LES PREMIÈRES DÉCOUVERTES
Nous empruntons au livre : Jlf. Pasteur, histoire d*un savant par un ignorant^, les intéressantes pages qui suivent. L*auteur, on le sait, est un écrivain distingué et bien connu, auquel il a plu de cacher sous l'anonyme les liens étroits qui l'unissent à M. Pasteur.
« Allons ! monsieur Pasteur, il faut chasser le démon de la paresse l »
C'était le veilleur de nuit du collège de Besançon qui, invariablement, à quatre heures du matin, entrait dans la chambre de M. Pasteur et le réveillait par ce vigoureux bonjour, accompagné au besoin d'une forte secousse. M. Pasteur avait dix-huit ans. Outre le vivre et le couvert, le collège royal lui donnait vingt-quatre francs par mois. Mais si sa place était modeste, elle suffisait alors à son ambition : c'était le premier lien qui l'attachait à l'Université.
« Ahl lui avait souvent dit son père, si tu pouvais devenii* un jour professeur, et professeur au collège d'Arbois, je serais l'homme le plus heureux de la terre ! »
• 1. Paris, Hetzel, 1 vol. in-r2.
Déjà, quand il habitait Dôle et que son lils n'avait pas deux ans, ce père se laissait aller à de tels rêves d'avenir. Qu'aurait-il dit si on lui eût annoncé que, cinquante-huit ans plus tard, sur la façade de la petite maison de la petite rue des Tanneurs, on placerait — devant son fils vivant, chargé d'honneurs, chargé de gloire, passant au milieu d'un cortège triomphant, dans la ville pavoisée — une plaque portant ces mots écrits en lettres d'or :
Ici est né Louis Pasteur le 27 décembre 1822.
Arrivé devant cette maison, M. Pasteur évoqua l'image de son père et de sa mère, de ceux qu'il appela ses chers disparus et, du fond des lointains de son enfance, tant de souvenirs d'affection, de dévouement, de sacrifices paternels accoururent vers lui qu'il éclata en sanglots.
Après une laborieuse enfance, M. Pasteur fut reçu en 1843 à FÉcole normale supérieure. 11 y attira bientôt Tattenlion spéciale de l'un de ses maîtres, M. Delafosse.
Élève, puis collaborateur du célèbre cristallographe Hatiy, M. Delafosse s'était attaché aux questions de physique moléculaire. M. Pasteur, qui avait lu avec passion les travaux d'Hatiy, ne parlait avec M. Delafosse que d'arrangements de molécules, lorsqu'une note inattendue du minéralogiste allemand Mitscherlich, communiquée à l'Académie des sciences, vint le troubler dans toutes ses croyances. Voici cette note :
« Leparatartrate et le tartrate de soude et d'ammoniaque ont la même composition chimique, la même forme cristalline avec les mêmes angles, le même poids spécifique, la même double réfraction, et, par conséquent, le même angle des axes optiques» Dissous dans l'eau, leur réfraction est la même* Mais le tartrate dissous tourne le plan de la lumière pOlaHSée et le paratartrate est indifférent,
comme M. Biot l'a trouvé pour toute la série de ces deux genres de sels. Mais ici, ajoute Mitscherlich, ici la nature et le nombre des atomes, leur arrangement et leurs distances sont les mêmes dans les deux corps comparés. »
Comment, se disait M. Pasteur, tout rempli des enseignements d'Hatiy et de M. Delafosse sur l'arrangement des molécules dans les cristaux, pénétré des idées et de la netteté des conceptions de M. Dumas en chimie moléculaire, comment admettre que la nature et le nombre des atomes, l'arrangement de ceux-ci et leurs distances soient les mêmes dans deux espèces chimiques, que les formes cristallines de ces groupes soient également les mêmes, sans qu'il y ait une identité rigoureusement absolue entre ces deux espèces? N'y a-t-il pas une incompatibilité profonde entre l'identité affirmée par les conclusions de Mitscherlich et la dissemblance du caractère optique constaté entre les deux combinaisons tartrique et paratartrique qui font l'objet de cette note?
