‹ Lectures scientifiques. Extraits de mémoires originaux et d'études sur la science et les savants. Physique et chimieChapitre 97 sur 120 · Annales de chimie, l. XCV, p · texte numérisé non relu

Annales de chimie, l. XCV, p

La découverte du brome.

Comme dans la plupart des cas, le hasard fît peu, la logique presque tout, dans le bel ensemble de travaux dont cette découverte devenait la plus haute consécration. Dans les premières années de ce siècle, un industriel, exécutant quelque manipulation chimique sur les produits provenant d'une plante marine des côtes de l'Océan, vit s'élever une vapeur violette; c'est là toute la part du hasard dans le cycle scientifique, plein d'intérêt, dont cet accident fut le premier terme. Cette vapeur annonçait un nouveau corps simple, c'est-à-dire de ceux que la chimie ne décompose pas : c'était l'iode, que Gay-Lussac mit à sa vraie place et dont cet illustre chimiste fit connaître les rapports et les propriétés avec une logique irrésistible et une exactitude définitive. L'iode était un élément voisin du chlore que Scheele avait retiré au siècle dernier du sel marin; leurs tendances étant les mêmes, il n'y avait point à s'étonner de les rencontrer réunis dans une même production marine.

Les plantes qui vivent dans la Méditerranée contiendraient-elles de l'iode, comme celles qui végètent au sein de l'Océan? Telle est la question que se posait, il y après de soixante ans, le jeune Balard et qui fut l'objet de son premier travail. Il soumit à l'analyse nombre de productions méditerranéennes, des plantes, des mollusques, des polypiers, et partout il constatait la présence de l'iode.

Cependant, une plante qui se rencontre près de Montpellier, dans les eaux d'un canal, tantôt au-dessus de l'écluse au milieu de l'eau douce, tantôt au-dessous au milieu de l'eau saumâtre, ne lui présentait jamais d'iode dans le premier cas et lui en offrait toujours dans le second. L'eau de la Méditerranée devait donc en contenir; il en découvrit, en effet, dans le liquide concentré qui

reste au fond des marais salants, lorsque Teau de la mer qui s'y évapore a laissé cristalliser tout son sel.

Le chlore, plus énergique que Tiode, le chasse de ses combinaisons et prend sa place. En agissant sur les eaux concentrées des marais salants par des additions lentes de chlore, on en séparait Tiode, mais le liquide se colorait et conservait une teinte jaune. Que signifiait cet indice? On pouvait Tattribuer à la formation de quelques traces d'un composé de ces deux corps. Combien de chimistes se fussent satisfaits de cette explication ! Balard, esclave de la vérité, voulut extraire de ce produit indéterminé le chlore et Tiode en nature, avant d'affirmer qu'il constituait un composé de ces deux éléments. Heureux scrupule, qui lui évita le chagrin d'avoir tenu dans ses mains un corps simple nouveau, de l'avoir méconnu et d'éprouver le mécompte pénible, survenu à un illustre chimiste allemand, M. Liebig, qui, presque en même temps que lui, entrevoyant les mêmes phénomènes, passait à côté d'eux, sans en soupçonner l'importance !

Les ressources de laboratoire manquaient à M. Balard pour extraire en grande quantité des résidus des marais salants le produit qu'il y avait signalé ; mais la nécessité est un puissant aiguillon. Notre confrère trouva bientôt un moyen ingénieux, les connaisseurs diraient même une méthode élégante, pour enlever en quelques minutes, sans appareil ni dépense, la nouvelle substance à l'eau qui la retenait dissoute et mêlée de beaucoup d'impuretés qu'il fallait en séparer. En agitant la masse aqueuse avec de l'éther qu'elle ne dissout pas et qui par le repos remontait à sa surface, la substance problématique ramassée par l'éther se retrouvait seule, pure et concentrée, dans ce liquide d'où il était facile de la retirer.

