‹ Lectures scientifiques. Extraits de mémoires originaux et d'études sur la science et les savants. Physique et chimieChapitre 107 sur 120 · Voir plus haut, p · texte numérisé non relu

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d'eau dans laquelle il a dissous un poids connu de sucre, et ajouté un peu de levure pour y provoquer une fermentation alcoolique régulière. Au bout de quelque temps, lorsque tout est terminé, il pèse de nouveau le même Vase et mesure, par la perte de poids subie, l'acide carbonique dégagé. Il isole ensuite par des distillations successives l'alcool formé, le pèse et trouve enfin que la somme des poids de l'alcool et de l'acide carbonique reproduit à très peu près les poids du sucre primitif. La fermentation est donc un simple dédoublement du sucre en alcool et en acide carbonique.

Le retentissement de cette découverte fut immense. Le mécanisme si obscur de la fermentation, qui avait paru jusque-là, suivant l'expression de Fourcroy, un des mystères les plus impénétrables de la nature, se trouvait subitement éclairé et ramené à une formule simple.

Pourtant le problème n'était pas complètement résolu. Lavoisier en avait élucidé le côté chimique. Il en avait complètement négligé ce que nous appelons aujourd'hui le côté physiologique, celui qui depuis s'est le plus développé.

Qu'était-ce que cette levure qu'on était obligé d'ajouter à l'eau sucrée pour la faire fermenter, sans laquelle le phénomène ne se produisait pas, et qui semblait pourtant ne jouer aucun rôle dans son explication? On la connaissait comme une espèce d'écume superficielle ou de dépôt de fond des liqueurs fermentées, en qui résidait une force occulte. Sa composition la rapprochait des substances animales. Quant k sa forme, déjà en 1680, Leuwenhoeck avait vu qu'examinée au microscope, elle se présentait comme un amas de globules ovoïdes ou sphériques. Cette observation, restée oubliée et stérile, fut refaite depuis par divers savants, et resta tout aussi stérile. Ce fut en 1836 seulement que Cagniard-Latour lui imprima son caractère fécond. En ensemençant dans du moût de bière ces globules ovoïdes et isolés de levure, il vit qu'au

bout de quelque temps, chacun d'eux avait bourgeonné et était devenu double. Ces deux globules unis bourgeonnaien^t à leur tour, et quelques heures après on les retrouvait en groupes multiples, rappelant par leur forme et leur mode de végétation certaines plantes grasses de nos jardins. La levure était donc quelque chose de vivant. Cagniard-Latour a le mérite d'avoir insisté sur ce fait et d'avoir ajouté que, si la levure agissait sur le sucre c'était, probablement, par quelque effet de sa végétation et de sa vie.

Cette idée heurtait trop violemment les opinions reçues pour être admise sans conteste. Il faut avouer d'ailleurs qu'elle ne se défendait guère contre le& objections. Elle n'avait pour base que la forme globuleuse de la levure et son bourgeonnement. Mais un micrographe illustre, Ehrenberg, avait montré que beaucoup de précipités chimiques, minéraux et organiques avaient aussi des formes arrondies. Quant au bourgeonnement, il pouvait être une illusion résultant du rapprochement fortuit, sous le microscope, d'un gros globule et d'un petit. Comment d'ailleurs croire à l'importance du rôle joué par la levure dans la fermentation alcoolique, lorsque dans d'autres fermentations très voisines, dont l'analogie avec celle du sucre ne pouvait être contestée, on ne retrouvait rien de pareil? Telles étaient la fermentation lactique, la fermentation butyrique, celle qui donne le pain. En revanche, toutes ces fermentations si diverses présentaient un caractère commun, celui d'exiger, pour leur mise en train, une matière organique envoie de décomposition. Pour la fermentation lactique, c'était du lait aigri, du vieux fromage; pour la fermentation panaire, du levain; pour la fermentation butyrique, de la viande pourrie. Avec les mêmes matériaux, on pouvait produire aussi des fermentations alcooUques. Comment se figurer que l'agent actif dans tous ces phénomènes ne fût pas le même, à savoir cette matière organique en voie de destruction qui

transmettait au composé fermentescible le mouvement de décomposition qui l'animait elle-même? La levure de bière, matière azotée, devait agir de la même façon, non par suite de son bourgeonnement et de sa vie, mais par suite du procès de dissolution dont elle était le siège.

Telle est en effet l'interprétation proposée en 1839 par Liebig, et soutenue par lui jusqu'à sa mort. (Duclaux, Ferments et Maladies^ p. 4-7, Paris, Masson, 1882.)

Le seul éloge qu'on puisse faire de cette interprétation, c'est de n'avoir cédé la place qu'à une théorie portant le nom, encore plus grand, de M. Pasteur. Il a suffi à ce savant, pour ruiner la théorie de Liebig, donner à l'idée de Gagniard-Latour la sanction expérimentale dont elle avait besoin, et lancer la science dans les voies fécondes qu'elle parcourt aujourd'hui, d'une seule expérience bien faite. La voici.

Dans un milieu tout à fait débarrassé de cette matière organique à laquelle Liebig donne le premier rôle, ne renfermant que du sucre, un sel ammoniacal destiné à fournir de l'azote, et des éléments minéraux convenablement choisis, on introduit quelques milligrammes de levure comme semence, et on voit, corrélativement, une fermentation régulière se déclarer avec les caractères ordinaires. Du gaz acide carbonique se dégage, et le sucre disparaît, laissant à sa place de l'alcool parfaitement pur *. Pendant ce temps, la levure, au lieu de se détruire et de se décomposer comme le veut la théorie de Liebig, bourgeonne, se multiplie, et on en retire vingt, cent, mille fois ce qu'on en a semé; car, théoriquement

1. Une de ces fermentations, accomplies dans un milieu purement minéral, a figuré parmi les objets provenant du laboratoire de M. Pasteur, à l'Exposition d'hygiène de Londres, en 1884. Les anciennes étiquettes qu'elle portait et qu'on y avait laissées prouvaient qu'elle était vieille de dix ans. L'aspect du liquide, sa limpidité prouvaient qu'elle était restée pure. — Duclaux.

et pratiquement, il suffit de quelques globules, ne pesant pas un dixième de milligramme, pour mettre la fernientation en train, et on obtient plus d'un gramme de levure en faisant fermenter 100 grammes de sucre. Cagniard* Latour avait donc raison, et si nous ne saisissons pas encore le mécanisme obscur par lequel la vie de la levure se relie à la fermentation du sucre, nous avons le droit d'affirmer que les deux faits sont connexes, puisque le premier ne va pas sans le second, ni le second sans le premier.

C'est le caractère à la fois séduisant et irritant de la science que tout pas en avant en prépare et en sollicite un nouveau. Un détail de l'expérience précédente doit nous donner à réfléchir. Nous avons vu que le poids de levure récoltée représente environ un pour cent du poids du sucre. Cette levure est un être vivant, et a toute la complexité de composition des êtres vivants. Elle contient, en petite quantité, des matières minérales, parmi lesquelles du phosphore et du soufre, qu'elle a choisies dans le mélange de sels qu'on lui a offert ; en quantité un peu plus grande, des matières azotées, dont les éléments ont été puisés partie dans le sucre, partie dans le sel ammoniacal; enfin, et surtout, des matières hydrocarbonées, dont tous les éléments proviennent du sucre. C'est, en somme, du sucre qu'elle a tiré presque tous les matériaux de ses tissus, et ce qu'elle a soustrait pour cela n'a évidemment pu subir la fermentation alcoolique. Une fraction de ce sucre, que nous pouvons évaluer en gros à un pour cent du poids total, ne donne ni alcool ni acide carbonique, il donne de la levure.