Cette difficulté resta longtemps dans l'esprit de M. Pasteur avec la ténacité d'une idée fixe....
Pour se fortifier dans la science des cristaux, il prit pour guide un travail étendu de M. de la Provostaye. Je répéterai, se disait M. Pasteur, toutes les mesures d'angles, toutes les déterminations de M. de la Provostaye et je comparerai mes résultats aux siens. Le travail de ce physicien, connu par la précision et l'exactitude de ses recherches, avait pour objet l'acide tartrique, l'acide paratartrique et leurs combinaisons salines.
Il y a deux ou trois ans, M. Pasteur, après m'avoir cité textuellement, sur une route du Jura, où nous nous promenions ensemble, cette note de Mitscherlich, me raconta, avec un enthousiasme de savant, le plaisir qu'il avait eu à faire cristalliser l'acide tartrique et ses sels dont les cristaux, disait-il, rivalisent en dimension et en beauté avec les plus belles formes cristallines connues :
« J'aurai bien de la peine, lui dis-je, à vous suivre èi travers cet acide tartrique, ces tartrates et ces paratartrates. Autant vos autres études m'ont toujours attiré, autant celles qui ont pour point de départ la note de Mitscherlich et le mémoire de M. de la Provostaye m'ont paru, chaque fois que j'ai essayé de m'y remettre, d'un accès difficile. Ah! ajoutai-je, vous auriez bien dû, par égard pour ceux qui aiment à parler de vos travaux, ne pas faire de découvertes dans cette voie-là!
— Est-il possible, s'écria M. Pasteur avec un singulier mélange d'indignation et d'indulgence, que vous n'ayez jamais entrevu, derrière ces recherches de physique et d'optique moléculaires, de grands horizons! Si j'ai un regret, c'est de ne pas avoir suivi cette route, moins rude qu'il ne semble, et qui doit conduire, j'en suis convaincu, aux plus belles découvertes. Par un brusque détour, elle m'a subitement jeté dans les fermentations, les fermentations m'ont jeté à leur tour dans l'étude des maladies, mais je reste désolé de n'avoir jamais eu le temps de revenir sur mes pas. »
Alors, avec une simplicité d'exposition où l'on sentait l'homme qui a été professeur et qui s'est toujours efforcé de mettre ses idées à la portée de ses auditeurs :
« Si l'on envisage, me dit-il, tous les corps de la nature, qu'ils appartiennent au règne minéral, au règne animal, au règne végétal, ou que l'on considère même des objets, fabriqués par la main des hommes, on s'aperçoit qu'ils se distribuent en deux grandes catégories. Les uns ont un plan de symétrie, les autres n'en ont pas. Voici une table, une chaise, un dé à jouer, le corps d'un individu, on peut imaginer un plan passant par ces objets et le corps humain et qui les partage en deux moitiés absolument pareilles. Ainsi, un plan qui passerait par le milieu du siège et du dos d'un fauteuil laisserait à sa droite les mêmes parties que celles qui seraient à sa gauche. De même, un plan vertical qui passerait par le milieu du front, le milieu du
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nez, de la bouche, du menton d'un individu laisserait k droite un ensemble de parties que Ton retrouverait du côté gauche. C'est bien simple, n'est-ce pas? Tous ces objets et une foule d'autres semblables forment la première catégorie. Ils ont un ou plusieurs plans de symétrie, disent les mathématiciens.
