‹ Lectures scientifiques. Extraits de mémoires originaux et d'études sur la science et les savants. Physique et chimieChapitre 108 sur 120 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Progrès des sciences dans la première moitié du XIX« siècle.

Tant de mutations, rapidement opérées chez une nation aussi mobile que la nôtre, en ont nécessairement amené de considérables dans ses idées, ses goûts, ses exigences, et par suite dans les productions littéraires, même scientifiques, qu'on lui présentait. D'autant que, dans les intervalles de repos qui ont séparé ces transformations sociales, les esprits ont été occupés, remués, par une succession continue de découvertes nouvelles, qui ont étendu le cercle des connaissances humaines presque au delà des bornes qu'on leur supposait possible d'atteindre. Ainsi, les sciences d'érudition nous ont révélé les secrets de l'antique Egypte ; elles nous ont rendu familières, les langues, les religions, les doctrines du vieil Orient; et, par leur critique éclairée, non moins que sévère, elles ont totalement modifié, ou détruit, une multitude d'opinions erronées, que le siècle précédent avait trop inconsidérément admises comme certaines. En même temps, les voyages d'exploration s'étendant sur toutes les mers,

et jusque dans l'intérieur des continents les plus sauvages, nous ont fait connaître, au vrai, les variétés d'état et de mœurs de la race humaine, sous toutes les formes d'association qui peuvent s'y réaliser : ce qui a redressé encore les idées fausses qu'en avaient donné des déclamations éloquentes. Mais rien n'a frappé les imaginations, autant que les prodiges qu'ont enfantés, de nos jours, les sciences positives, qui s'appuient sur l'observation, l'expérience et le calcul mathématique. Par l'observation, elles ont découvert dans notre système solaire un grand nombre de planètes inconnues aux âges précédents, circulant, comme les anciennes, autour du soleil suivant les lois de la gravitation newtonienne ; et, au delà de ce système, des soleils circulant autour d'autres soleils, suivant des lois que le temps fera connaître, identiques à celles-là ou différentes. Par l'expérience patiemment suivie et habilement maniée, elles ont mis au service de la société des agents naturels, dont l'existence matérielle est insaisissable à nos sens, et qui dirigés, enchaînés pour ainsi dire, lui fournissent, les uns des moteurs mécaniques d'une puissance indéfinie, les autres des signaux de communication, transmissibles presque instantanément à toute distance. Que de vues, que de notions nouvelles, surgies pour nous dans le cours du demisiècle qui vient de s'écouler!

Mais, ce qui n'est pas moins digne d'être remarqué comme un grand fait intellectuel, et comme un présage assuré des progrès futurs, les sciences, qui ont enfanté tant de merveilles, n'ont eu besoin pour cela que d'appliquer invariablement les mêmes principes de philosophie qui ont régi toutes leurs recherches, depuis le temps de Galilée et de Newton. N'est-ce pas un spectacle curieux que de suivre l'application constante de cette philosophie aux idées générales qui ont continuellement changé autour d'elle? (Biot, Mélanges scientifiques et littéraires, 1. 1. Avertissement.)

Les découvertes scientifiques du XIX® siècle. Conservation de la matière et de la force.

H y a un demi-siècle, la science, pleine de promesses {)our ceux qui en avaient sondé les mystères, ne disait encore rien au commun des hommes ; son langage était peu compris, même de ceux qui tenaient dans leurs mains les destins des nations. On en regardait les démonstrations et les découvertes d'un œil distrait, en passant, et l'on disait : Que m'importe cela?

Bientôt, cependant, la vapeur couvrait les mers de rapides vaisseaux, les chemins de fer sillonnaient le continent; la pensée circulait d'un hémisphère à l'autre, portée par le souffle muet du télégraphe électrique ; la betterave de nos climats glacés bravait la canne à sucre des régions équatoriales ; le gaz éclairait nos rues; des sels fossiles fécondaient les terres les plus arides, et les couleurs tirées de la houille déposaient sur les tissus légers des teintes qui rivalisent avec les plus fraîchesnuances des fleurs. Mais aussi, les navires à voiles pourrissant dans les ports, les messageries au repos, les routes délaissées, les colons menacés de ruine, tous ces signes d'une puissance irrésistible et sans cesse agissante, avertissaient les héritages et les familles qu'il fallait compter avec la science et ne pas répéter au sujet de ses découvertes : Que m'importe cela?

