‹ Lectures scientifiques. Extraits de mémoires originaux et d'études sur la science et les savants. Physique et chimieChapitre 112 sur 120 · M. Dumas remplaçait M. Guizot · texte numérisé non relu

M. Dumas remplaçait M. Guizot

rinfluence de la vie; mais elle ne sait rien de la nature et de Torigine de cette vie qui se transmet mystérieusement de générations en générations, depuis son apparition sur la terre; d'où elle vient, la science Tignore; où va la vie, la science ne le sait pas, et, quand on affirme le contraire en son nom, on lui prête un langage qu'elle a le devofr de désavouer. (Dumas, Discours de réception à r Académie française^ 1*' juin 1876.)

Ld8 forces physiques. — La circulation des éléments.

L'âme humaine, immortelle, immatérielle et libre ; les forces impondérables dont elle dispose; les matières organiques que son souffle pétrit et façonne; les matières minérales qu'elle leur associe : quatre grands aspects de la vie, quatre grands problèmes de la mort.

L'Église a posé et résolu le dernier d'entre eux dans cette phrase terrible et sublime qu'elle inscrit sur no» fronts, chaque année, quand elle y dépose une cendre symbolique et qu'elle répète le Mémento quia pulvis es el in pulverem rêver teris,

La chimie moderne a résolu le troisième, quand elle a fait voir que l'air renferme tous les éléments des matières organiques; que les plantes sont les enfants de l'air; que les animaux dérivent tous des plantes; que toutes les matières organiques, enfin, représentent sur la terre des portions condensées de l'air proprement dit. Elle pourrait, frappant à son tour l'orgueil de l'homme, lui dire : Souviens-toi que tu n'es que vaine fumée et que tu retourneras en fumée.

Mais la physique nous dira-t-elle ce que sont les forces de la vie? Sans doute, la lumière, la chaleur, l'électricité, y jouent leur rôle. Le flambeau de Prométhée n'est pas un vain jouet de l'enfance du monde, et, sous son manteau, la Fable cache plus d'une vérité philosophique. Cependant, jusqu'ici, ces forces ne sauraient représenter toutes

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celles que la vie utilise. La force nerveuse dans les animaux supérieurs, des forces plus obscures encore dans les animaux inférieurs et dans les plantes, se dérobent à toute assimilation de ce genre.

Si Lamennais, dans sa magnifique synthèse de l'univers, n'hésite point à conclure que Téther, fonds commun des êtres, est Tunité première dans laquelle tout se résume, nous ne pouvons pas imiter ici sa hardiesse.

Et bien qu il soit certain aujourd'hui que le magnétisme et Télectricité ne constituent qu'un seul et même ûuide; bien qu'il soit probable que la chaleur, la lumière et l'électricité sont unies elles-mêmes par des liens intimes; ici, dans le sanctuaire de l'observation et de l'expérience, nous devons attendre, pour admettre l'unité des forces de la nature, qu'un nouvel Oersted, qu'un nouvel Arago, qu'un nouveau Faraday ait reproduit avec de l'électricité quelque force nerveuse, qu'avec la force nerveuse elle-même il ait régénéré de l'électricité....

Il y a dans les mers du Sud des lies qui s'élèvent peu à peu du sein de l'Océan, qui, bornées d'abord, s'étendent ensuite, comme une coupe dont les bords épaissis et étalés agrandiraient sans cesse le contour.

Formées par des polypiers, par des coraux, ces lies, envahies par quelques plantes, deviennent le siège d'une végétation active ; le terreau s'amasse au fond de leur cratère et le remplit. Les animaux, l'homme s'en emparent, et le germe d'un nouvel empire apparaît sur la terre.

Pourquoi ces polypiers dirigent-ils donc avec tant d'ardeur leur travail incessant de dedans en dehors: quelle est la particularité de leur organisation, quelle est la loi imposée à leur immense famille, qui les soumet à se ranger à une règle si favorable aux conquêtes que la terre fait tous les jours sur l'empire de Neptune?

Ne vous confondez pas en vaines suppositioijs; les lois de l'organisme n'y sont pour rien, les instincts de la vie n'y sont pas davantage.

