DE L'ÉDUCATION EN GÉNÉRAL
L'IGHORAXfCE ET L'ÉDUCATIOXf
La Chalotajs
Louis-René de Caradeuc de La Chalotais naquit à Rennes, le 6 mars 1701. Il était procureur général au parlement de Bretagne, lorsqu'il publia, en cette qualité, un Compte rendu des constitutions des jésuites dont les conclusions n'étaient rien moins que favorables à la puissante société (1761- 1762). Deux ans après (1764), le gouvernement ayant publié des édits qui établissaient des impôts au détriment des a privilèges, franchises et libertés de la Bretagne », le parlement de Rennes, sur l'initiative de son procureur général, refusa de les enregistrer, et le parti jésuitique profita de cette occasion pour perdre La Ghalotais. Le duc d'Aiguillon commandait alors pour le roi en Bretagne, et, en 1753, pendant que les troupes de la province repoussaient une descente des Anglais, le duc, qui devait marcher à la tête de ses soldats, s'était tenu caché dans un moulin, ce qui avait t'ait dire à La Ghalotais, dont la langue était fort mordante, que, si le général * ne s'était pas couvert de gloire, il s'était du mtwns couvert de farine. D'Aiguil-
s LECTURES PÉDAGOGIQUES
Ion et les jésuites se lifruèrent contre le procureur général . Le 1 1 novembre 1765, il fut arrêté avec son fils, enfermé au château du Taureau, près j de Saint-Malo, à trois lieues en mer, tenu au secret le plus rigoureux, et privé de tout, même de plumes et d'encre. Cette captivité dura plusieurs années,^ et ^'est dans son cachot qu'il écrivit, avec un cure-dents et de la suie délayée, des mémoires pour sa justification, dont Voltaire disait : a Malheur à toute âme sensible qui ne sent pas le frémissement de la fièvre, en lisant le mémoire de l'infortuné La Chalotais ! Son curedent grave pour l'immortalité..... L'es Parisiens sont des lâches, qui gémissent, soufiTrent et oublient. »
Ce fut pourtant le cri de l'indignation publique qui fit sortir La Chalotais de sa prison; mais on l'exila à Saintes jusqu'à la mort de Louis XY.
Louis XYI, à son avènement, fut plus généreux et plus juste : il rétablit La Chalotais dans l'exercice de ses fonctions, lui donna une pension de huit mille francs, et lui en accorda cent mille pour l'indemniser des injustices qu'il avait subies.
La Chalotais mourut en 1785.
VEssùi d'éducation nationale^ ou Plan d'études pour la jeunesse^ est un mémoire présenté au parlement de Bretagne, en mars 1765, au plus fort de la lutte contre les jésuites; à l'éducation jésuitique, La Chalotais propose de substituer une éducation d'État, dont il développe les principes et le programme. Écrit dans une langue sobre et forte, ce livre est rempli de vues élevées et originales (V. les morceaux que nous citons pages 555, 450 et 456), dont plusieurs n*ont trouvé encore aujourd'hui qu'une application incomplète. On a reproché à l'homme qui a fait du savoir le bel éloge que nous citons de n'en pas vouloir pour les classes populaires. Et, en effet, voici ce qu'il dit :
< Il n'y a jamais eu tant d'étudiants dans un royaume ou tout le monde se plaint de la dépopulation : le peuple même veut étudier; des laboureurs, des artisans envoient leurs enfants dans les collèges des petites villes, où il en coûte peu pour vivre ; et, quand ils ont fait de mauvaises études qui ne leur ont appris qu'à dédaigner la profession de leurs pères, * ils se jettent dans les cloîtres, dans l'état ecclésiastique ; ils prennent des offices de justice et deviennent souvent des sujets nuisibles à la société.... Les frères de la doctrine chrétienne, qu'on appelle Ignorantins^ sont survenus pour achever de tout perdre ; ils apprennent à lire et à écrire à des gens qui n'eussent dû apprendre qu'à dessiner et à manier le rabot et la lime, mais qui ne le veulent plus faire. Ce sontles rivaux ou les successeurs des jésuites. Le bien de la société demande que les connaissances du peuple ne s'étendent pas plus loin que ses occupations. Tout homme qui voit au delà de son triste métier ne s'en acquittera jamais avec courage et avec patience. Parmi lea gens du peuple il n'est presque néce<:saire de savoir lire et écrire qu'à ceux qui vivent par ces arts, ou à ceux* que ces arts aident à vivre, »