En même temps, le fer, l'acier, produits en abondance et perfectionnés; la poudre et les matières incendiaires ou fulminantes, rendues maniables ; les armes de guerre converties en instruments de précision d'une portée inconnue et d'une puissance monstrueuse, devenaient des engins de dévastation, des instruments de mort et de domination. Devant les maisons en ruines, les moissons incendiées, les tombes sanglantes; devant ces longues cara-

vanes de compatriotes en pleurs, condamnés à l'exil, comment méconnaître encore que la science est devenue une force redoutable, et comment répéter de nouveau, quand on a mission de gouverner les peuples comme politique ou de les défendre comme soldat : Que m'importent ces découvertes?

Enfin, une nouvelle conception de l'univers, reposant sur l'existence des atomes, derniers représentants de la matière, et sur les vibrations de l'éther, derniers symboles de la force, a conduit certaine école à réchauflFer des doctrines que la Grèce avait vu naître, et que Lucrèce traduisit en beaux vers pour convertir l'aristocratie voluptueuse de Rome à la philosophie d'Épicure. Dans son antique matérialisme, le poète latin s'écrie : « Il ne se réveille plus, celui qui s'est endormi dans la mort. Nous n'avons que l'usufruit de la vie, sans en avoir la propriété. Quand le corps périt, il faut que l'âme elle-même se décompose; elle se dissout dans les membres. L'âme meurt tout entière avec le corps, et c'est en vain que, dans un tumulte effroyable, la terre se confondrait avec la «ner, la mer avec le ciel, rien I rien ne pourrait la réveiller I »

Le matérialisme moderne, se contentant de rajeunir les formules d'Épicure et de «Lucrèce, considère le monde, l'homme, comme le produit fortuit de l'arrangement des atomes; comme le terme supérieur de l'évolution naturelle des formes organiques; la vie, comme une modification spontanée de la force; la naissance, comme le début d'un phénomène; la mort, comme sa fin. Lorsque, en conséquence de cette philosophie lamentable, la justice n'est plus qu'une convention sociale; la conscience, un fruit de l'éducation; la charité, l'amitié, l'amour, des formes variées de l'égoisme, quiconque a charge d'âmes ne doit plus passer à côté de la science en détournant la tête et ne peut plus dire : Que m'importent ces doctrines?

Ces émotions de l'esprit humain, considérables, persis-

tantes, dérivent de notions conformes à nos connaissances, touchant la matière et la force, et des conséquences fausses qu'on en tire, comme si elles représentaient la vérité absolue. Lavoisier, étudiant les actions chimiques, la balance à la main, a prouvé, il est vrai, que dans chacune d'elles le poids des substances produites est égal au poids des substances employées. Acceptons comme une vérité philosophique cette découverte de son génie : la matière est pesante ; l'homme n'a jamais rien créé ni rien détruit, qui fût pesant; dans la nature, depuis que l'univers a reçu sa forme actuelle, rien ne se perd, rien ne se crée de ce qui est pesant; la matière se déplace, change d'aspect ou d'état; elle ne périt pas. En serait-il de même à l'égard de la force? Tout en restant impondérable, serait-elle de même changeante dans ses manifestations, perpétuelle dans son activité? L'homme, impuissant à créer la matière, serait-il également impuissant à créer la force? Auguste de la Rive a contribué, pour une large part, à prouver qu'il en est ainsi, et il a su conduire, jusqu'à ses plus hautes conséquences philosophiques, la plus humble des expériences de laboratoire, celle de Galvani. Deux lames, l'une de zinc, l'autre de cuivre, unies par une de leurs extrémités, font naître des sensations, lorsqu'on touche un organe avec leurs deux extrémités libres : la langue perçoit une saveur; l'œil est traversé par des éclairs ; l'oreille entend bruire des sons, les muscles sont agités de convulsions. En augmentant le nombre de ces couples métalliques, en étendant leur surface,' et en les plongeant dans un liquide salé ou acide, Volta avait construit sa célèbre pile, d'où il a surgi une chaleur et une lumière comparables à celles du soleil, une puissance chimique supérieure à celle des volcans, un magnétisme égal à celui de la terre et des phénomènes physiologiques, considérés, jusqu'alors, comme propres aux seules manifestations de la vie. Fallait-il admettre que tous ces efforts naissent de rien, et que les deux métaux qui les avaient

produits conservaient, sans changements, leur nature, leur poids et toutes leur qualités?

