CHAPITRE IV
AMPÈRE Électro-magnétisme. — Électro-djmamique.
La découverte d'CErsted bientôt connue par Ampère devint, entre ses mains, le point de départ d'une science nouvelle.
Nous emprunterons à Arago, à Dumas, à Ampère lui-même rhistoire de ces merveilleuses découvertes. Mais auparavant nous citerons une partie du discours prononcé par M. Cornu, délégué de l'Académie des sciences, professeur à l'École polytechnique, à l'inauguration de la statue d'Ampère à Lyon, le 8 octobre 1888.
A ceux qui voudraient connaître davantage la vie si profondément attachante de cet homme de génie, nous signalerons particulièrement les ouvrages suivants : Valson, la Vie et les Travaux d'André-Marie Ampère, Lyon, Vitte et Perrussel, i vol. in-8, 1886. — Journal et Correspondance (T André-Marie Ampère, recueillis par Mme H. C. 1 vol. in-12, Paris, Hetzel, 1872. — André-Mane Ampère et Jacques Ampère ; Correspondance et Sou-^ venirSy recueillis par Mme H. C. 2 voL in-12. Paris, Hetzel, i875; — et les notices que lui ont consacrées Arago dans le 2® volume des Notices historiques, et Sainte-Beuve, au commencement du second volume de l'ouvrage d'Ampère intitulé : Essai sur la philosophie des sciences. L'auteur, dit M. Valson, « a su admirablement résumer et faire ressortir les traits essentiels du caractère de l'illustre savant. »
Il est dans l'histoire des sciences des noms dont l'éclat va grandissant avec les années à mesure que les générations comprennent davantage la grandeur et la fécondité des œuvres auxquelles ces noms sont attachés.
André-Marie Ampère est de ceux-là.
Né à Lyon, le 22 janvier 1775, votre illustre compatriote montra de bonne heure une intelligence merveilleuse jointe à une prodigieuse mémoire ; il apprit tout de luimême.
Son père, qui devait périr victime des passions sanguinaires de l'époque, témoin de son ardeur pour l'étude, empressé à la satisfaire, avait deviné son génie : « Quant à mon fils, il n'y a rien que je n'attende de lui », écrivaitil, la vaille de sa mort, dans ses derniers adieux à sa femme, le 23 novembre 1793.
L'avenir justifia cette clairvoyance paternelle. C'est vers les mathématiques transcendantes qu'Ampère tourna d'abord sa vive intelligence. Son premier travail : Considérations sur la théorie mathématique du jeu^ qui renferme la solution d'un problème difficile de calcul des probabilités, porte déjà l'empreinte d'un esprit vigoureux et profond. C'est pourtant au milieu des préoccupations les plus douloureuses d'avenir et de famille qu'il le composa, à Bourg, à l'École centrale du département de l'Ain, où il fut professeur de physique et de chimie en 1802 et 1803.
Ce premier mémoire attira vivement l'attention de Delambre, chargé avec Villar de recruter le personnel enseignant des lycées qu'on allait créer; un second travail : Sur l'application du calcul des variations à la mécanique, composé bientôt après, acheva de lui conquérir la protection de Delambre et le fit sortir de la situation pénible où il vivait à Bourg. On le nomma professeur de mathématiques au lycée de Lyon.
Ampère était au comble de ses vœux ; il pouvait revenir auprès de son jeune enfant, Jean-Jacqueâ, qui devait
402 l'électricité.
être plus tard le spirituel académicien, et de sa femme dont la santé déclinait chaque jour.
Il revint donc plein d'espérance, mais son bonheur ne fut pas de longue durée : la mort lui ravit celle qu'il chérissait tant et le plongea dans un désespoir profond.
Le séjour de Lyon, qu'il avait si ardemment désiré, lui devint insupportable : il voulut le quitter pour fuir de tristes souvenirs et chercher ailleurs l'aliment d'une imagination ardente et toujours inquiète.
Heureusement, ses protecteurs, Lalande, Delambre et Laplace, le firent appeler à Paris comme répétiteur d'analyse à l'École polytechnique. Là, partageant son temps entre les philosophes et les mathématiciens, il reprit goût peu à peu à ses travaux et conquit bientôt l'estime du monde savant par la profondeur de ses vues, la richesse et la variété de ses conceptions.
Dès 1808, il fut nommé inspecteur général de l'Université et, en 1809, professeur à l'École polytechnique du cours d'analyse et de mécanique, dont il avait exercé souvent la suppléance.
Enfin l'Académie des sciences l'appela dans son sein, le 28 novembre 1814, comme membre de la section de géométrie.
De nouveaux mémoires, concernant les questions les plus élevées des mathématiques, en particulier Vlntégration des équations aux dérivées partielles (1816), le portèrent au premier rang parmi les plus grands géomètres; mais ces beaux travaux n'étaient que le prélude de découvertes plus importantes : de grand géomètre il devint physicien plus grand encore et c'est à ce titre que la postérité entoure son nom d'une brillante auréole.
Dans les premiers jours du mois de septembre 1820, l'Académie des sciences apprenait le fait le plus curieux qu'on eût découvert en électricité depuis les travaux de
Galvani et de Volta; un physicien danois, OErsted, avait trouvé que le fil conjonctif des pôles d'une pile voltaïque agissait sur l'aiguille aimantée; l'action, il est vrai, paraissait bizarre, et le savant danois avait un peu obscurci la netteté de l'expérience par les explications singulières qu'il tenait à y mêler.
Quelques jours après. Ampère vient compléter cette belle découverte en précisant toutes les conditions de l'expérience : le premier, il définit le courant électrique^ lui donne une direction, le personnifie et résume le phénomène en une règle justement célèbre : le pôle austral est dévié à la gauche du courant \ l' électro-magnétisme était constitué. Mais ce n'est pas tout : avec une rare perspicacité, Ampère signale dans ces mouvements de l'aiguille d'OËrsted la solution d'un grand problème, entrevue souvent depuis près d'un siècle par les physicien» de tout pays; ces mouvements de l'aiguille sont des signaux pouvant représenter des lettres et le fil conjonctif prolongé doit les transmettre instantanément à toute distance : la télégraphie électrique est définitivement inventée.
Désormais, Ampère applique toute la puissance de son esprit à l'étude de l'électro-magnétisme ; à chaque séance de l'Académie il apporte des découvertes nouvelles : la sagacité du physicien n'a d'égale que sa fécondité.
