LA VIE ET L'ŒUVRE DE LAVOISIER
c< La chimie est une science française. Elle fut constituée par Lavoisier, d'immortelle mémoire. Pendant dés siècles, elle n'avait été qu'un recueil de recettes obscures, souvent mensongères. »
C'est par ces paroles que Wurtz commence son histoire des doctrines chimiques placée en tête du Dictionnaire de chimie pure et appliquée *. Elles sont graves, et elles ont excité des réclamations aussi passionnées qu'injustes en Allemagne et en Angleterre. Nous ne pouvons les discuter ici en détail. Nous indiquerons seulement les principaux ouvrages à consulter : DuHAs, Leçons sur la Philosophie chimique. Paris, Gauthier- Villars, 1 vol. iû-8. — Wurtz, Histoire des doctHnes chimiques. Paris, Hachette, 1 vol. in- 12. — Béchamp, Lettres historiques sur la
i. Paris, Hachette, 5 vol. in-8 et 2 de supplément. Un 2" supplé* ment sous la direction de M. Friedel est en cours de publication. -=■ h' Histoire des doctrines chimiques a été publiée à part. — J. G.
chimie, Paris, Masson, 1876, 1 vol. in-8. — Un article remarquable du professeur Rodwell, de Marlborough Collège, dans la Revue scientifique du 26 mai 1883. — Une étude étendue sur Lavoisier, sa vie et son osuvre dans le Cosmos (n»' du 23 juin 1888 au 22 septembre 1888); — enfin et surtout deux ouvrages récents et considérables : Grimaux, Lavoisiei*, Paris, Alcan, 1888, 1 vol. in-8, et Berthelot, la Révolution chimique, 1 vol. in-8.
Le livre de M. Grimaux notamment, publié d'après les papiers de famille mis à sa disposition par le petit- neveu de Lavoisier, contient sur la vie du grand homme des détails absolument inédits. Les chapitres sur la mort et sur la jeunesse de Lavoisier ont été publiés en 1887 par la Revue des Deux Mondes (15 fév. et 15 déc). M. Berthelot étudie l'œuvre de Lavoisier. Les œuvres complètes de Lavoisier ont été publiées par les soins de M. Dumas, sous le patronage de l'Académie des sciences, en 4 volumes in-4, Paris, Imprimerie nationale et chez Didot. Un 5® volume contenant la correspondance de Lavoisier, est annoncé et confié aux soins de M. Grimaux.
havoisiei' (Antoine-Laurent) est né à Paris, le 26 août 1743, sur la paroisse Saint-Merry, d'une famille originaire de Villers- Cotterets. Son père, Jean-Antoine Lavoisier, était procureur au Parlement. Sa mère, Emilie Punetis, mourut jeune en 1748. Lavoisier avait cinq ans. Son père vint alors habiter rue du Four-Saint-Eustache (aujourd'hui, rue de Vauvilliers) avec sa belle-mère, Mme Punetis, veuve elle-même depuis peu, et sa belle-sœur, Mlle Constance, alors âgée de vingt-deux ans. On doit savoir gré à M. Grimaux d'avoir tiré de l'oubli cette touchante figure. Mlle Constance Punetis, femme de cœur et d'intelligence, se consacra en effet entièrement à son neveu et à sa nièce ; c'est eUe qui fut la vraie mère de Lavoisier.
C'est dans cette famille, attristée déjà par tant de deuils, bientôt encore par la mort d'une sœur cadette de Lavoisier, enlevée à l'âge de quinze ans, que s'écoulèrent l'enfance et la jeunesse de Lavoisier. Sa grand'mère Punetis, son père, sa tante Constance ne vivaient que pour lui. Il se montra du reste digne de toutes les affections dont il était l'objet. « Gai, affectueux, comme le montrent ses lettres de jeunesse, dît M. Grimaux (p. 3), plein d'ardeur pour l'étude, il eut de nombreux succès et obtint, en 1760, le second prix de discours français au concours général, dans la classe de rhétorique du collège Mazarin, dont il
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suivait les cours en qualité d'ei^terne. » L'année suivante, en philosophie, son goût se prononça de plus en plus pour les sciences expérimentales; toutefois, il poursuivit ses études littéraires, se fit recevoir bachelier en droit le 6 septembre 1763, licencié le 26 juillet 1764, puis avocat au Parlement. Son père le laissa enfin pleinement libre de s'adonner aux sciences.