La science allemande encore engagée dans les obscurités de la philosophie de la nature, était de cet avis, malgré les expériences de M. Becquerel père; Auguste de la Rive, dont les études avaient tout embrassé, était d'un avis opposé ; il n'accordait pas si facilement à l'homme la faculté de tirer quoi que ce soit du néant : ni matière, ni mouvement. Toutes les lumières de son esprit se révoltaient contre cette prétention. Il prouva, en effet, qu'il ne se manifeste point d'électricité, si l'un des deux métaux n'est rongé, c'est-à-dire s'il ne subit une véritable action chimique. Le courant électrique est peu sensible, quand l'action chimique est faible; intense, lorsqu'elle est puissante. Le circuit électrique part du métal attaqué et revient vers l'autre. Les deux métaux sont-ils attaqués à la fois, le mouvement électrique part de celui qui Test le plus vivement. Changez la nature du milieu, et vous renversez, à volonté, l'action chimique et le sens du courant. Cette dernière expérience est décisive. Si le contact de deux métaux différents suffisait pour créer le courant électrique, celui-ci devrait toujours marcher dans le même sens. Si ce courant est le résultat d'une action chimique, il doit, au contraire, marcher tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, partant du métal attaqué et se dirigeant vers celui qui ne l'est pas ; c'est ce que constate Auguste de la Rive. Lorsqu'on inscrit l'électricité en recette, il faut donc inscrire la force chimique en dépense. On n'a rien créé ; on a transformé. Voilà la théorie de la pile. Ces vérités ont reçu des travaux de Faraday une éclatante consécration ; mais on peut rendre au physicien genevois la grande part qui lui est due, sans toucher à la gloire du physicien anglais.

Si le charbon qui brûle explique la force de la machine à vapeur, le zinc qui brûle explique seul la puissance de la pile de Volta. La pile ne crée pas plus l'électricité

qu'elle utilise que la machine de Watt ne crée la chaleur dont elle fait emploi ; cette électricité provient tout entière du métal brûlé par les acides. Poursuivant cette pensée, Auguste de la Rive mesure la chaleur qui se manifeste dans les divers éléments d'une pile en pleine activité, et il trouve qu'elle ne dépasse pas celle que produirait l'action chimique exercée sur le métal attaqué, conclusion que les travaux du savant doyen de la faculté de Marseille ont confirmée. La démonstration est donc complète. L'homme ne fait naître ni électricité ni magnétisme, ni chaleur, ni lumière; il tire ces forces des réservoirs qui les recèlent et où il ne les a point placées.

On insiste : dans la nature, telle qu'il nous est permis de la connaître, rien ne se perd et rien ne se crée de ce qui est pesant; nous disposons de la matière à notre gré, pour produire des combinaisons chimiques à l'infini ; les forces ne sont que des causes de mouvement que nous transformons, l'une en l'autre, à volonté. Eh bien! estce à dire que le monde n'a pas d'autre souverain que l'homme et qu'il le domine en maître? Ceci mérite examen.

Newton considérait la lumière, la chaleur, l'électricité et le magnétisme, comme autant de fluides impondérables distincts. Cette opinion a servi de guide à tous les travaux du xvm® siècle et du commencement du xix®. Elle était l'expression de la vérité de cette époque ; les impertinents diraient qu'elle était à la mode; en tout cas, elle avait ses fanatiques alors, et au premier rang Voltaire lui-même, qui s'en disait si bon juge. Elle est absolument abandonnée, aujourd'hui. Une idée indiquée par Descartes et Huygens, et que Newton n'avait ajournée, peutêtre, qu'en raison des difficultés qu'elle offrait au calcul, est venue la remplacer. Celle-ci suppose l'existence dans tout l'univers d'une matière élastique, éthérée, c'est-à-dire excessivement subtile, dans laquelle flottent les atomes de la matière pondérable. En agissant les uns sur les autres, ou même par un travail intérieur, ces atomes déterminent