Coup sur coup, il annonce la réciprocité de l'action des aimants sur les courants, la direction d'un courant mobile par le magnétisme terrestre, l'action réciproque des courants, créant ainsi une nouvelle branche de science, V électro-dynamique , et finalement l'identification des courants et des aimants.
Ce fut, en quelques semaines, une véritable révolution dans la physique : le magnétisme, qu'on s'efforçait de séparer de l'électricité, cessait d'être un agent distinct : les propriétés magnétiques, singulier apanage du fer et
de l'acier, devenaient un phénomène général commun aux conducteurs de toute nature. Ampère découvre en même temps la forme à donner à ces conducteurs pour reproduire le plus fidèlement possible les propriétés des aimants : c'est le cylindre électro-dynamique, ou solénoide, qu'on réalise en pliant un fil métallique en hélice à spires serrées; traversée par un courant, l'hélice présente à ses deux extrémités des pôles de noms contraires; suspendue librement, elle marque le nord comme une boussole, et tant que le courant l'anime, rien ne la distingue d'un véritable aimant.
Il ne restait plus qu'un pas à faire pour arriver à Torgane électrique, dont l'invention aura les conséquences les plus extraordinaires dans la science et l'industrie.
Ce grand pas, Ampère et Arago le franchirent dans l'expérience mémorable où les deux illustres amis eurent l'idée d'introduire un barreau de fer doux dans l'hélice électro-dynamique. L'électro-aimant était inventé!
Nulle invention, depuis celle de l'imprimerie, n'eut plus d'influence dans le monde que celle de l'électro-aimant; c'est lui l'organe essentiel de toutes les applications électriques, c'est par lui que tous les progrès ont été accomplis.
Si l'électricité est la messagère rapide et fidèle de la société moderne, si cet agent mystérieux rend les services les plus extraordinaires et les plus variés par le télégraphe, le téléphone, par ces machines puissantes qui semblent avoir enchaîné la foudre; si d'un bout du monde à l'autre nous pouvons transmettre la pensée, la parole même, ainsi que la lumière et la force, c'est à l'électro-aimant, c'est, en définitive, au solénoïde d'Ampère que nous le devons, car il est là, partout où s'accomplit l'un de ces prodiges I
Voilà les riches moissons que le génie de votre compatriote nous a permis de recueillir; mais son œuvre ne s'est pas bornée à préparer ces applications dont nos
AMPERB. 405
générations sont si friandes; dans des régions plus élevées, moins accessibles aux regards de la foule, dans le domaine des lois mathématiques qui président aux phénomènes, Ampère a semé le germe de richesses plus grandes encore et que Tavenir fait lentement fructifier; il a, par un effort inouï de puissance et de sagacité, arraché à la nature un de ses plus difficiles secrets en découvrant la loi élémentaire qui régit toutes les actions mécaniques produites par l'électricité.
Lorsque Arago, voulant peindre l'admiration qu'il ressentait pour l'œuvre de son ami, s'écriait devant l'Académie des sciences : « On dit les lois de Kepler, on dira les lois d'Ampère », il entrevoyait le jugement de la postérité.
Mais le témoignage suprême d'admiration lui est venu de l'étranger, de la patrie de Davy et de Faraday; un illustre savant anglais, Maxwell, a osé dire : Ampère est le Newton de l'électricité!
Le nom de notre grand physicien méritait donc à tous égards de devenir populaire; il l'est devenu, en effet, depuis le jour où, par un hommage délicat à la mémoire des grands hommes qui ont le plus contribué au progrès de la science électrique, Volta, Ohm, Ampère, Faraday, Coulomb, les électriciens de tous pays, réunis en Congrès, ont décidé que ces noms serviraient à désigner les unités diverses; et depuis, dans le monde entier, le nom d'Ampère, synonyme d'unité de courant, est prononcé par des milliers de bouches dans les laboratoires des savants et jusque dans les plus modestes ateliers....
Ce profond penseur, ce génie universel, le plus souvent absorbé dans ses méditations et planant si haut au-dessus des misères terrestres, aurait eu le droit de porter avec orgueil l'éclat de son immense savoir et la gloire de ses découvertes incomparables; il fut au contraire modeste, timide jusqu'à la gaucherie, bon et affec-
406 l'électricité.
tueux comme les âmes simples, et, comme elles, subit toutes les vicissitudes humaines.
Après la mort affreuse de son père, qui plongea sa jeunesse dans un désespoir où sa belle intelligence parut sombrer un instant, il revint peu à peu à la vie pour s'épanouir bientôt dans des rêves de poésie et de tendresse. Lui-même a tracé jour par jour, sur des pages à demi couvertes d'algèbre, le récit naïf des émotions de son cœur de vingt ans, idylle charmante couronnée en août 1799 par son mariage avec Mlle Julie Carron.
Le même charme de tendresse et de dévouement se retrouve dans les lettres qu'il écrivait à sa femme presque mourante et restée à Lyon avec son fils Jean- Jacques.
Le cœur se serre à la lecture de ces pages touchantes en voyant celui qui devait être le grand Ampère obligé de s'exiler à Bourg et de consumer misérablement les plus belles années de sa jeunesse pour gagner le pain quotidien de deux êtres chéris; après cette douloureuse épreuve, quand le bonheur semblait lui sourire, survint, en juillet 1803, la mort de celle qu'il avait tant aimée; puis une nostalgie profonde, après son départ de Lyon ; les déchirements d'une seconde union dans laquelle il avait été engagé en 1807; les angoisses d'une àme ardente, passionnée pour l'absolu, cherchant tour à tour dans la théologie et la métaphysique un repos qui le fuyait sans cesse. Enfin, à toutes ces inquiétudes s'ajouta celle d'une santé altérée; un séjour de quelques mois dans le Midi parut lui rendre les forces, mais ce fut pour peu d'années; il reprit, non sans de lugubres pressentiments, ses tournées d'inspection générale et s'éteignit à Marseille- le 10 juin 1836.
En rapprochant l'œuvre d'Ampère du triste tableau de sa vie intime, on se demande comment tant d'admirables travaux ont été accomplis et quelle force d'âme il a fallu à ce prodigieux génie pour pouvoir, malgré les amer-
tûmes dont il fut abreuvé, élever si haut ses pensées dans les régions sereines de la science *. (Cornu, Discours pro^ nonce à Vinauguration de la statue d* Ampère à Lyon, le 8 octobre 1888.)
Les découvertes d'Ampère.