« Mais tous les objets sont bien loin d'être constitués de cette façon pour la répétition de leurs parties semblables. Considérez, par exemple, votre main droite, il est impossible de lui trouver un plan de symétrie. Quelle que soit la position que vous imaginiez pour un plan qui couperait la main, jamais vous ne trouverez à la droite de ce plan ce qui est à sa gauche. Il en est de même de votre main gauche, de votre oreille droite, de votre oreille gauche, de votre œil droit, de votre œil gauche, de vos deux bras, de vos deux jambes, de vos deux pieds. Le corps humain, pris dans son ensemble, a un plan de symétrie et chacune des parties qui composent l'une ou l'autre de ses moitiés n'en a pas. La tige d'un végétal, dont les feuilles sont distribuées en spirale autour-de cette tige, n'a pas de plan de symétrie, un escalier tournant n'a pas de plan de symétrie, un escalier droit en a un. Vous voyez cela.
« Il eût été vraiment bien extraordinaire, n'est-ce pas, que les espèces minérales, telles que le sel marin, l'alun, le diamant, le cristal de roche et tant d'autres qui relèvent de la grande loi de la cristallisation et qui revêtent des formes géométriques, ne nous offrissent pas des exemples des deux catégories dont nous venons de parler? Elles les offrent en effet. C'est ainsi que le cube, qui a la forme d'un dé à jouer, a un plan de symétrie; il en a même plusieurs. La forme du diamant, qui est un octaèdre régulier, a également plusieurs plans de symétrie. Il en est ainsi de la grande majorité des formes des espèces chimiques que l'on rencontre dans la nature ou dans les laboratoires. Elles ont généralement un plan ou plusieurs plans de symétrie. Il y a cependant des exceptions. Lç
cristal de roche, que Ton trouve en aiguilles souvent volumineuses dans les anfractuosités des roches, dians certains terrains primitifs, n'a pas de plan de symétrie. Il existe sur sa forme cristalline certaines petites faces distribuées de telle sorte que l'on pourrait comparer leur assemblage à une espèce d'hélice, ou de spirale, ou de vis, tous objets qui n'ont pas de plan de symétrie.
« Tout objet qui a un plan de symétrie, placé devant une glace, a une image qui lui est rigoureusement identique. L'image pourrait se superposer à la réalité. Placez une chaise devant une glace, l'image reproduit fidèlement la chaise, la glace reproduit notre corps considéré dans son ensemble. Mais placez votre main droite devant une glace et vous verrez une main gauche. La main droite n'est pas superposable à la main gauche, pas plus que le gant de votre main droite ne peut aller à votre main gauche, et inversement. »
Et, revenant au début de ses études cristallographiques, M. Pasteur me raconta brièvement qu'après avoir suivi le travail de M. de la Provostaye, il s'était aperçu qu'un fait très intéressant avait échappé à l'habile physicien. M. de la Provostaye n'avait pas vu, dans l'observation des formes cristallines de l'acide tartrique et de ses combinaisons, que ces formes font toutes partie du groupe des objets qui n'ont pas de plan de symétrie. Certaines petites faces lui avaient échappé. M. Pasteur reconnut en d'autres termes que la forme de l'acide tartrique placée devant une glace produit une image qui ne lui est pas superposable. Il en est ainsi des formes de toutes les combinaisons chimiques de cet acide. M. Pasteur reconnut, au contraire, que la forme de l'acide paratartrique et les formes de toutes les combinaisons de cet acide font partie du groupe des objets de la nature qui ont un plan de symétrie.
