‹ Lectures scientifiques. Extraits de mémoires originaux et d'études sur la science et les savants. Physique et chimieChapitre 76 sur 120 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La chronique de Louis XI rapporte qu'il parut dans le ciel, le 23 juillet 1461, un météore « avec grand resplendisseur et grande clarté, tellement qu'il semblait que tout Paris fût en feu et en flambe, dont Dieu veuille le préserver I » ajoute-t-elle. Le 18 novembre 1465, pendant les troubles de la Ligue du bien public, une apparition semblable produisit la même terreur. « Le roi Louis XI monta à cheval et s'en alla sur les murs ; tous les quartiers furent assemblés et chacun prit son poste de garde aux murailles. Le bruit courait que les ennemis, devant Paris, s'en allaient , brûlant et endommageant la ville partout où ils^ pouvaient, et fut trouvé que, de tout ce, il n'était rien, v

Nous avons connu ces émotions, nous qui avons été témoins, pendant le siège de Paris par l'armée prussienne, des deux aurores boréales du mois d'octobre. Dès le commencement de la nuit, à la première apparition , une lueur se remarquait au nord, et, peu à peu, le ciel s'éclairait d'une nuance rose, qui en envahissait la moitié. De temps à autre s'élançaient des rayons colorés, presque toujours d'un rouge de sang très intense, tandis que se montraient, çà et là, au-dessus de Paris, des plaques rouges, sanglantes aussi. Au moment où le phénomène touchait à son terme et quand le ciel s'assombrissait déjà, on vit, tout d'un coup, la couleur rouge resplendir

LES AURORES BOREALESi^ 47f

encore d'un effrayant éclat. Le lendemahï^>^£ï^^^^paTition recommençait avec une intensité un peu moindre et laissait voir des irradiations blanches, lumineuses, dont le centre était placé vers la constellation de Pégase ; traduisant les impressions de leur âme, les uns en comparaient Faspect à une gloire, les autres à une croix. Parmi les habitants de Paris, il en est peu que ces phénomènes n'aient saisis de crainte et à qui, dès Tabord, ils n'aient inspiré la pensée qu'une grande machine incendiaire était mise enjeu, pour forcer les murailles ou pour démoraliser leurs défenseurs. Il en est peu qui, voyant qu'il s'agissait seulement d'une aurore boréale d'une espèce rare, n'aient cherché alors quels pronostics heureux ou malheureux pouvait en tirer leur patriotisme ému.

L'aurore du septentrion, comme l'appelait Grégoire de Tours, il y a treize cents ans, offre des aspects qui varient un peu avec les latitudes. Dans les régions polaires, où elle s'observe souvent, elle n'étonne guère et se confond même avec le crépuscule. Dans le centre de l'Europe, où le phénomène, moins fréquent, est presque toujours caractérisé par un ciel sanglant et par des traits rapides, qui jaillissent dans l'espace comme des lances ou des javelots, son aspect justifie les récits qui nous montrent dans le ciel des armées s'entre-choquant avec fureur, au milieu d'une vapeur enflammée. En Calabre, où les apparitions sont plus rares, on y a vu des arcades, des portiques : le palais de la fée Morgane. La Grèce, toujours poétique et plus rarement favorisée de la visite des aurores polaires, contemplait, dans le ciel embelli par leurs feux, l'assemblée des dieux, tenant conseil sur l'Olympe, en présence de Jupiter.

Que faut-il penser de ces apparitions? Auguste de la Rive * les considère comme produites par des conflits élec-

1. Arthur- Auguste de la Rive^né à Genève en 1801, appartenait à une très ancienne famille du Genevois, une de celles, dit Dumas, dans lesquelles se personnifie l'histoire de Genève. Son père, Gas-

triques, muets et mystérieux, convergeant vers le pôle magnétique de la terre. Tout le monde connaît, en effet, la lumière électrique dont l'emploi dans les phares manifeste la puissance, et dont les illuminations publiques ou les décorations de la scène tirent un parti populaire. Ce brillant phénomène, découvert par Davy, avait été signalé paç Arago, comme devant offrir le spectacle, étrange alors, d'une flamme obéissant à Faction du barreau aimanté. L'expérience réalisa ses prévisions. Lorsqu'on approche l'un des pôles d'un fort aimant de cet arc électrique enflammé, il en est attiré ou repoussé; sa courbure augmente, l'éclat de la flamme diminue; elle varie par secousses, par éclairs diversement colorés, avec un bruissement d'étoffes de soie froissées, et l'arc se rompt, enfin, lorsque sa courbure, trop prononcée, allongeant l'espace parcouru, l'électricité cesse de passer. Une aiguille aimantée, placée dans le voisinage, manifeste, par son agitation incessante, qu'elle est troublée par une force magnétique énergique. N'est-ce pas là l'image d'une aurore polaire?