Les résultats de Lavoisier ne peuvent donc pas être exacts, et M. Pasteur a même montré qu'ils l'étaient beaucoup moins qu'on aurait pu croire. L'acide carbonique et l'alcool ne sont pas en effet, contrairement à ce qu'on croyait avant lui, les seuls produits de la fermentation alcoolique. Un peu plus de trois pour cent du sucre

donnent de la glycérine, un peu moins de un pour cent donne de Tacide succinique. En somme, cinq pour cent du sucre échappent à l'équation de Lavoisier, à ce dédoublement en parties à peu près égales d'alcool et d'acide carbonique que subissent seuls les 95 pour cent de sucre restants, lorsque la fermentation se fait dans les conditions ordinaires.

Et voilà que ce phénomène n'a plus pour nous l'aspect simple que nous lui trouvions en commençant, et que nous rattachions si naturellement à la simplicité de sa cause. Il ne peut plus être question d'une simple dislocation chimique de la molécule du sucre. Aux dépens de cette molécule, nous voyons la levure former des tissus variés, de la matière azotée, de la cellulose, de la matière grasse. En même temps, le sucre subit les transformations les plus variées, devient de l'acide carbonique, de l'alcool, de la glycérine, de l'acide succinique, donne en proportions plus faibles d'autres corps que je pourrais citer, et d'autres encore que la science n'a pas encore appris à isoler, parce qu'il n'y a pas de chimie plus difficile que celle des êtres vivants. A la place du problème chimique que Lavoisier semblait avoir résolu, nous voyons se dresser un problème physiologique plus compliqué, plus délicat, mais aussi plus grand et plus fertile en conséquences.

Il en est une que nous devons signaler de suite, et dont l'importance va nous arrêter un instant. Prenons pour cela une infusion-organique, le moût de bière par exemple. N'y semons pas de levure, et, pour le protéger contre les altérations dont nous le savons si facilement menacé, faisons-le bouillir pendant quelques minutes. Puis, laissons-le refroidir dans un vase bien bouché. Quel va être le sort de ce moût ainsi conservé?

La question paraît simple à résoudre. Elle l'est si peu qu'elle a fait l'objet d'un procès de deux siècles de durée, dans lequel sont intervenus d'illustres savants de toutes

les nations. L'Italie y est représentée par Redi et Spallanzani; l'Angleterre, par Needham et Tyndall; la Hollande, par Swammerdam; TAUemagne, par Schwann, Schulze, Helmholtz et Liebig; la France, par Buffon, Lavoisier, Gay-Lussac et Pasteur. La solution que ce dernier a donnée au procès, solution acceptée aujourd'hui de quiconque sait comprendre la valeur d'une preuve, nous permet d'affirmer ceci, que le moût de bière ainsi conservé gardera indéfiniment ses propriétés originelles. Dix, vingt ans après, on le retrouvera tel qu'on l'a laissé; s'il restait de l'air dans le flacon et si ce flacon a été laissé à l'obscurité, cet air n'aura perdu que des traces d'oxygène, remplacées par un volume à peu près équivalent d'acide carbonique. En d'autres termes, il n'y aura eu qu'une combustion insignifiante des matériaux du moût, se traduisant par un léger changement dans la saveur. Mais quant au sucre, à la matière azotée, à tous les éléments de ce liquide si complexe, le temps les respectera. Ils sont inaltérables et quasi éternels dans les conditions où nous les avons placés.

Il n'en va pas ainsi pour le moût ensemencé de levure ou abandonné à l'envahissement des espèces microscopiques. Le sucre se détruit, des gaz se dégagent, emportant dans l'air sous forme d'acide carbonique, d'hydrogène ou de carbures d'hydrogène, une partie de la matière organique de la liqueur. S'il y a eu fermentation régulière, l'alcool sert temporairement de protection à la bière ; mais si on garde celle-ci trop longtemps, on la voit se couvrir de pellicules superficieUes, de fleurs^ dont le rôle est de brûler l'alcool en portant sur lui l'oxygène qu'elles puisent dans l'air. L'alcool disparu, le liquide se détériore de plus en plus, des moisissures variées apparaissent à la surface, détruisant et gazéifiant tout ce qu'elles rencontrent de matière organique, et, en quelques semaines, souvent en quelques jours, si les conditions sont favorables, à la place des 100 grammes de

matériaux divers que renfermait un litre de bière, on ne trouve plus que quelques centigrammes de détritus. En cela se résume ToBuvre de la levure et des autres microbes que la bière a nourris simultanément ou successivement. Ils ont détruit, c'est-à-dire ramené aux formes simples d'eau, d'acide carbonique, d'hydrogène, d'ammoniaque, toute la matière organique venue à leur portée.

Et ce fait n'est pas particulier au moût de bière. En quelque temps et en quelque lieu que se décompose de la matière organique, qu'il s'agisse de la destruction d'un brin d'herbe ou d'un chêne, d'un ciron ou d'une baleine, l'œuvre s'accomplit à peu près exclusivement par les infiniment petits. Ils sont les grands, presque les uniques agents de l'hygiène du globe; ils en font disparaître, plus rapidement que les chiens de Constantinople ou les fauves du désert, les cadavres de tout ce qui a eu vie. Ils protègent les vivants contre les morts. Ils font même plus. S'il y a encore des vivants, si depuis les centaines de siècles que ce monde est habité la vie s'y poursuit, toujours également facile et abondante, c'est encore à eux qu'on le doit.

11 suffit en effet d'un instant de réflexion pour voir que la vie, celle des grands végétaux comme celle des animaux herbivores ou carnassiers, n'est autre chose que la mise en œuvre, l'organisation des gaz empruntés à l'atmosphère ou des matières azotées et salines existant en dissolution dans l'eau. On peut avec de l'air et les éléments gazeux qu'il renferme, avec de l'eau et les matières qu'y apportent les pluies, faire vivre et se développer le plus gros chêne, dont la masse organique dépasse de plusieurs centaines de fois celle qu'on pouvait trouver toute faite à l'origine, dans le volume de terre où il a enfoncé ses racines. Un chêne, une herbe, un animal nourri d'herbe, un Carnivore faisant sa proie d'un herbivore, ont été originairement de l'eau, de l'acide carbonique, des sels ammoniacaux, des matières miné-

raies solubles. Mais une fois produite, cette matière organique est devenue solide, insoluble dans l'eau; elle est immobilisée, incapable d'alimenter une vie végétale nouvelle, et si elle s'éternisait à cet état, si ses éléments ne rentraient pas dans le courant général, dans la circulation aérienne ou aqueuse du globe, l'atmosphère se dépouillerait bientôt de ses éléments organisables, l'eau de ses matériaux nutritifs, et la vie deviendrait impossible à la surface du globe.

Si donc l'atmosphère et l'eau regagnent incessamment ce que le monde vivant leur enlève sans cesse, si elles gardent leur composition et leurs vertus fécondantes, si, par suite, des générations nouvelles peuvent se succéder sans fin, héritant non seulement de la forme, mais de la matière des générations précédentes, c'est parce qu'au monde des êtres que nous connaissons le mieux est juxtaposé ce monde d'êtres infimes que nous commençons à peine à connaître. Nous voyions tout à l'heure en eux les grands facteurs de l'hygiène publique, nous y trouvons maintenant les agents indispensables du maintien de la vie.

Ils sont bien petits, dira-t-on, pour une pareille tâche î La remarque est juste et va nous permettre de mettre en évidence une des particularités les plus curieuses de l'histoire de ces petits êtres, celle qu'il faudra nous habituer à voir contenue dans l'expression de ferments. Nous venons de voir que leur rôle est de détruire la matière organique; or les grands animaux en détruisent aussi, pour les besoins de leur alimentation. Mais voici la différence. Un homme consomme par jour une quantité d'aliments égale à un cinquantième de son poids. La levure de bière peut transformer par jour quatre à cinq fois son poids de sucre, c'est-à-dire deux cents fois plus que l'homme, et ce n'est pas le ferment le plus actif. L'agent ordinaire de l'acétification de la bière peut faire disparaître en un jour de 50 à 100 fois son poids d'alcool, et

beaucoup d'autres microbes atteignent ou dépassent même ce degré de puissance.