LA CHALOTAÎS , 3
La Chalotais prend ici sa part des préjugés aristocratiques de quelquesuns des csprils les plus libéraux de son temps, où le peuple n'était rien; mais il est juste d'ajouter qu'il s'attaque surtout à la fausse éducation des collèges et des écoles d'alors, qui, lorsqu'elle s'adressait au peuple, na pouvait former que des déclassés. L'éducation que Ijii-même préconise pourrait sans inconvénient se généraliser davantage": a" C'est l'État, dit-il ailleurs, c'est h majeure partie de la nation qu'il faut principalement avoir en vue dans l'éducation, car vingt millions d'hommes doivent éire plus considérés qu'un million, et les paysans j qui ne sont pas encore un ordre en France comme en Suède, ne doivent pas être négligés dans une institution^ ; elle a également pour but que les lettres soient cultivées et que les terres soient labourées ; que toutes les sciences et les arts utiles soient perfectionnés ; que la justice soit rendue et que la religion soit enseignée ; qu'il y ait des généraux, des magistrats, des ecclésiastiques instruits et capables, des artistes, des artisans habiles, le tout dans une proportion convenable. C'est au gouvernement à rendre chaque citoyen assez heureux dans son état pour qu'il ne soit pas forcé d'en sortir. »
Les sciences sont nécessaires à Hiomme ; s'il a des devoirs à remplir, il est important qu'il les connaisse : les connaître, c'est posséder la plus utile de toutes les sciences; c'est être fort avancé dans la carrière où se forment les citoyens utiles. L'ignorance n'est bonne à rien, et elle nuit à tout. Il est impossible qu'il sorte quelque lumière des ténèbres, et on ne peut marcher dans les ténèbres sans s'égarer.
Si les apologistes de l'ignorance ne prétendent préconiser que celle qui conduirait à un doute sensé et raisonnable, qui ne décide point, parce qu'elle se connaît ' elle-même, ils auraient dû lui donner le nom de science ; c'est, en effet, une science très réelle et très estimable que de savoir douter et apprécier son impuissance. Mais je parle ici de l'ignorance proprement dite, qui est presque toujours présomptueuse, qui décide, approuve et condamne avec une égale témérité ; et je dis que, si on en compare les funestes effets avec l'abus des sciences, la question est décidée. 11 n'y a personne qui ne dise comme moi que Tignorance nuit à tout, et qui ne forme des vœux
i . Institution est pris ici dans le sens de système d'éducation.
s LECTURES PÉDAGOGIQUES
Ion et les jésuites se lifruèrent contre le procureur général. Le il novembre 1765, il fut arrêté avec son fils, enfermé au château du Taureau, près de Saint-Malo, à trois lieues en mer, tenu au secret le plus rigoureux, et privé de tout, même de plumes et d'encre. Cette captivité dura plusieurs années,^ et ^'est dans son cachot qu'il écrivit, avec un cure-dents et de la suie délayée, des mémoires pour sa justification, dont Voltaire disait : « Malheur i toute âme sensible qui ne sent pas le frémissement de la fièvre, en lisant le mémoire de l'infortuné La Chalotais ! Son curedent grave pour l'immortalité..... Iles Parisiens sont des lâches, qui gémissent, soufiTrent et oublient. »
Ce fut pourtant le cri de l'indignation publique qui fit sortir La Chalotais de sa prison; mais on l'exila à Saintes jusqu'à la mort de Louis XY.
Louis XYI, à son avènement, fut plus généreux et plus juste : il rétablit La Chalotais dans l'exercice de ses fonctions, lui donna une pension de huit mille francs, et lui en accorda cent mille poiir l'indemniser des injustices qu'il avait subies.
La Chalotais mourut en 1785.