Arago avait consacré de longues années à constater

pard de la Rive, après avoir échappé avec peine à Téchafaud en 1794, devint professeur de chimie tf l'Université de Genève. Les principaux, travaux d'Auguste de la Rive, appelé bientôt lui-même à la chaire de physique de l'Université, se rapportent à l'électricité. Son Traité d*éleclricité est une œuvre importante à tous égards. C'est lui qui a donné le principe de la dorure et de l'argenture électriques. Il a publié en outre dans la Bibliothèque universelle de Genève un nombre considérable d'articles de critique scientifique et de biographies de savants (de Candolle, Volta, Faraday, Verdet, etc.). Il a été lié avec nombre d'hommes éminents de son temps : Ampère, Arago, Faraday, de Tocqueville, de Montalembert, Rossi, Cavour, Dumas, etc. Malgré son grand âge, il se multiplia avec les siens pour procurer des secours à nos soldats réfugiés en Suisse en 1871. Il fut l'un des huit associés étrangers de l'Institut de France, et peu d'hommes ont laissé une mémoire plus respectée. Il mourut à Marseille le 24 novembre 1873, en se rendant à Cannes. On lira avec intérêt la belle notice que lui a consacrée Dumas dans ses Discours et Éloges académiques, — J. G,

l'influence des aurores boréales sur l'aiguille aimantée; souvent il lui est arrivé d'annoncer l'apparition dune aurore, avant même qu'elle se fût manifestée dans le nord de l'Europe. Mais son esprit circonspect ne se hâtait point de se prononcer. Auguste de la Rive reprit le sujet ou, pour mieux dire, s'en empara, s'y dévoua même, et, parmi les motifs des regrets que nous fait éprouver la mort prématurée de notre illustre confrère, se place la perte pour la science de l'ouvrage qu'il préparait sur les aurores boréales, et dont il avait, de longue main, réuni les matériaux. Tout le monde a vu , du moins dans les cours publics, l'appareil au moyen duquel il a reproduit les circonstances fondamentales de ce phénomène, qu'il considérait comme dû à la formation d'un anneau lumineux, ayant pour centre le pôle magnétique de la terre et pour siège les régions supérieures de Tair. En opérant, dans un gaz raréfié, la réunion des deux électricités autour du pôle d'un fort aimant, il fit apparaître, en effet, un anneau lumineux, animé d'un mouvement magique de rotation autour de ce même pôle. L'expérience de notre confrère est si belle, qu'elle sera toujours admirée, même des physiciens peu nombreux qui, considérant encore l'aurore boréale comme ayant sa source plus haut que l'atmosphère terrestre, lui attribuent une origine cosmique, qu'il n'a jamais admise. Voici ce qu'il m'écrivait encore peu de temps avant d'être atteint de la maladie à laquelle il a succombé : « Aidez-moi à défendre une théorie que je crois fondée sur des faits incontestables; elle était déjà celle de Franklin et d'Arago, avec moins de précision. Les auteurs qui ne songent qu'aux aurores^ brillantes oublient que presque tous les jours il y en a qui se passent, sans éclat, dans les régions polaires. Je ne connais pas un seul observateur , placé dans nos contrées septentrionales, qui n'ait adopté les vues que j'ai exposées. N'est-ce pas une présomption, en leur faveur, que d'avoir pour elles tous ceux qui vivent au milieu des phénomènes

qu'elles cherchent à expliquer? Faudrait-il les abandonner, quand on a seulement contre elles ceux qui ne les observent que de loin en loin, sous Timpression aveuglante d'une surprise qui ne laisse pas toujours une entière liberté d'appréciation? »

Sous Téquateur, à la place de ces orages magnétiques, silencieux et secs, des orages électriques accompagnés de tonnerre et de pluie marquent, pour ainsi dire, le cours du soleil, et, s'il y a constamment quelque phénomène auroral, plus ou moins distinct, à chaque pôle, il y a toujours un orage plus ou moins bruyant, sur quelque point de l'équateur. A quoi servent ces manifestations électriques, en permanence, à travers l'atmosphère de la terre? Nous ne sommes guère en état de l'apprécier avec certitude, mais il est un point toutefois que notre confrère avait aperçu.

Lorsque, il y a cent ans, Priestley découvrait l'oxygène, l'agent de la combustion et de la respiration, la médecine s'empressait d'y voir un auxiliaire précieux et quelques enthousiastes d'y chercher un moyen de prolonger la vie. Les expériences de M. Bert prouvent, pourtant, que cet air vital, porté dans le poumon à l'état de pureté, serait un poison mortel pour l'homme.

Ce même oxygène, dès qu'on l'électrise, se montre accompagné d'une substance très odorante, blanchissant les couleurs organiques, irritant violemment les organes respiratoires et convertissant en salpêtre les produits animaux. C'est l'ozone de M. Schônbein, que le célèbre professeur de Bàle retrouvait parfois dans l'air et surtout dans Tair électrisé par les nuages orageux. Auguste de^ la Rive et son savant ami M. de Marignac ont fait voir que l'ozone est de l'oxygène modifié, conclusion rendue incontestable par nos deux éminents confrères, MM. Fremy et Becquerel fils.

L'oxygène pur serait donc mortel; mitigé dans l'air qui nous entoure, c'est lui qui entretient la vie. L'oxygène

ozonisé serait donc toxique ; à doses modérées, c'est lui qui purifie Tair empesté, et qui féconde le sol ouvert par la charrue , en donnant aux engrais leur signification agricole.

Si c'est le hasard qui, dans l'atmosphère de la terre, a délayé l'oxygène au point précis qui convient à la respiration de l'homme; si c'est lui qui fait naître, à propos, l'ozone, pour détruire les germes qui menacent notre vie, ou pour préparer la nourriture nécessaire aux plantes qui nous alimentent; si c'est le hasard qui marque des limites à la concentration de l'oxygène, en rendant presque immuable la quantité du gaz inerte dont il est mêlé dans l'air que nous respirons ; si c'est lui qui a rendu, de la sorte, possible et durable, à travers de longs siècles, l'existence de l'homme sur la terre, répétons, avec Auguste de la Rive et en complétant sa pensée, que le hasard est bien intelligent; qu'il est même trop intelligent, et qu'il mérite un autre nom. (Dumas, Discours et Éloges académiques, t. I, p. 279 : Éloge cF Auguste de la Rive,)

Page 1