Malgré des ressemblances trompeuses, le jeune préparateur d'Anglada avait donc constaté que cette substance n'était pas formée de chlore et d'iode; il avait cru même y reconnaître un corps simple nouveau et il avait consigné

ce premier aperçu dans un paquet cacheté déposé entre les mains de TAcadémie. Deux années s'écoulèrent, pendant lesquelles, sans impatience, mais toujours à l'œuvre, il en prépara l'histoire avec une attention scrupuleuse. Il en transmit alors l'exposé à l'Académie, et M. Bérard, qui avait suivi ses travaux avec la plus vive sollicitude, vint à Paris dissiper tous les doutes. Je vois encore avec quel empressement curieux on faisait passer de main en main, dans les rangs de nos anciens confrères, le petit tube scellé qui renfermait un échantillon de ce nouveau venu, découvert au fond de la province par un jeune élève en pharmacie, non comme un don banal du hasard, mais comme un fruit légitime de la méthode scientifique. Ce fut un événement. Une substance élémentaire de plus n'était pourtant pas pour la science une acquisition bien surprenante, lorsqu'elle en comptait déjà près de soixante, mais celle que M. Balard faisait connaître se plaçait parmi les plus remarquables, et le temps n'a pas diminué l'intérêt qu'elle inspira dès son apparition.

Gay-Lussac, à qui cet honneur revenait de droit, ayant vérifié les expériences de l'auteur, l'Académie décida que le nouveau corps recevrait le nom de brome. Liebig en Allemagne, G. de la Rive à Genève, H. Davy en Angleterre, s'empressèrent d'ajouter leur suffrage à celui de l'Académie. Les sociétés savantes adoptèrent le jeune chimiste à titre de correspondant; la Société Royale de Londres, illustre entre toutes, le jugea digne d'une de ses grandes médailles royales. Rien ne manquait à la gloire de Balard, pas même la double satisfaction d'avoir rempli un devoir en offrant loyalement à son maître Anglada de partager cette gloire, et d'avoir trouvé en lui un cœur assez noble pour la laisser tout entière à celui qui l'avait méritée.

Pourquoi la découverte du brome causait-elle une si vive émotion dans le monde savant? C'est que, tandis

qu'on trouve assez fréquemment certains éléments dont les caractères indécis n'ajoutent rien au fonds commun des idées acquises, ceux qui ouvrent à la science de nouveaux horizons par leurs propriétés exceptionnelles se montrent rarement. Dans le premier cas, le chimiste ressemble un peu à l'astronome découvrant entre Mars et Jupiter une de ces petites planètes qui se comptent par centaines et dont l'existence ne trouble en rien la marche de ses imposantes voisines. Dans le cas du brome, de l'aluminium, ainsi que dans la brillante découverte du gallium, métal dédié à la France par un de ses plus dignes enfants, le chimiste se rapproche, au contraire, de l'astronome qui découvre une de ces planètes d'importance, dont la masse intervient dans l'équilibre de notre système solaire : Uranus ou Neptune.

La découverte de M. Balard soulevait, en effet, une question d'équilibre parmi les éléments chimiques. Le brome ne venait-il pas se placer si exactement entre le chlore et l'iode, que, sans l'avoir jamais vu, on aurait pu écrire son histoire, en prenant un moyen terme entre les propriétés de ses deux compagnons, de même que Le Verrier avait pu prédire les propriétés de Neptune en tenant compte des perturbations d'Uranus? Les caractères communs à ces trois éléments jumeaux, leur parallélisme absolu, l'exactitude des nuances de passage de l'un à l'autre qui en font trois échelons d'une même échelle, ne donnaient-ils pas à l'histoire véridiqûe du brome tout Tattrait d'un roman qu'une imagination fertile eût inventé pour l'amusement des chimistes! Il n'est pas un professeur qui n'ait reconnu avec quelle satisfaction son auditoire aime à le suivre lorsqu'il justifie par des expériences décisives ces analogies évidentes, ces différences prévues, ces rapports logiques qui existent entre le chlore, le brome et l'iode.

La chimie se transforme, en s'enrichissant de nouveaux faits de cet ordre; elle perd ainsi le caractère d'une

science dont les détails s'adressaient à la mémoire, pour devenir une science dont les principes relèvent du raisonnement. Elle revêt le caractère mathématique, et depuis que les conséquences de la découverte du brome se sont développées, le chimiste, comme Tastronome lui-même, peut prédire l'existence d^éléments inconnus encore, déterminer leur place dans l'ordre naturel et préciser avec certitude toutes leurs propriétés.

