Extrait du Mercure de France
2. Pascal avait dit dans son récit de l'expérience du Puy de Dôme (voir ce volume, p. 136) : « Ce n'est pas en cette seule rencontre, que quand la faiblesse des hommes n'a pu trouver les véritables causes, leur subtilité en a substitué d'imaginaires, qu'ils ont exprimées par des noms spécieux qui remplissent les oreilles et non pas l'esprit. » — J. G.
sciences, dans ces derniers temps, ont merveilleusement excité cette crédulité générale. Après tant de prodiges, rien n'a paru impossible. On a cru qu'un hasard, une idée heureuse, pouvait dévoiler de même, en un instant, tous les mystères de l'univers. Grâce à cette opinion favorable, nous avons vu naître une multitude de systèmes qui se sont détruits les uns et les autres après avoir attiré tour à tour l'attention; et, par l'effet d'un penchant insurmontable, la curiosité publique, tant de fois déçue, n'est pas encore épuisée.
Sans doute, les sciences ne voient point de bornes à leurs découvertes, parce qu'elles n'en ont point dans les objets de leurs recherches. L'inépuisable variété de la nature leur offrira toujours des aliments nouveaux, et nos descendants, plus instruits que nous, connaîtront bien des merveilles qu'il est de notre destinée d'ignorer. Mais ce ne sera point l'esprit de système qui amènera ces décou* vertes, ce sera l'expérience et le calcul.
Que dirait-on d'un homme qui n'ayant jamais examiné l'intérieur d'une montre, voudrait, par les seules apparences qu'elle présente au dehors, deviner sa structure, expliquer le principe de ses mouvements et la cause qui produit leur régularité! Le mécanisme de la nature a bien une autre complication, et les faiseurs de systèmes ne se donnent seulement pas la peine de l'étudier....
Le véritable objet des sciences physiques n'est pas la recherche des causes premières, mais la recherche des lois suivant lesquelles les phénomènes sont produits» Lorsqu'on explique les mouvements des corps célestes par le principe de la pesanteur, on ne considère point ce principe comme une qualité occulte, naturellement inhérente à la matière, mais comme une loi générale suivant laquelle les phénomènes ont lieu réellement; et cette loi une fois prouvée par les faits, on s'en sert comme d'un moyen de découverte pour trouver les rapports mutuels de tous les phénomènes, pour en prévoir les époques et la durée, non
pas d'une manière incertaine et vague, mais numériquement et avec la dernière précision. L'attraction universelle, ainsi établie, ainsi vérifiée, devient elle-même un fait. La cause seule en est occulte, et les mathématiciens ne sont pas logiquement obligés de la définir, parce qu'ils n'ont aucun besoin de la connaître pour découvrir et assigner les lois particulières des phénomènes, qui seules ont de l'intérêt pour nous. Déduire ainsi des observations et de l'expérience un petit nombre de lois générales, ou principes de mouvements, et expliquer ensuite comment les choses observables découlent de ces principes, rigousement et avec les mêmes rapports numériques que nous leur trouvons, ce serait le dernier degré de perfection de la philosophie naturelle.
Malheureusement les diverses parties de cette science sont encore bien éloignées d'une telle perfection; car non seulement il y a beaucoup de phénomènes dont les lois physiques nous sont inconnues, mais il en est dont la production même est pour nous une énigme impénétrable, parce q^e, tantôt ils semblent immédiatement produits par des forces mécaniques qui agissent simplement comme principes de mouvement, sans introduction d'aucune substance matérielle, et tantôt ils paraissent dus à des substances susceptibles de se combiner avec les corps ou do s'en dégager invisiblement, sans rien changer à leurs poids. Tels sont les phénomènes que présentent l'électricité, le magnétisme et la chaleur.
Pour les expliquer, les physiciens ont imaginé certains fluides élastiques doués de propriétés attractives ou répulsives, et capables de pénétrer tous les corps ou seulement quelques-uns d'entre eux; c'est ce que l'on nomme le fluide électrique, le fluide magnétique, et le principe de la chaleur, ou le calorique. Au moyen de ces suppositions, on peut, jusqu'à un certain point, représenter la plupart des phénomènes, c'est-à-dire montrer qu'ils sont des conséquences les uns des autres, et prévoir les effets que leur
combinaison doit amener; mais il en reste encore beaucoup qui se prêtent difficilement à ces explications, et d'autres y échappent entièrement.