V Essai d'éducation nationale^ ou Plan d'études pour la jeunesse^ est un mémoire présenté au parlement de Bretagne, en mars 1765, au plus fort de la lutte contre les jésuites ; à l'éducation jésuitique, La Chalotais propose de substituer une éducation d'État, dont il développe les principes et le programme. Écrit dans une langue sobre et forte, ce livre est rempli de vues élevées et originales (V. les morceaux que nous citons pages 355, 450 et 456), dont plusieurs n'ont trouvé encore aujourd'hui qu'une application incomplète. On a reproché à l'homme qui a fait du savoir le bel éloge que nous citons de n'en pas vouloir pour les classes populaires. Et, en effet, voici ce qu'il dit :
< Il n'y a jamais eu tant d'étudiants dans un royaume ou tout le monde se plaint de la dépopulation : le peuple même veut étudier ; des laboureurs, des artisans envoient leurs enfants dans les -collèges des petites villes, où il en coûte peu pour vivre ; et, quand ils ont fait de mauvaises études qui ne leur ont appris qu'à dédaigner la profession de leurs pères, ' ils se jettent dans les cloîtres, dans l'état ecclésiastique ; ils prennent des offices de justice et deviennent souvent des sujets nuisibles à la société.... Les frères de la doctrine chrétienne, qu'on api^eWe Ignorantins, sont survenus pour achever de tout perdre ; ils apprennent à lire et à écrire à des gens qui n'eussent dû apprendre qu'à dessiner et à manier le rabot et la lime, mais qui ne le veulent plus faire. Ce sontles rivaux ou les successeurs des jésuites. Le bien de la société demande que les connaissances du peuple ne s'étendentpas plus loin que ses occupations. Tout homme qui voit au delà de son triste métier ne s'en acquittera jamais avec courage et avec patience. Parmi lea gens du peuple il n'est presque néce«isaire de savoir lire et écrire qu'à ceux qui vivent par ces arts, ou à ceux' que ces arts aident à vivre. »
LA GHâLOTâIS . 3
La Chalotais prend ici sa part des préjugés aristocratiques de quelquesuns des esprits les plus libéraux de soa temps, où le peuple n'était rien ; mais il est juste d'ajouter qu'il s'attaque surtout à la fausse éducation des cotlcges et des écoles d'alors, qui, lorsqu'elle s'adressait au peuple, net pouvait former que des déclassés. L'éducation que lui-mÔ^me préconise pourrait sans inconvénient se généraliser davantage^: a* C'est l'État, dit-il ailleurs, c'est h majeure partie de la nation qu'il faut principalement avoir en vue dans l'éducation, car vingt millions d'hommes doivent être plus considérés qu'un million, et les paysansj qui ne sont pas encore un ordre en France comme en Suède, ne doivent pas être négligés dans une institution^ ; elle a également pour but que les lettres soient cultivées et que les terres soient labourées ; que toutes les sciences et les arts utiles soient perfectionnés ; que la justice soit rendue et que la religion soit enseignée ; qu'il y ait des généraux, des magistrats, des ecclésiastiques instruits et capables, des artistes, des artisans habiles, le tout dans une proportion convenable. C'est au gouvernement à rendre chaque citoyen assez heureux dans son état pour qu'il ne soit pas forcé d'en sortir. »
Les sciences sont nécessaires à l'homme ; s'il a des devoirs à remplir, il est important qu'il les connaisse : les connaître, c'est posséder la plus utile de toutes les sciences; c'est être fort avancé dans la carrière où se forment les citoyens utiles. L'ignorance n'est bonne à rien, et elle nuit à tout. Il est impossible qu'il sorte quelque lumière des ténèbres, et on ne peut marcher dans les ténèbres sans s'égarer.
Si les apologistes de l'ignorance ne prétendent préconiser que celle qui conduirait à un doute sensé et raisonnable, qui ne décide point, parce qu'elle se connaît * elle-même, ils auraient dû lui donner le nom de science ; c'est, en effet, une science très réelle et très estimable que de savoir douter et apprécier son impuissance. Mais je parle ici de l'ignorance proprement dite, qui est presque toujours présomptueuse, qui décide, approuve et condamne avec une égale témérité ; et je dis que, si on en compare les funestes effets avec l'abus des sciences, la question est décidée. Il n'y a personne qui ne dise comme moi que Tignorance nuit à tout, et qui ne forme des vœux
i . InstittUton est pris ici dans le sens de système d* éducation^
pour le rétablissement de bonnes études, afin de diminuer, autant qu*il est possible, l'abus du savoir.
