tous, sur lequel des deux ils aiment mieux se régler, ou de la vérité ou du mensonge? A propos de quoi ils n'hésiteront pas non plus à me répondre qu'ils aiment mieux se réjouir de la vérité, comme ils ne font point difficulté d'avouer qu'ils désirent d'être heureux , parce que la vie bienheureuse consiste à se réjouir de 1^ vérité. Et cette joie est celle que l'on prend en vous , qui êtes la vérité même , qui êtes ma lumière , mon salut et mon Dieu. Tous désirent cette vie; tous désirent sans doute cette vie qui est seule bienheureuse; tous la désirent, et tous désirent de se réjouir de la vérité.
Or, j'en ai vu plusieurs qui voulaient bien tromper les autres; mais je n'ai jamais vu personne qui voulût bien luimême être trompé. Où donc les hommes ont-ils connu cette vie bienheureuse, sinon où ils ont connu la vérité, laquelle ils aiment aussi , puisqu'ils ne veulent pas être trompés ; et lorsqu'ils aiment la vie bienheureuse, qui n'est autre chose que la joie de la vérité , ils aiment aussi sans doute
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la vérité, et ils ne l'aimeraient pas s'il n'y en avait quelque idée dans leur mémoire.
Pourquoi, par conséquent, ne se réjouissent-ils pas de cette vérité, et ne sont-ils pas heureux? C'est parce que les autres objets qui remplissent davantage leur esprit ont beaucoup plus de pouvoir de les rendre misérables , que cette faible connaissance que leur mémoire conserve de la vérité n'en a de les rendre heureux. Car il reste encore, selon la parole du Fils de Dieu, quelque petite lumière dans l'esprit des hommes. Qu'ils marchent; qu'ils marchent donc pendant qu'elle les éclaire, de peur que les ténèbres ne les surprennent.
Mais si tous les hommes aiment la vie bienheureuse, qui n'est autre chose que la joie' de la vérité, d'où vient que cette même vérité cause de la haine, et que lorsque vos serviteurs la leur annoncent, ils deviennent leurs ennemis? C'est que l'on aime tellement la vérité, que tous ceux qui aiment autre chose qu'elle veulent que ce qu'ils aiment soit la vérité. Et d'autant qu'ils ne voudraient pas être trompés, ils ne veulent pas non plus qu'on les puisse convaincre de l'être. Ils aiment la vérité lorsqu'elle leur montre sa lumière, et ils la détestent lorsqu'elle manifeste leurs défauts. Car, ne voulant pas être trompés, et voulant bien tromper, ils l'aiment quand elle se découvre à eux, et ils la détestent quand elle les découvre eux-mêmes. Et Dieu permet au contraire, par un juste châtiment, qu'elle les fasse connaître pour ce qu'ils sont, quelques efforts qu'ils tentent afin de l'empêcher, et qu'elle leur demeure inconnue , quoiqu'ils s'efforcent de la connaître.
C'est ainsi que l'esprit de l'homme^ tout faible, tout aveugle , tout souillé et tout corrompu qu'il est , veut bien se cacher , mais ne veut pas que rien soit caché pour lui : et il arrive, par un événement tout contraire, que la vérité le connaît, et qu'il ne connaît pas la vérité. Néanmoins, quelque misérable qu'il soit, il aime mieux se réjouir des choses vraies que des choses fausses. Ne sera- 1- il
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donc pas bienheureux lorsque, sans qu'aucun déplaisir le trouble, il se réjouira seulement de cette vérité par qui toutes choses sont véritables?