Mais ces polypiers ont besoin de calcaire, pour construire leur demeure; ils en trouvent en dissolution dans Teau des mers; ils Ten séparent, à mesure que celle-ci traverse leur tissu serré. En dedans de la coupe immense qui s'élève du fond des eaux, le calcaire est donc rare ; en dehors il abonde : voilà, d'après M. Forchammer, tout le secret de cette forme providentielle, de cette tendance excentrique de leurs travaux. Voilà la mesure du rôle que la matière minérale, en général, que le calcaire, dans ce cas particulier, peuvent jouer dans le développement des êtres organisés.

N'est-ce pas un spectacle plein de grandeur que celui que la nature nous offre, dans la sublime simplicité de ses moyens? L'eau des pluies, chargée de Tacide carbonique de l'air, tombe sur nos collines calcaires; elle s'y charge d'une parcelle de carbonate de chaux, qu'elle verse dans la Seine, portée dans l'Océan; des courants réguliers l'entraînent, et bientôt, saisie par des animaux microscopiques, elle ajoute une pierre imperceptible à l'édifice de ces empires nouveaux qui s'y préparent pour l'avenir de l'humanité.

Le phosphate de chaux fait la base du squelette de tous les animaux supérieurs ; il se retrouve dans les tissus et les liquide&de leur économie. L'analyse le reconnaît dans les animaux inférieurs, dans les plantes elles-mêmes.

Le phosphore que ce sel renferme figure à son tour d'une manière mystérieuse dans la composition de la substance cérébrale et nerveuse, il se retrouve dans la laitance et dans les liqueurs analogues.

Or, le phosphore, le phosphate de chaux, sont si rares dans la nature, que, frappé de la difficulté que le sol éprouve à le fournir aux plantes, un chimiste illustre s'écriait : « Rome a succombé le jour où la Sicile, épuisée de phosphate de chaux, n'a pu lui fournir le blé nécessaire à sa population immense ».

Il faut donc que ce phosphate de chaux retourne à la

terre ; et pour assureF ce retour, quels moyens simples el ÎDgénieux la nature met en œuvre!

Recueillis dans le sol par les plantes, ces phosphates passent dans les animaux herbivores et de ceux-ci dans les carnivores où ils se concentrent. Mais, à partir de ce moment, tout tend à les disséminer.

Si ranimai meurt, c'est une mouche qui pond ses œufs dans les flancs de son cadavre; il en naît des milliers de larves. Repues de sa chair, de son sang, elles poursuivent le cours de leurs métamorphoses, et bientôt, prenant des ailes à leur tour, elles portent au loin et dispersent en tous sens les phosphates qu'elles s'étaient assimilés.

Ce n'est pas sans but que la nature a voulu que ces chairs putrides, en proie aux vers qui les dévorent, fussent pour les grands animaux l'objet d'une répugnance prcrfonde. Repoussés par l'aspect, par l'odeur de ces cadavres infects, on les voit s'éloigner pour la plupart, respectant le mystère qui s'accomplit.

Si les insectes répandent de toutes parts les phosphates contenus dans les chairs des cadavres, les hyènes, les ehacals, les chiens dévorant les os, à leur tour, jouent à leur égard le même rôle.

Mais cela ne suffisait pas; abandonnés à eux-mêmes, sur le sol, les os se divisent peu à peu et disparaissent. Quelle est la force nouvelle qui intervient pour en dissocier les éléments?

D'après mes expériences, c'est l'eau ; non pas l'eau pure : le phosphate de chaux des os y est insoluble; mais l'eau chargée d'acide carbonique, celle des pluies, des sources, celle en un mot qui baigne partout te sol. A la faveur de cet acide carbonique, le phosphate de chaux se dissout, les os se désagrègent, et les derniers vestiges de la vie animale disparaissent.

Mais, vous le savez, c'est cet acide carbonique dissous par les eaux, pénétrant dans les plantes et décomposé

SOUS l'influence de la radiation solaire, qui fait leur nourriture principale.

Admirable mécanisme, qui permet que, à mesure que l'acide carbonique se détruit dans les feuilles, le phosphate de chaux redevienne insoluble et puisse entrer dans la composition des tissus du végétal. , Quel rôle y joue-t-il? Un rôle indispensable, car c'est par lui que toutes les matières azotées résistent à l'action de l'eau qui tend à les dissoudre, à les gonfler, à les désagréger. Il donne à nos tissus leur stabilité, comme il rend nos os fermes et solides ; il protège de même par sa présence tous les tissus des plantes.