Ce double résultat transporta de joie M. Pasteur. Il y vit la possibilité d'atteindre, par l'expérience, l'explication
de la difficulté que la note de Mitscherlich avait jetée en quelque sorte comme un défi à la science en signalant une différence optique entre deux combinaisons chimiques qui paraissaient devoir être rigoureusement identiques par l'ensemble de tous leurs autres caractères. Puisque, se disait M. Pasteur, je trouve Tacide tartrique et tous ses tartrates dépourvus de plan de symétrie, tandis que soti isomère, l'acide paratartrique, et ses combinaisons ont un tel plan, je vais m'empresser de préparer le tartrate et le paratartrate de la note de Mitscherlich, je comparerai leurs formes et vraisemblablement le tartrate sera dissymétrique, c'est-à-dire sans plan de symétrie; le paratartrate, au contraire, continuera d'avoir un plan de symétrie. Dès lors, l'identité absolue signalée entre les formes de ces deux combinaisons par Mitscherlich n'existera pas. Sur ce point, il se sera trompé, et sa note n'aura plus rien de mystérieux. Comme l'action optique propre aux tartrates dont il est parlé dans sa note se traduit par une déviation à droite du plan de polarisation, c'est là un genre de dissymétrie qui n'aura rien d'incompatible avec la dissymétrie de la forme. Tout au contraire, ces deux dissymétries pourront être rapportées à une même cause; de même l'absence de dissymétrie dans la forme du paratartrate sera liée à la neutralité optique de la combinaison.
Les choses ne se passèrent quen partie comme l'avait espéré M. Pasteur. Le tartrate de soude et d'ammoniaque offrit, comme tous les autres tartrates, la dissymétrie qui s'accuse par l'absence de tout plan de symétrie, c'est-àdire que la forme de ce sel placé devant une glace montra une image qui ne lui était pas superposable. C'était comme une main droite ayant sa gauche pour image. Quant au paratartrate de soude et d'ammoniaque, une circonstance frappa M. Pasteur d'une manière tout à fait inattendue. Loin de constater sur les cristaux de ce sel, l'absence de toute dissymétrie, il reconnut que tous la
portaient manifestement. Mais, chose étrange, certains cristaux l'offraient dans un sens, les autres dans le sens opposé. Si on plaçait certains de ces cristaux devant un miroir, ils reproduisaient l'image des autres, et l'une de ces sortes de cristaux se confondait rigoureusement pour leur forme avec la forme du tartrate, préparé à l'aide de l'acide tartrique du raisin. M. Pasteur se dit alors : Puisqu'il n'y a aucune différence dans la forme du tartrate qui provient de l'acide tartrique du raisin et de l'une des sortes de cristaux qui se déposent au moment de la cristallisation du paratartrate, je vais séparer manuellement, par l'observation de leur dissymétrie propre, tous les cristaux de la cristallisation du paratartrate qui sont identiques à ceux du tartrate. Je devrai pouvoir, parles procédés chimiques ordinaires, extraire un acide tartrique identique à l'acide tartrique du raisin avec toutes ses propriétés physiques, minéralogiques et chimiques, c'est-à-dire un acide tartrique ayant, comme l'acide tartrique naturel du raisin, la dissymétrie de la forme et l'action sur la lumière polarisée. Par contre, je devrai retirer de la seconde sorte des cristaux, associés aux précédents dans la cristallisation paratartrique, un acide qui reproduira l'acide tartrique ordinaire, mais ayant une dissymétrie de sens inverse et d'action également inverse sur la lumière polarisée.
Avec une ardeur pleine de fièvre, M. Pasteur s'empressa de faire cette double expérience. Quelle fut sa joie lorsqu'il vit ses prévisions se réaliser et se réaliser avec une netteté véritablement toute mathématique ! Son saisissement fut si grand qu'il quitta brusquement le laboratoire. A peine sorti, il rencontra le préparateur du cours de physique, et l'embrassa en lui disant :
« Je viens de faire une grande découverte 1 J'ai séparé le paratartrate double de soude et d'ammoniaque en deux sels de dissymétrie inverse et d'action inverse sur le plan de polarisation de la lumière. Le sel droit est de tout
point identique au tartrate droit. J*en suis si heureux que j'éprouve un tremblement nerveux qui m'empêche de remettre de nouveau Toeil à l'appareil de polarisation. Allons au Luxembourg; je vous expliquerai tout celai »
Ces résultats frappèrent à un haut degré l'attention de l'Académie des sciences où siégeaient les Arago, les Biot, les Dumas, les de Senarmont et les Balard. On peut dire sans exagération que l'Académie en fut émerveillée. Toutefois, beaucoup de membres ne crurent pas d'emblée à la découverte. Chargé d'en rendre compte, M. Biot commença par exiger de M. Pasteur la vérification de chacun des points annoncés. Dans ce contrôle, M. Biot apporta sa précision habituelle qui fut associée à une sorte de défiance soupçonneuse.