Nous verrons bientôt quelles peuvent être les raisons profondes de cette différence singulière dans Factivité spécifique des microbes et des grands animaux. Prenonsla maintenant comme un fait. Elle nous explique comment les ferments peuvent suffire à leur lourde tâche ; elle nous explique aussi comment, malgré l'importance du rôle qu'ils jouent, ils ont pu rester si longtemps ignorés ou méconnus. Leur infinie petitesse a, comme contre-partie, leur activité prodigieuse. De là, pour l'étude que nous allons avoir à en faire, un caractère spécial, parfois un peu étrange, auquel l'esprit a quelque peine à s'habituer, et qu'il faut pourtant bien saisir, si on ne veut pas passer en aveuglé dans ce monde des infiniment petits, si riche en découvertes.

Un exemple curieux, par lequel je termine, va nous montrer ce qu'on peut attendre de l'intervention de l'idée de ferment dans l'étude des phénomènes de la vie, et nous révélera une autre face, non la moins intéressante, du rôle joué par les microbes dans l'économie générale du monde.

Une des maladies du bétail les plus meurtrières est celle qu'on désigne chez les moutons sous le nom de sang de rate, chez les bétes à cornes sous le nom de charbon^ chez l'homme sous le nom de pustule maligne. En dehors des pertes qu'elle occasionne et dont le chiffre s'élève annuellement à des millions, elle frappe l'imagination par la soudaineté de son apparition et de sa marche. Quelques jours à peine, souvent quelques heures seulement séparent le moment de la mort de celui où l'animal a paru. malade.

Or, en 1851, deux médecins français, MM. Rayer et Davaine, en examinant au microscope le sang d'animaux morts de cette affection, y avaient constaté l'existence de petits corps filiformes, raides et immobiles que la

partie droite de la figure 21 représente mêlés aux globules sanguins normaux. Leur largeur était minime, de deux à trois millièmes de millimètre ; leur longueur ne dépassait guère le diamètre d*un globule du sang. MM. Rayer

Eo culUire» artificielles. Dans le saog d'un animal carbonneaz.

Fig. 21. — Bactéridie du charbon.

et Davaine en notèrent Texistence, mais ne leur accordèrent pas d'autre attention.

En Allemagne, Pollender en 1855 et Brauell en 1857 reprirent et étendirent cette observation, mais sans arriver à autre chose qu'à établir un lien mystérieux entre le charbon et le développement du bâtonnet, de la bactéridie. Quant à voir entre les deux phénomènes

ce que nous y voyons si naturellement aujourd'hui, une relation de cause à effet; quant à admettre qu'entre un organisme puissant et résistant comme celui du bœuf, et un être presque invisible, il pouvait s'établir une lutte où celui-ci avait raison de celui-là, il eût fallu, pour le faire, au une audace d'esprit rare chez les savants, que l'expérience rend prudents dans leurs déductions, ou un génie d'intuition plus rare encore. La science n'était pas encore mûre pour voir naître une pareille hypothèse, encore moins pour la voir justifier.

Mais, en 1861, M. Pasteur démontre que l'agent de la transformation de l'acide du lait aigri, ou acide lactique, en acide du beurre rance, ou acide butyrique, est un bâtonnet très ténu dont la forme et les dimensions sont tout à fait comparables à celles de la bactéridie de Davaine. Malgré sa petitesse, ce bâtonnet se montre très actif, et fait fermenter en quelques jours de grandes masses de matières. Dès lors les voies sont ouvertes. M. Davaine, mû par un sentiment profond et hardi de la réalité des choses, se hâte de revenir sur son observation de 1851, et puisqu'il est désormais permis d'attribuer à ces infiniment petits des effets hors de proportion apparente avec les causes, il se demande si l'agent morbifîque du charbon, l'agent de transport de la mal^^die d'une bête sur une autre, ne serait pas précisément la bactéridie qu'il avait observée autrefois avec M. Rayer.

De ce travail de Davaine date l'admirable mouvement scientifique auquel nous assistons aujourd'hui. Ce mouvement a été lent et pénible à ses débuts. Il avait à conquérir les esprits en accumulant des preuves solides, et ne possédait pour cela que les idées encore étroites et les pauvres rtiéthodes d'une science à ses débuts. Mais il s'impose aujourd'hui d'une façon souveraine. Il y a quinze ans, malgré les travaux de Davaine et de ses successeurs sur le charbon, malgré même les belles études de M. Pasteur sur les maladies des vers à soie, on pouvait

se demander s'il y avait vraimeDt des maladies dues à rinlervention des microbes. Voilà qu'on a le droit de se demander aujourd'hui s'il y a vraiment des maladies où ils n'interviennent pas. Et c'est ainsi que leur rôle s'éteod au delà de tout ce qu'on pouvait prévoir. Nous les avons vus présidant à la destruction de la matière morte, à la disparition des êtres que la vie a abandonnés; les voici maintenant prenant possession des êtres vivants ; y amenant tantôt une mort rapide, tantôt seulement des désordres locaux; attendant dans d'autres cas, lorsqu'ils ne sont pas assez forts pour lutter et pour vaincre, qu'une circonstance extérieure quelconque, une perte de sang, un refroidissement, affaiblisse l'animal sur lequel ils sont implantés et leur rende leur proie plus facile à saisir.

Dans ce double rôle, quand ils travaillent pour nous comme lorsqu'ils travaillent contre nous, ils sont les ïnêmes, cherchent à satisfaire les mêmes besoins physiologiques, manifestent ce double caractère d'infinie petitesse dans les moyens apparents, d'énergie destructive puissante dans les résultats. Étudier les ferments et les lois de la fermentation, c'est donc en quelque sorte étudier les lois de la santé et de la maladie. C'est aussi, comme nous l'avons fait remarquer, étudier les lois de l'hygiène.

Établissons donc solidement les bases de cette science; visitons soigneusement l'édifice déjà considérable qu'elles portent ; montrons-en les parties achevées que leur durée a déjà consacrées, les parties faibles, les parties inachevées, celles qu'on voit à peine sortir de terre. Je voudrais même faire quelque chose de plus, et indiquer la per^ spective de celles que le travail souterrain de la science est en ce moment même occupé à fonder. Avec un bon architecte, ce qu'on voit d'une construction permet de deviner ce qu'on ne voit pas. Avec une œuvre de la nature, le plan est tracé d'avance et immuable. Il ne s'agit que d'en bien étudier les portions réalisées pour le voir se

or I n^

UWIVCmSIT

OF FERMENTS Et MAlADIES.N>S>tLlFORjill^l

dresser tout entier devant l'esprit, sinon dans ses détails, du moins dans ses grandes lignes. (Duglaux, le Microbe et la Maladie^ p. 8-19. Paris, Masson, 1 vol. in-8.)

A une époque où les idées de transformation des espèces sont si facilement acceptées, peut-être parce qu'elles dispensent de l'expérimentation rigoureuse, il n'est pas sans intérêt de considérer que, dans le cours de mes recherches sur les cultures des plantes microscopiques à l'état de pureté, j'ai eu un jour l'occasion de croire à la transformation d'un organisme ^ en un autre, à la transformation du mycoderma vint ou cerevisise en levure, et que cette fois-là j'étais dans l'erreur; je n'avais pas su éviter la cause d'illusion que ma confiance motivée dans la théorie des germes m'avait fait découvrir si souvent dans les observations des autres. (Pasteur, Études sur la bière^ p. 119. Paris, Gauthier- Villars, 1876.)

Sur les maladies virulentes, et en pairticulier sur la maladie appelée vulgairement choléra des poules.

Les maladies virulentes comptent parmi les plus grands fléaux. Pour s'en convaincre, il suffit de nommer la rougeole, la scarlatine, la variole, la morve, le charbon, la fièvre jaune, le typhus, la peste bovine.

Cette liste, déjà si chargée, est loin d'être complète. Toute la grande pathologie est là.