dans Téther, dont ils sont entourés et pénétrés, des ondulations plu» ou moins étendues, plus ou moins rapides. Ces ébranlements de Téther constituentl a lumière, la chaleur, Télectricité, le magnétisme, dont nous apprécions les effets par nos sens. Les rapprochements et les séparations des atomes eux-mêmes constituent les actions chimiques et produisent ou modifient les corps que nous connaissons. L'atome pesant, Téther élastique, les vibrations de Téther, excitées par l'atome, telle est la conception actuelle de l'univers. C'est simple; c'est vrai, peutêtre, disait Auguste de la Rive; cependant, qui sait ce qu'on en pensera dans cent ans, dans mille ans? Comment croire qu'après être resté dans l'erreur, sur ces grands objets, depuis le commencement du monde, l'homme, en moins d'un siècle, aurait pénétré toute la Vérité et n'aurait rien laissé à découvrir aux siècles à Venir? Nos neveux ne souriront-ils pas de notre confiante témérité? Soyons plus modestes!

Parmi les divers modes de mouvement de Téther, l'électricité est celui qui se manifeste de la manière la plus constante, non seulement dans les réactions des corps bruts, mais aussi dans les phénomènes matériels qu'on observe chez les êtres vivants. On s'était h|Lté d'en conclure que l'électricité était la vie. Auguste de la Rive n'acceptait pas que la vie pût sortir de cette action inconsciente des atomes sur l'éther. Il ne l'avait jamais vue se manifester spontanément, et il pensait que, depuis son apparition sur la terre, elle s'est constamment transmise des parents aux descendants. Il croyait, enfin, que la personnalité humaine réside ailleurs que dans la poussière dont notre corps est formé. On veut que la matière qui obéit soit éternelle, et que l'esprit qui commande soit périssable! J'aime mieux croire, disait-il, que c'est Tàme intelligente qui est immortelle, et que c'est la matière brute qui est destinée à finir. Il considérait l'univers comme ayant été créé. Il démontrait, comme une vérité

de Tordre scientifique, et par des arguments que M. Clausius a développés plus tard, après lui, que le monde n'a pas toujours existé, qu'il a commencé et qu'il finira.

Ampère, Faraday, Auguste de la Rive, ont fait de l'électricité l'objet des études de toute leur vie et l'instrument de leurs grandes découvertes; ils étaient tous les trois profondément religieux. Ils aimaient à méditer des sujets qui confinent à la métaphysique : le premier, cherchant à expliquer l'attraction universelle par le magnétisme ; le second, niant l'existence de la matière et considérant chaque atome comme un centre de force dont les vibrations se font sentir dans tout l'univers; tous les trois, cherchant à défendre, contre l'invasion des partisans des forces physiques, le terrain réservé à l'esprit, à cette chose qui pense, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine, qui sent et qui, libre, doit rendre compte de l'usage qu'elle aura fait de la liberté. Ils étaient convaincus que s'abîmer dans de telles méditations, c'était s'élever vers la volonté suprême dont l'intervention directe apparaît toujours, comme le premier et le dernier mot de la création.

Instruit à la même école, on aime à répéter avec eux : L'attraction qui soutient les astres dans l'espace, qui en connaît la nature? L'affinité qui lie les molécules des corps, n'est-ce pas un mot dont le sens nous échappe? Notre esprit se représente la matière comme formée d'atomes, savons-nous s'il existe des atomes? Le physiologiste décrit les phénomènes de la vie, n'ignore-t-il pas ce qu'est la vie? Et le géologue, qui écrit l'histoire du globe dont il n'a pas encore fouillé l'épiderme, soupçonne-t-il l'origine et la fin de la terre qu'il habite? Si, parfois, l'homme se sent fier d'avoir tant appris, ne doit-il pas, plus souvent encore, se sentir bien humble et bien petit de tant ignorer? (Dumas, Discours et Éloges académiques^ 1. 1, p. 269 : Éloge d'Auguste de la Rive.)

Le coucher du soleil sur le mont Blanc.