« Il me fit venir chez lui, racontait dans une de ses leçons M. Pasteur, il me remit de l'acide paratartrique qu'il avait soigneusement étudié lui-même et qu'il avait trouvé parfaitement neutre vis-à-vis de la lumière polarisée. Ce ne fut pas au laboratoire de l'École normale, ce fut en sa présence, dans sa cuisine, qu'il me fallut préparer le sel double avec de la soude et de l'ammoniaque qu'il avait également désiré me procurer lui-même. La liqueur fut abandonnée à une évaporation lente, et, au bout de dix jours, lorsqu'elle eut fourni environ 30 à 40 grammes de cristaux, il me pria de passer au Collège de France, afin de recueillir la cristallisation et d'en extraire des cristaux de deux sortes que je placerais, ajouta-t-il, les uns à sa droite, les autres à sa gauche, me demandant de déclarer de nouveau si j'affirmais bien que les cristaux mis à sa droite dévieraient à droite et les autres à gauche. La déclaration faite, il me dit qu'il se chargeait du reste. M. Biot prépara les solutions en proportions bien dosées, et, au moment de les observer dans l'appareil de polarisation, il m'invita de nouveau à me rendre dans son cabinet. Il plaça d'abord dans l'appareil la solution la plus intéressante, celle qui devait dévier à gauche. Sans
même prendre de mesure, par l'aspect seul des teintes des deux images ordinaire et extraordinaire de Tanalyseur, il vit qu'il y avait une forte déviation à gauche. Alors, très visiblement ému, l'illustre vieillard me prit le bras et me dit : « Mon cher enfant, j'ai tant aimé les « sciences dans ma vie que cela me fait battre le cœur ! »
L'émotion de M. Biot était d'autant plus vive qu'il avait le premier découvert la polarisation dans des substances chimiques, et que, pendant plus de trente ans, il avait répété que l'étude de ces substances et de leur action sur la polarisation rotatoire était peut-être le plus sûr moyen de pénétrer dans la constitution intime des corps. Tout en accueillant avec déférence ses conseils, on ne les suivait guère. Et voilà qu'apparaissait en face de ce vieillard un peu découragé un jeune homme de vingt-cinq ans, se révélant maître dès son premier travail, dissipant les obscurités de la fameuse note allemande, créant un nouveau chapitre de chimie cristallographique. La composition et la nature de l'acide paratartrique étaient expliquées; une nouvelle substance, l'acide tartrique gauche, vraiment surprenante par ses propriétés, était trouvée; la physique et la chimie moléculaires s'enrichissaient de faits et de théories nouvelles d'une grande valeur.
Le premier soin de M. Pasteur, après avoir trouvé l'acide tartrique gauche et la constitution de l'acide paratartrique, fut de comparer très soigneusement les propriétés du nouvel acide tartrique gauche avec celles de l'acide tartrique droit, s'efforçant d'assigner, par des preuves expérimentales, l'influence sur ces propriétés des arrangements atomiques internes des deux acides. Bien qu'on ne puisse saisir la figure même de ces groupements, il ne saurait être douteux que ces groupements soient formés des mêmes particules élémentaires, qu'ils soient, en outre, dissymétriques et qu'enfin la dissymétrie d'un des groupements soit la même que celle de l'autre, mais en sens inverse. L'assemblage des atomes
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de Tacide tartrique droit présente-t-il la forme extérieure d'une pyramide irrégulière, l'assemblage de l'acide tartrique gauche doit nécessairement offrir la forme de la pyramide irrégulière inverse....
