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ment, nous en faisons aux autres des leçons, nous en poussons l'exactitude jusqu'à la plus rigide perfection, et nous témoignons sur ce point de l'horreur pour tout ce qui n'est pas conforme à la pureté de nos principes. Mais est-il question de notre intérêt? se présente-t il une occasion où par malheur l'intérêt et cette pureté de principes ne se trouvent pas d'accord ensemble ? vous savez, chrétiens, combien nous sommes ingé nieux à nous tromper. Dès là nos lumières s'aiîaiblis sent, dès là notre sévérité se dément, dès là nous ne voyons plus les choses avec cet œil simple, cet œil épuré de la corruption du siècle. Parce qu'il y va de notre intérêt, ces opinions, qui jusqu'alors nous avaient paru relâchées, ne nous semblent plus si larges ; et les examinant de plus près, nous y découvrons du bon sens. Ces probabilités dont le seul nom nous choquait et nous scandalisait, dans le cas de notre intérêt, ne nous paraissent plus si odieuses. Ce que nous condamnions auparavant comme injuste et insoutenable, à la vue de notre intérêt change de face, et nous paraît plein d'équité; ce que nous blâmions dans les autres commence à être légitime et excusable pour nous. Peut-être ne laissons-nous pas de disputer un peu avec nous-mêmes; mais enfin nous nous rendons; et cet intérêt dont nous ne voulons pas nous dépouiller, par une vertu bien surprenante, fait prendre à nos consciences tel biais et tel pli ((uil nous plaît de leur donner.
En quoi avons-nous communément la conscience exacte, et sur quoi sommes nous sévères dans nos maximes? confessons-le de bonne foi: sur ce qui n'est pas de notre intérêt, sur ce qui touche les devoirs des autres, sur ce qui n'a nul rapport à nous : c'est-à-dire que chacun pour son prochain est consciencieux jusqu'à la sévérité: pourquoi ? parce qu'on a jamais d'intérêt à être relâché
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pour autrui, et quon a plutôt intérêt à ne l'être pas, parce qu'on se fait, même aux dépens d'autrui, un honneur et un intérêt de celte sévérité. Mais au même temps, par un aveuglement grossier dont il y a peu d'àmes fidèles qui sachent bien se gai'antir, chacun n'est consciencieux pour soi qu'autant que la nécessité de ses alTaires, qu'autant que l'avancement de sa fortune, qu'autant que le succès de ses entreprises, en un mot, qu'autant que son intérêt le peut soulïrir et de là vient que l'erreur et l'iniquité sont aujourd'hui si répandues dans les consciences des hommes. Écoutez un laïque discourir sur les points de conscience qui concernent les ecclésiastiques; c'est un oracle qui parle, et rien n'approche de ses lumières : mais voyez comment il raisonne pour lui-même, ou plutôt jugezen par ses actions : à peine lui trouverez-vous souvent delà conscience, et cet oracle prétendu vous fera pitié.
Voulez vous, chrétiens, que je vous fasse sentir cette vérité? elle est trop importante pour ne la pas mettre dans tout son jour. xVppliquez vous à ma supposition. Que je ramasse dans ce discours tout ce qu'enseignent les théologiens les plus modérés, et les plus éloignés de porter les choses jusqu'à l'excès d'une indiscrète sévérité; je dis même, si vous voulez, les plus commodes et les plus soupçonnés, soit avec sujet, soit sans sujet de pencher vers le relâchement : que je ramasse, dis-je, tout ce qu'ils enseignent et qu'ils soutiennent être d'une obligation étroite de conscience, et à quoi néanmoins la conscience souvent des plus zélés contre eux et contre leur morale n'est pas dans la disposition de se soumettre. Tout commodes qu'on les prétend, que je rapporte ici, sans y rien ajouter et dans les termes les plus simples, leurs décisions sur certains chefs qui touchent les intérêts des