Aussi longtemps qu'ont régné les idées de Liebig sur la nature des ferments, les virus furent considérés comme des substances livrées à un mouvement intestin, capable de se communiquer aux matériaux de l'organisme et de transformer ces derniers en virus de même nature. Liebig n'ignorait pas que l'apparition des ferments, leur

multiplication et leur puissance de décomposition ofi&rent avec les phénomènes de la vie des rapprochements saisissants; mais ce n'est là, disait-il dans rintroduclion de son Traité de chimie organique, qu'un mirage trompeur.

Toutes les expériences que j'ai communiquées depuis vingt-trois ans à cette Académie ont concouru, soit directement, soit indirectement, à démontrer l'inexactitude des opinions de Liebig. Une méthode pour ainsi dire unique m'a servi de guide dans l'étude des organismes microscopiques. Elle consiste essentiellement dans la culture de ces petits êtres à l'état de pureté, c'est-à-dire dégagés de toutes les matières hétérogènes mortes ou vivantes qui les accompagnent. Par l'emploi de cette méthode les questions les plus ardues reçoivent parfois des solutions faciles et décisives. Je rappellerai une des premières applications que j'en ai faites (1857-1858). Les ferments, disait Liebig, sont toutes ces matières azotées de l'organisme, fibrine, albumine, caséine, etc., dans l'état d'altération qu'elles éprouvent par l'effet du contact de l'air. On ne connaissait pas de fermentation où de telles matières ne fussent présentes et agissantes. La spontanéité était partout invoquée dans l'origine et la marche des fermentations comme dans celles des maladies. Afin de démontrer que l'hypothèse du savant chimiste allemand n'était, à son insu, pour me servir de son expression, qu'un mirage trompeur, je composai des milieux artificiels comprenant seulement de l'eau pure avec les substances minérales nécessaires à la vie, des matières fermentescibles et les germes des ferments de ces diverses matières. Dans ces conditions, les fermentations s'accomplirent avec une régularité et une pureté, si l'on peut dire ainsi, qu'on ne trouvait pas toujours dans les fermentations spontanées de la nature. Toute matière albuminoïde se trouvant écartée, le ferment apparaissait comme un être vivant qui empruntait à la matière fermentescible tout le carbone de ses généra-

lions successives et au milieu minéral l'azote, le phosphore, le potassium, le magnésium, éléments dont Tassimilation est une des conditions indispensables de la formation de tous les êtres, grands ou petits.

Dès lors, non seulement la théorie de Liebig n'avait plus le moindre fondement, mais les phénomènes de la fermentation se présentaient comme de simples phénomènes de nutrition, s'accomplissant dans des conditions exceptionnelles, dont la plus étrange et la plus significative, sans doute, est l'absence possible du contact de l'air.

La médecine humaine comme la médecine vétérinaire s'emparèrent de la lumière que leur apportaient ces nouveaux résultats. On s'empressa notamment de rechercher si les virus et les contages ne seraient pas des êtres animés. Le D»* Davaine (1863) s'efforça de mettre en évidence les fonctions de la bactéridie du charbon, qu'il avait aperçue dès l'année 1850; le D' Chauveau (1868) chercha à établir que la virulence était due aux particules solides antérieurement aperçues dans tous les virus; le D"" Klebs (1872) attribua les virus traumatiques à. des organismes microscopiques; le D' Koch (1876), par la méthode des cultures, obtint les corpuscules germes de la bactéridie, semblables de tout point à ceux que j'avais signalés dans les vibrions (1865-1870), et l'étiologie de plusieurs autres maladies fut rapportée à l'existence de ferments microscopiques. Aujourd'hui, les esprits les plus rebelles à la doctrine de la théorie des germes sont ébranlés. Mais quelle obscurité pourtant voile sur plusieurs points la vérité I

Dans la grande majorité des maladies virulentes, le virus n'a pu être isolé, encore moins démontré vivant, par la méthode des cultures et tout se réunit pour faire de ces inconnues de la pathologie des causes morbides mystérieuses. L'histoire des maladies qu'elles provoquent présente également des circonstances extraordinaires, au

nombre desquelles il faut mettre en première ligne Tabsence de récidive. Quelle étrange circonstance! C'est à peine si l'imagination trouve à hasarder de ce fait une explication hypothétique ayant une base expérimentale quelconque. N'est-il pas plus surprenant encore d'observer que la vaccine, maladie virulente elle-même, mais bénigne, préserve et de la vaccine et d'une maladie plus grave, la petite vérole? Et ces faits sont connus dès la plus haute antiquité. La variolisation et la vaccination sont des pratiques connues dans l'Inde de temps immémorial, et, lorsque Jenner démontra l'efficacité de la vaccine, le peuple des campagnes où il exerçait la médecine savait que la picote des vaches, ou cow-poXy préservait de la variole. Le fait de la vaccine est unique, mais le fait de la non-récidive des maladies virulentes parait général. L'organisme n'éprouve pas deux fois les effets de Ja rougeole, de la scarlatine, du typhus, de la peste, de la variole, etc.; du moins l'immunité persiste pendant un temps plus ou moins long.

Quoique l'humilité la plus grande soit une obligation en face de ces mystères, j'ose penser que l'Académie verra dans les faits que je vais avoir l'honneur de lui communiquer des éclaircissements inattendus sur les problèmes que soulève l'étude des maladies virulentes.

Parfois se déclare dans les basses-cours une maladie désastreuse qu'on désigne vulgairement sous le nom de choléra des poules. L'animal en proie à cette affection est sans force, chancelant, les ailes tombantes. Les plumes du corps, soulevées, lui donnent la forme en boule. Une somnolence invincible l'accable. Si on l'oblige à ouvrir les yeux, il parait sortir d'un profond sommeil et bientôt les paupières se referment, et le plus souvent la mort arrive sans que l'animal ait changé de place, après une muette agonie. C'est à peine si quelquefois il agite les ailes pendant quelques secondes. Les désordres intérieurs sont considérables. La maladie est produite par un orga-

nisme microscopique, lequel aurait été soupçonné en premier lieu par M. Moritz, vétérinaire dans la haute Alsace, puis mieux figuré en 1878 par M. Peroncito, vétérinaire de Turin, et enfin retrouvé en 1879 par M. Toussaint, professeur à l'École vétérinaire de Toulouse.

Dans l'étude des maladies parasitaires microscopiques, la première et la plus utile condition à remplir est de se procurer un liquide où l'organisme infectieux puisse se cultiver facilement et toujours sans mélange possible avec d'autres organismes d'espèces différentes. Un milieu de culture merveilleusement approprié à la vie du microbe du choléra des poules est le bouillon de muscles de poule, neutralisé par la potasse et r^du stérile par une température supérieure à 100° (110*» à 115°). La facilité de multiplication de l'organisme microscopique dans ce milieu de culture tient du prodige. En quelques heures le bouillon le plus limpide commence à se troubler et se trouve rempli d'une multitude infinie de petits articles d'une ténuité extrême, légèrement étranglés à leur milieu, et' qu'à première vue on prendrait pour des points isolés. Ces petits articles n'ont pas de mouvement propre; ils font certainement partie d'un tout autre groupe que celui des vibrions. J'imagine qu'ils viendront se placer un jour auprès des virus, aujourcf hui de nature inconnue, lorsqu'on aura réussi à cultiver ces derniers, comme j'espère qu'on est à la veille de le faire.

La culture de notre microbe présente des particularités fort intéressantes.

Dans mes études antérieures, un des milieux de culture que j'ai utilisés avec le plus de succès est l'eau de levure, c'est-à-dire une décoction de levure de bière dans de l'eau, amenée par la filtration à un état de parfaite limpidité, puis rendue stérile par une température supérieure à 100°. Les organismes microscopiques les plus divers s'accommodent de la nourriture que leur offre ce liquide, surtout s'il a été neutralisé. Par exemple, vient-

on à y semer la bactéridie charbonneuse, elle y prend en quelques heures un développement surprenant. Chose étrange, ce milieu de culture est tout à fait impropre à la vie du microbe du choléra des poules; il y périt même promptement, en moins de quarante-huit heures. N'est-ce pas rimage de ce qu'on observe quand un organisme microscopique se montre inoffensif pour une espèce animale à laquelle on Tinocule? Il est inoffensif parce qu'il ne se développe pas dans le corps de l'animal, ou que son développement n'atteint pas les organes essentiels à la vie.