La découverte d'QErsted arriva à Paris par la Suisse. Dans la séance hebdomadaire du lundi 11 septembre 1820, un académicien ', qui venait de Genève, répéta devant vous les expériences du savant danois. Sept jours après, le 18 septembre. Ampère vous apportait déjà un fait beaucoup plus général que celui du physicien de Copenhague. Dans un si court intervalle de temps, il avait deviné que deux fils conjonctifs, que deux fils parcourus par des courants électriques, agiraient l'un sur l'autre ; il avait imaginé des dispositions extrêmement ingénieuses pour rendre ces fils mobiles, sans que les extrémités de chacun d'eux eussent à se détacher des pôles respectifs de leurs piles; il avait réalisé, transformé ces conceptions en instruments susceptibles de fonctionner; il avait, enfin, soumis son idée capitale à une expérience décisive. Je ne sais si le vaste champ de la physique offrit jamais une si belle découverte, conçue, faite et complétée avec tant de rapidité.
Cette brillante découverte d'Ampère, en voici l'énoncé : Deux fils conjonctifs parallèles s'attirent quand l'électricité les parcourt dans le même sens; ils se repoussent, au contraire, si les courants électriques s'y meuvent en sens opposés.
l.C*est qu'il avait, après des années de doute et de lutte, retrouvé la plénitude et la simplicité de la foi et de la pratique catholique. — Voir Valson, Ampère et Correspondance et souvenirs, t. I, p. 103 et passim, — J. G.
2. C'est Arago lui-même. Voir Mémoires publiés par la Soc. fran' çaise de physique , t. II, p. 61 . — J» G.
108 l'électricité.
Ces singulières attractions et répulsions n'exigent pas que les fils sur lesquels on opère appartiennent à deux pôles différents. En pliant et repliant un seul fil conjonctif, on peut faire en sorte que deux de ses portions en regard soient traversées par le courant électrique, ou dans le même sens, ou dans des sens opposés. Les phénomènes sont alors absolument identiques à ceux qui résultent des courants provenant de deux sources distinctes.
Dès leur naissance, les phénomènes d'Œrsted avaient été justement appelés électro-magnétiques. Ceux d'Ampère, puisque l'aimant n'y joue aucun rôle direct, durent prendre le nom plus général de phénomènes électro-dynamiques....
Puis Ampère chercha avec ardeur une théorie claire, rigoureuse, mathématique qui comprît dans un lien commun les phénomènes électro-dynamiques devenus très nombreux et très variés. La recherche était hérissée de difficultés de tout genre. Ampère les surmonta par des méthodes où brille à chaque pas le génie de l'invention.
Ces méthodes resteront comme un des plus précieux modèles dans Tart d'interroger la nature, de saisir au milieu des formes complexes des phénomènes, les lois simples dont ils dépendent.
Éblouies par Téclat, la grandeur, la fécondité de la loi de l'attraction universelle, cette immortelle découverte de Newton, les personnes peu au courant des connaissances mathématiques s'imaginent que, pour faire rentrer ainsi les mouvements planétaires dans le domaine de l'analyse, il a fallu surmonter des obstacles mille fois supérieurs à ceux que rencontre le géomètre moderne quand, lui aussi, il veut, à l'aide du calcul, suivre dans toutes leurs ramifications les divers phénomènes découverts et étudiés par les physiciens. Cette opinion, quelque générale qu'elle soit, n'en est pas moins une erreur. La
petitesse des planètes, si on les compare au soleil, Timmensité des distances, la forme à peu près sphérique des corps célestes, l'absence de toute matière capable d'opposer une résistance sensible dans les vastes régions où les orbites elliptiques se développent, sont autant de circonstances qui simplifiaient extrêmement le problème, et le faisaient presque rentrer dans les abstractions de la mécanique rationnelle. Si, au lieu de mouvements de planètes, je veux di^e de corps très éloignés pouvant être censés réduits à de simples points, on n'avait eu pour guide que les phénomènes d'attraction de polyèdres irréguliers, agissant l'un sur l'autre à de petites distances, les lois de la pesanteur universelle resteraient peut-être encore à découvrir.
Ce peu de mots suffira pour faire entrevoir les obstacles réels qui rendent les progrès de la physique mathématique si lents; on ne s'étonnera plus d'apprendre que la propagation du son ou des vibrations lumineuses, que le mouvement des ondes légères qui rident la surface d'un liquide, que les courants atmosphériques déterminés par des inégalités de pression et de température, etc., sont beaucoup plus difficiles à calculer que la course majestueuse de Jupiter, de Saturne ou d'Uranus.
Parmi les phénomènes de la physique terrestre, ceux qu'Ampère se proposait de débrouiller étaient certainement au nombre des plus complexes. Les attractions, les répulsions observées entre des fils conjonctifs, résultent des attractions ou des répulsions de toutes leurs parties. Or le passage du total à la détermination des éléments nombreux et divers qui le composent, en d'antres termes, la recherche de la manière dont varient les actions mutuelles de deux parties infiniment petites de deux courants, quand on change leurs distances et leurs inclinaisons relatives, offrait des difficultés inusitées.
Toutes ces difficultés ont été vaincues. Les quatre états d'équilibre à l'aide desquels Fauteur a débrouillé les phé-
410 l'électricité.
nomènes s'appelleront les lois d'Ampère, comme nous donnons le nom de lois de Kepler aux trois grandes conséquences que ce génie supérieur déduisit des observations de Tycho.
Les oscillations dont Coulomb tira un si grand parti dans la mesure des petites forces magnétiques ou électriques, exigent impérieusement que les corps en expérience soient suspendus à un fil unique et sans torsion. Le fil conjonctif ne peut se trouver dans cet état, puisque, sous peine de perdre toute vertu, il doit être en communication permanente avec les deux pôles de la pile.
Les oscillations donnent des mesures précises, mais à la condition expresse d'être nombreuses : les fils conjonctif s d'Ampère ne pourraient manquer d'arriver au repos après un très petit nombre d'oscillations.
Le problème paraissait vraiment insoluble, lorsque notre confrère vit qu'il arriverait au but en observant divers états d'équilibre entre des fils conjonctifs de certaines formes placés les uns devant les autres. Le choix de ces formes était la chose capitale ; c'est en cela surtout que le génie d'Ampère va se manifester d'une manière éclatante.
Il enveloppe d'abord de soie deux portions égales d'un même fil conjonctif fixe; il plie ce fil de manière que ses deux portions recouvertes viennent se juxtaposer, et soient traversées en sens contraire par le courant d'une certaine pile; il s'assure que ce système de deux courants égaux, mais inverses, n'exerce aucune action sur le fil conjonctif le plus délicatement suspendu, et prouve ainsj que la force ^attractive d'un courant électrique donné eii parfaitement égale à la force de répulsion qu'il exerce quand le sens de sa marche se trouve mathématiquement renversé.