M. Pasteur mit en présence de chacun des deux acides dans les mêmes conditions de poids, de température, de quantités de dissolvant, successivement toutes les substances chimiques capables de se combiner avec eux. 11 obtint de cette manière les tartrates droits et les tartrates gauches correspondants de potasse, de soude, d'ammoniaque, de chaux et de tous les oxydes proprement dits. 11 s'attacha aux combinaisons — et elles sont nombreuses — qui peuvent se déposer dans les liqueurs sous forme de cristaux bien déterminables. Sans entrer dans le détail de ces longues et patientes études, disons d'une manière générale que M. Pasteur reconnut que ce que l'on peut faire avec l'un des acides tartriques, on peut le répéter avec l'autre rigoureusement dans les mêmes conditions et que les produits résultants manifestent constamment les mêmes propriétés, avec cette seule diflFérence, déjà oflFerte par les deux acides, que chez les uns la déviation du plan de polarisation s'exerce à droite, chez les autres à gauche, et que les formes des espèces gauches correspondantes, encore bien qu'identiques dans tous leurs détails aux espèces droites, ne peuvent leur être superposées. Quant aux autres propriétés chimiques et physiques, l'identité est absolue. Solubilité, réfraction simple des solutions , réfraction double des cristaux , action quelconque de la chaleur pour la décomposition des produits, etc., la similitude va toujours jusqu'à la plus parfaite identité.
L'Académie des sciences, qui montre, en ne les prodiguant pas, l'importance qu'elle attache aux rapports, se fît rendre compte pour la seconde fois de ces nouvelles recherches. M. Biot fut de nouveau rapporteur. Ce fut avec une sorte de coquetterie que M. Pasteur apporta de
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Strasbourg * des échantillons parfaitement étiquetés à cristallisations magnifiques de la double série des tartrates droits et des tartrates gauches.. ,.
M. Biot se promit d'apporter à Tlnstitut ces éléments de démonstrations si soignés. Le matin du jour où il devait lire son rapport, il resta plusieurs heures à causer avec M. Pasteur; il était pris d'une telle joie, il la laissait déborder avec tant d'émotion que Mme Biot, qui avait pour son mari cette sollicitude particulière aux femmes d'académiciens, se penchant du côté de M. Pasteur, lui dit:
« Je vous en prie, détournez la conversation. Ne répondez pas à ce qu'il vous dit sur vos travaux. Vous le rendriez malade ; il ne vit plus depuis que vous faites toutes ces belles choses î »
Les membres de l'Académie partagèrent l'enthousiasme de M. Biot. Arago demanda de décider que le rapport fût inséré dans le Recueil des Mémoires de l'Académie. C'était un honneur exceptionnel. Arrivés presque tous à la fin de leur carrière, ces savants aimaient à regarder ce prenaier rayon qui n'était pas encore la gloire, mais qui en était le présage.
« Mon jeune ami, disait à quelque temps de là M. Biot à M. Pasteur, en le présentant à Mitucherlich, vous pouvez vous vanter d'avoir fait quelque chose de grand, en trouvant ce qui a échappé à un homme comme celui-là.
— J'avais étudié, répondit Mitscherlich, non sans une nuance de regret, en s'adressant à M. Pasteur, j'avais étudié avec tant de soin et de persévérance, dans leurs moindres détails^ les deux sels qui ont fait l'objet de ma note à l'Académie que si vous avez constaté ce que je n'ai pas su ti'ouver, c'est que vous avez dû être guidé par une idée préconçue. »
1. M. Pasteur avait été nommé professeur suppléant à la Faculté de Strasbourg*
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Mitscherlich avait raisçn, et cette idée préconçue, M. Pasteur aurait pu la formuler ainsi : Une dissymétrie dans l'arrangement moléculaire interne d'une substance chimique doit se manifester dans toutes les propriétés externes, capables elles-mêmes de dissymétrie.