La stérilité de l'eau de levure ensemencée par le microbe qui nous occupe offre un moyen précieux de recon* naître la pureté des cultures de cet organisme dans le bouillon de poule. Une culture pure ensemencée dans l'eau de levure ne donne aucun développement : Teau de levure reste limpide. Elle se trouble et se cultive, dans le cas contraire, par les organismes d'impureté.

Je passe à une particularité plus singulière encore de la culture du microbe auteur du choléra des poules. L'inoculation de cet organisme à des cochons d'Inde, est loin d'amener la mort aussi sûrement qu'avec les poules. Chez les cochons d'Inde, d'un certain âge surtout, on n'observe qu'uni lésion locale au point d'inoculation, qui se termine par un abcès plus ou moins volumineux. Après s'être ouvert spontanément, l'abcès se referme et guérit sans que l'animal ait cessé de manger et d'avoir toutes les apparences de la santé. Ces abcès se prolongent souvent pendant plusieurs semaines avant d'abcéder, entourés d'une membrane pyogénique et remplis de pus crémeux où le microbe fourmille à coté dés globules de pus. C'est la vie du microbe inoculé qui fait l'abcès, lequel devient pour le petit organisme comme un vase fermé où il est facile d'aller le puiser, même sans sacrifier l'animal. Il s'y conserve, mêlé au pus, dans un grand état de pureté et ^ans perdre sa vitalité. La

preuve en est que, si Ton inocule à des poules un peu du jcontenu de Tabcès, ces poules meurent rapidement, tandis que le cochon d'Inde qui a fourni le virus se guérit sans la moindre souffrance. On assiste donc ici à une évolution localisée d'un organisme microscopique qui provoque la formation de pus et d'un abcès fermé, sans amener de désordres intérieurs ni la mort de Tanimal sur lequel on le rencontre, et toujours prêt néanmoins à porter la mort chez d'autres espèces auxquelles on l'inocule, toujours prêt même à faire périr l'animal sur lequel il existe à l'état d'abcès si telles circonstances plus ou moins fortuites venaient à le faire passer dans le sang ou dans les organes splanchniques. Des poules ou des lapins qui vivraient en compagnie de cobayes portant de tels abcès pourraient tout à coup devenir malades et périr sans que la santé des cochons d'Inde parût le moins du monde altérée. Pour cela il suffirait que les abcès des cochons d'Inde, venant à s'ouvrir, répandissent un peu de leur contenu sur les aliments des poules et des lapins. Un observateur, témoin de ces faits et ignorant la filiation dont je parle, serait dans l'étonnement de voir décimés poules et lapins, sans causes apparentes, et croirait à la spontanéité du m|il, car il serait loin de supposer quHl a pris son origine dans les cochons d*Inde, tous en bonne santé, surtout s'il savait que les cochons d'Inde sont sujets, eux aussi, à la même affection. Combien de mystères dans l'histoire des contagions recevront un jour des solutions plus simples encore que celle dont je viens de parler I Repoussons les théories que nous pouvons contredire par des faits probants, mais non par le Vain prétexte que certaines de leurs applications nous échappent. Les combinaisons de la nature sont à la fois pluB simples et plus variées que celles de notre imagination. On sera mieux convaincu de ce que j'avance si j'ajoute que quelques gouttes d'une culture de notre microbe, déposées sur du pain ou de la viande qu'on donne à

manger à des poules, suffisent pour faire pénétrer le mal par le canal intestinal, où le petit organisme microscopique se cultive en si grande abondance, que les excréments des poules ainsi infectées font périr les individus auxquels on les inocule. Ces faits permettent de se rendre compte aisément de la manière dont se propage dans les basses-cours la très grave maladie qui nous occupe. Évidemment les excréments des animaux malades ont la plus grande part à la contagion. Aussi rien ne serait plus facile que d'arrêter celle-ci en isolant, pour quelques jours seulement, les animaux, lavant la basse-cour à très grande eau, surtout à l'eau acidulée avec un peu d'acide sulfurique, qui détruit facilement le microbe, éloignant le fumier, puis réunissant les animaux. Toutes causes de contagion auraient disparu, parce que, pendant l'isolement, les animaux déjà atteints seraient morts, tant la maladie est rapide dans son action.

La culture répétée du microbe infectieux dans du bouillon de poule en passant toujours d'une culture à la suivante par l'ensemencement d'une quantité pour ainsi dire infiniment petite, par exemple par ce que peut emporter la pointe d'une aiguille simplement plongée dans la culture, n'affaiblit pas la virulence de l'organisme microscopique, non plus, ce qui revient 3'ailleurs à la même chose, que la facilite de sa multiplication à l'intérieur du corps des Gallinacés. Cette virulence est si grande, que, par l'inoculation d'une minime fraction de goutte d'une culture, vingt fois sur vingt la mort arrive en deux ou trois jours, et le plus souvent en moins de vingt-quatre heures.

Ces préliminaires étant connus, j'arrive aux faits les plus saillants de cette communication.

Par certain changement dans le mode de culture on peut faire que le microbe infectieux soit diminué dans sa virulence. C'est là le point vif de mon sujet. Je demande néanmoins à l'Académie la liberté de ne pas aller, pour le moment, plus avant dans ma confidence sur les

procédés qui me permettent de déterminer Tatténuation dont je parle, autant pour conserver quelque temps encore l'indépendance de mes études que pour mieux en assurer la marche.

La diminution dans la virulence se traduit dans les cultures par un faible retard dans le développement du microbe ; mais au fond il y a identité de nature entre les deux variétés du virus. Sous le premier de ses états, l'état très infectieux, le microbe inoculé peut tuer vingt fois sur vingt. Sous le second de ses états, il provoque vingt fois sur vingt la maladie et non la mort. Ces faits ont une importance facile à comprendre : ils nous permettent en eifet de juger, en ce qui concerne la maladie qui nous occupe, le problème de sa récidive ou de sa non-récidive. Prenons quarante poules , inoculons-en vingt avec un virus très virulent : les vingt poules mourront. Inoculons les vingt autres avec le virus atténué, toutes seront malades, mais elles ne mourront pas. Laissons-les guérir et revenons ensuite, pour ces vingt poules, à l'inoculation du virus très infectieux : cette fois il ne tuera pas. La conclusion est évidente : la maladie se préserve elle-même. Elle a le caractère des maladies virulentes, maladies qui ne récidivent pas.

Ne nous laissons pas éblouir par la singularité de ces résultats. Tout n'y est pas aussi nouveau qu'on pourrait le croire au premier abord. Ils ont cependant, sur un point capital, une nouveauté bien réelle quïl s'agit de dégager. Avant Jenner, et lui-même a longtemps pratiqué cette méthode, comme je le rappelais tout à l'heure, on variolisait, c'est-à-dire qu'on inoculait la variole pour préserver de la variole. Aujourd'hui, dans divers pays, on clavelise les moutons pour les préserver de la clavelée ; on inocule la péripneumonie pour préserver de cette très grave aifection de l'espèce bovine. Le choléra des poules vient de nous offrir l'exemple d'une immunité du même genre. C'est un fait digne d'intérêt, mais qui n'offre pas

une nouveauté de principe. La nouveauté vraiment réelle des observations qui précèdent, nouveauté qui donne beaucoup à réfléchir sur la nature des virus,^ c'est qu'il s'agit ici d'une maladie dont l'agent virulent est un parasite microscopique, un être vivant, cultivable en dehors de l'économie. Le virus varioleux, le virus vaccin, le virus de la morve, le virus de la peste, etc., sont inconnus dans leur nature propre. Le virus nouveau est un être animé et la maladie qu'il provoque offre avec les maladies virulentes proprement dites ce point de contact inconnu jusqu'ici dans les maladies virulentes à parasites microscopiques : le caractère de la non-récidive.