Aussi les véritables physiciens admettent-ils la considération de ces fluides uniquement comme une hypothèse commode, à laquelle ils se gardent bien d'attacher des idées de réalité, et qu'ils sont prêts à modifier ou à abandonner entièrement dès que les faits s'y montreront contraires. Ainsi, ayant vu qu'un seul fluide ne suffisait pas pour représenter exactement les phénomènes des attractions et des répulsions électriques, ils n'ont pas fait difficulté d'en admettre deux, dont ils ont défini convenablement les qualités, et qu'ils ont nommé fluide vitré, fluide résineux, du nom des deux électricités contraires. Encore, au moyen de ces deux fluides, ne peut-on pas assigner rigoureusement les lois de tous les phénomènes, parce que le calcul s'applique avec une difficulté extrême à ces suppositions de fluides qui se combinent ou se séparent, et même y répugne en certains points; de sorte que l'on se trouve ainsi privé du seul flambeau qui pourrait guider avec certitude dans ces obscurités* Dans la théorie du magnétisme, peut-être plus obscure encore, on s'est vu conduit à admettre aussi deux fluides, que l'on a nommés fluide boréal et fluide austral, par analogie pour les attractions magnétiques des deux hémisphères terrestres. Dans la théorie de la chaleur, on s'est jusqu'à présent borné à un seul principe ; mais on a considérablement multiplié ses propriétés et ses attributions. Dans la dilatation des corps, on a dû le considérer comme une force répulsive placée entre leurs particules. Dans les combinaisons clii* miques, il a fallu le considérer comme une substance susceptible d'être absorbée, condensée, ou dégagée. Enfin^ dans sa transmission à distance, qui se fait suivant des lois analogues à celles de la lumière, il a fallu reconnaître un rayonnement lancé dans tous les sens par les corps, avec une extrême rapidité. Cette hypothèse, due à Scheele,
et développée avec beaucoup de soin par M. Prévost, de Genève, satisfait très bien à la partie mécanique des phénomènes qu'elle embrasse. Mais de tout cela il résulte que, sur la nature même du calorique, nous ne savons absolument rien de précis ; car, si elle nous était connue, toutes ces modifications diverses découleraient d'une même source, et Ton ne serait pas obligé de les imaginer successivement pour chaque classe de faits : encore en est-il, comme les lois de l'élasticité des gaz, qui restent inexplicables, malgré toutes ces suppositions. C'est pour cela qu'en rendant compte dernièrement des Conversations sur la chimie^ j'ai dit, qu'à mon gré, l'auteur aurait mieux fait de donner moins d'importance à la théorie du calorique considéré comme matière, et surtout de l'exposer avec plus de restrictions. Car si les physiciens qui ont réfléchi sur l'ensemble des phénomènes savent apprécier ces hypothèses, c'est l'expérience qui leur donne cette réserve, et on ne doit pas l'attendre de jeunes esprits, naturellement portés à généraliser tout. Il faut donc toujours, mais principalement dans un ouvrage élémentaire de chimie, présenter ces hypothèses pour ce qu'elles sont, de peur que les élèves, séduits par l'attrait des explications, ne les prennent pour des réalités.
Quelques personnes penseront peut-être que cette 'manière sévère de considérer les sciences physiques est propre à arrêter l'essor du génie, parce qu'elle arrête le« écarts de l'imagination ; car maintenant on vante partout l'imagination comme une sorte de qualité ou de vertu Suprême, indépendante du bon sens. Mais, au moins dans les sciences, c'est encore le bon sens qui doit servir de règle, et l'imaginatioîl doit lui obéir. Cette vérité ne saurait être mieux exprimée que dans le passage suivant de V Exposition du Système du monde î
« Impatient de connaître la cause des phénomènes, le savant doué d'une imagination vive l'entrevoit souvent avant que \e^ observations aient pu Ty conduire. Sans
doute, il est plus sûr de remonter d^s phénomènes aux causes ; mais l'histoire des sciences nous montre que cette marche, lente et pénible, n'a pas toujours été celle des inventeurs. Que d'écueils doit craindre celui qui prend son imagination pour guide I Prévenu pour la cause qu'elle lui présente, loin de la rejeter lorsque les faits lui sont contraires, il les altère pour les plier à ses hypothèses. Il mutile, si je puis ainsi dire, l'ouvrage de la nature pour le faire ressembler à celui de son imagination, sans réfléchir que le temps dissipe ces vains fantômes et consolide les résultats de l'observation et du calcul. Le philosophe vraiment utile aux progrès des sciences est celui qui, réunissant à une imagination profonde une grande sévérité dans le raisonnement et les expériences, est à la fois tourmenté par le désir de s'élever aux causes des phénomènes, et par la crainte de se tromper sur celles qu'il leur assignerait. » (BiOT, Mélanges scient, et litt., t. II, p. 109.)
