XXV. DU SOUVERAIN BIEN
Si on demande quel est le sentiment de la Cité de Dieu touchant les fins des biens et des maux, elle répondra que la vie éternelle est le souverain bien et la mort éternelle le souverain mal , et qu'ainsi nous devons tâcher de bien vivre afin d'acquérir celle-là et d'éviter celle-ci. C'est pour cela qu'il est écrit que « le juste vit de la foi,» parce que nous ne voyons point encore notre bien, de sorte qu'il faut que nous le cherchions par la foi ; et aussi parce que nous n'avons pas de nous-mêmes le pouvoir de bien vivre, mais qu'il faut que celui qui nous a donné la foi par son assistance nous aide à croire et à prier. Quant à ceux qui ont. cru que le souverain bien est en cette vie, ou dans le corps, ou dans l'âme, ou dans tous les deux ensemble, c'est une étrange vanité d'avoir placé leur béatitude icibas, et surtout de l'avoir fait dépendre d'eux-mêmes. La vérité se moque d'eux quand elle dit par un prophète : «• Le Seigneur sait que les pensées des hommes sont vaines, » ou selon que le dit l'apôtre saint Paul : «< Le Sei • gneur connaît la vanité des pensées des sages. » Car quel fleuve d'éloquence peut suffire à exprimer toutes les misères de cette vie ? Cicéron les a déplorées comme il a pu dans la Consolation sur la mort de sa fille ,\mais que ce qu'il a pu est peu de chose! Car pour les objets qu'on nomme les premiers biens de la nature, les peut -on posséder en celte vie , qu'ils ne soient sujets à une infinité de vicissitudes? En effet, à quelles douleurs et à quelles inquiétudes , deux choses si contraires à la volupté et au repos, le corps du sage n'est-il point exposé? Le retranchement ou la débilité des membres s'oppose à l'intégrité des parties du corps : la laideur à sa beauté, la maladie à sa santé la lassitude à ses forces , la langueur ou la
pesanteur à son agilité; et cependant qu'y a-t-il de tout cela a quoi le sage ne soit point sujet? L'assiette et les mouvements du corps, quand ils sont dans une juste mesure, sont aussi mis au rang des premiers biens de la nature. Mais que sera-ce si quelque indisposition ébranle les organes? Que sera-ce si l'épine du dos se courbe de telle sorte qu'un homme soit obligé de marcher à quatre pattes comme une bête? Gela ne détruira-t-il pas la stature ferme et droite du corps, et ne rompra-t-il pas la beauté et la mesure de ses mouvements ? Que dirai-je des premiers biens naturels de l'âme, le sens et l'entendement, dont l'un lui est donné pour apercevoir la vérité et 1 autre pour la comprendre ? Que reste-t-il du premier' SI un homme devient sourd et aveugle; et du second' lorsque la raison est troublée et assoupie ? Combien les trenetiques font-ils d'extravagances qui nous tirent les larmes des yeux quand nous les considérons sérieusement . Parlerai-je de ceux qui sont possédés des démons*' Ou leur raison est-elle ensevehe, quand le malin espri't abuse de leur âme et de leur corps selon qu'il lui plaît? tt qui peut s'assurer que cet accident n'arrivera point au sage durant cette vie? De plus, combien défectueuse est la connaissance de la vérité ici-bas, où, selon cette parole de la Sagesse, « ce corps mortel et corruptible appesantit lame, et cette demeure de terre et de boue émousse la vigueur de l'esprit!» De même, ces désirs indélibérés, qu on met aussi au nombre des premiers biens de la nature, ne sont-ils pas dans les furieux la cause des mouvements et des actions qui nous font horreur? Enfin, la vertu qui s'attribue le premier rang parmi les biens de l'homme, que fait-elle ici-bas qu'une guerre continuelle contre les vices, et contre des vices qui ne sont pas hors de nous, mais en nous , qui ne sont pas étrangers, mais qui nous appartiennent ; surtout la tempérance qui réprime les appétits désordonnés de la chair, de peur qu'ils ne fassent consentir l'esprit à des actions criminelles ? Car