Je ne voudrais pas laisser croire que les faits présentent la netteté et la régularité mathématiques que j'ai invoquées. Ce serait ne pas se rendre compte de tout ce qu'il y a de variabilité dans les constitutions d'animaux pris au hasard dans un groupe d'animaux domestiques et dans les manifestations de la vie en général. Non, le virus très virulent du choléra des poules ne tue pas toujours vingt fois sur vingt; mais, dans les faits qui ont passé sous mes yeux, il a tué au minimum dix-huit fois sur vingt dans les cas où il n'a pas tué vingt fois. Non, le virus atténué dans sa virulence ne conserve pas toujours la vie vingt fois sur vingt. Dans les cas de moindre conservation, c'a été dix-huit et seize fois sur vingt. Il n'empêche pas davantage (Tune manière absolue et par une seule inoculation la récidive de la maladie. On arrive plus sûrement à cette non-récidive par deux inoculations que par une seule.

Si nous rapprochons des résultats qui précèdent le grand fait de la vaccine dans ses rapports avec la variole, nous reconnaîtrons que le microbe affaibli qui n'amène pas la mort se comporte comme un vaccin relativement à celui qui tue, puisqu'il provoque, en définitive, une maladie qu'on peut appeler bénigne du moment qu'elle n'amène pas la mort et qu'elle préserve de la maladie

SOUS sa forme mortelle. Que faudrait-il pour que ce microbe, de virulence atténuée, fût un véritable vaccin, comparable au vaccin du cow-pox? 11 faudrait, si je puis ainsi parler, qu'il fût fixé dans sa variété propre et qu'on ne fût point contraint de recourir toujours à sa . préparation d'origine quand on veut en user. En d'autres termes, on retrouve ici cette crainte qui pour un temps préoccupa Jenner. Lorsqu'il eut démontré que le cowpox inoculé préservait de la variole, il crut que pour empêcher cette maladie on devrait toujours s'adresser au cow-pox de la vache. C'est, à tout prendre, le point où nous en sommes touchant l'affection du choléra des poules, avec cette différence néanmoins, différence considérable, que nous savons que notre vaccin, à nous, est un être vivant. Jenner reconnut bientôt qu'il pouvait se passer du cow-pox de la vache et faire passer le vaccin de bras à bras. Nous pouvons faire une tentative analogue en faisant passer notre microbe, être vivant, de culture en culture. Reprendra- t-il une virulence très active ou conservera-t-il sa virulence discrète? Pour étonnantes qu'elles doivent paraître, les choses arrivent conformément à cette seconde supposition. La virulence, du moins dans le petit nombre de cultures successives que j'ai tentées, ne s'est pas exaltée, et en conséquence on peut croire que nous avons afl'aire à un véritable vaccin. Bien plus, un ou deux essais sont favorables à l'idée que le virus atténué se conserve tel en passant dans le corps des cochons d'Inde. Eln sera-t-il de même à la suite de plusieurs cultures et de plusieurs inoculations? Des expériences ultérieures pourront seules répondre à, ces questions.

Quoi qu'il en soit, nous possédons aujourd'hui une maladie à parasite microscopique qu'on peut faire apparaître dans des conditions telles qu'elle ne récidive pas, malgré son caractère parasitaire. En outre, nous connaissons une variété de son virus qui se comporte

vis-à-vis d'elle à la manière du vacein vis-à-vis de la variole.

n me paraîtrait superflu de signaler les principales conséquences des faits que je viens d'avoir rhonneur d'exposer devant TAcadémie. 11 en est deux cependant qu'il n'est peut-être pas sans utilité de mentionner : c'est,, d'une part, l'espoir d'obtenir des cultures artiûcielles de tous les virus, de l'autre, une idée de recherche des virus vaccins des maladies virulentes qui ont désolé à tant de reprises et désolent encore tous les jours l'humanité, et qui sont une des grandes plaies de l'Agriculture dans l'élevage des animaux domestiques.* (Pasteur, Comptes rendus de V Académie des sciences^ t. XG, p. 239, 9 février 1880.)

L'explication à laquelle les faits nous conduisent, tant de la résistance constitutionnelle de certains animaux que de l'immunité que créent chez les poules des inoculations préventives, n'a rien non plus que de naturel quand on considère que toute culture, en général, modifie le milieu où elle s'effectue : modification du sol, s'il s'agit des plantes ordinaires; modification des plantes ou des animaux, s'il s'agit de leurs parasites; modification de nos liquides de cultures, s'il s'agit des mucédinées, des vibrioniens ou des ferments. Ces modifications se manifestent ou se caractérisent par cette circonstance que des cultures nouvelles des mêmes espèces dans ces milieux deviennent promptement difficiles ou knpossibles. Que l'on conserve du, bouillon de poule avec le microbe du choléra et qu'après trois ou quatre jours on filtre le liquide pour éloigner toute trace du microbe, qu'en dernier lieu on ensemence de nouveau le liquide filtré par ce parasite : celui-ci se montrera tout à fait impuissant à reprendre le plus faible développement. D'une parfaite limpidité après sa^filtration, le liquide garde indéfiniment cette limpidité.

Comment ne pas être porté à croire que, par la culture

dans la poule, du virus atténué, on place le corps de celle-ci dans Tétat de ce liquide filtré qui ne peut plus cultiver le microbe? La comparaison peut se poursuivre plus loin encore; car, si l'on filtre du bouillon en pleine culture du microbe, non pas le quatrième jour de la culture, mais le second, le liquide filtré sera encore apte à cultiver de nouveau le microbe, quoique avec moins d'énergie qu'au début. On comprend ainsi qu'après une' culture du microbe atténué dans le corps de la poule, on puisse ne pas avoir enlevé dans toutes les parties de son corps les aliments du microbe. Ce qui en reste permettra donc une nouvelle culture, mais également dans une mesure plus discrète. C'est l'effet d'une première vaccine. Des inoculations subséquentes enlèveront progressivement tous les matériaux de culture du parasite. En conséquence, par l'action du mouvement circulatoire, un moment viendra forcément où toute culture nouvelle sur l'animal restera stérile. C'est alors que la maladie ne pourra récidiver et que le sujet sera tout k fait vacciné. On pourrait s'étonner qu'une première culture du virus atténué s'arrête avant que les matières nutritives du microbe soient épuisées. Mais il ne faut pas oublier que le microbe, être aérobie, n'est pas du tout, dans le corps de l'animal, dans les mêmes conditions que dans un milieu artificiel de culture. Ici, pas d'obstacles à sa multiplication. Dans le corps, au contraire, il est sans cesse en lutte avec les cellules des organes, cellules qui, elles aussi, sont des êtres aérobies toujours prêts à s'emparw de l'oxygène.

Est-ce bien là néanmoins la seule explication possible des phénomènes? Non, à la rigueur. On peut se rendre compte des faits de non-récidive en admettant que la vie du microbe, au lieu d'enlever ou de détruire certaines matières dans le corps des animaux, en ajoute, au contraire, qui seraient pour ce microbe un obstacle à un développement ultérieur. L'histoire de la vie des êtres

inférieurs, de tous les êtres en général, autorise une telle supposition. Les excrétions nées du fonctionnement vital peuvent s'opposer k un fonctionnement vital de même nature. Dans certaines fermentations, on voit des produits antiseptiques prendre naissance pendant et pwr la fermentation même, et mettre fin à la vie active des ferments et aux fermentations longtemps avant Tachève- •ment de celles-ci. Dans les cultures de notre microbe, il pourrait y avoir formation de produits dont la présence expliquerait à la rigueur la non-récidive et la vaccination. (Pasteur, Comptes rendus de r Académie des sciences^ t. XC, p. 956, 26 avril 1880.)

L'étiologie du charbon.