C'est sur les choses qu'on ne peut ni voir ni palper qu'il est surtout important de se tenir en garde contre les écarts de l'imagination, qui tend toujours à s'élancer au delà du vrai, et qui a bien de la peine à se renfermer dans le cercle étroit que les faits lui circonscrivent. (Lavoisie#, Traité élémentaire de chimie. Œuvres^ t. I, p. 20.)
Rien n'est plus profitable aux progrès de la science et plus utile au saAiant que de pouvoir distinguer nettement ce qu'il sait de ce qu'il ne sait pas; l'état le plus fâcheux pour l'esprit est d'être ignorant sans le savoir. (Claude Bernard, Comptes rendus de V Académie des sciences^ t. LXXXÏ, p. 1235, année 1875.)
Je suis persuadé que, si Ton se détermine à ne pas se payer d'hypothèses et d'expressions mal définies, si Ton se décide à reconnaître son ignorance sur les phénomènes qu'on croit avoir compris parce qu'on les rapporte à des causes occultes, on fera rapidement des progrès dans la voie que nous tracent la physique et les sciences de raisonnement pur. (Henri Sainte-Claire Deville, Leçom mr la dhmnat'ion^ p. 352.)
L'observation et l'expérience pour amasser les matériaux, l'induction et la déduction pour les élaborer : voilà les seules bonnes machines intellectuelles. (Bacon.)
L'observateur écoute la nature; l'expérimentateur l'interroge et la force à se dévoiler. (G, Cuvier.)
Dans les sciences d'observation, l'homme observe et raisonne expérimentalement, mais il n'expérimente pas ; et dans ce sens on pourrait dire qu'une science d'observation est une science passive. Dans les sciences d'expériijientation, l'homme observe, mais de plus il agit sur la matière, en analyse les propriétés et provoque à son profit l'apparition des phénomènes, qui sans doute se passent toujours suivant les lois naturelles, mais dans des conditions que la nature n'avait souvent pas encore réalisées. A l'aide de ces sciences expérimentales actives^ l'homme devient un inventeur de phénomènes, un véritable contremaître de la création; et l'on ne saurait, ^ous ce rapport, assigner de limites à la puissance qu'il peut acquérir sur la nature, par les progrès futurs des sciences expérimentales. (Claude Bernard, Introduction à V étude de la médecine expérimentale. Paris, 1865, p. 33.)
V expérimentateur, comme nous le savons déjà, est celui qui, en vertu d'une interprétation plus ou moins probable, mais anticipée des phénomènes observés, institue Texpérience de manière que, dans Tordre logique de ses prévisions, elle fournisse un résultat qui serve de contrôle à rhypothèse ou à Tidée préconçue.... Or, dès le moment où le résultat de Texpérience se manifeste, Vexpérimentateur se^trouve en face d'une véritable observation qu'il a provoquée, et qu'il faut constater, comme toute observation, sans aucune idée préconçue. L'expérimentateur doit alors disparaître ou plutôt se transformer instantanément en observateur; et ce n'est qu'après qu'il aura constaté les résultats de l'expérience absolument comme ceux d'une observation ordinaire, que son esprit reviendra pour raisonner, comparer et juger si l'hypothèse expérimentale est vérifiée ou infirmée par ces mêmes résultats. Pour continuer la comparaison énoncée plus haut, je dirai que l'expérimentateur pose des questions à la nature; mais que, dès qu'elle parle, il doit se taire; il doit constater ce qu'elle répond, écouter jusqu'au bout et, dans tous les cas, se soumettre à ses décisions. L'expérimentateur doit forcer la nature à se dévoiler, a-t-on dit. Oui, sans doute, l'expérimentateur force la nature à se dévoiler, en l'attaquant et en lui posant des questions dans tous les sens; mais il ne doit jamais répondre pour elle ni écouter incomplètement ses réponses, en ne prenant dans l'expérience que la partie des résultats qui favorisent ou confirment l'hypothèse. Nous verrons ultérieurement que c'est là un des plus grands écueils de la méthode expérimentale. L'expérimentateur qui continue à garder son idée préconçue, et qui ne constate les résultats de l'expérience qu'à ce point de vue, tombe nécessairement dans l'erreur, parce qu'il néglige de constater ce qu'il n'avait pas prévu et fait alors une observation incomplète. L'expérimentateur ne doit pas tenir à son idée autrement que comme à un moyen de solliciter une réponse de la
nature. Mais il doit soumettre son idée à la nature et être prêt à l'abandonner, à la modifier ou à la changer, suivant ce que Tobservation des phénomènes qu'il a provoqués lui enseignera. (Claude Bernard, Introduction^ etc., p. 40.)