Peut-être faut-il concevoir qu'au moment où une molécule d'acide carbonique se décompose dans la feuille, qu'au moment où le phosphate de chaux qu'elle tenait en dissolution devient libre, c'est lui qui, s'emparant de l'albumine de la 'plante, produit ces flocons nuageux, première origine des cellules que chaque instant voit naître.

Retournez le tableau maintenant et suivez cet air qui pénètre dans les cellules de votre poumon, qui se dissout dans votre sang pour y brûler le charbon qu'il renferme et reproduire l'acide carbonique dont nous constations la décomposition tout ài l'heure.

Le sang veineux contiendra donc de l'acide carbonique propre à rendre soluble le phosphate de chaux. Le sang veineux tendra donc, comme l'eau des pluies, à désagréger, à dissoudre nos os, k gonfler, à dissoudre tous nos tissus, toutes les cellules qui les constituent.

Sous son influence, la matière animale entraînée ira donc se brûler pour développer la chaleur qui nous est nécessaire, le phosphate de chaux dissous ira donc s'évacuer par les sécrétions urinaires.

Ainsi, une goutte d'ieau chargée d'acide carbonique, dissolvant du phosphate de chaux et frappée par les rayons du soleil, voilà la vie qui commence.

Une goutte de sang veineux saturée d'acide carbonique et rongeant nos tissus à qui elle enlève leur phosphate de chaux, voilà la vie qui finit.

Dans la plante, une cellule qui s'organise ; dans ranimai, une cellule qui se détruit; là, de Tacide carbonique qui se décompose; ici, de Tacide carbonique qui se reproduit; là, du phosphate de chaux qui devient insoluble; ici, du phosphate de chaux qui se redissout; et ces faibles efforts peuplant la terre et les mers de tant d'êtres qui embellissent ou qui animent sa surface, qui sentent, qui pensent, témoignage sans cesse renaissant de la toute-puissance de la nature.

Vous montrerai-je, à son tour, le soufre voyageant d'un règne à l'autre, remontant des mers dans l'atmosphère pour retourner de là dans le sol, dans les plantes, dans les animaux, et redescendre la pente des fleuves qui le ramènent à la mer?

Que le mécanisme de toutes ces mutations est simple, mais qu'il est efficace et sûr! La mer contient des sulfates, elle nourrit des mollusques. Les humeurs que ceux-ci sécrètent, avides d'oxygène, changent ces sulfates en sulfures. L'eau des mers dégage alors de l'hydrogène sulfuré. L'air l'emporte bientôt au loin, jusqu'à ce qu'il rencontre les débris de quelques plantes, dont les pores, par une propriété mystérieuse, obligent cet hydrogène sulfuré à se brûler et à produire ainsi de l'acide sulfurique ; les sulfates dès lors sont régénérés.

Cet hydrogène sulfuré qui se dégage des matières animales putrescentes, des égouts infects, des boues en décomposition, qui empeste le sous-sol de nos rues, qui souille toutes nos peintures, cet hydrogène sulfuré est l'un des termes les plus indispensables de l'une, de ces grandes équations avec lesquelles se joue la balance de la nature. ' .

Il lui faut deux millions de kilogrammes de soufre au moins pour répondre aux besoins de la population

humaine de la France ; il n'en faut pas moins de dix millions de kilogrammes pour représenter la masse qui est contenue dans Tensemble des êtres organisés que ce coin du globe alimente. Les sulfates que le sol recèle, cédant leur soufre aux plantes qui le donnent aux animaux, la terre en serait bientôt épuisée, si le réservoir des mers ne rendait pas sans cesse et partout, sous la forme d'hydrogène sulfuré, ce soufre si nécessaire à la vie des plantes, à celle des animaux.

Admirables lois de la nature, qui, opposant sans cesse les deux règnes, permettent qu'en se multipliant les animaux augmentent la nourriture des plantes destinées elles-mêmes à leur servir d'aliments, qui veulent qu'à mesure que la végétation s'étend,, l'air qu'elle purifie et les ressources qu'elle enfante soient à leur tour une excitation au développement des animaux !

Faut-il présenter à vos regards ce singulier contraste, qui veut que, des deux alcalis minéraux que la chimie vous signale, la potasse se concentre surtout dans les plantes, la soude plus particulièrement dans les animaux?