Une des maladies les plus meurtrières du bétail est TafFection que l'on désigne vulgairement sous le nom de charbon, La plupart de nos départements ont à en souffrir, les uns peu, les autres beaucoup. Il en est où les pertes se comptent anuellement par millions : tel est le département d'Eure-et-Loir. Des nombreux troupeaux de moutons qu'on y élève, il n'en est pas un seul peut-être qui ne soit frappé chaque année. Tout fermier s'estime heureux et ne donne même aucune attention à la maladie quand la mort n'atteint pas plus de 2 à 3 pour 100 du nombre total des sujets qui composent son troupeau. Tous les pays connaissent ce fléau; il est parfois si désastreux en Russie qu'on l'y nomme la peste de Sibérie,

D'où vient ce mal? Comment se propage-t-il? La connaissance exacte de son étiologie ne pourrait-elle conduire à des mesures prophylactiques faciles à appliquer et propres à éteindre rapidement la redoutable maladie? Telles sont les questions que je me suis proposé de résoudre et pour lesquelles je me suis ac^oint deux

jeunes observateurs pleins de zèle, qu'enflamment comme moi les grandes questions que soulève l'étude des maladies contagieuses, MM. Chamberland et Roux.

Longtemps on a cru que le charbon naissait spontanément sous l'influence de causes occasionnelles diverses : nature des terrains, des eaux, des fourrages, mode d'élevage et d'engraissement, on a tout invoqué pour expliquer son existence spontanée; mais, depuis que les travaux de M. Davaine et de Delafond, en France, de PoUender et de Brauell, en Allemagne, ont appelé l'attention sur la présence d'un parasite microscopique dans le sang des animaux morts de cette affection, depuis que des recherches rigoureuses ont combattu la doctrine de la génération spontanée des êtres microscopiques et qu'enfin les effets des fermentations ont été riittachés à la microbie, on s'habitua peu à peu à, l'idée que les animaux atteints du charbon pourraient prendre les germes du mal, c'est-à-dire les germes du parasite dans le monde extérieur, sans qu'il y eût jamais naissance spontanée proprement dite de cette affection. Cette opinion se précisa encore davantage lorsque, en 1876, le docteur Koch,, de Breslau, eut démontré que la bactéridie, sous sa forme vibrionienne ou bacillaire, pouvait se résoudre en véritables corpuscules germes ou spores. (Pasteur, Compter rendus de V Académie des sciences^ t. XCI, p. 86, 12 juillet 1880.)

La levure de bière est un exemple frappant de ces productions cellulaires pouvant se multiplier indéfiniment, sans apparition de leurs spores d'origine* Il existe beaucoup de mucédinées à mycélium tubuleux, qui, dans certaines conditions de culture, donnent des chaînes de cellules plus ou moins sphériques, appelées conidies. Celles-ci, détachées de leurs branches, peuvent se produire sous la forme de cellules, sans jamais faire apparaître à moins d'un changement dans les conditions des cultures, les spores de leurs mucédinées respectives. On

pourrait comparer ces organisations végétales aux plaxites qu'on multiplie par boutures et dont on ne fait point servir les fruits et les graines à la reproduction de la plante mère.

La bactérie charbonneuse dans ses cultures artificielles, se comporte bien différemment. Ses filaments mycéliens, si Ton peut ainsi dire, se sont à peine multipliés pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures, qu'on les voit se transformer, principalement ceux qui ont le libre contact de Tair, en corpuscules ovoïdes très réfringents pouvant s'isoler peu à peu et constituer les véritables germes du petit organisme. Or, l'observation démontre que ces germes si vite formés dans les cultures, n'éprouvent avec le temps de la part de l'air atmosphérique aucune altération, soit dans leur vitalité, soit dans leur virulence. Je pourrais présenter à l'Académie un tube contenant des spores d'une bactéridie charbonneuse formée il y a quatre ans, le 21 mars 1877 : chaque année, on essaie la germination des petits corpuscules et chaque année cette germination se fait avec la même facilité et la même rapidité qu'à l'origine; chaque année également on éprouve la virulence des nouvelles cultures et elles ne manifestent aucun affaiblissement apparent. (Pasteur, Comptes rendus de r Académie des sciences ^ i. XCIl, p. 430, 28 février 1881.)

Ce sont ces germes qui propagent la maladie :

Un animal charbonneux est enfoui; le parasite, cause de la maladie et dont le sang est rempli, se cultive dans la terre qui entoure le cadavre ; il s'y réduit à l'état de germes. Ceux-ci seraient inoffensifs s'ils restaient à l'intérieur de la terre, mais les vers de terre les ramènent des profondeurs à la surface. Alors les pluies et les travaux de la culture les répandent sur les plantes ou les eaux les entraînent dans les ruisseaux quand

les circonstances s'y prêtent. Ensuite ces germes du mal pénètrent dans le corps des animaux et y développent le parasite infectieux. (Pasteur, loc, cit.^ 6 septembre 1880.)

Quand on envisage les horribles maux qui peuvent résulter de la contagion dans les maladies transmissibles, il est consolant de penser que l'existence de ces maladies n'a rien de nécessaire. Détruites dans leurs principes, elles seraient détruites à jamais, du moins toutes celles dont le nombre s'accroît chaque jour, qui ont pour cause des parasites microscopiques. Gomme tous les êtres, ces espèces parasitaires sont à la merci des coups qui peuvent les frapper. Bien différent est le groupe des affections qui accompagnent les manifestations de la vie, considérée en elle-même. L'humanité ne saurait être à l'abri d'une fluxion de poitrine, ni de mille accidents divers d'où peut naître la maladie avec toutes ses conséquences.

En ce qui concerne l'affection charbonneuse, je crois fermement à la facile extinction de ce fléau. Le monde entier pourrait l'ignorer, comme l'Europe ignore la lèpre, comme elle a ignoré la variole pendant des milliers d'années. (Pasteur, loc. cit,^ 2 novembre 1880.)

La rage.

On saii enfin que M. Pasteur est arrivé à empêcher, chez les personnes mordues par des animaux enragés, le développement du redoutable virus. La place nous manque pour exposer cette découverte comme nous le voudrions; bornons-nous à citer quelques dates et quelques chiffres.

Depuis plusieurs années, M* Pasteur étudiait la rage chez les animaux. Or le 6 juillet 4885, arrivait d'Alsace (du val de Ville) aU laboratoire de la rue d'Ulm, un enfant de neuf ans, Joseph Meister, qui ne portait pas moins de quatorze morsures graves faites par un chien enragé. La mort de cet enfant, d'après Tavis

des docteurs Vulpian et Grancher, paraissait inévitable. M. Pasteur se décida alors à tenter sur lui la méthode qui avait si souvent réussi sur les chiens. Ce traitement dura du 6 au 16 juillet. L'auteur du livre que nous avons cité a raconté les angoisses de M. Pasteur au moment d'entreprendre ce traitement et pendant sa durée. L'enfant fut sauvé.

Le 26 octobre 1885, plus de trois mois après la fin des inoculations, M. Pasteur apporta à l'Académie les résultats de cette expérience. 11 s'exprima ainsi :

Après des expériences, pour ainsi dire, sans nombre, je suis arrivé à une méthode prophylactique, pratique et prompte, dont les succès sur le chien sont déjà assez nombreux et sûrs pour que j'aie confiance dans la généralité de son application à tous les animaux et à l'homme lui-même.

Cette méthode repose essentiellement sur les faits suivants :

L'inoculation au lapin, par la trépanation sous la duremère, d'une moelle rabique de chien à rage des rues, donne toujours la rage à ces animaux après une durée moyenne d'incubation de quinze jours environ.

Passe-t-on du virus de ce premier lapin à un second, de celui-ci' à un troisième et ainsi de suite par le mode d'inoculation précédent, il se manifeste bientôt une tendance de plus en plus accusée dans la diminution de la durée d'incubation de la rage chez les lapins successivement inoculés.

Après vingt à vingt-cinq passages de lapin à lapin^ on rencontre des durées d'incubation de huit jours, qui se maintiennent pendant une période nouvelle de Vingt à vingt-cinq passages. Puis on atteint une durée d*incubation de sept jouts, que l'on retrouve avec une régularité frappante pendant une série nouvelle de passages allant jusqu'au quatre-vingt-dixième. C'est du moins à ce chiffre que je suis en ce moment ; et c'est à peihe s*il se manifeste

actuellement une tendance à une durée d'incubation d'un peu moins de sept jours *.