Tous les termes de la méthode expérimentale sont solidaires les uns des autres. Les faits sont les matériaux nécessaires; mais c'est leur mise en œuvre par le raisonnement expérimental, c'est-à-dire la théorie, qui constitue et édifie véritablement la science. L'hypothèse expérimentale n'est que l'idée scientifique, préconçue ou anticipée. La théorie n'est que l'idée scientifique contrôlée par l'expérience. Le raisonnement ne sert qu'à donner une forme à nos idées, de sorte que tout se ramène primitivement et finalement à une idée. C'est l'idée qui constitue, ainsi que nous allons le voir, le point de départ ou le primum movens de tout raisonnement scientifique, et c'est elle qui en est également le but dans l'aspiration de l'esprit vers Vinconnu, (Claude Bernard, Introduc^ tion^ etc., p. 47.)
L'application de l'analyse mathématique à des phénomènes naturels, quoique très simples, peut avoir des dangers si la vérification expérimentale est repoussée d'une manière complète. Dans ce cas, l'analyse mathématique devient un instrument aveugle si on ne la retrempe de temps en temps au foyer de l'expérience. J'exprime ici une pensée émise par beaucoup de grands mathématiciens et de grands physiciens, et, pour rapporter une des opinions les plus autorisées en pareille matière, je citerai ce que mon savant confrère et ami M. J. Bertrand a écrit à ce sujet dans son bel éloge de Sénarmont : « La géométrie ne doit être pour le physicien qu'un puissant auxiliaire : quand elle a poussé les principes à leurs dernières conséquences, il lui est impossible de faire davantage, et l'incertitude du point de départ
ne peut que s'accroître par l'aveugle logique de l'analyse, si Texpérience ne vient à chaque pas servir de boussole et de règle. » (Claude Bernard, Introduction^ etc., p. 53.)
• L'expérimentateur doit douter, fuir les idées fixes et garder toujours sa liberté d'esprit. (Claude Bernard, Introduction^ etc., p. 63.)
L'esprit vraiment scientifique devrait nous rendre modestes et bienveillants. Nous savons tous bien peu de choses en réalité, et nous sommes tous faillibles en face des difficultés immenses que nous offre l'investigation des phénomènes naturels. (Claude Bernard, Introduction^ etc., p. 69.)
La vraie méthode scientifique nous apprend que la contradiction expérimentale n'existe pas. Quand on la rencontre, on peut affirmer qu'elle est toujours le résultat, ou de notre ignorance ou d'un vice de méthode ou de l'imperfection de nos moyens d'investigation. (Claude Bernard, Comptes rendus de VAc, des sc,^ t. LXXXII, p. 177, 1876.)
J'ai dit qu'il faut aujourd'hui établir en physiologie une discipline méthodique et une bonne critique expérimentale. Dansloutes les sciences, les faits bien observés restent immuables; mais, quand la science est aussi complexe et aussi peu avancée que la physiologie, les théories se modifient et doivent se modifier, à mesure que nous acquérons des faits nouveaux et que nous nous instruisons davantage. Nous ne procédons pas systématiquement et notre critique expérimentale ne saurait avoir ici pour objet de défendre ou de combattre un système ou des vues a priori quelconques; nous chercherons, au contraire, à faire dégager la théorie, successivement et comme d'elle-même, de l'interprétation des faits. Le savant est le secrétaire de la nature ; ce n'est pas lui qui dicte les lois des phénomènes, il doit se borner à les
étudier, à les inscrire en cherchant à les comprendre de son mieux. (Claude Bernard, Comptes rendus de l'Ac, des se, t LXXXII, p. 179, 1876.)