Auguste de la Rive ne se lassait pas du spectacle admirable que présente le coucher du soleil, se dessinant sur la vaste chaîne du mont Blanc, et il a trouvé Toccasion d'une belle étude scientifique dans son entraînement vers le côté pittoresque du phénomène. Au moment où Tastre disparaît de Thorizon, la vallée se couvre d'ombre, la montagne s'obscurcit, peu à peu, de la base au sommet, qui seul reçoit, pendant quelque temps encore, l'impression directe de la lumière. Le reste de la terre étant déjà plongé dans l'ombre, le sommet de la montagne se colore, tout à coup, d'une vive nuance rouge orangé, quelquefois même rouge de feu ou de sang. On dirait comme un immense météore fixe, incandescent,, étranger à la terre et suspendu dans les cieux. Cependant l'ombre envahit ces cimes neigeuses à leur tour; leur modelé s'eflFace, leur teinte aurore pâlit, un aspect cadavéreux la remplace; rien ne rappelle mieux le passage de la vie à la mort sur la figure humaine, que ce contraste rapide de la teinte rosée du jour finissant, au ton blafard et livide qui lui succède sur le front de ce géant de pierre et de neige. Nul n'a été témoin, pour la première fois, de ce spectacle solennel, sans en éprouver une émotion véritable; nul ne l'a vu, sans désirer le revoir encore. Rien n'est plus naturel que cet instinct qui conduit les populations alpestres vers les lieux d'où l'on peut contempler le coucher du soleil sur les hautes montagnes, et que ce silence, recueilli comme une prière, que la fin du phénomène impose à tous les assistants. On a peine à détacher les yeux de cette scène, on se demande si tout est accompli, lorsque, semblant répondre à la pensée du spectateur attristé, la montagne se colore de nouveau d'une teinte rose plus faible, reflet éteint de son premier éclat, et le fait assister parfois à la résurrection du

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colosse; enfin cette teinte fugitive s'effaee elle-même et disparait sans retour.

La lueur rosée que Tastre envoie en signje d'adieu aux sommets glacés de ces monts élevés n'a rien d'extraordinaire; elle reproduit, sous une forme particulière, les effets généraux du soleil couchant sur les nuages. Mais d'où vient la seconde coloration? Le sommet du mont Blanc, qui la présente assez souvent, a été l'objet, de la part de notre confrère, d'un grand aombre d'observations; il l'attribuait à la réflexion des rayons rouges, sur quelques plans de vapeurs amassées dans les régions supérieures de l'atmosphère. C'est ainsi qu'il avait été conduit à rechercher ce qu'étaient ces vapeurs et à inventer des appareils pour mesurer les variations de Ja transparence de l'air, phénomène dont les habitants des montagnes s'occupent avec une sérieuse attention, comme propre à donner des pronosti^cs certains du temps qui se prépare. Lorsqu'ils voient l'air parfaitement transparent, les objets éloignés bien distincts, que les montagnes se rapprochent de l'observateur, quand le ciel est, d'ailleurs, d'un bleu extrêmement foncé, ils regardent la pluie comme ^ès prochaine, quoiqu'il n'en paraisse pas d'autre signe. Le temps est-il décidément au beau, l'air n'est plus parfaitement transparent; on y voit nager comme une vapeur bleuâtre ; le ciel est d'un bleu éteint et les montagnes semblent s'éloigner.

Auguste de la Rive a fait voir que ces vapeurs caractéristiques du beau temps sont formées par de véritables poussières, minérales ou organiques, suspendues dans l'air, où elles flattent quand elles sont sèches, retombant sur le sol quand elles sont chargées d'une humidité qui les alourdit. Abondantes, elles font perdre à l'air sa transparence; il la reprend quand elles deviennent rares. Les insectes qui tourbillonnent autour de nous n'échappent point à cette loi. Si Jes hirondelles rasent la terre à l'approche de la pluie, et .remoptept bien haut dans les

airs par un beau temps, c'est que, dans le premier cas, les insectes qu'elles poursuivent sont surchargés d'humidité et ne peuvent s'élever, tandis que, dans le second, allégés de ce surcroît de bagage, ils prennent leur essor et montent dans l'espace, à de grandes hauteurs. (Dumas, loc. c^^, p. 287.)

Origine des expériences de physique dans les collèges. Fondation du Muséum.

