‹ Lectures scientifiques. Extraits de mémoires originaux et d'études sur la science et les savants. Physique et chimieChapitre 103 sur 120 · HENRI SAINTE-CLAIRE DEVILLË · texte numérisé non relu

HENRI SAINTE-CLAIRE DEVILLË

modèles, à l'art du chaufournier, remontant aux origines de la civilisation, le guide théorique dont il manquait.

Un autre de nos confrères, M. P. Bert, y découvrait le complément de la théorie de la respiration et montrait les bicarbonates alcalins incessamment produits dans le sang venant perdre par dissociation une partie de leur acide carbonique en se mettant en rapport avec Tair pur dans les vaisseaux du poumon.

Ce n'est pas tout. L'air qui nous environne contient de l'acide carbonique, en proportion très faible, mais constante, ainsi que l'ont démontré les analyses effectuées dans les contrées si diverses choisies comme stations pour l'observation du dernier passage de Vénus sur le Soleil. D'où vient cette fixité? C'est, nous apprend M. Schlœsing, que depuis de longs siècles il s'est établi, entre les bicarbonates contenus dans l'eau des mers et l'acide carbonique atmosphérique, un équilibre qui, à peine troublé, tend à se rétablir. Si les eaux pluviales enlèvent à l'air une certaine quantité d'acide carbonique, les bicarbonates de la mer s'empressent de la restituer. Si le bicarbonate de chaux des eaux salées se décompose et forme ces dépôts crayeux où les géologues des races futures iront chercher les restes des animaux de l'époque actuelle, les eaux douces, chargées d'acide carbonique, parcourant la surface des continents, y trouvent le calcaire qu'elles convertissent en bicarbonate de chaux et qu'elles portent aux mers.

Voilà certes un budget en parfait équilibre! L'atmosphère rend à la mer tout ce qu'elle en a reçu ; celle-ci lui restitue tout ce qu'elle lui a pris et les eaux pluviales remplissent leur office d'honnête courtier, opérant sans frais 1» transport de l'acide carbonique de l'une à l'autre.

Ainsi l'acide carbonique ne s'accumule pas dans l'air au point de le rendre irrespirable; les sels calcaires ne se concentrent pas dans l'eau des mers au point d'amener la mort de tous les êtres qui l'habitent; un simple équilibre.

effet de la dissociation, entre lacide carbonique de Tair. celui des eaux douces et celui des eaux salées, assure la permanence de la vie sur le globe, détermine Térosion des continents et l'exhaussement du fond des océans. Pour produire les plus grands effets, la nature, encore une fois, se contente des plus petites forces, mettant en mouvement des rouages si artistement combinés qu'on y sent la main d'un habile horloger et non le brutal effet du hasard. (Dumas, Discours et Éloges, t. II, p. 317.)

J.-B. Dumas.

Le nom de J.-B. Dumas est revenu trop souvent dans ces lectures, il a tenu dans la science de ce siècle une place trop grande pour que nous ne lui consacrions pas quelques pages de ce volume. L'analyse de ses travaux nous entraînerait trop loin, mais quelques passages des discours prononcés le 2i octobre 1889 à l'inauguration de sa statue à Alais, le feront suffisamment connaître.

Né à Alais, le 24 juillet 1800, d'une famille honorable, mais nombreuse et sans fortune, J.-B. Dumas montra de bonne heure un goût très vif pour les sciences. Les moyens d'étude manquant à Alais, son père se décida à l'envoyer à Genève. « Il partit à pied, dit M. Armand Gautier, fort de quelques lettres de recommandation pour Théodore de Saussure, Gaspard de la Rive et P. de Candolle. Ce mot qu'il avait sur lui, écrit de la main de son père, lui servait de viatique : « Mon fils cadet partit d'Alais pour Genève le 26 avril 1817. Je le recommande à Dieu, souverain protecteur des voyageurs. »

A Genève, Dumas se lia bientôt avec le docteur Prévost et fit avec lui des travaux vite remarqués. Après quatre ans passés à Genève, Dumas partit pour Paris, où, grâce à l'efficace protection d'Ampère et d'Arago, il fut bientôt appelé à la chaire de chimie de l'Athénée Royal, en 1823, et, l'année suivante, nommé répétiteur du cours de Thénard à l'École polytechnique. Dès lors, les travaux se succèdent sans interruption. En 1882, il entre à l'Académie des sciences, en 1835, le 13 janvier, il y lit le mémoire célèbre où il établit la loi des substitutions, la plus

féconde peut-être de la chimie organique : « Le chloré possède le pouvoir singulier de s'emparer de l'hydrogène et de le remplacer atome par atome ».

Il remplaça Guizot à FAcadémie française en 1876 et il mourut à Cannes le il avril 1884.