Les phénomènes de la nature, par eux-mêmes, ne sauraient jamais être en contradiction : ce sont les opinions erronées des hommes qui seules les contredisent; et, h ce sujet, on confond presque toujours Tinterprétation des faits avec les faits eux-mêmes. Quand on dit, par exemple, qu'il y a ou qu il n'y a pas de sucre dans le sang des diabétiques, on n'exprime pas un fait, comme on semble le croire : on émet simplement une opinion ou une interprétation déduite de l'emploi des méthodes ou de procédés de recherches qui constituent seuls les faits nécessaires à connaître pour porter un jugement sur l'opinion exprimée. (Claude Bernard, Comptes rendus de VAc. des se, t. LXXXII, p. 779, 1876.)
L'expérimentateur, homme de conquêtes sur la nature, se trouve sans cesse aux prises avec des faits qui ne se sont point encore manifestés et n'existent, pour la plupart, qu'en puissance de devenir dans les lois naturelles. L'inconnu dans le possible et non dan^ ce qui a été, voilà son domaine, et, pour l'explorer, il a le secours de cette merveilleuse méthode expérimentale, dont on peut dire avec vérité, non qu'elle suffit à tout, mais qu'elle trompe rarement et ceux-là seulement qui s'en servent mal. Elle élimine certaias faits, en provoque d'autres, interroge la nature, la force à répondre et ne s'arrête que quand l'esprit est pleinement satisfait. Le charme de nos études, l'enchantement de la science, si l'on peut ainsi parler, consiste en ce que, partout et toujours, nous pouvons donner la justification de nos principes et la preuve de nos découvertes. (Pasteur, Discours de réception à V Académie française y 27 avril 1882.)
Le soin principal des astronomes depuis Newton, comme des physiciens depuis Galilée, a été et est toujours de distinguer les lois^ c'est-à-dire les relations déterminées entre des phénomènes observables, des hypothèses et représentations que Ton peut faire de ces phénomènes.
Sans doute, les représentations sont commodes, et même nécessaires, pour trouver des choses nouvelles; mais elles varient au gré de Timagination de chacun; gardons-nous d'en faire la base même de la science et l'objet d'une controverse perpétuelle.
Hypothèses non fingo, disait Newton; ce qui signifie que la science doit être formulée par des lois et non par des hypothèses. En effet les lois peuvent être proposées, discutées, établies d'une manière définitive; elles sont alors le fondement solide d'une science qui se développe sans cesse, suivant des formules et un langage acceptés de tous. (Bertiielot, Comptes rendus de VAc. des se, t. LXXXIV, p. 1195, 1877.)
Notre Institut sera à la fois un dispensaire pour le traitement de la rage, un centre de recherches pour les maladies infectieuses et un centre d'enseignement pour les études qui relèvent de la microbie. Née d'hier, mais née tout armée, cette science puise une telle force dans ses victoires récentes qu'elle entraîne tous les esprits.
Cet enthousiasme que vous avez eu dès la première heure, gardez-le, mes chers collaborateurs, mais donnezlui pour compagnon inséparable un sévère contrôle. N'avancez rien qui ne puisse être prouvé d'une façon simple et décisive.
Ayez le culte de l'esprit critique. Réduit à lui seul, il n'est ni un éveilleur d'idées, ni un stimulant de grandes
choses. Sans lui, tout est caduc. Il a toujours le dernier mot. Ce que je vous demande là et ce que vous demanderez à votre tour aux disciples que vous formerez est ce qu'il y a de plus difficile à l'inventeur.
Croire que Ton a trouvé un fait scientifique important, avoir la fièvre de l'annoncer et se contraindre des journées, des semaines, parfois des années à se combattre soi-même, à s'efforcer de ruiner ses propres expériences, et ne proclamer sa découverte que lorsqu'on a épuisé toutes les hypothèses contraires, oui, c'est une tâche ardue.
Mais quand après tant d'efforts on est enfin arrivé à la certitude, on éprouve une des plus grandes joies que puisse ressentir l'âme humaine, et la pensée que l'on contribuera à l'honneur de son pays rend cette joie plus profonde encore.
Si la science n'a pas de patrie, l'homme de science doit en avoir une, et c'est à elle qu'il doit reporter l'influence que ses travaux peuvent avoir dans le monde. (Pasteur, Discours prononcé à Vinauguration de VInstitut Pasteur, le 14 novembre 1888.)