Etienne Geoffroy, l'auteur du Tableau des affinités chimiques, était né en 1672, à Paris; son bisaïeul avait été premier échevin de cette ville, fardeau déjà lourd, dont le poids ne s'est pas allégé depuis, et son père, qui avait traversé lui-même les dignités municipales, eut le singulier bonheur de lui donner des maîtres qu'un prince aurait enviés. Il se tenait chez lui, en effet, des conférences réglées, où Gassini P' apportait ses planisphères, le P. Sébastien ses machines, Joblot ses pierres d'aimant, où du Verney faisait ses dissections et Homberg des opérations de chimie ; où la curiosité, enfin, attirait d'auû^es savants fameux et des jeunes gens portant les plus beaux noms de notre histoire. Ges conférences, qui attestent l'esprit supérieur de celui qui les avait instituées, eurent un tel retentissement qu'elles décidèrent l'introduction des expériences de physique dans les collèges et qu'elles servirent de modèle au nouvel enseignement, aigourd'hui si prospère, de la physique expérimentale que toutes les nations nous ont emprunté. Pourquoi serait-il interdit de rappeler leur origine, qu'ils ont oubliée peut-être, aux professeurs de physique de nos lycées et de nos facultés, et pourquoi seraient-ils dispensés de faire acte de reconnaissance envers celui qui l'a si bien méritée?

Un siècle plus tard,un autre Etienne Geoffroy dotait la France d*une institution qui a fait également le tour da

monde, en donnant asile, le 4 novembre 1793, sans hésiter, quoique sans ressources, sans locaux disponibles et sans crédit, aux animaux vivants, dont la police venait subitement d'interdire l'exhibition dans Paris, et en créant ainsi la ménagerie publique du Jardin des plantes. Lorsqu'on visite cette collection ou les jardins zoologiques des pays étrangers qui l'ont imitée, faut-il donc oublier aussi que c'est à notre Etienne Geoffroy que la science et le public doivent ce moyen d'étude et cette source intéressante d'instruction ou de délassement?

Faut-il oublier aussi ce qui s'est passé en. Egypte à l'époque où la capitulation de l'armée française mettait un terme à sa glorieuse expédition? Un savant anglais, Hamilton, avait introduit dans le traité un article qui faisait passer aux mains de l'Angleterre les collections précieuses recueillies par l'Institut d'Egypte, seul profit qui nous restât de notre conquête, si l'on compte pour rien la gloire des armes, l'honneur du drapeau et l'amitié du vaincu.

L'Anglais se montrait sourd à toutes les réclamations. Sa dure insistance révolte le même Etienne Geoffroy, qui tout à coup s'écrie : « Non! nous n'obéirons pas. Votre armée n'entre k Alexandrie que dans deux jours. Eh bien, d'ici là le sacrifice sera consommé, nous brûlerons nousmêmes nos richesses ! vous disposerez de nos personnes. ^ Hamilton demeure frappé de stupeur. « Oui, nous le ferons, répète Geoffroy, alors appuyé par tous ses collègues. C'est à la célébrité que vous visez ! Comptez sur le souvenir de l'histoire. Vous aussi, vous aurez brûlé une bibliothèque à Alexandrie! » Les rôles, dès ce moment, étaient renversés; Hamilton, qui aimait les lettres, savait que ce n'est pas en vain qu'on brûle les bibliothèques; il céda, épargnant à son pays un de ces abus de la force que la postérité, dans sa justice, appelle des crimes.

Grâce à Etienne Geoffroy, les collectioiis scientifiques de tout genre, les notes et dessins qui les accompagnaient,

conservés à la France, enrichirent nos musées, servirent de base à l'histoire de l'expédition d'Egypte, œuvre sans égale, et fournirent à Champollion les matériaux de la découverte la plus importante du siècle, la lecture des hiéroglyphes, qui nous a permis de pénétrer enfin les mystères des anciens peuples de l'Orient et de remonter aux origines de la civilisation. (Dumas, Discours et Éloges acad,, t. I, p. 218.)

Le Muséum ayant été bombardé pendant le siège de Paris, M. Chèvre ul lut à l'Académie la déclaration suivante :

Le jardin des plantas médicinales, fondé à Paris par édit du roi Louis XIII, à la date du mois de janvier 1626;

Devenu le Muséum d'Histoire naturelle par décret de la Convention du 10 juin 1793,

Fut bombardé.

Sous le règne de Guillaume I" roi de Prusse, comte de Bismark chancelier.