ne nous imaginons pas qu'il n'y ait point de vice en nous lorsque « la chair, comme dit l'Apôtre, convoite contre l'esprit ; » puisqu'il y a une vertu qui y est contraire , lorsque, selon le même apôtre, « l'esprit convoite contre la chair. Car, ajoute-t-il , ces choses sont contraires l'une à l'autre, si bien que vous ne faites pas ce que vous voudriez. « Or, que voulons-nous faire, quand nous voulons que le souverain bien soit en nous sans aucun manque, sinon que la chair s'accorde avec l'esprit , et qu'il n'y ait plus de divorce entre eux ? Mais puisque nous ne saurions y parvenir en cette vie, quelque désir que nous en ayons, tâchons au moins , avec le secours de Dieu , de ne point consentir auï convoitises déréglées de la chair. Dieu nous garde donc de croire, tandis que nous avons à soutenir cette guerre intestine, que nous possédions déjà la béatitude qui doit être le fruit de notre victoire. Car qui est parvenu à un si haut degré de sagesse , qu'il n'ait plus du tout à combattre contre ses passions? Que dirai-je de cette vertu qu'on appelle prudence ? Toute sa vigilance n'est-elle pas occupée à discerner le bien d'avec le mal, pour rechercher l'un et fuir l'autre? Et cela même ne montre-t-il pas que le mal est en nous ou parmi nous ? C'est elle, en effet, qui nous apprend que c'est un mal de consentir à nos mauvaises inclinations , et que c'est un bien d'y résister. Et cependant ce mal à quoi la prudence nous apprend à ne pas consentir, et que la tempérance nous fait combattre , n'est détruit ni par la prudence ni par la tempérance. La justice encore, dont l'emploi consiste à rendre à chacun ce qui lui appartient , et qui maintient en l'homme cet ordre équitable de la nature, qui exige que l'âme soit soumise à Dieu et le corps à l'âme , et qu'ainsi l'âme et le corps lui soient subordonnés ; la justice ne fait-elle pas bien voir, par la peine qu'elle a à s'acquitter de cette fonction, qu'elle n'est pas arrivée au ternie de son travail ? Car l'âme est d'autant moins soumise k Dieu qu'elle pense moins à lui, et la chair est d'autant moins soumise à l'esprit qu'elle a
plus de désirs qui lui sont contraires. Ainsi, tant que nous sommes sujets à ces faiblesses et à ces langueurs, comment osons-nous dire que nous sommes déjà sauvés? Et si nous ne sommes pas encore sauvés, de quel front pouvons-nousprétendreque nous sommes bienheureux? Quant à la force , quelque sagesse qui l'accompagne , n'est-elle pas un témoin irréprochable des maux qui accablent les hommes, et que la patience est obligée de supporter ? Et véritablement je m'étonne que les stoïciens aient la hardiesse de nier que ce soient des maux, en même temps qu'ils avouent que si ces maux sont si grands que le sage ne puisse ou ne doive les souffrir, il faut qu'il se donne la mort et qu'il sorte de la vie. Cependant la vanité de ces philosophes les aveugle à ce point qu'ils n'ont point honte de dire que leur sage serait heureux quand il deviendrait aveugle, sourd, muet, impotent, accaolédes plus cruelles douleurs, et même de celles qui l'obligent à se donner la mort. 0 vie heureuse , qui cherche la mort afin de n'être plus! Si elle est bienheureuse, que n'y demeure-t-on? Et si on la fuit à cause des maux qui l'affligent, comment est-elle bienheureuse? Ou comment n'appeler point maux des choses qui mettent la force à bout, et qui ne l'obligent pas seulement à se rendre, mais qui la font devenir folle jusqu'à dire qu'une vie est heureuse et que néanmoins on la doit fuir? Qui est assez aveugle pour ne pas voir qu'on ne la devrait pas fuir, si elle était heureuse? Que si les stoïciens avouent qu'on la doit fuir à cause des faiblesses qui l'accablent, que ne quittent-ils leur fierté pour avouer aussi modestement qu'elle est misérable? N'est-ce pas plutôt par impatience que par courage que ce fameux Caton s'est donné la mort, et pour n'avoir pu souffrir César victorieux? Où est la force de cet homme tant vanté? Elle a cédé, elle a succombé , elle a été tellement surmontée qu'il a fui et abandonné une vie bienheureuse. Est-'ce qu'elle ne l'était pas encore? Elle était par conséquent malheureuse. Comment donc des choses qui rendaient un vie nialheureuse