Ce genre d'expériences, commencé en novembre 1882, a déjà trois années de durée, sans que la série ait été jamais interrompue, sans que jamais, non plus, on ait dû recourir à un virus autre que celui des lapins successivement morts rabiques. Rien de plus facile, en conséquence, d'avoir constamment à sa disposition, pendant des intervalles de temps considérables, un virus rabique d'une pureté parfaite, toujours identique à lui-même ou à très peu près. C'est le nœud pratique de la méthode.

Les moelles de ces lapins sont rabiques dans toutes leur étendue avec constance dans la virulence.

Si l'on détache de ces moelles des longueurs de quelques centimètres avec des précautions de pureté aussi grandes qu'il est possible de les réaliser, et qu'on les suspende dans un air sec, la virulence disparait lentement dans ces moelles jusqu'à s'éteindre tout à fait. La durée d'extinction de la virulence varie quelque peu avec l'épaisseur des bouts de la moelle, mais surtout avec la température extérieure. Plus la température est basse, et plus durable est la conservation de la virulence. Ces résultats constituent le point scientifique de la méthode.

Ces faits étant établis, voici le moyen de rendre un chien réfractaire à la rage, en un temps relativement court.

Dans une série de flacons, dont l'air est entretenu, à l'état sec, par des fragments de potasse déposés sur le fond du vase, on suspend, chaque jour, un bout de moelle rabique fraîche de lapin mort de rage, rage développée après sept jours d'incubation. Chaque jour également, on inocule sous la peau du chien une pleine seringue Pravaz de bouillon stérilisé, dans lequel on a délayé un petit fragment d'une de ces moelles en dessiccation, en com-

1. Aujourd'hui (4Ô juin 1891), après 289 passages, la durée de l'in= cubation est fixée à six jours< — J< G*

mençant par une moelle d'un numéro d'ordre assez éloigné du jour où l'on opère, pour être bien sûr que cette moelle n'est pas du tout virulente. Des expériences préalables ont éclairé à cet égard. Les jours suivants, on opère de même avec des moelles plus récentes, séparées par un intervalle de deux jours, jusqu'à ce qu'on arrive à une dernière moelle très virulente, placée depuis un jour ou deux seulement en flacon.

Le chien est alors rendu réfractaire à la rage. On peut lui inoculer du virus rabique sous la peau ou même à la surface du cerveau par trépanation, sans que la rage se déclare.

Par l'application de cette méthode, j'étais arrivé à avoir cinquante chiens de tout âge et de toute race, réfractaires à la rage, sans avoir rencontré un seul insuccès, lorsque, inopinément, se présentèrent dans mon laboratoire, le lundi 6 juillet dernier, trois personnes arrivant d'Alsace.

M. Pasteur expose alors en détail le traitement auquel fut soumis le jeune Meister. Il ajoute :

Dans les derniers jours, j'avais donc inoculé à Joseph Meister le virus rabique le plus virulent, celui du chien renforcé par une foule de passages de lapins à lapins, virus qui donne la rage à ces animaux après sept jours d'incubation, après huit ou dix jours aux chiens. J'étais autorisé dans cette entreprise par ce qui s'était passé pour les cinquante chiens dont j'ai parlé.

Lorsque l'état d'immunité est atteint, on peut sans inconvénient inoculer le virus le plus virulent et en quan* lité quelconque.

Joseph Meister a donc échappé, non seulement à la rage que ses morsures auraient pu développer ,^ mais à celle que je lui ai inoculée pour contrôle de l'immunité due au traitement, rage plus virulente que celle du chien

M. Pasteur dans son laboratoire (diaprés le tableaa d'Bdelfelt).

des rues. (Pasteur, Comptes rendus de r Académie des sciences, t. Cl, p. 765, 26 octobre 1885.)

A la suite de cette communication, M. Vulpian s^exprima en ces termes :

La rage, cette maladie terrible, contre laquelle toutes les tentatives thérapeutiques avaient échoué jusqu*ici, a enfin trouvé son remède I M. Pasteur, qui n'a eu, dans cette voie, aucun autre précurseur que lui-même, a été conduit par une série de recherches poursuivies sans interruption pendant des années à créer une méthode de traitement k Taide de laquelle on peut empêcher, à coup sûr, le développement de la rage chez Thomme mordu récemment par un chien enragé. Je disd coup sûr parce que, d'après ce que j'ai vu dans le laboratoire de M. Pasteur, je ne doute pas du succès constant de ce traitement, lorsqu'il sera mis en pratique dans toute sa teneur, peu de jours après la morsure rabique.

Il devient dès à présent nécessaire de se préoccuper de l'organisation d'un service de traitement de la rage par la méthode Pasteur. Il faut que toute personne mordue par un chien enragé puisse bénéficier de cette grande découverte, qui met le sceau à la gloire de notre illustre confrère et qui jettera le plus vif éclat sur notre pays. (Vulpian, Comptes rendus de l'Académie des sciences^ t. CI, p. 772, ^6 octobre 1885.)

Cette communication fut le point de départ d'une série de contradictions, dont rhistoire, parfois assez triste, ne saurait trouver place ici. La vérité remporta heureusement. Les malades arrivèrent en foule à la rue d'Ulm. Ceux qui en ont été les témoins n'oublieront jamais le spectacle que, pendant plusieurs mois, présenta ce laboratoire, célèbre entre tous. Russes et Arabes, Anglais et Espagnols, paysans et ouvriers de tous les points de la France, s'y pressaient, entourant d'un égal respect celui auquel ils devaient d'échapper à une mort affreuse.

Un comité se forma pour réunir les fonds nécessaires à la construction d*un Institut spécial, justement appelé Y Institut Pasteur, destiné au traitement de la rage et à Fétude des Questions se rattachant à la microbie.

La souscription s'éleva bientôt au chiffre de 2 586 680 francs. Les constructions marchèrent rapidement et le 14 novembre 1888 eut lieu l'inauguration solennelle du nouvel Institut.

Des Instituts semblables ne tardèrent pas à se fonder dans le monde entier. Au 31 décembre 1890, il y en avait vingt : sept en Russie, à Odessa, Saint-Pétersbourg, Moscou, Varsovie, Charkow, Samara et Tiflis; cinq en Itdie, à Naples, Milan, Turin, Palerme, Bologne; un à Vienne; un à Constantinople ; un à Barcelone; un à Bucarest; quatre en Amérique, à Rio de Janeiro, à la Havane, à Buenos Ayres, à Chicago.

A rinstitut Pasteur seulement, 9 433 personnes ont été traitées de l'origine au 31 décembre 1890; 58 sont mortes, soit 0,61 pour 100. Or la mortalité habituelle d'après les statistiques officielles est de 16 pour 100. C'est donc plus de 1 500 personnes parmi ces 9433 qui auraient certainement succombé et dont 1 450 au moins doivent la vie à M. Pasteur ^ Les résultats obtenus dans les autres Instituts sont analogues; partout où le traitement a été appliqué avec soin, la mortalité est tombée au-dessous de 1 pour 100, au lieu de 16 pour 100, chiffre estimé trop faible par plusieurs.

A l'Institut Pasteur, la mortaHté, à mesure que le traitement se perfectionne, a subi une décroissance continue. Elle était de 0,94 pour 100 en 1886 ; de 0,73 pour 100 en 1887 ; de 0,55 pour 100 en 1888; de 0,33 pour 100 en 1889; elle n'est plus que de 0,32 pour 100 en 1890, soit 1 mort sur 312 mordus, au lieu de 50.

Ces chiffres se passent de commentaires et justifient amplement les graves paroles prononcées par M. Vulpian et citées plus haut.

1. A ce nombre il convient d'ajouter les nombreux mordus traités dans les Instituts étrangers.

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