HENRI SAINTE-CLAIRE DE VILLE
à l'état de rouille ou bien unis au soufre ; mais il suffit de chauffer fortement leurs minerais, soit au contact de Tair, soit au contact du charbon, pour voir reparaître dans tout leur éclat les métaux qu'ils recèlent. D'autres, enfin, se montrent rebelles à ces influences ; pour séparer de l'argile le métal qu'elle renferme, l'aluminium, la chimie de ces temps primitifs ne suffisait pas ; toutes les ressources de la science la plus moderne étaient nécessaires.
L'homme a donc pu, dès les premiers temps de la civilisation, approprier à ses usages certains métaux faciles à extraire de leurs gangues et utiliser des terres durcissant au feu. Aucune peuplade, aucune nation n'a pu se passer des services rendus par l'argile : briques, poteries, vases colorés et couverts de peintures, faïences et porcelaines éclatantes, ces productions prennent l'humanité à son berceau et l'accompagnent jusque dans les palais. L'origine de l'art du potier, cependant^ se perd dans la nuit des temps; son inventeur n'a pas été admis dans l'Olympe. Les métaux, au contraire, ont leur place dans les cieux de la mythologie poétique et dans le firmament de l'astronomie positive : l'or, l'argent, le cuivre, le fer, le plomb, le vif-argent, c'est le soleil, la lune, les planètes; c'est Apollon, Diane, Vénus, Mars, Saturne ou Mercure. L'argile, humble servante de l'homme, malgré le rôle universel qu'elle a joué dans l'économie de la famille ou dans les conceptions architecturales, l'argile est restée dans un rang inférieur, jusqu'au moment où Henri Deville, la touchant de sa baguette, est venu mettre en évidence le précieux métal qu'elle recèle.
Cette argile, en effet, renferme un métal, ainsi que Tavait annoncé Lavoisier; mais ce que Lavoisier ne pouvait prévoir, ce métal est léger comme le verre, presque aussi beau que l'argent, comme lui inaltérable à l'air, au feu, et résiste même à la plupart des agents chimiques. Ductile , malléable , fusible , exigeant cependant pour fondre une température assez haute et ne se volatilisant
pas, c'est un métal noble de plus, prenant place à côté de Tor, du platine et de l'argent, et un métal prodigué par la nature, plus répandu que le fer dans les couches superficielles du globe, formant comme une réserve pour les besoins des époques les plus civilisées. Nous assistons à l'aurore de son introduction dans les habitudes de Tespèce humaine; mais ses qualités et sa prodigieuse abondance le rendent propre à un si grand nombre d'usages qu'un jour ce sera le plus répandu des métaux. On se rendra compte alors du service rendu à la civilisation par un des plus nobles efforts de la science, un des plus désintéressés et des plus dignes d'admiration.
Que de conditions à remplir, en effet! Il fallait une terre argileuse facile à purifier; le Midi de la France se chargea de la fournir, et le procédé de purification, bientôt découvert, ne varia plus. Convertir cette terre en un composé susceptible de permettre l'extraction du métal, c'était une industrie à créer avec son outillage; on s'y appliqua si bien qu'on n'y a rien changé. La libération de l'aluminium exigeait une température élevée et rendait nécessaire l'emploi d'un fondant; le Groenland, après l'avoir mis entre les mains de Deville, continue à alimenter les creusets de ses successeurs. Enfin et surtout, il s'agissait d'imaginer des méthodes pratiques pour la préparation du métal du sel marin, l'agent principal de la nouvelle industrie; elles furent portées du premier coup à leur perfection. Quel ensemble merveilleux!
Le premier kilogramme d'aluminium obtenu avait coûté plus de 40000 francs; aujourd'hui, ce métal revient k 80 francs le kilogramme et couvrirait dix fois plus d'espace que l'argent, avec la même dépense. Les usages auxquels on l'a jugé propre à l'état de pureté sont intéressants et nombreux; le bronze, auquel il donne naissance en se combinant au cuivre, trouve dans les arts mécaniques un emploi journalier plus varié et plus important encore.