et insupportable, n'étaient-elles pas des maux? Aussi, les péripatéticiens et les philosophes de l'ancienne Académie l'avouent-ils : en quoi ils sont plus raisonnables ; mais il y a lieu de s'étonner de ce qu'ils soutiennent aussi que, nonobstant tout cela, on ne laisse pas d'être heureux. Les tourments et les douleurs du corps sont des maux , dit Varron , qui défend ce sentiment , et des maux d'autant pires qu'ils sont plus grands ; c'est pourquoi , ajoute-t-il, vous devez sortir de cette vie pour vous en délivrer. De quelle vie? de cette vie, dit-il, qui est attaquée de tant de maux. Elle est donc bienheureuse au milieu même des maux pour lesquels vous dites qu'il la faut fuir? Ou n'est-ce point parce qu'il vous est permis de vous délivrer de ces maux par la mort, que vous appelez cette vie heureuse? Mais que serait-ce si quelque secret jugement de Dieu vous retenait parmi ces maux sans vous permettre d'en être jamais délivré par la mort? Du moins seriez-vous obligé alors d'avouer qu'une vie de cette sorte est misérable. Ce n'est donc pas parce qu'on la quitte promptement qu'elle n'est pas misérable , puisque vous la jugeriez telle vous-même si elle était éternelle. Ce n'est pas, je le répète, parce qu'elle est courte qu'elle n'est pas malheureuse , à moins qu'on ne veuille appeler félicité une courte misère. Il fautque des maux soient bien violents pour obliger un homme, et un homme sage , à cesser d'être homme pour s'en délivrer. Car on dit , et avec raison , que c'est comme la première voix de ia nature que l'homme s'aime soi-même, et partant qu'il a une aversion naturelle de la mort , cherchant tout ce qui peut entretenir l'union de l'âme et du corps. Il faut donc que des maux soient bien violents pour éteindre ce sentiment de la nature, qui nous porte à faire tous nos efforts afin d'éviter la mort, et l'éteindre de telle sorte que nous désirions mourir et tournions nos propres mains contre nous-mêmes, si personne ne nous veut décharger de la vie. Il fautque des maux soientbien violents pour rendre la force homicide , si néanmoins elle mérite encore ce nom
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puisqu'elle succombe tellement sous ces maux , que nonseulement elle ne peut conserver par la patience un homme dont elle avait pris le soin et la protection , mais qu'elle est même contrainte de le faire périr. Le sage à la vérité doit souffrir la mort avec patience, mais c'est la mort qui lui vient d'ailleurs que de lui-même. Que si, au contraire, selon les stoïciens, il est obligé de se la donner, certainement il faut que ces philosophes reconnaissent que les choses qui l'y obligent ne sont pas seulement des maux , mais des maux insupportables. Une vie, par conséquent, sujette à tant de malheurs ne s'appellerait point heureuse, si ceux qui soutiennent qu'elle est heureuse se laissaient aussi bien vaincre à la vérité qu'à la douleur , et ne prétendaient point jouir du souverain bien en un lieu où les vertus mêmes, qui est ce que l'homme a de plus excellent ici-bas, sont des témoins d'autant plus fidèles de nos misères qu'elles travaillent davantage à nous en garantir. Car, si ce sont de vraies vertus, ce qui ne peut être qu'en ceux qui ont une véritable piété, elles ne promettent à aucun homme de le délivrer de toute sorte de maux. Il faudrait qu'elles mentissent pour cela. Tout ce qu'elles peuvent faire , c'est de nous promettre que , pourvu que nous espérions le siècle à venir, cette vie , qui est nécessairement misérable à cause de tant d'accidents fâcheux qui l'environnent, deviendra un jour bienheureuse. Mais comment serait-elle heureuse présentement, puisque nous ne sommes pas encore sauvés ? Aussi l'apôtre saint Paul, ne parlant point des hommes imprudents et vicieux, mais de ceux qui ont une véritable piété, et par conséquent de véritables vertus, dit : «« Nous sommes sauvés en espérance. Or, quand on voit ce qu'on avait espéré voir, ce n'est plus espérance; car qui espère voir ce qu'il voit déjà? Mais c'est la patience qui fait que nous espérons voir ce que nous ne voyons pas encore. » Comme donc nous sommes sauvés en espérance, nous sommes aussi bienheureux en espérance; notre bonheur non plus que notre salut n'est
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pas encore présent, mais à venir; et nous l'attendons par la patience, parce que nous sommes au milieu des maux qu'il faut supporter patiemment, jusqu'à ce que nous arrivions à la jouissance de ces biens ineffables qui ne seront traversés d'aucun déplaisir. C'est ce salut de l'autre vie qui sera aussi la béatitude finale. Béatitude que les stoïciens ne veulent pas croire, parce qu'ils ne la voient pas, et au lieu de laquelle ils s'en imaginent ici-bas une trèsvaine, qu'ils fondent sur une vertu d'autant plus orgueilleuse qu'elle est plus mensongère.
