CHAPITRE V
VICTOR REQNAULT
Ses études sur la chaleur.
Nous terminerons les citations relatives à la chaleur, en empruntant plusieurs pages à Téloge de Hegnault par Dumas. Cet éloge est, avec ceux de Faraday et de Sainte-Claire Deville, un des plus beaux qu'ait écrits Tillustre chimiste.
Victor Regnault, né en 1810, était le flls d'un capitaine au corps des ingénieurs géographes. Son père périt pendant la campagne de Russie. « Bientôt, dit Dumas, Mme Regnault mourait à son tour, épuisée de douleur, laissant deux orphelins, sans famille, sans ressources, mais non sans appui. »
Victor Regnault et sa sœur furent en effet recueillis par un camarade d'armes de leur père, le capitaine Clément, dont la femme leur fut une véritable mère.
Placé avec sa sœur dans un magasin de nouveautés de la rue Richelieu, le jeune Regnault s'y prépara seul à l'École polytechnique, où il fut reçu en 1830, et dont il sortit le premier, dans le corps des mines. Il y revint bientôt comme professeur, et commença la série des beaux travaux analysés par Dumas.
Les chaleurs spécifiques. — La loi de Dulong et Petit.
Il y a un siècle à peine, on ignorait que, pour échauffer au même degré des poids égaux de deux matières différentes, il faut employer des quantités de combustible
très variables, et que Teau réclame plus de chaleur que toute autre substance, pour passer d'un degré du thermomètre à un degré supérieur. Un savant professeur à l'université d'Edimbourg, Black, que la France pourrait presque réclamer, car il était né à Bordeaux, ayant appelé l'attention sur ce fait étrange, des physiciens habiles montrèrent bientôt que, pour acquérir la même température, l'eau absorbe deux fois plus de chaleur que l'huile, cinq fois plus que le verre, dix fois plus que le fer, trente fois plus que le mercure. C'est ainsi qu'à cette époque où la chaleur était considérée comme une matière, on disait que la capacité de l'eau pour la recevoir dépassait celle de tous les autres corps. Laplace et Lavoisier accordèrent un vif intérêt à ces expériences et aux vues nouvelles dont elles étaient l'expression. Cependant rien n'annonçait encore le rôle qui leur était réservé dans le développement de la philosophie naturelle, lorsque Dulong et Petit furent amenés à s'en occuper.
Le lundi 5 avril 1819, date mémorable. Petit, dont un an plus tard la science déplorait la mort prématurée, montrait, en confidence, à son beau-frère Arago, un chiffon de papier, sur lequel se trouvaient inscrits les rapports selon lesquels les corps simples se combinent, et les quantités de chaleur exigées par chacun d'eux pour s'échauffer d'une manière égale sous le même poids. Au premier aspect, c'était le désordre; mais, en multipliant pour chacun de ces corps les deux chiffres l'un par l'autre, tous les produits se trouvaient égaux. Une heure après, l'illustre secrétaire perpétuel , convaincu que Dulong, toujours hésitant, pourrait s'opposer à la divulgation de cette belle loi, en entretenait ses confrères, par une indiscrétion calculée. Huit jours plus tard, les deux collaborateurs l'énonçaient devant l'Académie elle-même, dans un mémoire célèbre, en ces termes précis : « Les atomes de tous les corps simples ont exactement la même capacité pour la chaleur ». Au milieu du désordre des chiffres,
VICTOR REGNAULT. 2i7
apparaissait tout à coup Tindication claire d'une loi de la nature.
Il n'y eut qu'un cri dans l'Europe savante. Je ne serai démenti par auqun des rares survivants de cette époque ; chacun pensait que la philosophie naturelle venait de faire un grand pas ! Lavoisier avait prouvé que dans tous les phénomènes de combinaison ou de décomposition des corps, rien ne se perd et rien ne se crée, comme si la matière était formée de particules inaltérables; Berzélius avait employé sa vie à démontrer qu« ces particules peu*vent être considérées comme des atomes capables de s'unir ou de se séparer sans changer de nature ou de poids ; mais ces savants illustres avaient envisagé la matière dans ses seuls rapports avec la matière ; Dulong et Petit, en rattachant les propriétés fondamentales de la substance pesante à celles d'un fluide impondérable ou d'une force, la chaleur, semblaient donner au vieil atomisme grec une consécration tnoderne et supérieure.
lia méthode expérimentale de Regnault.
Les lois physiques.
Regnault pose en principe qiie le résultat de toute expérience doit se dégager net et clair* Il fait usage de mécanismes compliqués, c'est vrai ; mais, si l'appareil est complexe, le phénomène à observer est simple. Dans l'art d'expérimenter en fait de corrections, il ne reconnaît qu'un procédé sûr, c'est celui qui n'en exige pas....
La doctrine qui a constamment dirigé Regnault est là tout entière, et, en la mettant en évidence, il a rendu aux sciences un service qui ne sera point oublié, car il s'étend à l'art d'interroger la nature dans toutes les directions, et il constitue le premier et le plus important précepte de la méthode expérimentale.
Dès lors, Regnault découvrait un autre point de vue
que ses études postérieures lui ont donné Toccasion de mettre en évidence dans des circonstances importantes. Les résultats approximatifs indiquent entre les faits naturels des relations simples, que les résultats exacts ne confirment pas. Les expériences précises de Regnault enlevaient à la loi de Dulong et Petit, établie sur des essais insuffisants, le caractère d'une loi mathématique, et notre confrère a démontré plus tard que celle-ci trouverait seulement son application dans les gaz qu'il appelle parfaits. Les quantités de chaleur employées pour faire varier la température des liquides ou des solides dépendent de plusieurs causes, parmi lesquelles la masse des molécules reste assez prépondérante cependant pour justifier le sentiment de Dulong et de Petit. Mais la loi qu'ils ont cru découvrir, absolument vraie pour un état idéal de la matière que nous ne réalisons pas, n'apparaît plus que comme un souvenir plus ou moins effacé, quand on opère sur des substances considérées dans l'état grossier où nous les connaissons.
Ce n'est pas tout : il y a deux siècles, Mariotte, prieur de l'abbaye de Saint-Martin-sous-Beaune, constatait que l'air se condense en raison des poids dont il est chargé, et que sous un poids double, par exemple, l'espace qu'il occupait se réduisait à moitié. Regnault fit voir que la loi de Mariotte ne conviendrait qu'à ces gaz qu'il suppose parfaits. Loin d'obéir à une règle uniforme, chacun des gaz connus se comporte d'une manière qui lui est particulière, et pour des pressions également augmentées, les espaces qu'ils occupent diminuent, en général, plus ou moins, selon qu'ils se rapprochent plus ou moins euxmêmes du moment où ils prendront la forme liquide.
Enfin, lorsque Gay-Lussac, élève ingénieur de l'École des ponts et chaussées, cherchait, à l'âge de vingt-deux ans, sous l'inspiration de Laplace et de BerthoUet, à déterminer quelle expansion éprouvent les gaz quand on les chauffe, les petites différences propres à chacun d'eux