Ampère suspend ensuite un fil conjonctif très mobile, justement au milieu de l'intervalle compris entre deux fils conjonctifs fixes qui, étant traversés dans le même
sens par un seul et même courant, doivent tous deux repousser le fil intermédiaire. L'un de ces fils fixes est droit, l'autre est plié, contourné, présente cent petites sinuosités. Établissons les communications nécessaires au jeu des courants, et le fil mobile intermédiaire s'arrêtera au milieu de l'intervalle des fils fixes, et si vous l'en écartez, il y reviendra de lui-même : tout est donc égal de part et d'autre. Un fil conjonctif droit et un fil conjonctif sinueux, quoique leurs longueurs développées puissent être tfès différentes, exercent donc des actions exactement égales s'ils ont des extrémités communes.
Dans une troisième expérience. Ampère constate qu'un courant fermé quelconque ne peut faire tourner une portion circulaire de fil conjonctif autour d'un axe perpendiculaire à cet arc et passant par son centre.
La quatrième et dernière expérience fondamentale de notre confrère offre un cas d'équilibre où figurent trois circuits circulaires suspendus, dont les centres sont en ligne droite et les rayons en proportion géométrique continue.
Notre confrère s'est servi de ces quatre lois pour déterminer ce qu'il avait laissé d'arbitraire dans la formule analytique la plus générale possible qu'on pût imaginer, pour exprimer l'action mutuelle de deux éléments infiniment petits de deux courants électriques.
Une comparaison savante de la formule générale avec l'observation des quatre cas d'équilibre, montre que l'action réciproque des éléments de deux courants s'exerce suivant la ligne qui unit leurs centres; qu'elle dépend de l'inclinaison mutuelle de ces éléments, et qu'elle varie d'intensité dans le rapport inverse des carrés des distances.
Grâce aux profondes recherches d'Ampère, la loi qui régit les mouvements célestes, la loi que Coulomb étendit aux phénomènes d'électricité de tension ou stationnaire, et même, quoique avec moins de certitude, aux phéno-
412 l'électricité.
mènes magnétiques, devient un des traits caractéristiques des actions exercées par Télectricité en mouvement.
La formule générale qui donne la valeur des actions mutuelles des éléments infiniment petits de courants, une fois connue, la détermination des actions totales de courants finis de diverses formes devenait un simple problème d'analyse différentielle; Ampère ne pouvait manquer de poursuivre ces applications de sa découverte. Il chercha d'abord comment un courant rectiligûe agit sur un système de courants circulaires fermés, contenus dans des plans perpendiculaires au courant rectiligne. Le résultat du calcul, confirmé par l'expérience, fut que les plans des courants circulaires devaient, en les supposant mobiles, aller se ranger parallèlement au courant rectiligne. Si une aiguille aimantée avait sur toute sa longueur de semblables courants transversaux, la direction en croix, qui, dans les expériences dXErsted, complétées par Ampère, paraissait une inexplicable anomalie, deviendrait un fait naturel et nécessaire. Voit-on quelle mémorable découverte ce serait, d'établir rigoureusement, qu'aimanter une aiguille, c'est exciter, c'est mettre en mouvement, autour de chaque molécule de l'acier, un petit tourbillon électrique circulaire? Ampère sentait parfaitement l'immense portée de l'assimjlation ingénieuse qui s'était emparée de son esprit ; aussi s'empressa-t-il de la soumettre à des épreuves expérimentales et à des vérifications numériques, les seules que, de nos jours, on regarde comme entièrement démonstratives.
Il semble bien difficile de créer un faisceau de courants circulaires fermés qui jouisse d'une grande mobilité; Ampère se borna à imiter cette composition et cette forme, en faisant circuler un seul courant électrique dans un fil enveloppé de soie et plié en hélice à spires très serrées. La ressemblance entre les effets de cet appareil et ceux d'un aimant fut très grande, et encouragea l'illustre aca-
démicien à se livrer au calcul difficile, minutieux, des actions des circuits fermés parfaitement circulaires.
En partant de Thypothèse que de pareils circuits existent autour des particules des corps aimantés, Ampère retrouva, quant aux actions élémentaires, les lois de Coulomb. Ces lois, maniées avec la plus grande habileté par un illustre géomètre, ont expliqué tous les faits connus de la science magnétique ; l'hypothèse d'Ampère les représente donc avec une égale exactitude.
La même hypothèse, enfin, appliquée à la recherche de l'action qu'un fil conjonctif rectiligne exerce sur une aiguille aimantée, conduit analytiquement à la loi que M. Biot a déduite d'expériences extrêmement délicates.
Si, avec la presque unanimité des anciens physiciens, on veut considérer l'acier comme composé de molécules solides dans chacune desquelles existent deux fluides de propriétés contraires, fluides combinés et se neutralisant quand le métal n'est point magnétique, fluides séparés plus ou moins quand l'acier est plus ou moins aimanté, la théorie satisfera, jusque dans les particularités numériques les plus subtiles, à tout ce qu'on connaît aujourd'hui du magnétisme ordinaire. Cette théorie seulement est muette, relativement à l'action d'un aimant sur un fil conjonctif, et plus encore, s'il est possible, quant à l'action que deux de ces fils exercent l'un sur l'autre.
Si, au contraire, nous prenons, avec Ampère, l'action de deux courants pour le fait primordial, les trois classes de phénomènes dépendront d'un principe, d'une cause unique. L'ingénieuse conception de notre confrère possède ainsi deux des caractères les plus saillants des vraies lois de la nature : la simplicité et la fécondité.
Dans toutes les expériences magnétiques tentées avant la découverte d'Œrsted, la terre s'était comportée comme un gros aimant. On devait donc présumer qu'à la manière des aimants, elle agirait sur des courants électriques. L'expérience, cependant, n*avait pas justifié la conjec-
ture ; appelant à son aide la théorie électro-dynamique et la faculté d'inventer des appareils, qui s'était révélée en lui d'une manière si éclatante, Ampère eut l'honneur de combler l'inexplicable lacune.
Pendant plusieurs semaines, les physiciens nationaux et étrangers purent se rendre en foule dans un humble cabinet de la rue des Fossés-Saint-Victor, et y voir avec étonnement un fil conjonctif de platine qui s'orientait par l'action du globe terrestre.