Lorsque ces philosophes veulent que la vie du sage soit une vie de société, nous sommes bien plus d'accord avec eux en ce point. Car comment la Cité de Dieu aurait-elle pris naissance, ou comment se serait-elle développée dans le cours des temps, ou parviendrait-elle à sa fin, si la vie des saints n'était sociable ? Et cependant qui peut rapporter tous les maux, à quoi une telle vie est sujette? Qui les peut même comprendre ? Écoutons dans les poètes comiques ce qu'un homme dit avec l'approbation de tous les hommes : «J'ai épousé une femme, quelle misère! J'ai eu des enfants , autre embarras. » Que dirai-je des peines qui se rencontrent dans l'amour, et que le même Térence décrit ailleurs, « les injures, les soupçons , les inimitiés , la guerre et les réconciliations? » Tout le monde n'est-il pas plein de ces désordres ? N'arriventils pas même souvent dans les plus honnêtes liaisons ? Ne voyons-nous pas qu'il n'y a partout que querelles , jalousies, inimitiés, guerre? Ce sont des maux certains et que nous sentons. Mais pour la paix, c'est un bien incertain , parce que nous ne connaissons pas la disposition intérieure de ceux avec qui nous la voudrions entretenir ; et quand nous la connaîtrions aujourd'hui, nous ne savons pas s'ils ne changeront point demain. En effet, quels hommes doivent être plus étroitement liés entre eux que ceux qui habitent une même maison? Cependant qui peut
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faire fond là-dessus , puisque nous voyons tous les jours de tels amis qui se trahissent l'un l'autre , et dont la haine se montre d'autant plus implacable, que leur liaison paraissait plus étroite? D'où vient cette parole de Cicéron , qu'on ne saurait lire sans gémir, tant elle est vraie : « Il n'y a point de trahisons plus dangereuses que celles qui se couvrent du masque de l'amitié ou de la parenté. Car il est aisé de se garder d'un ennemi déclaré ; mais le moyen de se garantir d'un mal secret et domestique , qui vous opprime avant que vous le puissiez prévoir? » De là vient aussi cet oracle de l'Écriture : « Les ennemis de l'homme sont ceux de sa maison. » Et nous ne le saurions entendre, sans être touché d'une vive douleur. Car, quand une personne aurait assez de force pour supporter patiemment une trahison, ou assez de vigilance pour en détourner l'effet, il ne se peut faire néanmoins, si elle a de la probité, qu'elle ne s'afflige beaucoup de l'état malheureux de celui qui se sert de l'amitié comme d'un piège. Si donc une maison n'est pas un asile assuré contre ces sortes de maux, que sera-ce d'une ville, qui est d'autant plus remplie de procès et de différends, qu'elle est plus grande, et qui peut bien à la vérité n'être point troublée par les séditions et les guerres civiles , mais qui ne saurait ne les point craindre ?
Que dirons-nous des jugements que les hommes rendent sur des hommes , et qui ne peuvent manquer d'avoir lieu dans les villes les plus paisibles? Quel sujet de pitié, puisque ceux qui jugent ne sauraient voir la conscience de ceux qu'ils jugent! d'où ilrésulte qu'ils sont souvent obligés de mettre au supplice des témoins innocents, pour tirer d'eux une vérité qui ne les regarde point. Que dirai-je de la torture qu'on inflige aux accusés eux-mêmes? N'est-ce pas une étrange chose de tourmenter un homme pour savoir s'il est coupable, et de condamner un innocent à une peine certaine pour un crime incertain, non parce qu'on a