Si cette conception théorique était exacte, M. Pasteur devait trouver que toutes les substances chez lesquelles M. Biot avait rencontré le pouvoir de déviation du plan de polarisation possèdent la dissymétrie cristalline accusée par la dissymétrie non superposable. Le résultat fut en grande partie conforme à de telles prévisions. Les substances actives sur la lumière polarisée à l'état fluide ou de dissolution offrirent le plus souvent à M. Pasteur des formés cristallines dissymétriques; mais quelques-unes, bien qu'elles pussent se résoudre en cristaux, ne manifestèrent aucune face dissymétrique. Cette difficulté n'entrava pas M. Pasteur. Elle fut, au contraire, pour lui une occasion de démontrer qu'il ne faut pas s'arrêter, sans l'approfondir, devant l'apparence d'une objection, quand une théorie est juste et qu'elle a déjà fait ses preuves. Est-ce que, se demanda M. Pasteur, cette absence de dissymétrie de forme dans des substances qui ont le pou* voir rotatoire moléculaire ne serait pas une chose toute fortuite, et ne suffirait-il pas de changer les conditions de la cristallisation pour faire apparaître cette dissymétrie?
Alors, afin de modifier les formes cristallines des substances dont la cristallisation ne s'était pas montrée spontanément dissymétrique, M. Pasteur fit usage d'une méthode bien souvent éprouvée, quoiqu'on n'en puisse pas expliquer les principes ni en prévoir les eflFets. A l'imitation de Rome de Lisle, de Leblanc, de Beudant, M. Pasteur fit varier la nature des dissolvants; il intro-^ duisit dans la dissolution tantôt un excès d'acide ou de base, tantôt des matières étrangères incapables de reagir chimiquement sur celles qu'il s'agissait de modifier; il
employa même quelquefois des eaux mères impures. Chaque fois, il fit naître ainsi des facettes nouvelles et chaque fois ces facettes montrèrent le genre de dissymétrie que le caractère optique enseignait à prévoir. Bien qu'il ait dû borner sa recherche aux substances qui, par leur facile cristallisation et la beauté de leurs formes, se prêtent le mieux à ce genre d'épreuves, les résultats furent tellement d'accord avec les prévisions théoriques que nul doute ne peut raisonnablement subsister sur la corrélation nécessaire entre la dissymétrie et le pouvoir de déviation de la lumière polarisée.
Après de telles recherches, M. Pasteur arriva à une conclusion bien singulière, et digne des plus sérieuses méditations, sur la différence qui existe, d'une part, entre les espèces minérales et les produits artificiels et, d'autre part, entre les produits organiques naturels que l'on peut extraire des végétaux et des animaux. Tous les produits minéraux ou artificiels , disons , pour abréger, tous les produits de la nature morte, sont à image superposable, non dissymétriques par conséquent. Les produits des végétaux et des animaux, au contraire, en un mot les produits formés sous l'influence de la vie sont à image non superposable, c'est-à-dire dissymétriques atomiquement, de cette dissymétrie qui se traduit au dehors par le pouvoir de déviation du plan de polarisation. S'il existe des exceptions, ces exceptions sont plus apparentes que réelles....
11 est donc vrai de dire que les produits de la nature morte minérale ou artificielle n'ont jamais présenté jusqu'ici la dissymétrie moléculaire ; il est donc vrai d'affirmer que les substances qui ont le plus d'influence dans les manifestations de la vie végétale et animale, qui sont présentes et actives dans la graine ou dans Tœuf au moment du merveilleux devenir des espèces végétales el animales, offrent toutes la dissymétrie moléculaire.
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Pourrail-on indiquer une séparation plus profonde entre les produits de la nature vivante et ceux de la nature minérale que cette dissymétrie chez les uns et son absence chez les autres? [M. Pasteur, Histoire d'un savant par un ignorant^ p. 1-35.)