Qu'eussent dit Newton, Halley, Dufay, iEpinus, Franklin, Coulomb, si quelqu'un leur avait annoncé qu'un jour viendrait où, à défaut d'aiguille aimantée, des navigateurs pourraient se diriger en observant des courants électriques, des fils électrisés?
L'action de la terre sur un fil conjonctif est identique, dans toutes les circonstances qu'elle présente, avec celle qui émanerait d'un faisceau de courants ayant son siège dans le sein de la terre, au sud de l'Europe, et dont le mouvement s'opérerait, comme la révolution diurne du globe, de l'ouest à l'est.
Qu'on ne dise donc pas que les lois des actions magnétiques étant les mêmes dans les deux théories, il est indifférent d'adopter l'une ou l'autre. Supposez la théorie d'Ampère vraie, et la terre, dans son ensemble, est véritablement une vaste pile voltaïque, donnant lieu à des courants dirigés comme le mouvement diurne; et le mémoire où se trouve ce magnifique résultat, va prendre rang, sans désavantage, à côté des immortels travaux qui ont fait de notre globe une simple planète, un ellipsoïde aplati à ses pôles, un corps jadis incandescent dans toutes ses parties,incandescent encore aujourd'hui à de grandes profondeurs, mais ne conservant plus à sa surface aucune trace appréciable de cette chaleur d'origine. (Arago, Notices biographiques^ t. II, p. 57 et suiv.)
AMPÈHE. 415
La découverte d'Œrsted.
La théorie du magnétisme d'Ampère.
Pendant les longues guerres de la Révolution et de l'Empire, Genève avait joué un rôle important. Son commerce, qui s'étend sur tous les pays, et les habitudes cosmopolites de sa population lui avaient conservé une foule de moyens d'information dont profitait la Revue qu'un physicien distingué, M. Pictet, publiait dans cette ville, sous le nom de Bibliothèque Britannique, C'est par elle que les travaux des savants anglais pénétraient alors sur le continent, et pendant longtemps encore, au retour de la paix, l'influence personnelle des hommes éminents qui concouraient à la rédaction de ce recueil lui avait conservé le monopole des premières informations de l'étranger. C'est ainsi qu'Arago, se trouvant à Genève en 1820, eut la bonne fortune d'y apprendre la grande découverte d'Œrsted : l'action que le courant électrique de la pile de Volta exerce sur l'aiguille aimantée, c'est-àdire la plus admirable des nouveautés. Jusqu'alors, on savait, en effet, qu'une matière peut agir sur une autre matière, s'y unir ou s'en séparer, en changer l'aspect et les propriétés, phénomènes qui constituent une partie essentielle de la chimie; mais on n'avait jamais vu un fluide impondérable agir sur un autre fluide impondérable. La lumière ne troublait pas la chaleur dans sa marche; ni l'une ni l'autre n'agissaient sur l'électricité. Œrsted annonçait, cependant, que le fluide électrique pouvait agir sur le fluide magnétique. Une science nouvelle et les plus merveilleuses applications, dont la télégraphie électrique n'est qu'un exemple, allaient sortir de ce germe fécond. Tous ceux qui assistèrent à la consta tation de cet événement extraordinaire furent profondément émus, et nul ne contredit aux paroles prononcées avec gravité par Pierre Prévost, l'auteur de la théorie de
416 l'électricité.
l'équilibre mobile du calorique rayonnant : Novus rerum nascitur ordo.
Voici en quels termes, à son retour à Paris, Arago raconte cet événement : « M. le professeur de La Rive, de Genève, qui a découvert lui-même des phénomènes extrêmement curieux avec les puissantes piles qu'il possède, ayant bien voulu me permettre d'assister à la vérification qu'il a faites (les expériences de M. OErsted, devant MM. Prévost, Pictet, Th. de Saussure, Marcet, de Candolle, etc., j'ai pu me convaincre de l'exactitude des résultats principaux donnés par le savant danois ». Seul survivant, je pense, des témoins de cette scène historique, où je figurais parmi les et cœtera d'Arago, j'ai conservé le souvenir des impressions éprouvées par les assistants. Arrivés presque tous, avec la conviction qu'OErsted avait été dupe de quelque illusion, ils voyaient l'aiguille aimantée obéir à l'action du courant électrique, marcher dans un sens quand le fil conducteur de la pile était placé au-dessus d'elle, en sens contraire lorsqu'on le plaçait au-dessous. Ils reconnaissaient que ces effets ne pouvaient être attribués à aucune agitation extérieure ; qu'ils se produisaient dans le vide de la machine pneumatique, tout comme au milieu de l'air, et qu'ils cessaient lorsque, à l'aiguille aimantée, on substituait une règle de bois.
Ampère s'empara de cette donnée avec une véritable fougue. Après en avoir deviné les conséquences par la seule force de la pensée, il les matérialisait sur l'heure, en mettant à profit toutes les ressources de la mécanique pratique. L'admiration de Gaspard de La Rive était sans bornes pour cps découvertes rapides, se succédant de semaine en semaine. A peine l'Académie des sciences de Paris avait-elle reçu la communication de quelque nouvelle expérience d'Ampère, que les ateliers d'horlogerie de Genève avaient reproduit les appareils délicats imaginés par l'illustre physicien français, en avaient varié
les formes et en avaient mis la construction à la portée des moindres laboratoires.
Dès la première nouvelle de la découverte d'ŒIrsted, Ampère en avait donné l'explication. L'ancienne électricité des machines de verre était un fluide en repos : c'était l'électricité statique. L'électricité de la pile de Volta était ce même fluide en mouvement, dans le sens de l'axe des conducteurs : c'était l'électricité dynamique. Dans l'aimant, ce même fluide tournait autour des molécules du fer ou de l'acier dans un plan perpendiculaire à l'axe qui en réunit les deux pôles : c'était le magnétisme. On matérialisait encore les forces : l'eau qui mouille la surface d'un corps solide nous représentait l'électricité statique ; l'eau qui marche dans les tuyaux de conduite, l'électricité dynamique; l'eau qui parcourt les circuits d'une vis d'Archimède, le magnétisme.
Le 4 septembre 1820, Arago annonçait à l'Académie les faits dont il venait d'être témoin à Genève; le 25 septembre. Ampère lisait, devant ses confrères, l'immortel mémoire où il en établit les lois, et les rendait témoins de son expérience fondamentale, démontrant que deux courants voltaïques, dirigés dans le même sens, s'attirent, et qu'ils se repoussent lorsqu'ils sont dirigés en sens contraire; phénomène qu'il avait prévu, prédit et constaté. A cet éclatant contrôle de sa théorie, il en ajoutait bientôt un autre. Il imitait un aimant par un courant voltaïque dirigé à travers un fil de métal plié en rectangle et librement suspendu dans un plan vertical. Ce rectangle obéissait à l'action de la terre comme l'aiguille aimantée, ce qu'Ampère expliquait en disant que la branche horizontale inférieure, c'est-à-dire la plus rapprochée de la terre, entraînait tout le système. Or, Gaspard de la Rive ayant supprimé cette branche directrice, le reste du fil continuait à se mouvoir sous l'influence terrestre, tout comme le rectangle entier.