Les siècles les plus grossiers et les plus ignorants ont toujours été les plus vicieux et les plus corrompus. Laissez Thomme sans culture, ignorant et par conséquent insensible sur ses devoirs, il deviendra timide, superstitieux, peut-être cruel. Si on ne lui enseigne pas le bien, il se préoccupera nécessairement du mal. L'esprit et le cœur ne peuvent rester vides.
Abandonnons tous les paradoxes sur l'inutilité ou sur le danger des sciences ^ ; séparons les choses de Tabus qui peut s'y trouver ; dirigeons les études vers la plus grande utilité publique, et, en attendant que l'on sache si la société humaine, telle qu'elle est, si l'homme tel qu'il n'est pas, pourraient s'en passer, travaillons à imprimer dans l'esprit des jeunes gens les connaissances qui leur seront nécessaires pour remplir les différentes professions, y Ira- ^ vailler à leur bonheur, à celui des autres et contribuer par conséquent au bien général de la société. .
On ne craint point d'établir en général que, dans l'état où est l'Europe, n'ayant point à redouter les invasions des barbares, le peuple qui sera le plus éclairé (toutes choses étant égales d'ailleurs, ou même ne l'étant pas entièrement) aura toujours de l'avantage sur ceux qui le seront moins'; , il les surpassera par son industrie, il les subjuguera peutêtre par ses armes ; toutes les professions étant mieux remplies, les emplois mieux exercés, les esprits plus cultivés et plus solides, les opérations publiques et particulières
1 . Allusion aux opinions soutenues par Rousseau dans ses premiers ou- ▼rages, le discours Sur la question si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les niœurs (1749), et le discours Sur Vorigine et les fondements de Vinégalité des conditions parmi les hom^ mes (1754).
2. C'est presque textuellement la phrase souvent citée, qui sert dé titre au premier chapitre du livre de Vtjcole de M. Jules Simon : « Le peuple çuj a les meilleures écoles est le premier peuple ; 8*il ne Test pas aujour-
i/7tu/, j'I Je sera demain, •
mieux concertées et mieux exécutées, la discipline en tous genres sera meilleure et mieux observée, Tadministration intérieure et extérieure plus sage, les abus seront moindres et plus tôt réprimés.
Il faut s'appliquer dans l'enfance et dans la jeunesse, sans quoi on devient ordinairement incapable de s'appliquer le reste de la vie. La nature met de la différence entre les hommes (on n'en peut douter), l'éducation en met peut-être davantage. Le talent est un don de la nature; mais il entre dans le talent bien apprécié beaucoup de ce qu'on appelle art acquis, habitude. S'il était possible de décomposer le talent d'un Bossuel, d'un Corneille, d'un Racine, d'un La Fontaine, on trouverait à la vérité le fonds le plus riche, mais perfectionné par un long et continuel exercice; la culture ajoute toujours à la bonté et à la fé- , condité du terroir. L'application sans talent ne fera que des hommes médiocres ; le talent sans application ne produira jamais des hommes supérieurs.
Supposer que la nature fait tout, que l'exercice et l'application n'ajoutent rien aux talents naturels, c'est une maxime pernicieuse qui entretient la nonchalance des bons esprits et augmente le découragement des médiocres. On reconnaît par l'expérience que presque tous les hommes ne vont pas si loin qu'ils pourraient aller, s'ils apportaient à ce qu'ils font une grande application. Il ne faut pas s'y méprendre : tous ceux qui sont nés pour avoir de l'espritlne sont pas gens d'esprit. Il est d'une utilité universelle que l'on soit convaincu dans toutes les professions qu'il est impossible de bien savoir ce que l'on n'a pas bien appris.
Nier la force de l'éducation, c'est nier contre l'expérience la force des habitudes. Que ne pourrait point une institution* formée par les lois et dirigée par des exemples 1 Elle changerait en peu d'années les mœurs d'une nation en-