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hommes, et que j'en fasse lapplication à tel qui se pique le plus dune conscience timorée, il y en aura peu clans cette assemblée que je ne confonde, et peut-être intérieurement que je ne révolte. Que je remontre, par exemple, à un bénéficier jusquoù va la sévérité de ces théologiens indulgents, sur cinq ou six articles essentiels dont je veux bien lui épargner le détail; pour peu qu'il ait de sincérité et de droiture, il s'humiliera devant Dieu, et reconnaîtra qu'il est encore bien éloigné de cette exactitude dont il se flattait : mais pour peu que la vérité le blesse, il s'offensera de celle ci. Si je ne m'adressais qu'à lui, tous les autres qui m'écoutent. n'y étant point intéressés, loueraient mon zèle, et s'écrieraient que j'ai raison. Mais que j'étende l'induction jusqu'à leurs personnes et à leur état, que je passe du bénéficier au financier, du financier au magistrat, du magistrat au marchand et à l'artisan ; qu'avec la sainte liberté de la chaire je marque à chacun en particulier en quoi devrait consister pour lui la sévérité de la morale chrétienne, s'il voulait l'embrasser . de bonne foi, et que je le convainque, comme il me serait aisé, que c'est sur cela même qu'il donne dans les plus grands relâchements dont il ne s'aperçoit pas, et à quoi il ne pense pas; que je les lui fasse connaître, et que sans nul ménagement je les lui mette devant les yeux, oui, je le répète, peu s'en faudra que tout mon auditoire ne s'élève contre moi. Et pourquoi? ah! chrétiens, c'est ici la contradiction. Nous voulons une morale étroite en spéculation, et non en pratique; une morale étroite, mais qui ne nous oblige à rien, qui ne nous incommode en rien, qui ne nous contraigne sur rien; une morale étroite selon notre goût, selon nos idées, selon notre humeur, selon nos intérêts; une morale étroite pour les autres, et non pas pour nous: une morale étroite qui nous laisse la liberté de juger,
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de parler, de railler, de censurer; en un mot, une morale étroite qui ne le soit pas : et delà vient que ce prétendu zèle de morale étroite n'empêche pas que dans le monde, et dans le monde même chrétien, on ne se forme tous les jours de fausses consciences.
Mais j'ai dit, et je redis, que ce sont surtout les grands qui se trouvent plus exposés au malheur de la fausse conscience; et le devoir de mon ministère, le zèle que Dieu m'inspire pour leur salut, ne me permet pas de leur taire une vérité aussi essentielle que celle-là. Plus exposés, comme grands, au malheur de la fausse conscience : pourquoi? Par mille raisons évidentes qu'ils ne sauraient trop méditer. C'est qu'étant grands et élevés, ils ont des intérêts plus difficiles à accorder avec la loi de Dieu, et par conséquent plus sujets à devenir la matière et le fonds d'une conscience erronée. Car ce ne sont pas les intérêts des grands qui font que, dans leurs entreprises et dans leurs desseins, Dieu est rarement consulté; que chez eux le ressort de la conscience est si souvent affaibli par celui de la politique ; ou plutôt, que la politique est presque toujours la règle de leurs plus importantes actions, pendant que la conscience n'est écoutée ni ne décide que sur les moindres ; que ce qui s'appelle leur intérêt n'est presque jamais pesé dans la balance de ce jugement redoutable, où eux-mêmes néanmoins ils doivent lêtre un jour : comme si leur intérêt était quelque chose pour eux de plus privilégié queuxmêmes ; comme si la politique des hommes pouvait prescrire contre le droit de Dieu, comme si la conscience n'était un lien que pour les âmes vulgaires. Plus exposés, comme grands, au malheur de la fausse conscience : pourquoi ? c'est que tout ce qui les environne contribue à la former en eux. Rien, dit saint Bernard, n'est plus propre à séduire une conscience
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que les applaudissements, que les louanges, que les complaisances éternelles, que de n'être jamais contredit, que d'être toujours sûr de trouver des approbateurs : or, tel est le funeste sort de ceux que Dieu élève dans le monde. Plus exposés, comme grands, par la fatalité de leur état, au malheur de la fausse conscience : pourquoi? parce que souvent ils sont servis par des hommes dont l'intérêt capital est de les tromper, des hommes dont toutes les vues sont peut-être fondées sur l'aveuglement de la conscience de leurs maîtres, des hommes qui seraient désolés si leurs maîtres avaient une conscience plus exacte, par conséquent des hommes dont le soin est de jeter dans lillusion ces maîtres dont ils ont la confiance, et de les y entretenir, soit par les conseils qu'ils leur donnent, soit par les sentiments qu'ils leur inspirent.