L'explication d'Ampère s'évanouissait donc, et sa
418 l'électricité.
théorie de l'aimant, fort combattue encore, perdait son meilleur appui. Il est impossible de se représenter jusqu'où était portée, en pareille circonstance, la contention de son esprit. On voyait alors cet homme qu'on appelait distrait, isolé, pendant de longues heures, dans une méditation profonde, traversant, au milieu des siens, ses occupations ou les devoirs de la vie dans une sorte de somnambulisme; oubliant tout, jusqu'au moment où la vérité, se faisant jour, le délivrait de cette obsession. Le jeune étudiant, Auguste de la Rive, lui vint en aide; reprenant le sujet, il supprima successivement les divers côtés du rectangle, et le réduisit, enfin, à un fil vertical librement suspendu, qui, traversé par le courant voltaïque, n'en obéissait pas moins à l'action de la terre avec docilité, comme le rectangle entier. Ces expériences délicates, exécutées avec une grande précision, devinrent l'objet d'un examen approfondi de la part d'Ampère, venu à Présinge, campagne matrimoniale des de la Rive, pour en être témoin et pour en chercher l'explication, qu'il ne tarda point à trouver. Le mémoire du jeune physicien contient à la fois, en eflfet, les nouveaux résultats qu'il avait obtenus et la formule savante et définitive, par laquelle Ampère les rattache à sa théorie, désormais complète et triomphante. (Dumas, Discours et Éloges académiqueSf t. I, p. 259 : Éloge d'Aug. de la Rive,)
Nous citerons maintenant quelques passages soit des mémoireS) soit de la correspondance d'Ampère; ils donneront une idée à la fois du savant de génie, et de l'homme si passionné, si aimant et en n^ême temps si humble. Ces extraits de la correspondance font en outre assister le lecteur en quelque sorte au travail d'Ampère.
De l'action exercée sur un courant électrique par un autre courant, le globe terrestre ou un aimant S
Par M. A. Ampère.
§ I. — De Vaciion mutuelle fie deux courants électriques.
L'action électromotrice se manifeste par deux sortes d'eflfets que je crois devoir d'abord distinguer par une définition précise.
J'appellerai le premier tension électrique^ le second courant électrique.
Le premier s'observe lorsque les deux corps entre lesquels l'action électromotrice a lieu sont séparés l'un de l'autre • par des corps non conducteurs dans tous les points de leur surface autres que ceux où elle est établie ; le second est celui où ils font, au contraire, partie d'un circuit de corps conducteurs qui les font communiquer par des points de leur surface différents de ceux où se produit l'action électromotrice ^. Dans le premier cas, l'effet de cette action est de mettre les deux corps ou les deux systèmes de corps entre lesquels elle a lieu dans deux états de tension dont la différence est constante lorsque cette action est constante, lorsque, par exemple, elle est produite par le contact de deux substances de
1. Annales de Chimie et de Physique [2], t. XV, p. 59-76 et 170-218; Recueil d'observations électrodynamiques , p. 1-68.
Ce Mémoire renferme le résumé des lectures faites par Ampère à TAcadémie les 18 et 25 septembre, les 9, 16 et 30 octobre et le 6 novembre 1820. — J.
2. Quand cette séparation a lieu par la simple interruption des corps conducteurs, c'est encore par un corps non conducteur, par Tair, qu'ils sont séparés.
3. Ce cas comprend celui où les deux corps ou systèmes de corps entre lesquels a lieu l'action électromotrice seraient en communication complète avec le réservoir commun qui ferait alors partie du circuit.
420 l'électricité.
nature différente; cette différence serait variable, au contraire, avec la cause qui la produit, si elle était due à un frottement ou à une pression.
Ce premier cas est le seul qui puisse avoir lieu lorsque Faction électromotrice se développe entre les diverses parties d'un même corps non conducteur; la tourmaline en offre un exemple quand 6lle change de température.
Dans le second cas, il n'y a plus de tension électrique, les corps légers ne sont plus sensiblement attirés, et Félectromètre ordinaire ne peut plus servir à indiquer ce qui se passe dans le corps; cependant l'action électromotrice continue d'agir; car si de l'eau, par exemple, un acide, un alcali ou une dissolution saline font partie du circuit, ces corps sont décomposés, surtout quand l'action électromotrice est constante, comme on le sait depuis longtemps; et en outre, ainsi que M. OErsted vient de le découvrir, quand l'action électromotrice est produite par le contact des métaux, l'aiguille aimantée est détournée de sa direction lorsqu'elle est placée près d'une portion quelconque du circuit; mais ces effets cessent, l'eau ne se décompose plus , et l'aiguille revient à sa position ordinaire dès qu'on interrompt le circuit, que les tensions se rétablissent et que les corps légers sont de nouveau attirés, ce qui prouve bien que ces tensions ne sont pas cause de la décomposition de l'eau, ni des changements de direction de l'aiguille aimantée découverts par M. Œlrsted.
Ce second cas est évidemment le seul qui pût avoir lieu si l'action électromotrice se développait entre les diverses parties d'un même corps conducteur. Les conséquences déduites, dans ce Mémoire, des expériences de M. Œrsted nous conduiront à reconnaître l'existence de cette circonstance dans le seul cas où il y ait lieu jusqu'à présent de l'admettre.