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découvert qu'il a commis ce crime, mais parce qu'on l'ignore? Ainsi, l'ignorance d'un juge est souvent la cause du malheur d'un innocent. Et ce qui est le plus lamentable, ce qui mériterait d'être pleuré avec des fontaines de larmes, c'est que, tandis que le juge tourmente un accusé de peur de faire mourir un innocent par ignorance , il arrive , à cause de cette malheureuse ignorance même, qu'il tue l'innocent qu'il avait tourmenté pour ne le point tuer. Car si, selon la doctrine des stoïciens, l'accusé aime mieux sortir de cette vie que de souffrir davantage les douleurs qu'il endure, il avoue qu'il a commis le crime qu'il n'a pas commis. Cependant, aussitôt le juge le condamne et le fait périr, sans savoir encore s'il fait périr un coupable ou un innocent, la question ayant été inutile pour découvrir si l'accusé était innocent , et n'ayant même servi qu'à le faire passer pour coupable. Parmi ces ténèbres de la vie civile, un juge qui est sage montera- t-il ou non sur le tribunal ? Sans doute il y montera. Car la société civile, qu'il croit ne pouvoir abandonner sans crime, l'y oblige ; et il ne pense pas que ce soit un crime de torturer des innocents pour le crime d'autrui , ou de les contraindre souvent par la violence des tourments à se déclarer faussement coupables, sur quoi il les condamne k mort; quoique pour l'ordinaire ils meurent dans la torture même, ou peu apcès. Que dirai-je de ce qu'il arrive quelquefois qu'un accusateur qui n'a entrepris son accusation que pour le bien public, et afin que les crimes ne demeurent pas impunis, est envoyé lui-même au supplice faute de preuves, parce que l'accusé a corrompu les témoins, et que la question ne lui arrache aucun aveu ? Un juge ne croit pas mal agir en devenant l'auteur de tous ces maux, parce qu'il ne s'en rend pas l'auteur à dessein , mais par une ignorance invincible et par une obligation indispensable de la société civile. Et toutefois , quoiqu'on ne le puisse accuser de malice , c'est toujours une grande misère ; et si la nécessité empêche qu'il soit criminel
lorsqu'il condamne des innocents et sauve des coupables, Tosera-t-on du moins appeler bienheureux? Combien lera-t-il plus sagement lui-même de reconnaître et de haïr la misère à quoi cette nécessité l'engage ; et s'il a quelque sentiment de piété, de crier à Dieu : « Délivrezmoi de mes nécessités 1 »
Après la ville vient le monde, que les stoïciens mettent au troisième rang dans la société civile ; car ils commencent par la famille. Or, comme il est plus grand, aussi est-il plus plein de périls. Et premièrement, la diversité des langues y rend l'homme en quelque façon étranger à l'homme. Car si deux hommes, dont l'un ignore la langue de l'autre, se rencontrent , et qu'ils soient obligés de demeurer ensemble, deux animaux muets, même d'espèce différente, s'associeront plutôt que ces deux voyageurs, quelque ressemblance de nature qu'il y ait entre eux ; et un homme aimera mieux être avec son chien qu'avec un étranger. Mais , dira-t-on , une cité puissante et victorieuse, en donnant la loi aux vaincus, Rome, leur a aussi donné sa langue, ou pour le moins a fait en sorte qu'on ne manquât pas d'interprètes. Cela est vrai. Mais combien a-t-il fallu répandre de sang pour obtenir ce résultat! Que de guerres, que de carnage ! Et encore ne sommes-nous pas au bout de nos maux. Car, sans parler des nations étrangères contre lesquelles il a toujours fallu lutter, cette vaste étendue de l'empire n'a-t-elle pas produit les guerres civiles et sociales, fléau plus terrible encore, et dont la crainte seule est un grand mal? Que si j'entreprenais de représenter ces horribles calamités , quoique je ne le puisse faire avec toute la force qui serait nécessaire, quand verrait-on la fin d'un si long ouvrage? On objectera peut-être que le sage n'entreprendra que des guerres justes. Comme si ce n'était pas cela même qui le doit affliger, s'il se souvient qu'il est homme ! Car il ne peut faire une guerre juste, que ce ne soit pour punir l'injus-
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tice de ses adversaires. Et c'est cette injustice des hommes qu'un homme doit déplorer, alors même qu'elle ne serait suivie d'aucune guerre. Quiconque donc considère des maux si grands , si horribles et si étranges , ne peut s'empêcher d'avouer que ce ne soit là une affreuse misère. El s'il se trouve quelqu'un qui les endure ou les envisage sans aucune douleur, il est d'autant plus misérable de se croire heureux, qu'il ne se croit tel que parce qu'il a perdu tout sentiment humain.