L'eau que nous buvons renferme toujours du sel marin, nos aliments en contiennent, et par là se conserve, malgré des pertes incessantes, celui dont notre sang a besoin.

Nos excrétions rejettent la potasse et la rendent à la terre, au grand profit de la végétation; et comme la potasse est soluble toutefois, que le cours naturel des eaux l'entraîne sans cesse vers les fleuves et des fleuves dans la mer, à combien d'artifices l'agriculture n'a-t-elle pas recours pour la restituer à la terre épuisée !

C'est la potasse qu'elle recherche dans les cendres qu'elle répand sur ses champs; c'est elle qui, pour une part importante, assure au fumier de nos fermes sa fécondité; c'est elle encore que la chaux jetée sur le sol va déplacer lentement dans les silicates alcalins contenus dans toutes les terres argileuses.

Mais, quoique le sel marin abonde dans l'eau des mers.

la potasse s'y trouve aussi, et les plantes marines, tout aussi sensibles à cet égard que les plantes terrestres, condensent dans leurs tissus ces sels à base de potasse et retiennent à peine de faibles doses du sel marin qui les a traversées en quantités si énormes.

N'est-ce pas, dès lors, en rendant à la terre épuisée de potasse cet alcali, que ses vins en exportent sans cesse sous la forme de crème de tartre, que l'agriculteur des environs de Montpellier fume ses vignes avec tant de succès au moyen du jonc marin?

N'est-ce pas en grande partie aussi par les sels de potasse qu'ils leur restituent, que les varechs, si abondants sur les côtes de l'Océan, répandus sur les champs du littoral, leur assurent une invariable fécondité?

Pourquoi n'ajouterais-je pas que je voudrais qu'une expérience étendue vînt constater si l'eau mère des marais salants, si riche en sels à base de potasse, ne pourrait pas faire elle-même la base d'un engrais excellent?

J'aimerais, je l'avoue, que cette pensée fût confirmée. J'aimerais à voir cette eau des mers, où viennent aboutir et se confondre tous les résidus de la vie, séparée en deux parts, obéir à la main de l'homme : concentrant, dans les sels cristallisables qu'elle abandonne, la soude, véritable aliment pour lui et pour les animaux qu'il associe à sa destinée; laissant, dans les sels qui ne cristallisent pas, la potasse, aliment indispensable à la vigueur des plantes qu'il met en culture.

Mais ces grands exemples suffisent. A quoi bon chercher maintenant comment le fer se concentre dans les feuilles des plantes, dans le sang des animaux ; comment le fluorure de calcium suit le sort du phosphate de chaux et s'associe à lui dans l'émail de nos dents; comment la silice recherche les graminées et séjourne peu dans les animaux vivants; comment, au contraire, elle prend la place de leurs tissus mous dans tant de fossiles?

N'en ai-je pas dit assez pour vous prouver que, si aux

yeux du chimiste abstrait les matières organiques pures ont seules de Timportance, pour nous, qui cherchons à pénétrer le mécanisme et à préciser Je§ lois de la vie, tout ce qui entre dans la substance de.^ êtres organisés a droit à la même attention?

Le phosphate de chaux et le sel marin que Thomme renferme nous intéressent à Tégal de sa fibrine ou de sa gélatine.

Ne perdez donc pas de vue, mes jeunes anxis, dès vos premiers pas dans la carrière, que la chimie minérale joue, dans l'explication des phénomènes physiologiques, un rôle au moins aussi étendu que celui qu'on attribue à la chimie organique.

Ne perdez pas de vue que la connaissance des matières minérales, que l'étude des matières organiques sont les deux colonnes sur lesquelles vous devrez- vous appuyer pour aborder avec pleine connaissance de cause l'examen des phénomènes chimiques de la vie.»

Sacrifier Tune de ces connaissances, négliger l'une de ces études, ce serait s'exposer à voir sous un jour faux et incomplet ces faits de la vie dont il vous importe, à tant de titres, de vous faire au contraire une idée large et précise à la fois. (Dumas, Discours et Éloges acad,^ t. I, p. 63.)

Tout en faisant leur part aux dogmes politiques de Rousseau, vous accusez la fausse philosophie qui avait séduit de son temps la noblesse, la magistrature, la finance et la bourgeoisie, d'avoir produit, en devenant pratique, la révolte sociale des campagnes. Vous essayez même, préludant peut-être aux conclusions d'un ouvrage inachevé, de caractériser d'une manière nouvelle le rôle de la science dans ce grand cataclysme de toute autorité et de toute croyance où seul demeura debout cet ardent

et noble patriotisme par lequel la France fut sauvée.