Voyons maintenant à quoi tient la différence de ces deux ordres de phénomènes entièrement distincts, dont
Tun consiste dans la tension et les attractions ou répulsions connues depuis longtemps, et l'autre dans la décomposition de Teau et d'un grand nombre d'autres substances, dans les changements de direction de l'aiguille, et dans une sorte d'attractions ou de répulsions toutes différentes des attractions et répulsions électriques ordinaires, que je crois avoir reconnues le premier, et que j'ai nommées attractions et répulsions des courants électriques, pour les distinguer de ces dernières. Lorsqu'il n'y a pas continuité de conducteurs d'un des corps ou des systèmes de corps entre lesquels se développe l'action électromotrice à l'autre, et que ces corps sont eux-mêmes conducteurs, comme dans la pile de Volta, on ne peut concevoir cette action que comme portant constamment l'électricité positive dans l'un et l'électricité négative dans l'autre : dans le premier moment, où rien ne s'oppose à l'effet qu'elle tend à produire, les deux électricités s'accumulent chacune dans la partie du système total vers laquelle elle est portée ; mais cet effet s'arrête dès que la différence des tensions électriques * donne à leur attraction mutuelle, qui tend à les réunir, une force suffisante pour faire équilibre à l'action électromotrice. Alors tout reste dans cet état, sauf la déperdition d'électricité qui peut avoir lieu peu à peu à travers le corps non conducteur, l'air, par exemple, qui interrompt le circuit; car il paraît qu'il n'existe pas de corps qui «oit absolument isolant. A mesure que cette déperdition a lieu, la tension diminue; mais comme, dès qu'elle est moindre, l'attraction mutuelle des deux électricités cesse de faire équilibre à l'action électromotrice, cette dernière force, dans le cas où elle est constante, porte de nouveau de l'élec-
1. Quand la pile est isolée, cette différence est la somme des deux tensions, l'une positive, l'autre négative : quand une de ses extrémités communiquant avec le réservoir commun a une tension nulle, la môme différence a une valeur absolue égale à celle de la tension à l'autre extrémité.
422 l'électricité.
tricité positive d'un côté et de Télectricité négative de Tautre, et les tensions se rétablissent. C'est cet état d'un système de corps électro-moteurs et conducteurs que je nomme tension électrique. On sait qu'il subsiste dans les deux moitiés de ce système, soit lorsqu'on vient à les séparer, soit dans le cas même où elles restent en contact après que l'action électromotrice a cessé, pourvu qu'alors elle ait eu lieu par pression ou par frottement entre des corps qui ne soient pas tous deux conducteurs. Dans ces deux cas., les tensions diminuent graduellement à cause de la déperdition d'électricité dont nous parlions tout à l'heure.
Mais lorsque les deux corps ou les deux systèmes de corps entre lesquels l'action électromotrice a lieu sont d'ailleurs en communication par des corps conducteurs entre lesquels il n'y a pas une autre action électromotrice égale et opposée à la première , ce qui maintiendrait l'état d'équilibre électrique, et par conséquent les tensions qui ^en résultent, ces tensions disparaissent ou du moins deviennent très petites, et il se produit les phénomènes indiqués ci-dessus comme caractérisant ce second cas. Mais comme rien n'est d'ailleurs changé dans l'arrangement des corps entre lesquels se développait l'action électromotrice, on ne peut douter qu'elle ne continue d'agir, et comme l'attraction mutuelle de deux électricités, mesurée par la différence des tensions électriques qui est devenue nulle, ou a considérablement diminué, ne peut plus faire équilibre à cette action, on est généralement d'accord qu'elle continue à porter les deux électricités dans les deux sens où elle les portait auparavant; en sorte qu'il en résulte un double courant, l'un d'électricité positive, l'autre d'électricité négative, partant en sens opposés des points où l'action électromotrice a lieu, et allant se réunir dans la partie du circuit opposée k ces points. Les courants dont je parle vont en s'accélérant jusqu'à ce que l'inertie des fluides électriques et la résis-
tance qu'ils éprouvent par Timperfection même des meilleurs conducteurs fassent équilibre à la force électromotrice, après quoi ils continuent indéfiniment avec une vitesse constante tant qtie cette force conserve la même intensité *; mais ils cessent toujours à Tinstant où le circuit vient à être interrompu. C'est cet état de l'électricité dans une série de corps électromoteurs et conducteurs que je nommerai, pour abréger, courant électrique^ et comme j'aurai sans cesse à parler des deux sens opposés suivant lesquels se meuvent les deux électricités, je sousentendrai, toutes les fois qu'il en sera question, pour éviter une répétition fastidieuse, après les mots sens du courant électrique, ceux-ci : de V électricité positive \ en sorte que s'il est question, par exemple, d'une pile voltaïque, l'expression : direction du courant électrique dans la pile désignera la direction qui va de l'extrémité où l'hydrogène se dégage dans la décomposition de l'eau * à celle où l'on obtient de l'oxygène; et celle-ci : direction du courant électrique dans le conducteur qui établit la communication entre les deux extt'émités de la pilcy désignera la direction qui va, au contraire, de l'extrémité où se produit l'oxygène à celle où se développe l'hydrogène. Pour embrasser ces deux cas dans une seule définition, on peut dire que ce qu'on appelle la direction du courant électrique est celle que suivent l'hydrogène et les bases des sels, lorsque de l'eau ou une substance saline fait partie du circuit et est décomposée par le courant, soit, dans la pile voltaïque, que ces substances fassent partie du conducteur, ou qu'elles se trouvent interposées entre les paires dont se compose la pile.
1. Si Ton assimile le courant à un flux de matière incompressible, l'intensité est proportionnelle à la vitesse, et renoncé qui précède renferme implicitement la loi d'Ohm. — J.
2. 11 est évident que dans tout ce passage il faut entendre la décomposition de Teau qui se produit dans un voltamètre et non dans la pile. — J.
424 l'électricité.
Les savantes recherches de MM. Gay-Lussac et Thenard sur cet appareil, source féconde des plus grandes découvertes dans presque toutes les branches des sciences physiques, ont démontré que la décomposition de Teau, des sels, etc., n'est nullement produite par la différence de tension des deux extrémités de la pile, mais uniquement par ce que je nomme le courant électrique^ puisqu'en faisant plonger dans Teau pure les deux fils conducteurs la décomposition est presque nulle; tandis que quand, sans rien changer à la disposition du reste de Tappareil, on mêle à Teau où plongent les fils un acide ou une dissolution saline, cette décomposition devient très rapide, parce que F eau pure est un mauvais conducteur et qu'elle conduit bien Télectricité quand elle est mêlée d'une certaine quantité de ces substances....