Il étudie donc les mathématiques et l'astronomie avec le savant abbé La Caille, de retour du Gap de Bonne Espérance où il était allé mesurer un arc de méridien ; la botanique avec Bernard de Jussieu; la géologie avec Guettard, qui l'emmène avec lui en voyage dans les Vosges et en Alsace, en 1767, et qui faillit l'en* gager définitivement dans l'étude de la géologie ; la chimie enfin avec Rouelle. Il ne vivait pour ainsi dire qu'avec ses maîtres.
Ses premiers mémoires scientifiques, commencés à J'àge de vingt et un ans, en 1764, au sortir de l'École de droit, furent lus à l'Académie des sciences en 1765 et 1766. Ils ont pour objet l'étude du gypse, de sa composition, de ses propriétés. Ils sont déjà d'un maître et attirèrent l'attention de l'Académie. Aussi, peu d'années après, une place d'associé étant devenue vacante dans la section de chimie, Lavoisier y fut nommé le 18 mai 1768, malgré son âge (il n'avait pas vingt-cinq ans), grâce à l'appui de l'astronome Lalande. Son concurrent, le minéralogiste Jars, oublié depuis, était cependant vivement patronné par un puissant ministre, le duc de Choiseul, et par Bufibn, qu'on aurait aimé à voir, en cette circonstance, moins courtisan et meilleur juge de la valeur des deux candidats.
Cette nomination, on le pense bien, causa une vive joie dans ce cercle si uni et si affectueux de la famille Lavoisier où M. Grimaux nous a introduits :
« Je vois la joie briller dans vos yeux, écrit à Mlle Punctis un cousin, M. Augez de la Voye, en apprenant que ce cher neveu , l'objet de toutes vos complaisances , est nommé à l'Académie des sciences. Quelle satisfaction que dans un âge si tendre, où les autres jeunes gens ne songent qu'à leur plaisir, ce cher enfant ait fait de si grands progrès dans les sciences qu'il obtienne une place que l'on n'obtient ordinairement, après beaucoup de peine, qu'à plus de cinquante ans.... »
La même année, 1768, Lavoisier entra dans les Fermes comme adjoint du fermier général Baudon. Ses collègues de l'Académie des sciences virent avec peine cette décision; ils craignaient que Lavoisier, absorbé par les affaires, fût perdu pour la science; beaucoup de fermiers généraux, d'autre part, redoutaient que ce jeune savant ne leur apportât pas un concours assez efficace et pratique. Il ne tarda pas à montrer aux uns et aux autres combien leurs craintes étaient vaines. Son activité suffit à tout : en même temps quMl se montre administrateur incomparable, il va entreprendre ses grandes recherches sur Tair, sur Feau, sur la combustion et créer la Chimie. En 1769, 1770 et 1771, il prend part, avec ses collègues des fermes, notamment avecJ. Delahante, de Parseval et Paulze, à de nombreuses tournées d'inspection dans le nord de la France, étudiant avec soin toutes les questions relatives à la culture et à la fabrica^ tion du tabac, sans négliger ses observations scientifiques personnelles.
Les préventions qui avaient accueilli l'entrée de Lavoisier aux Fermes n'avaient pas tardé à être dissipées : il avait suffl de le voir à l'œuvre dans les premières années. Parmi ceux qui faisaient le plus de cas de lui se trouvait Jacques Paulze, avocat au Parlement et fermier général titulaire depuis 1768.
« Financier habile et probe , nous dit M. Grimaux, il tint souvent tête à Tabbé Terray dans les questions d'affaires; intelligent et instruit, il fut le directeur de la Compagnie des Indes. »
Il donna à son jeune collègue sa fille en mariage en 1771. On trouvera dans le livre de M. Grimaux d'intéressants détails sur ce mariage et sur la jeunesse de Mme Lavoisier.
Elle s'était mise immédiatement à Tétude * pour se rendre digne de lui. Elle demandait à son frère Balthasard des leçons de latin et lui écrivait en 1777 (elle avait alors dix-neuf ans) :
« Quand reviens-tu? le latin a besoin que tu sois ici ; viens l'ennuyer à me faire décliner et conjuguer pour me faire plaisir et me rendre digne de mon mari et de tes soins. »