Vous avez raisoiï. Les droits de Fliomme, ses devoirs envers lui-mènie^,' érivers la famille ou TÉtat, dérivent directement dé là théorie die la création. Il y a toujours un créateur, qu il s'appelle hasard ou sagesse; mais celui qui attribue tout au hasard ne reconnaît de droits que pour la force, de devoirs que pour la faiblesse ; tandis que Texistence d'un plan suppose une justice éternelle que le faible peut invoquer et que le puissant doit craindre. C'est ainsi que M. Thiers, après avoir approfondi Thistoire des peuples et manié tous les ressorts par lesquels on conduit les hommes, se décidait à la fin de sa longue carrière à venir dans nos laboratoires, demandant à Tétude de la nature, à la théorie du globe, à celle de la vie, aux infiniment petits du microscope, aux infiniment grands de l'astronomie, en un mot à la conception de l'univers, une solution. que l'étude de la civilisation et celle de la politique lui avaient refusée. Ceux qui ne voyaient dans les nouveaux travaux de l'homme d'État que l'innocente distraction d'un esprit fatigué des luttes de la vie publique se trompaient. M. Thiers interrogeait la science humaine en philosophe spiritualiste, comme M. Guizot s'était incliné en philosophe chrétien devant la révélation divine. Ils savaient Tun et l'autre que les grandes crises de l'histoire s'appuient non sur les succès de la force, mais sur la conquête des âmes, et se rattachent toujours à des changements de plan dans la manière dont l'humanité envisage l'origine du monde et sa propre origine.

Le rôle de la philosophie de la nature dans les événements du siècle dernier a été considérable. Les écoles grecques croyaient déjà connaître la raison des choses ; les poètes romains se regardaient, à leur tour, comme les interprètes de la création; Diderot et ses émules s'annonçaient aussi en possesseurs de l'univers. Les découvertes dont les sciences se sont enrichies dans le cours de

notre âge démontrent, cependant, qu'il n'appartient qu'à rignorance de considérer le Livre de la Sagesse comme nous ayant été révélé tout entier. La source de la vie et son essence nous demeurent inconnues. Nous n'avons pas saisi le lien mystérieux qui, joignant le corps à l'esprit, constitue l'unité de la personne humaine. Nous n'avons pas lé droit de traiter l'homme comme un être abstrait, de dédaigner son histoire et d'attribuer à la science des prétentions à la direction de l'axe moral du monde, que ses progrès n'autorisent pas.

Nous avons conquis la terre, il est vrai, mesuré la marche des planètes, soumis la mécanique céleste au calcul, constaté la nature des étoiles, percé la brume des nébuleuses et réglé même le mouvement désordonné des comètes; mais, par delà les astres dont la lumière emploie des siècles à nous parvenir, il est encore des astres dont les rayons s'éteignent en chemin, et plus loin, toujours plus loin, sans cesse et sans terme, brillent, dans des firmaments que le nôtre ne soupçonne pas, des soleils que ne rencontreront pas nos regards, des mondes innombrables à jamais fermés pour nous. Après deux mille ans d'efforts, si nous atteignons enfin l'extrémité lointaine de notre univers, qui n'est qu'un point dans l'espace immense, nous sommes arrêtés, muets et pleins d'épouvante, au^ seuil de l'infini dont nous ne savons rien.

La nature de l'homme, son existence présente et future, sont des mystères impénétrables aux plus grands génies, comme au reste des humains, écrivait d*Alembert au plus haut de sa renommée ; ce que nous savons est peu de chose, disait Laplace mourant, et ce fut la dernière parole de l'illustre rival de Newton. Ne vous étonnez pas, monsieur, que ce soit la mienne sur ces graves sujets, et que je vous laisse le soin d'en préciser, vous-même, les rapports avec l'état social et politique du pays; ce sera le couronnement d'un ouvrage auquel s'attache une faveur que vos succès précédents avaient annoncée. (Dumas,

Réponse au discours de réception de M. laine à V Académie française, le 15 janvier, 1880.)