J'ai dit même, plus en particulier, que dans le monde où vous vivez, qui est la cour, le désordre de la fausse conscience était encore bien plus commun et bien plus difficile à éviter, et je suis certain que vous en tombei-ez vous-mêmes d'accord avec moi. Car c'est à la cour où les passions dominent, où les désirs sont plus ardents, où les intérêts sont plus vifs, et par une conséquence infaillible, où s'aveuglent plus aisément et se pervertissent les consciences même les plus éclairées et les plus droites. C'est à la cour où cette divinité du monde, je veux dire la fortune, exerce sur les esprits des hommes, et ensuite sur leurs consciences, un empire plus absolu. C'est là où la vue de se maintenir, où l'impatience de s'élever, où l'entêtement de se pousser, où la crainte de déplaire, où l'envie de se rendre agréable, forment des consciences qui passeraient partout ailleurs pour monstrueuses, mais qui, se trouvant là autorisées par l'usage et la coutume, semblent y avoir acquis un droit de possession et de prescription. A
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force de vivre à la cour sans autre raison que d'y avoir vécu, on se trouve rempli de ses erreurs. Quelque droi lure de conscience qu'on y eût apportée, à force d'en respirer l'air et d'en écouter le langage, on s'accoutume à l'iniquité, on n'a plus tant d'horreur du vice ; et après lavoir longtemps blâmé, mille fois condamné, on le regarde enfin d'un a^il plus favorable, on le soulîre, on l'excuse, c'est-à dire qu'on se fait, sans le lomarquer, une conscience nouvelle, et que par un pi-ogi'ès insensible, de chrétien qu'on était, on devient peu à peu tout mondain et presque pa'ien.
Vous diriez, et il semble en effet qu'il y ait pour la cour d'autres principes de religion que pour le reste du monde, et que le courtisan ait un titre pour se faire une conscience différente en espèce et en qualité de celle des autres hommes : car telle est l'idée qu'on en a, si bien confirmée, ou plutôt si malheureusement justifiée par l'expérience. Voici, dis- je, ce qu'on en pense et ce qu'on en dit tous les jours : que quand il s'agit de la conscience d'un homme de cour, on a toujours raison de s'en défier, et de n'y compter pas plus que sur son désintéressement. Cependant, mes chers auditeurs, saint Paul nous assure qu'il n'y a qu'un Dieu et une foi : et malheur à celui qui le divisant, ce seul Dieu, le représentera à la cour moins ennemi des dérèglements des hommes que hors de la cour, ou qui, partageant cette foi, la supposera plus indulgente pour une condition que pour l'autre ! Anathème, mes frères, disait le grand Apôtre, à quiconque vous prêchera un autre Évangile que celui que je vous ai prêché ! Fut-ce un ange descendu du ciel qui vous l'annonçât, cet Evangile différent du mien, tenez-le pour séducteur et pour imposteur. x-Vinsi, chrétiens, anathème à quiconque vous dira jamais qu'il y ait pour vous d'autres lois de conscience
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que ros mêmes lois sur lesquelles les derniers des hommes doivent être jugés de Dieu ! et anathème b. quiconque ne vous dira pas que ces lois générales sont pour vous dautant plus terribles que vous avez plus de penchant à vous en émanciper, et que vous êtes à la cour dans un plus évident péril de les violer !
Reprenons et concluons : désirs et intérêts des hommes, sources maudites de toutes les fausses consciences dont le monde est plein. Désirs et intérêts des hommes, qui faisaient tirer à David cette triste conséquence, dont il n'exceptait nulle condition : OmnesdecUnaverunt d) ; tous se'sont égarés, tous ont marché dans la voie du mensonge et de Terreur, tous ont eu des consciences corrompues et même des consciences abominables : Corrupti sunt, et abominabiles facti sunt{2] : pourquoi ? parce que tous ont été passionnés et intéressés. 0 mon Dieu, faites nous bien comprendre cette vérité, et qu'elle demeure pour jamais profondément gravée dans nos esprits ! Puisqu'il est vrai que ce sont nos désirs qui nous aveuglent, ne nous livrez pas aux désirs de notre cœur : puisque ce sont nos intérêts qui nous pervertissent, ne permettez pas que ces intérêts nous dominent. Donnez-nous, Seigneur, des cœurs droits qui, soumis à la raison, tiennent en bride toutes nos passions ; donnez-nous des âmes généreuses et supérieures à tous les intérêts du monde. Par là nos consciences, qui sont nos voies, seront redressées, et par là nous accomplirons la parole du précurseur de Jésus-Christ : Dirigite viam Domini. Mais autant qu'il est aisé de se faire dans le monde une fausse conscience, autant est-il dangereux de s'y livrer et de la suivre : c'est le sujet de la seconde partie.
(Il Psalm.. \fi[. 3. — (-2)Ibid.. 1.