11 est certain que nous désirons tous d'être heureux, et il n'y a point d'homme qui n'admette cette proposition avant même qu'on la lui ait énoncée. Il s'agit de voir en quoi consiste le bonheur. Quant à moi, je crois que ni celui qui n'a pas ce qu'il aime, quoi que ce soit qu'il aime ; ni celui qui a ce qu'il aime , si ce qu'il aime lui est mauvais ; ni celui qui n'aime pas ce qu'il a , encore que ce qu'il a soit excellent; que nul de ces trois, dis-je, ne peut être appelé heureux. Car celui qui désire ce qu'il ne peut acquérir est agité de douleur, et celui qui a acquis ce qu'il ne devait pas désirer est malheureusement trompé , et celui qui ne désire pas ce qu'il devrait acquérir est malade d'esprit. Or, l'âme ne reçoit pas ces impressions sans qu'elle soit misérable ; et la misère et la félicité ne pouvant demeurer ensemble dans une même âme, il faut donc conclure qu'aucune de ces trois personnes ne peut être heureuse.
Il reste un quatrième état où la vie heureuse se peut trouver, qui est d'aimer et de posséder le souverain bien de l'homme. Car qu'est-ce proprement que jouir, sinon posséder ce qu'on aime? Aussi nul ne peut être heureux s'il ne jouit du souverain bien, et nul ne peut en jouir sans être heureux. Il est donc nécessaire que nous possédions notre souverain bien, si nous voulons vivre heureusement.
Il reste à examiner et à découvrir le souverain bien de l'homme. Il ne peut pas être de pire condition que l'homme même, puisqu'on ne saurait tendre à quelque I. 29
chose de pire que soi, sans par là empirer. Or, l'homme doit tendre au souverain bien. Il esl donc impossible que ce souverain bien de l'homme soit pire que l'homme.
Peut-être qu'il sera de même qualité que l'homme. Il sera tel sans doute , s'il n'y a rien de meilleur dont l'homme puisse jouir. Mais si nous trouvons quelque chose de plus excellent que l'homme, et que l'homme puisse posséder lorsqu'il l'aimera, qui doute que pour se rendre heureux il ne doive s'efforcer d'acquérir ce bien , qui est d'une nature plus noble et plus éminente que la sienne ?
Car, si être heureux n'est autre chose qu'avoir acquis un bien qui n'eu ait point au-dessus de lui , et qui pour cela est appelé souverain , comment peut-on comprendre dans cette définition un homme qui n'aurait pas encore acquis le bien qui est le plus grand à son égard? Ou comment celui-là est-il le plus grand , s'il y en a un qui le surpasse et que l'on puisse acquérir?
L'autre qualité que le souverain bien doit avoir est qu'il soit tel qu'on ne puisse le perdre contre son gré; car comment faire fond sur un bien que nous savons pouvoir nous être ravi , quoique nous désirions passionnément le conserver? Et si l'on n'est pas assuré du bien dont on jouit, comment peut-on être heureux, puisque l'on est troublé par la crainte si juste et si violente de le perdre?
Il faut donc chercher ce qui dans la nature est meilleur et plus excellent que l'homme , et pour avoir moins de peine à le trouver, il importe de considérer et d'expliquer quelle est la nature de l'homme. Tout le iiionde demeure pour ainsi dire d'accord que nous sommes composés d'âme et de corps. Or, il n'y a rien de plus noble ni de meilleur que l'àme qui soutient le corps. Ce n'est donc pas la volupté, le plaisir, la privation de la douleur, la force, la beauté, la promptitude, ni quelque autre bien corporel, mais l'âme seule, qui est le souverain bien du corps, puisque c'est elle qui lui communique, par
sa présence , ces qualités si relevées et lui donne encore la vie qui est plus excellente que tous ces biens. Il ne reste par conséquent qu'à rechercher ce qui rend l'âme parfaite. Mais comment ne pas reconnaître qu'elle tire sa perfection de la vertu , laquelle lui vient de Dieu ? C'est donc en tendant vers Dieu que nous mènerons une bonne vie ; c'est en parvenant à Dieu que nous mènerons nonseulement une bonne vie , mais encore une vie heureuse.
(Saint Augustin. Cité de Dieu, liv. XI, cbap. xxvii; Confessions, liv. X, chap. xx-xxiu; Des mœurs de V Église catholique, chap. iii-Yi, 'passim.)