Par l'armée prussienne dans la nuit du 8 au 9 de janvier 1871 ;

Jusque-là il avait été respecté de tous les partis et de tous les pouvoirs nationaux et étrangers. (E. Chevreul, directeur. Comptes rendus de VAcad, des se,, t. LXXII, p. 41.)

Paris, le 9 de janvier 1871.

Il n'est pas inutile de rappeler que, quelques mois auparavant, dans la nuit du 24 au 25 août 1870, la Bibliothèque de Strasbourg, une des plus riches de France, avait été brûlée systématiquement en même temps que le Musée et un grand nombre d'édifices, dans Tespoir d'intimider la population et d'amener la capitulation. Ce résultat n'ayant pas été atteint, l'attaque régulière des remparts commença quelques jours après. — J. G.

Claude Bernard.

Parmi les savants qui ont le plus honoré la science au xix^ siècle, peu d'hommes occupent un rang aussi éminent que Claude Bernard. Bien qu'appartenant essentiellement à la physiologie, à laquelle ils ont donné un essor incomparable, ses travaux touchent de près à la physique et à la chimie. Tous ceux qui étudient les sciences physiques et naturelles méditeront toujours avec profit les enseignements contenus dans son beau livre : Introduction à l'étude de la médecine expérimentale. (Paris, J.-B. Baillière, 1 vol. in-8.) Nous y ferons plusieurs emprunts. Une courte esquisse de sa vie et de son œuvre ne paraîtra donc pas déplacée dans ce recueil. Nous rempruntons au discours prononcé à ses funérailles par l'un des hommes qui l'ont mieux connu et apprécié, le D' Vulpian.

Claude Bernard, né à Saint-Julien, près de Villefranche (Rhône), le 12 juillet 1813, vint à Paris vers 1834 pour se livrer à l'étude de la médecine et de la chirurgie, et, nommé interne des hôpitaux en 1839, il retourna dans le service auquel il avait déjà été attaché comme externe, le service de Magendie, à THôtel-Dieu. C'est en assistant aux leçons de ce célèbre physiologiste, au Collège de France, qu'il découvrit sa véritable vocation.

Au lieu des cours didactiques de physiologie qu'il avait suivis jusque-là, il voyait, au Collège de France, un professeur faire des expériences devant ses auditeurs, non seulement pour confirmer des données déjà acquises, mais encore, et le plus souvent, pour étudier des problèmes restés sans solution. Au lieu de la physiologie racontée, c'était la physiologie animée, vivante, parlante; c'était l'expérience elle-même saisissant avec force l'attention des assistants et imposant à leur mémoire des souvenirs ineffaçables. C'était, en outre, une série de découvertes pleines d'intérêt, naissant pour ainsi dire sous les yeux des élèves.

L'effet de telles leçons fut décisif. Claude Bernard se sentit expérimentateur. Il entra comme aide bénévole dans le laboratoire de Magendie. Dès la seconde année de son internat, il devenait son préparateur attitré. A dater de cette époque, Claude Bernard se consacra tout entier aux recherches de physiologie, si ce n'est dans un moment de découragement où la carrière scientifique lui parut ne jamais devoir s'ouvrir devant lui et où il revint à la chirurgie.

Un mémoire publié en 1843, sous le titre de Rechercher anatomiques et physiologiques sur la corde du tympan^ et sa thèse inaugurale pour le doctorat en médecine, soutenue en 1843, et intitulée : Du suc gastrique et de son rôle dans la nutrition, sont ses premières publications. Depuis lors, Claude Bernard travaille sans relâche; les découvertes succèdent aux découvertes : la célébrité ne tarde pas à s'attacher au nom d'un tel physiologiste. Il supplée d'abord son maître, Magendie, au Collège de France. En 1854, il est nommé professeur à la Faculté des sciences dans une chaire de Physiologie créée pour lui ; la même année il est nommé membre de l'Académie des sciences: l'année suivante, il est appelé à remplacer Magendie dans la chaire du Collège de France. En 1868, il quitte la Faculté des sciences pour occuper au Muséum la chaire de Flourens, et, la même année, il le remplace aussi à l'Académie française. La plupart des Sociétés et des Académies étrangères se hâtent de l'admettre au nombre de leurs associés. Il est nommé sénateur, commandeur de la Légion d'honneur, membre de divers ordres étrangers: il a été de ceux qui honorent les distinctions honorifiques qu'ils consentent à accepter.