Mais quand nous ne nous tromperions point dans le choix de nos amis, et que nous n'en aurions que de bons et de véritables, n'est-il pas certain que plus nous en avons de celte sorte , plus nous appréhendons pour eux les accidents de cette vie? Car nous ne craignons pas seulement pour eux la faim, les guerres, les maladies, la captivité, avec tous les malheurs qu'elle entraîne après soi ; mais bien plus encore, qu'ils ne deviennent perfides et méchants. Et quand cela arrive, qui peut concevoir l'excès de douleur que nous en ressentons, à moins de l'avoir éprouvé soi-même? En vérité nous aimerions mieux apprendre leur mort, quoique nous ne la puissions apprendre sans une profonde douleur. En effet , comment ne serions-nous point affligés de la mort de ceux dont la vie nous était si agréable ? Car pour ne l'être pas, il faudrait ne prendre point de plaisir à leur conversation et en leur compagnie; être insensible à tous les témoignages de l'amitié; rompre les liens les plus doux de la société humaine ; en un mot, devenir stupides. Que si cela est impossible , comment ne serons-nous point touchés de la mort de personnes si chères ? De là viennent ces plaies de l'âme que nous cause leur perte , et qui ne sa peuvent guérir que par le moyen des consolations. Car il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait rien à guérir dans l'âme , sous prétexte que ses blessures se referment d'autant plus aisément qu'elle est plus noble et plivs forte. Puis donc que la vie
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humaine est toujours plus ou moins troublée par la mort de ceux qui nous sont chers , des personnes surtout dont le commerce fait tout l'agrément de la société ; puis aussi que nous préférerions voir mourir ceux que nous aimons plutôt que d'apprendre qu'ils sont morts dans leur âme , en abandonnant la foi, ou en s'écartant des bonnes mœurs, ne peut-on pas dire que la terre est toute pleine de misères ? De la vient cette parole de l'Écriture : « La vie de l'homme n'est-elle pas une continuelle tentation ? » et cette parole de Notre-Seigneur : « Malheur au monde à cause des scandales;» et encore: «Comme l'injustice sera partout triomphante , la charité de plusieurs se refroidira. » C'est ce qui fait que nous nous félicitons de la mort de nos amis qui sont gens de bien , trouvant dans cette mort même des consolations assurées, parce qu'elle les délivre des maux qui d'ordinaire accablent , corrom^ pent ou éprouvent ici-bas les plus vertueux.
Les saints mêmes et les fidèles adorateurs du seul vrai Dieu ne sont pas à l'abri des misères, à cause des tromperies et des tentations multipliées du démon. Et cela ne leur est pas inutile pour exciter leur vigilance, et les porter à désirer avec plus d'ardeur le lieu où l'on jouit d'une paix et d'une félicité parfaites. Car c'est là que le corps et l'âme recevront du Créateur de toutes les natures toutes les perfections dont la leur est capable; l'âme étant guérie par la sagesse, et le corps renouvelé par la résurrection. C'est là que les vertus n'auront plus de vices à combattre, ni de maux à supporter, mais qu'elles posséderont pour prix de leur victoire une paix éternelle qu'aucune adversité ne troublera. Car c'est là la béatitude finale et la fin de la perfection, qui n'a pas de fin qui la détruise. Ici l'on nous appelle heureux quand nous jouissons de la paix , telle qu'elle peut être en ce monde , accompagnée d'une bonne vie. Mais cette béatitude, comparée à celle dont nous parlons , est une. véritable misère. La vertu
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donc fait un bon usage des biens et des maux de cette vie, mais elle n'est proprement une vertu véritable que quand elle rapporte tout ce qui se passe en elle-même à cette fin qui nous doit mettre en possession d'une paix souveraine.
C'est pourquoi nous pouvons dire de la paix , comme nous l'avons dit de la vie éternelle, que c'est la fm de nos biens ; surtout puisque le psalmiste s' adressant à la Cité de Dieu, qui fait le sujet de cet ouvrage : « Jérusalem, dit-il , louez le Seigneur ; Sion , louez votre Dieu , de ce qu'il a fortifié vos portes et béni vos enfants. C'est lui qui a établi la paix comme votre fin. » Car lorsque ses portes seront munies et fortifiées , personne n'entrera ni ne sortira plus; et ainsi, par cette fin dont parle le psaume, il faut entendre cette paix finale dont nous parlons. Car le nom même de cette Cité, c'est-à-dire Jérusalem, est un nom mystérieux qui signifie vision de paix. Mais parce que nous nous servons du nom de paix, même dès cette vie, qui est périssable, nous avons préféré appeler vie éternelle la fin de cette Cité, où elle doit trouver son souverain bien. C'est de cette fin que l'Apôtre dit : « Mais maintenant, étant affranchis du péché et devenus les esclaves de Dieu , vous avez pour fruit votre sanctification, et pour fin la vie éternelle. » D'un autre côté cependant, parce que ceux qui ne sont pas versés dans l'Écriture sainte peuvent aussi entendre par la vie éternelle celle des méchants, tant à cause de l'immortalité de l'àme établie même par quelques philosophes , que parce que les impies ne pourraient pas être punis éternellement, comme la foi nous l'enseigne, s'ils ne vivaient éternellement, il vaut mieux appeler la fin de cette Cité qui doit faire son souverain bien, la paix dans la vie éternelle, ou la vie éternelle dans la paix. Car la paix est un si grand bien, que, même dans les choses mortelles et passagères, on ne saurait rien trouver de meilleur. Il ne sera donc
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pas , ce me semble, hors de propos d'en dire ici quelque chose à l'occasion de cette paix souveraine qui doit faire le bonheur de la Cité dont nous parlons; et la paix d'ailleurs est si douce et si chère à tout le monde, qne j'espère que ce que j'en dirai ne sera fastidieux pour personne.