Professeur à la Sorbonne, dont il était doyen, au Collège de France, à l'École polytechnique, à l'École centrale, à l'École de médecine, Dumas occupa successivement ou simultanément les plus grandes chaires de Paris. Partout il a laissé la tradition d'un talent d'exposition inimitable. Au milieu d'un amphithéâtre envahi, débordant jusque dans ses approches, d'une jeunesse avide d'idées et de spectacles, Dumas arrivait, irréprochable de tenue, maître de son émotion, un peu solennel. Le tumulte se figeait aussitôt sur place. Il commençait à voix basse, très basse, et de son auditoire silencieux l'ardente attention montait et s'élevait lentement avec la pensée du maître. Peu à peu sa voix grandissait; sa parole prenait la couleur et l'éclat; sa période se déroulait plus large, plus pressante, puis dans un merveilleux tableau portait tout à coup jusqu'au fond des esprits la vision intérieure d'une vérité nouvelle. L'amphithéâtre éclatait en applaudissements. . . .

Dans l'histoire scientifique de notre nation, nul autre que Lavoisier ne laissera un souvenir plus haut, une trace plus large, une figure plus sereine. Presque aussi propre que lui à tout éclairer de son génie, on dirait que Dumas a pris ce grand esprit pour modèle, qu'il hante continûment sa pensée. Il devient son panégyriste, son apôtre. Il élève à sa mémoire le beau monument de ses Œuvres complètes, ce livre que la mort, la mort violente avait, encore inachevé, arraché des mains de la grande victime. Comme Lavoisier, Dumas fait deux parts de sa vie : savant, il marche de découvertes en découvertes; administrateur, il éclaire les plus importantes questions

économiques de son temps. Tous les deux, jeunes encore, sont amenés à reconstruire l'édifice scientifique de leur époque, à combattre les hommes qui détiennent la tradition et l'autorité ; tous les deux convainquent lentement leurs contemporains, et tous les deux imposent à l'étranger les idées françaises. Comme Lavoisier, Dumas, dans ses multiples travaux, sait aborder tantôt la chimie pure et ses lois, tantôt la chimie appliquée aux arts industriels ; tantôt il devient comme lui l'un des plus grands physiologistes de son temps....

Comme Lavoisier, écrivain clair et pathétique, Dumas devint le défenseur du petit, de l'imprévoyant, de l'inventeur méconnu. Comme à lui, les grandes questions d'intérêt public inspirent d'admirables études. Comme Lavoisier, Dumas a vu l'étranger fondre sur la patrie, l'ennemi à nos portes ou dans nos provinces, la France diminuée, menacée de décadence, et comme lui il a pu douter un instant de l'avenir. Mais, plus heureux que Lavoisier, Dumas s'est vu épargner par les révolutions de son pays : sa mort n'a pas taché d'une marque sanglante, ineffaçable, les pages du livre qu'il avait reçu mission d'entr'ouvrir. Vous élevez aujourd'hui à son génie un monument que la mémoire de Lavoisier attend encore. (Armand Gautier, Discours prononcé à Alais,)

Peu d'hommes ont autant mérité que J.-B. Dumas les honneurs d'un long souvenir. Peu d'existences ont été aussi noblement utiles. Tant de beaux travaux, tant de découvertes fécondes, tant de services rendus vous seront rappelés tout à l'heure. Je ne veux et je ne puis en ce moment que vous adresser quelques mots, moins comme le président de votre comité que comme le disciple et l'ami de celui qui revit devant nous dans son éloquente et sereine attitude. C'est bien là, non seulement le professeur incomparable que nous avons connu, mais l'homme apte à toutes les tâches et dominant toutes les fonctions.

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Parmi les hommes supérieurs, il en est qui, s'isolani dans leurs études, ont pour le tumulte des idées une pitié dédaigneuse ou une indulgente ironie. Ne s'inquiétant pas de l'opinion générale, que dans leur esprit trop délicat ils confondent volontiers avec Topinion du vulgaire, ils ne visent qu'à exercer une influence directe sur un cercle de privilégiés. Si cette élite leur échappait, ils trouveraient encore dans Tactivité et le spectacle de leur propre intelligence un intérêt vif et prolongé.

D'autres, emportés au contraire par le besoin de faire triompher leurs idées, se jettent dans les batailles de la vie publique.

Il est enfin un petit nombre d'hommes aussi bien faits pour le travail silencieux que pour les débats des grandes assemblées. En dehors des études personnelles qui leur assurent dans la postérité une place à part, ils ont l'esprit attentif à toutes les idées générales et le cœur ouvert à tous les sentiments généreux. Ces hommes-là sont les esprits tutélaires d'une nation.

M. Dumas en fut, dès sa jeunesse, un type souverain. S'agissait-il d'une grande école à fonder comme l'École centrale, ou d'un inventeur à encourager comme Daguerre, par exemple, plus que méconnu dans les premiers temps, M. Dumas était toujours là. Ses avis, pleins d'une douce gravité, pesaient comme des oracles. Outre cette pénétration immédiate qui lui faisait démêler en toute idée neuve ce qui était praticable et durable, il avait pour chaque personne et dans chaque cas particulier le don de conseil. Aussi, entreprendre un travail qu'il n'eût pas approuvé nous eût semblé, à nous ses élèves, une tentative téméraire et comme un manque de respect.