Parvenu aux situations les plus enviées, il travaille avec la même ardeur que lors de ses débuts, et, chaque année, il fait connaître les résultats de ses infatigables expérimentations. Il y a quelques mois, il lisait à FAcadémie des sciences une série de mémoires des plus inté-

ressants sur la glycogénie animale, et, au moment où la maladie est venue le surprendre, il poursuivait de nouvelles recherches. Il meurt donc, on peut le dire, en pleine activité de production scientifique, et, au milieu de notre tristesse et de nos regrets, nous sommes obsédés de la douloureuse pensée que la mort détruit probablement d'importantes découvertes qu'il n'eût pas tardé à nous communiquer.

....Au premier rang de ses travaux se place la série de ses admirables investigations sur la formation du sucre chez les animaux. Ce sont là des recherches qui feront époque dans la science. Non seulement elles nous ont dévoilé un phénomène absolument inconnu jusque-là, la production du sucre par le foie chez tous les animaux, mais encore elles ont éclairé d'une vive lumière le mécanisme de l'influence qu'exerce le système nerveux sur la nutrition intime ; en outre, elles ont été le point de départ d'une nouvelle théorie du diabète. Depuis l'époque (1849) où Claude Bernard faisait, à la Société de biologie, sa première communication sur la formation du sucre dans le foie, jusqu'à l'année dernière pTendant laquelle il nous donnait lecture de nouvelles recherches sur la glycogénie, il n'a cessé de s'occuper de cette grande question ; et l'on peut dire que tout ce que nous connaissons d'important sur elle, nous le lui devons entièrement. Après avoir trouvé que le foie forme du sucre aux dépens du sang qui le traverse et quel que soit le régime de l'animal, il montre que ce sucre est le résultat de la métamorphose d'une substance amyloïde dont il constate le premier la présence dans l'organe hépatique, substance qui se produit dans les cellules propres du foie et à laquelle il donne le nom de matière glycogène. Il fait voir ensuite que la quantité de sucre fournie par le foie au sang des veines hépatiques, varie suivant que l'animal est en état de santé ou en état de maladie. Il découvre que la piqûre d'un point particulier du bulbe rachidien exerce une telle

influence sur la formation du sucre par le foie, que le sang, chargé d'une trop grande quantité de ce principe, le laisse échapper par les reins et que Tanimal dévient diabétique. Cette découverte tout à fait imprévue excite dans le monde savant un profond étonnement, qui fait bientôt place à Tadmiration lorsque le fait annoncé par le physiologiste français est confirmé par tous les expérimentateurs. Par une suite de recherches d'une prodigieuse sagacité, il montre par quelles voies la lésion du bulbe rachidien dont il vient d'indiquer les effets vont agir sur la glycogénie hépatique. Jamais regards plus pénétrants n'avaient plongé dans les profondeurs de la nutrition intime.

....A côté de ce grand travail, et au même rang pour le moins, la postérité placera les recherches de Claude Bernard sur le grand sympathique et sur l'innervation d€S vaisseaux. Avant ces recherches, on ne connaissait presque rien de l'action du système nerveux sur la production de la chaleur animale.

.... Enfin après avoir parlé du sa vaut, illustre, ne doisje pas dire un mot de l'homme? N'est-ce pas un devoir et le plus doux des devoirs, de rappeler que ce physiologiste de génie fut en même temps le meilleur des hommes? La simplicité de ses manières, son affabilité, la sûreté de ses relations, tout attirait vers lui et le faisait aimer. Dépourvu de vanité, il savait mieux que personne rendre justice au mérite d'autrui, et il était toujours prêt à tendre la main aux jeunes savants pour les aider à gravir les degrés difficiles qui mènent aux positions officielles.

Tels sont les titres de Claude Bernard à l'admiration du monde savant et à la reconnaissance du pays. La postérité le placera au nombre des grands hommes auxquels la physiologie doit ses progrès les plus considérables et son nom rayonnera ainsi à côté de ceux de Harvey, de Haller, de Lavoisier, de Bichat, de Charles Bell, de Flourens et de Magendie. (Vulpian, Discours prononcé aux funérailles de Claude Bernard^ le 16 février 1878.)

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