En effet, tous ceux qui considèrent avec moi la nature des choses reconnaissent que comme il n'y a personne qui ne soit bien aise d'avoir de la joie, il n'y a personne aussi qui ne désire la paix. En effet, ceux même qui font la guerre, ne la font que pour vaincre, et par conséquent pour parvenir à la paix. Car qu'est-ce que lavictoire, sinon l'assujettissement des rebelles ? Et les rebelles soumis, on jouit de la paix. Les guerres se font donc en vue de la paix, même par ceux qui prennent plaisir à exercer leur valeur dans les combats ; ce qui montre clairement que la paix est la fin et le but de la guerre. Car tous ceux qui font la guerre cherchent la paix, au lieu que personne ne fait la paix pour avoir la guerre. Aussi , ceux même qui rompent la paix, ne la rompent point parce qu'ils la haïssent, mais pour avoir une paix selon leur gré. Ils ne veulent donc pas qu'il n'y ait point de paix, mais qu'elle soit telle qu'ils la veulent ; et lors même qu'ils se séparent et se mettent en sédition, ils ne sauraient accomplir leurs desseins , s'ils n'entretiennent une espèce de paix avec leurs complices. De là vient que les voleurs mêmes conservent la paix avec leurs compagnons, afin de la pouvoir troubler plus impunément parmi les autres hommes. Que s'il s'en trouve quelqu'un si puissant et si ennemi de toute société, qu'il ne s'associe avec personne, et qu'il exécute seul ses meurtres et ses brigandages, pour le moins conserve-t-il toujours quelque ombre de paix avec ceux qu'il ne peut tuer, et à qui il veut cacher ce qu'il fait. D'ailleurs , il est certain que chez soi il a soin de vivre en paix avec sa femme, avec ses enfants et avec ses domestiques , parce qu'il désire qu'ils obéissent à ses
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commandements. Autrement, il s'irrite contre eux, il les reprend , il les gourmande et même, s'il est besoin, il a recours à la cruauté pour maintenir la paix dans sa maison ; parce qu'il sait bien que la paix ne peut s'établir s'il n'y a quelqu'un à qui tous les autres soient soumis. C'est pourquoi , si une ville ou tout un peuple se voulait soumettre à lui comme il veut que ceux de sa maison lui soient soumis, il ne se cacherait plus dans une caverne comme un brigand, mais il monterait sur le trône comme un roi. Tous donc désirent d'avoir la paix avec ceux qu'ils prétendent se soumettre. Car ceux même à qui ils font la guerre , ils tâchent de se les assujettir pour leur imposer la loi, et être les arbitres de la paix. Mais supposons un homme comme celui de la Fable, un Cacus si farouche et si sauvage , qu'il n'ait aucun commerce avec personne. Quoique pour son royaume il n'eût qu'un antre désert et affreux, et qu'il fût si méchant qu'on lui a donné un nom tiré de sa méchanceté même (en effet, Cacus en grec signifie méchant); quoiqu'il n'eût point de femme avec qui il pût s'entretenir agréablement, point d'enfants qu'il pût caresser, point d'amis avec qui il pût converser, et qu'un tel commerce ne lui fût pas même permis avec son père Yulcain , plus heureux cependant que Vulcain lui-même , qui avait engendré un semblable monstre ; quoiqu'enfin il ne fit part de ses biens à personne, mais enlevât aux autres tout ce qu'il pouvait ; toutefois, dans cette caverne même qui était toujours fumante de quelque nouveau massacre, il ne cherchait que la paix, exigeant que personne ne vînt l'importuner ni troubler son repos. Enfin , il voulait avoir la paix avec son corps, et n'était satisfait qu'autant qu'il jouissait de cette paix. Car il commandait à ses membres, et ils lui obéissaient; et dans le but d'apaiser la guerre intestine que lui faisait la faim, et d'empêcher qu'elle ne chassât son âme de son corps, il ravissait, tuait, dévorait, et, bien que barbare et féroce, il n'exerçait ses cruautés que pour se pro-