Pour moi, messieurs, je puis dire que, pendant quarante ans, je n'ai cessé de travailler en ayant devant l'esprit cette figure vénérée dont un mot encourageant d'abord, puis mieux, puis plus que je n'osais espérer,

étaient une récompense et un honneur qui dépassaient tous les autres. Son enseignement avait ébloui ma jeunesse; j'ai été le disciple des enthousiasmes qu'il m'avait inspirés. (Pasteur, Discours prononcé à Alais,)

Sur la consti^tution du lait et du sang.

M. Dumas montre d'abord que les émulsions artificielles ne peuvent remplacer le lait naturel, les globules gras contenus dans celui-ci étant enfermés dans une membrane, tandis que ceux des émulsions sont nus. Il ajoute :

Par ces motifs et par beaucoup d'autres encore, car aucun chimiste consciencieux ne pourrait affirmer que l'analyse du lait ait fait connaître tous les produits de nature à intéresser le physiologiste, que cet aliment contient, nous devons renoncer, quant à présent, à la prétention de faire du lait, et surtout nous abstenir d'assimiler à ce produit des émulsions quelconques.

Du reste, on ne saurait mettre trop de réserve quand il s'agit de prononcer sur l'identité de deux produits, l'un naturel, l'autre factice, s'ils ne sont pas cristallisables ou volatils, c'est-à-dire définis : nous ne pouvons jamais affirmer que nous ayons reproduit une eau minérale ou de Feau de mer, par exemple.

Qu'il soit question de fumier pour les plantes ou d'aliments pour l'homme et les animaux, la même réserve n'est-elle pas commandée à. plus forte raison?

Ces mélanges naturels indéfinis contiennent des substances que l'analyse la plus grossière découvre; d'autres, moins caractérisées ou plus rares, qu'une chimie délicate y fait seule connaître ; d'autres enfin, et les plus essentielles peut-être, qui nous échappent encore, soit qu'elles existent en proportions infiniment faibles, soit qu'elles appartiennent à des corps qui n'ont pas été distingués jusqu'ici des autres espèces chimiques.

Il est donc toujours prudent de s'abstenir de prononcer sur l'identité de ces mélanges indéfinis employés à l'entretien de la vie, où les moindres traces de matières et les plus insignifiantes peuvent se montrer non seulement efficaces, mais encore indispensables *. A mesure que la science étend son domaine, on est même sûr de voir se multiplier les démonstrations de l'opportunité de cette réserve.

Si la fécondation n'avait pas rendu manifeste, par les phénomènes rapides de segmentation qui s'y accomplissent, que la masse du jaune d'un œuf est douée de vie et qu'elle obéit à l'impulsion du germe vivant qui s'en empare, nous en serions encore à ignorer que le jaune de l'œuf n'est pas une simple émulsion de matière grasse inerte.

Le lait n'est-il pas dans le même cas? on est disposé à le croire, quand on voit que le jaune d'œuf et le lait ont la même destination, la même configuration, et que, si le jaune obéit à l'action du germe qui s'en nourrit, le lait de son côté se montre prêt à recevoir et à nourrir les germes de plus d'un genre, qui, l'ayant atteint, se développent et vivent à ses dépens.

Le pouvoir de synthèse de la chimie organique en particulier et celui de la chimie en général ont donc leurs limites. Le siège de Paris aura bien prouvé que nous n'avons aucune prétention à faire du pain ou de la viande de toutes pièces, non plus que du lait* Si quelques illusions avaient pu se glisser à ce sujet dans l'esprit de personnes mal informées de l'état vrai de la science, elles tiennent au jeu de mots dangereux auquel se prêtent les expressions : chimie organique, substances organiques appliquées indifi'éremment aux composés définis, comme

1. Les recherches de M. Raulin, par exemple, ont montré que des traces d^oxyde de îsînc sont nécessaires pour que, dans une culture d^Aspeigilliis nir/er, ce petit végétal atteigne son plein développement* — h Gi

l'alcool et Tacide citrique, qui sont impropres à la vie, et aux tissus organiques, siège de la vie.

Les premiers, étrangers à la vie, véritables espèces chimiques, sont les seuls que la synthèse ait reproduits.

Les seconds, qui ne peuvent se former que sous l'impression d'un germe vivant, et qui reçoivent, conservent et transportent les forces de la vie, ne sont pas des espèces définies : la synthèse des laboratoires ne les atteint pas. La seule synthèse qui ait été jusqu'ici observée pour les matériaux chimiques constituant les tissus vivants est celle que déterminent la présence et l'impulsion d'un germe vivant lui-même.

Toutes les synthèses chimiques, d'ailleurs si dignes d'intérêt, qu'on a signalées comme reproduisant des matières organiques, n'ont donc en réalité reproduit que des matières impropres à la vie, c'est-à-dire minérales. De toute matière vivante ou ayant vécu, il faut donc, en toute bonne foi, dire encore, soit qu'on parle en chimiste, soit qu'on parle en physiologiste, ce qu'on disait jadis : Omne vivum ex ovo. (Dumas, Note lue à la Société de physique de Genève, le 4 juin 1871. — Annales de chimie et de physique^ 4® série, t. XXII, p. 445.)

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