....Aimez donc le travail, jeunes élèves; hors du travail vous ne trouveriez qu'amère déception et suprême ennui. Inutiles aux autres et à vous-mêmes, privés de Festime publique, vous deviendriez promptement des déclassés de la société. L'éducation libérale que vous auriez reçue sans en retirer aucun mérite n'aurait d'autre résultat que de vous livrer ài un fol orgueil et au travers de ces esprits frondeurs qui sur tous les sujets ont des affirmations superficielles. Bien plus, on verrait surgir parmi vous des esprits forts, prêts à donner sur les plus graves questions des solutions définitives.

Savez-vous ce que réclament la plupart des libres penseurs? C'est, pour les uns, la liberté de ne pas penser du tout et d'être asservis par l'ignorance; pour d'autres, la liberté de penser mal; pour d'autres encore, la liberté d'être dominés par les suggestions de l'instinct et de mépriser toute autorité et toute tradition. La libre pensée dans le sens cartésien, la liberté dans l'eflFort, la liberté dans la recherche, le droit de conclure sur le vrai accessible à l'évidence et d'y conformer sa conduite, oh I ayons un culte pour cette liberté-là ; c'est elle qui a fait la société moderne dans ce qu'elle a de plus élevé et de plus fécond; mais la libre pensée qui réclame le droit de conclure sur ce qui échappe à une connaissance précise, la liberté qui signifie matérialisme ou athéisme, celle-là répudions-la avec énergie.

Vraiment, je les admire, tous ces grands philosophes de ces systèmes nihilistes si prospères aujourd'hui! Eh quoil nous autres patients scrutateurs delà nature, riches des découvertes de nos devanciers, munis des instruments les plus délicats, armés de la sévère méthode expérimen-

tate, nous bronchons à chaque pas dans la recherche de la vérité, et nous nous apercevons que le inonde matériel, dans la moindre de ses manifestations, est presque toujours autre que nous l'avions pressenti. Mais eux, livrés tout entiers à Tespfit de système, placés derrière le voile impénétrable qui couvre le commencement et la lin de toutes choses, comment font-ils donc pour savoir? Croyez-moi, en face de ces grands problèmes, éternels sujets des méditations solitaires des hommes, il n'y a que deux états pour l'esprit : celui que crée la foi, la croyance à une solution qu'une révélation divine aurait donnée, et celui du tourment de Tàme à la poursuite de solutions impossibles, exprimant ce tourment par un silence absolu, ou, ce qui revient au même, par l'aveu de l'impuissance à rien comprendre et à rien connaître de ces mystères. Prétendre introduire la religion dans la science est d'un esprit faux. Plus faux encore est l'esprit de celui qui prétend introduire la science dans la religion, parce qu'il est tenu k un plus grand respect de la méthode scientifique.... (L. Pasteur, Discours prononcé à la Distribution des prix du collège d'Arbois, en 1874.)

La science s'arrête aux causes prochaines des î)hénomènes; la recherche des causes premières n'est pas de son domaine. Le savant a donc atteint son but quand, par une analyse expérimentale successive, il est parvenu à rattacher la manifestation des phénomènes à des conditions matérielles exactement définies. De cause en cause il arrive finalement, suivant l'expression de Bacon, à une cause sourde qui n'entend plus nos questions et ne répond plus.

Si ce n'était in'écarter du but de ces recherches, je pourrais montrer facilement qu'en physiologie le matérialisme ne conduit à rien et n'explique rien. (Claude Bernard, la

Science expérimentale, Paris, J.-B. BailUère, 1878, p. 360 et 361.

La méthode expérimentale ne se préoccupe pas de la cause première des phénomènes qui échappe à ses procédés d'investigation; c'est pourquoi elle n'admet pas qu'aucun système scientifique vienne lui imposer à ce sujet son ignorance, et elle veut que chacun reste libre dans sa manière d'ignorer et de sentir. C'est donc seulement aux causes secondes qu'elle s adresse, parce qu'elle peut parvenir à en découvrir et à en déterminer les lois, et celles-ci n'étant que les moyens d'action ou de manifestation de la cause première, sont aussi immuables qu'elle, et constituent les lois inviolables de la nature et les bases inébranlables de la science. (Claude Bernard, Discours de réception à V Académie française, 27 mai 1869.)

En prouvant que, jusqu'à ce jour, la vie ne s'est jamais montrée à l'homme comme un produit des forces qui régissent la matière, j'ai pu servir la doctrine spiritualiste, fort délaissée ailleurs, mais assurée du moins de trouver dans vos rangs un glorieux refuge.