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curer la paix de la vie et sa conservation ; de sorte que s'il eût voulu entretenir avec autrui la paix qu'il tâchait de se procurer à lui-même dans sa caverne , on ne l'eût considéré ni comme un méchant, ni comme un monstre. Ou si l'étrange figure de son corps , et les flammes qu'il vomissait l'empêchaient d'avoir commerce avec les hommes , peut-être n'exerçait-il pas ses cruautés par le désir de nuire, mais par la nécessité de vivre. Mais disons plutôt qu'un tel homme n'a jamais existé que dans l'imagination des poètes , qui ne l'ont dépeint de la sorte qu'afm de relever davantage Hercule. Car les bêtes même les plus sauvages, telles que les lions, les vautours, les hiboux , et non pas seulement les brebis , les cerfs , les colombes, les moineaux, les abeilles, s'accouplent et ont une progéniture qu'elles nourrissent et qu'elles élèvent. Un tigre devient doux pour ses petits et les caresse. Un milan, quelque solitaire et carnassier qu'il soit, s'apparie, construit son nid, couve ses œufs, nourrit ses poussins et se maintient en paix dans son nid avec sa femelle comme avec une mère de famille. Combien plus donc l'homme , par les lois de sa nature, est-il porté à faire société avec les autres hommes , et à vivre en paix avec tout le monde ; puisque même les méchants combattent pour maintenir la paix des leurs , et voudraient , si cela était possible , que tous les hommes leur fussent soumis, afin que toutes choses obéissent à un seul , c'est-à-dire conservassent la paix avec lui , ou par crainte , ou par amour ! Car c'est ainsi que l'orgueil imite malheureusement Dieu. Il déteste l'égalité qui associe les hommes dans leur soumission à Dieu et veut être maître au lieu cle Dieu. Il hait donc la juste paix de Dieu, et aime la sienne qui est injuste. Car il faut qu'il en'aime une, quelle qu'elle soit; puisqu'il n'y a point de vice, si contraire à la nature, qu'il etface jusqu'aux dernières traces de la nature. Celui donc qui sait préférer ce qui est droit à ce qui est dépravé , et ce qui est suivant l'ordre à ce qui est contre l'ordre, celui-là voit que
la paix des méchants ne mérite pas d'être appelée paix, en comparaison de la paix des gens de bien. Or, il faut, de toute nécessité, que ce qui est contre l'ordre entretienne la paix avec quelqu'une des parties dont il est composé; autrement il ne serait rien du tout. Par exemple , si l'on se ligure quelqu'un pendu par les pieds la tète en bas, l'ordre et la situation de ses membres seront renversés, ce qui doit être naturellement au-dessus se trouvant au-dessous. Ce désordre trouble donc la paix du corps, et c'est en cela qu'il est fâcheux. Cependant, l'àme est en paix avec son corps et travaille pour sa conservation, d'où vient la douleur qu'elle ressent. Que si, succombant sous les maux que le corps endure, elle vient à s'en séparer, tant que l'union des membres subsiste, il y a toujours quelque sorte de paix entre eux; et c'est pourquoi on peut dire toujours que quelqu'un est pendu. D'autre part, si le corps terrestre tend vers la terre et fait effort contre l'attache qui le retient ainsi suspendu, c'est qu'il veut jouir de la paix qui lui est propre en cet état : son poids est comme la voix par laquelle il demande qu'on le mette dans le lieu de son repos ; et quoique privé d'âme et de sentiment, il ne s'éloigne point néanmoins de la paix qui lui est propre, qu'il possède cette paix ou qu'il y tende. Car si on l'embaume afin de l'empêcher de se dissoudre , il y a encore une sorte de paix entre ses parties, qui les maintient unies les unes aux autres, et par où le corps tout entier demeure dans le lieu qui lui est convenable, et, partant, dans un lieu paisible. Mais si on ne l'embaume point, et qu'on laisse la nature suivre son cours, il s'élève un combat des vapeurs qui sont en lui, ce qui cause la puanteur, jusqu'à ce qu'il se réduise par un certain accord aux éléments divers qui le composent, et qu'il retourne pièce à pièce en chacun d'eux. Toutefois, cela n'altère en rien les lois du souverain Créateur, qui maintient l'ordre et la paix de l'univers. Car, quoique une foule de petits animaux soient engendrés du cadavre d'un plus grand, par la loi du même Créateur, chacun d'eux a
soin d'entretenir avec soi-même la paix qui est nécessaire pour sa conservation. Et quand le cadavre d'un animal serait dévoré par d'autres animaux , il rencontrerait toujours ces mêmes lois répandues partout, qui savent unir chaque chose à celle qui lui est propre , quelque ■ désaccord et quelque changement que chaque chose ait soufferts.
(Saint Augustin. Cité de Dieu, liv. XIX, chap. iv-vni ; x-xii.)