Pour la première fois, on voyait apparaître alors, sur la scène du monde chimique, l'idée sérieuse de l'existence des familles parmi les éléments. Une nouvelle classification des corps simples, fondée sur l'ensemble de leurs caractères, menaçait de faire tomber dans l'oubli les classifications artificielles jusqu'alors admises. Le chlore, le brome, l'iode, offraient le type d'une famille naturelle aussi incontestable que celles qu'on citerait parmi les mieux caractérisées dans le monde des êtres organisés. Si notre puissance d'investigation ne va pas encore jusqu'à découvrir l'origine de ces trois corps, leurs ressemblances sont telles du moins et le brome se place si exactement entre les deux autres, qu'on ne s'avisera jamais de nier leur parenté et qu'on sera toujours tenté de leur assigner une commune souche.

Les esprits chagrins, qui souffrent des succès d'autrui, ne manquaient pas de dire : Après tout, ce n'est qu'un élément de plus, et, quant à son histoire, l'inventeur n'a eu qu'à suivre, pas à pas, celle du chlore ou de l'iode; le chemin était tout tracé. Eh bieni à un demi-siècle de distance, celui qui relit aujourd'hui le beau mémoire de M. Balard demeure frappé, comme on le fut alors, de la justesse d'esprit dont l'auteur y faisait preuve et de la finesse des raisonnements qui l'avaient conduit à conclure qu'il avait entre les mains un corps simple nouveau, même avant de l'avoir isolé et vu. S'il le compare ensuite constamment au chlore et à l'iode, n'est-ce pas là précisément le côté pénétrant de sa découverte et ce qui lui

donne son importance aux yeux de la philosophie naturelle? Ceux qui, par leurs critiques, cherchaient à diminuer le jeune inventeur, étaient des myopes; ils ne voyaient pas éclore une chimie de l'avenir.

La découverte du brome constitue le point de partage entre deux époques de l'histoire de la chimie. Avant qu'il eût été signalé, les éléments étaient considérés comme indépendants les uns des autres; c'est surtout depuis qu'il est connu qu^on a vu, sans incertitude, qu'ils se rangeaient par familles naturelles, et que, lorsque cellesci étaient incomplètes encore, on pouvait, non seulement prévoir la découverte de l'élément ignoré dont la place restait inoccupée, mais en prédire toutes les qualités.

Si une expérience de hasard avait appris à un simple salpétrier que les plantes de l'Océan contiennent de l'iode, le raisonnement, à son tour, et le raisonnement seul, avait donc conduit M. Balard à le retrouver dans celles de la Méditerranée, à supposer sa présence dans l'eau de la mer, à la constater dans les résidus des marais salants, à y découvrir le brome doué des mêmes affections que le chlore et l'iode, à constituer avec eux la première des familles naturelles de la chimie, à faire pressentir au philosophe une origine commune à ces trois substances et à le mettre ainsi en face du grand problème de la constitution de la matière et de la conception même du monde physique. C'est ainsi que, sur le chemin ouvert de la science, quelque misérable que soit le gîte d'où il part, les pas du voyageur le mènent toujours droit au seuil du temple fermé où réside l'Infini.

Par cette mémorable découverte, le nom de M. Balard, encore élève en pharmacie et à peine âgé de vingt-quatre ans, se trouvait tout d'un coup et pour toujours associé à ceux de Scheele et de Gay-Lussac, c'est-à-dire à ceux de deux des plus grands chimistes, de deux des maîtres les plus respectés....

L'intérêt philosophique offert par les propriétés du

brome, son rôle dans les procédés de substitution qui multiplient les espèces organiques sous la main du chimiste, son importance comme agent thérapeutique, son utilité dans les opérations de la photographie, tout a contribué à rendre populaires, à la fois, le nom de cet élément et celui de M. Balard qui en est inséparable. (Dumas, Discours et Éloges aead,^ t. II, p. 89.)

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