L'électromètre ordinaire indique quand il y a tension et l'intensité de cette tension ; il manquait un instrument qui fit connaître la présence du courant électrique dans une pile ou un conducteur, qui en indiquât l'énergie et la direction. Cet instrument existe aujourd'hui; il suffit que la pile ou une portion quelconque du conducteur soient placées horizontalement à peu près dans la direction du méridien magnétique, et qu'un appareil semblable à une boussole, et qui n'en diffère que par l'usage qu on en fait, soit mis sur la pile, ou bien au-dessous ou audessus de cette portion du conducteur : tant qu'il y a quelque interruption dans le circuit, l'aiguille aimantée reste dans sa situation ordinaire; mais elle s'écarte de cette situation dès que le courant s'établit, d'autant plus que l'énergie en est plus grande, et elle en fait connaître la direction d'après ce fait général, que si l'on se place par la pensée dans la direction du courant, de manière qu'il soit dirigé des pieds à la tête de l'observateur et que celui-ci ait la face tournée vers l'aiguille, c'est constamment à sa gauche que l'action du courant écartera de sa position ordinaire celle de ses extrémités qui se dirige
vers le nord, et que je nommerai toujours pôle austral de iaiguille aimantée^ parce que c'est le pôle homologue au pôle austral de la terre. C'est ce que j'exprimerai plus brièvement en disant que le pôle austral de Taiguille est porté à gauche du courant qui agit sur Faiguille. Je pense que , pour distinguer cet instrument de Télectromètre ordinaire, on doit lui donner le nom de galvanomètre^ et qu'il convient de l'employer dans toutes les expériences sur les courants électriques, comme on adapte habituellement un électromètre aux machines électriques, afin de voir à chaque instant si le courant a lieu et quelle en est l'énergie *....
Mais les différences que je viens de rappeler ne sont pas les seules qui distinguent ces deux états de l'électricité. J'en ai découvert de plus remarquables encore en disposant, dans des directions parallèles, deux parties rectilignes de deux fils conducteurs joignant les extré-
1. La forme de galvanomètre connue sous le nom de multiplicateur a été imaginée par Schweigger^ en septembre 1820. Voici le renseignement que donne Schweigger lui-même sur la date de son invention (Schweigger Journ., t. XXXII, p. 48, 1821) :
* Le n® 296 de VAllgem. Litteraturzeitung (novembre 1820) contient le compte rendu d'une leçon de Schweigger, professée le 13 septembre 1820, où il a parlé la première fois du multiplicateur. On y lit ;
« Pour rendre plus visibles les phénomènes électromagnétiques, « on peut avoir recours à un autre moyen que l'accroissement des « dimensions des batteries. Puisque le fil qui, partant du pôle « positif, passe au-dessus de l'aiguille, produit le même effet que « le fil qui, partant du pôle négatif, passe au-dessous, on a un « moyen simple d'augmenter Taction sur l'aiguille, en entourant la « boussole simultanément avec les deux fils. Le professeur a montré « à l'assistance un arrangement de cette espèce avec lequel * Vaiguille devenait aussi sensible à Vaction (Tune simple pile que le m nerf d*une grenouille, »
Ce n'est qu'en 1823 que l'application du multiplicateur au galvanomètre a été connue en France : c'est Œrsted qui l'a fait connaître, pendant son séjour à Paris, par une Communication à l'Académie des sciences et une Note publiée dans les Annales de Chimie et de Physique [2], t. XXII, p. 358-380, 1823. — J.
426 l'électricité.
mités de deux piles vollaïques; l'une était fixe, et Tautre, suspendue sur des pointes et rendue très mobile par un contrepoids, pouvait s'en approcher ou s'en éloigner en conservant son parallélisme avec la première. J'ai observé alors qu'en faisant passer à la fois un courant électrique dans chacune d'elles , elles s'attiraient mutuellement quand les deux courants étaient dans le même sens, et qu'elles se repoussaient quand ils avaient lieu dans des directions opposées.
Or, ces attractions et répulsions des courants électriijues diffèrent essentiellement de celles que l'électricité produit dans l'état de repos; d'abord, elles cessent comme les décompositions chimiques, à l'instant où l'on interrompt le circuit des corps conducteurs. Deuxièmement, dans les attractions et répulsions électriques ordinaires , ce sont les électricités d'espèces opposées qui s'attirent, et celles de même nom qui se repoussent; dans les attractions et répulsions des courants électriques, c'est précisément le contraire : c'est lorsque les deux fils conducteurs sont placés parallèlement, de manière que les extrémités de même nom se trouvent du même côté et très près l'une de l'autre, qu'il y a attraction, et il y a répulsion quand, les deux conducteurs étant toujours parallèles, les courants sont en sens opposés, en sorte que les extrémités de même nom se trouvent à la plus grande distance possible. Troisièmement, dans le cas où c'est l'attraction qui a lieu et qu'elle est assez forte pour amener le conducteur mobile en contact avec le conducteur fixe, ils restent attachés l'un à l'autre comme deux aimants et ne se séparent point aussitôt, comme il arrive lorsque deux corps conducteurs qui s'attirent parce qu'ils sont électrisés, l'un positivement, l'autre négativement, viennent à se toucher. Enfin, et il paraît que cette dernière circonstance tient à la même cause que la précédente , deux courants électriques s'attirent ou se repoussent dans le vide comme dans l'air; ce qui est encore contraire à ce
qu'on observe dans l'action mutuelle de deux corps conducteurs électrisés à l'ordinaire. Il ne s'agit pas ici d'expliquer ces nouveaux phénomènes : les attractions et répulsions qui ont lieu entre deux courants parallèles, suivant qu'ils sont dirigés dans le même sens ou dans des sens opposés, sont des faits donnés par une expérience aisée à répéter....
J'avais cru d'abord qu'il faudrait établir le. courant électrique dans les deux conducteurs au moyen de deux piles différentes; mais cela n'est pas nécessaire : il suffit que ces conducteurs fassent tous deux partie du même circuit; car le courant électrique y existe partout avec la même intensité. On doit conclure de cette observation que les tensions électriques des deux extrémités de la pile ne sont pour rien dans les phénomènes dont nous nous occupons; car il n'y a certainement pas de tension dans le reste du circuit. Ce qui est encore confirmé par la possibilité de faire mouvoir l'aiguille aimantée à une grande distance de la pile, au moyen d'un conducteur très long dont le milieu se recourbe dans la direction du méridien magnétique au-dessus ou au-dessous de l'aiguille. Cette expérience m'a été indiquée par le savant illustre * auquel les sciences physico-mathématiques doivent surtout les grands progrès qu'elles ont faits de nos jours : elle a pleinement réussi....
On conçoit, au reste, que les attractions et répulsions des courants électriques ayant lieu à tous les points du circuit, on peut avec un seul conducteur fixe attirer et repousser autant de conducteurs et faire varier la direction d'autant d'aiguilles aimantées que l'on veut : je me propose de faire construire deux conducteurs mobiles sous une même cage de verre, en sorte qu'en les rendant, ainsi qu'un conducteur fixe commun, partie d'un même circuit, ils soient alternativement tous deux attirés, tous