Peut-être aussi m'avez-vous su gré d'avoir apporté, dans cette question ardue de l'origine des infiniment petits, une rigueur expérimentale qui a fini par lasser la contradiction. Reportons-en toutefois le mérite à l'applicatioD sévère des règles de la méthode que nous ont léguée les grands expérimentateurs : Galilée, Pascal, Newton et leurs émules, depuis deux siècles. Admirable et souveraine méthode, qui a pour guide et pour contrôle incessant ^obse^ vation et l'expérience, dégagées, comme la raison qui les met en œuvre, de tout préjugé métaphysique; méthode

si féconde que des intelligences supérieures, éblouies par les conquêtes que lui doit l'esprit humain, ont cru qu'elle pouvait résoudre tous les problèmes. L'homme vénéré dont j'ai k vous entretenir partagea cette illusion.

J'ai tant à louer et de tant de côtés, dans cette belle vie de M. Littré *, que vous excuserez ma sincérité si je commence son éloge en marquant mon dissentiment avec ses opinions philosophiques.

Au delà de cette voûte étoilée, qu'y a-t-il? De nouveaux cieux étoiles. Soit! et au delà? L'esprit humain poussé par une force invincible ne cessera jamais de se demander : Qu'y a-tril au delà? Veut-il s'arrêter soit dans le temps, soit dans l'espace? Comme le point où il s'arrête n'est qu'une grandeur finie, plus grande seulement que toutes celles qui l'ont précédée, à peine commence-t-il à l'envisager^ que revient l'implacable question et toujours, sans qu'il puisse faire taire le cri de sa curiosité. Il ne sert de rien de répondre : au delà sont des espaces, des temps ou des grandeurs sans limites. Nul ne comprend ces paroles. Celui qui proclame l'existence de l'infini, et personne ne peut y échapper, accumule dans cette affirmation plus de surnaturel qu'il n'y en a dans les miracles de toutes les religions; car la notion de l'infini a ce double caractère de s'imposer et d'être incompréhensible. Quand cette notion s'empare de l'entendement, il n'y a qu'à se prosterner. Encore, à ce moment de poignantes angoisses, il faut demander grâce à sa raison : tous les ressorts de la vie intellectuelle menacent de se détendre; on se sent près d'être saisi par la sublime folie de Pascal. Cette notion positive et primordiale, le positivisme l'écarté gratuitement, elle et toutes ses conséquences dans la vie des sociétés.

La notion de l'infini dans le monde, j'en vois partout l'inévitable expression. Par elle, le surnaturel est au fond

i. M. Pasteur remplaçait M. Littré à rAcadémie française.

de tous les cœurs. L'idée de Dieu est une forme de Tidée de rinfini. Tant que le mystère de Tinfini pèsera sur la pensée humaine, des temples seront élevés au culte de l'infini : que le Dieu s'appelle Brahma, Allah, Jéhova ou Jésus. Et sur la dalle de ces temples vous verrez des hommes agenouillés, prosternés, abtmés dans la pensée de rinfini. La métaphysique ne fait que traduire au dedans de nous la notion dominatrice de l'infini. La conception de l'idéal n'est-elle pas encore la faculté, reflet de l'infini, qui, en présence de la beauté, nous porte à imaginer une beauté supérieure? La science et la passion de comprendre sont-elles autre chose quel'eflfet de l'aiguillon du savoir que met en notre âme le mystère de l'univers? Où sont les vraies sources de la dignité humaine, de la liberté et de la démocratie moderne, sinon dans la notion de l'infini devant laquelle tous les hommes sont égaux?

Les Grecs avaient compris la mystérieuse puissance de ce dessous des choses. Ce sont eux qui nous ont légué un des plus beaux mots de notre langue, le mot enthousiasme — 'sv 0e<5ç — un Dieu intérieur.

La grandeur des actions humaines se mesure à l'inspiration qui les fait naître. Heureux celui qui porte en soi un Dieu, un idéal de beauté et qui lui obéit : idéal de l'art, idéal de la science, idéal de la patrie, idéal des vertus de l'Évangile. Ce sont là les sources vives des grandes pensées et des grandes actions. Toutes s'éclairent des reflets de l'infini. (Pasteur, Discours de réception à V Académie française^ 27 avril 1882.)

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