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Toule erreur est dangereuse, surtout eu matière de mœurs ; mais il uy en a point de plus préjudiciable, ni de plus pernicieuse dans ses suites, que celle qui s'attache au principe et à la règle même des mœurs, qui est la conscience. Votre œil, disait le Fils de Dieu dans lEvangiie, est la lumière de votre corps : si votre œil est pur, tout votre corps sera éclairé ; mais s'il ne l'est pas, tout votre corps sera dans les ténèbres. Prenez donc bien garde, ajoutait le Sauveur du monde, que la lumière qui est en vous ne soit ellemême que ténèbres ; Vide ergo ne lumen quod in te est, tenebrœ sint (1). Or, l'œil dont parlait Jésus-Christ,, dans le sens littéral de ce passage, n'est rien autre chose que la conscience qui nous éclaire, qui nous dirige et qui nous fait agir. Si la conscience selon laquelle nous agissons est pure et sans mélange d'erreur, c'est une lumière qui se répand sur tout le corps de nos actions, ou, pour mieux dire, toutes nos actions sont des actions de lumière ; et pour user encore du terme de l'Apôtre, ce sont des fruits de lumière : Fructiis lueis (2) ; tout ce que nous faisons est saint, louable, digne de Dieu. Au contraire, si la conscience, qui est le flambeau et la lumière de notre âme, vient à se changer en ténèbres, par les erreurs grossières dont nous nous laissons préoccuper, c'est alors (jue toutes nos actions deviennent des Œ'Uvres de ténèbres, et qu'on peut bien nous appliquer ce reproche de Jésus-Christ : Si lumen quod in te est tenebrœ sunt, ipsœ tenebrœ quantœ erunt (3) ? Hé ! mon
(1) Luc, XI, 36. — (^2) Lpbes., v, 9. — (3) Matth., \i, 23.
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frère ! si ce qui devait être votre lumière n'est que ténèbres, que sera-ce de vos ténèbres mêmes, c'est-àdire si ce que vous appelez votre conscience, et que vous croyez une conscience droite, n'est quillusion, que désordre, qu'iniquité, que sera-ce de ce que votre conscience même condamne et réprouve ? que sera-ce de ce que vous reconnaissez vous-même pour iniquité et pour désordre ?
Voilà, mes chers auditeurs lécueil que nous avons à éviter : car de là s'ensuivent des maux d'autant plus aflligeants et plus étonnants, qu'à force de s'y accoutumer, on ne s'en étonne plus, et l'on ne s'en afflige plus. Ecoutez-en le détail : peut-être en serez vous touchés. Il s'ensuit de là qu'avec une fausse concience il n'y a point de mal qu'on ne commette. Il s'ensuit de là qu'avec une fausse 'conscience, on commet le mal hardiment et tranquillement. Enfin, il s'ensuit de là qu'avec une fausse conscience, on commet le mal sans ressource et sans nulle espérance de remède. Malheurs dont il faut aujourd'hui nous préserver, si nous ne voulons pas exposer notre âme à une perte irréparable et à une éternelle damnation.
Non, chrétiens, avec une fausse conscience il n'y a point de mal qu'on ne fasse : dites-moi celui qu'on ne fait pas, et par là vous comprendrez mieux la vérité de ma proposition. Pour vous la faire toucher au doigt, je vous demande jusqu'où ne va pas le dérèglement d'une conscience aveugle et présomptueuse? Du moment quelle s'est érigée en conscience, dites-moi les crimes qu'elle n'excuse pas, et qu'elle ne colore pas ? Quand, par exemple, l'ambition s'est fait une conscience de ses maximes pour parvenir à ses fins, ditesmoi les devoirs qu'elle ne viole pas, les sentiments d'humanité qu'elle n'étouffe pas, les lois de probité, d'équité, de fidélité, qu'elle ne renverse pas ? Cons-
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cience lant qu'il vous plaira : cori'ompue qu'elle est par l'ambition, dites-moi les malignes jalousies qu'elle n'inspire pas, les damnables intrigues qu'elle n'entretient pas ; les fourberies, les trahisons dont, s'il est nécessaire, elle ne s'aide pas ? Quand la conscience est de concert avec la cupidité et l'envie d'avoir, ditesmoi les injustices qu'elle ne permet pas, les usures qu'elle ne favorise pas, les simonies qu'elle ne pallie pas, les vexations, les violences, les mauvais procès, les chicanes qu'elle ne justifie pas ? Quand la conscience est formée par l'animosité et la haine, dites-moi les ressentiments, les aigreurs qu'elle n'autorise pas, les vengeances qu'elle n'appuie pas, les divisions scandaleuses, les inimitiés qu'elle ne fomente pas, les fiertés, les duretés qu'elle n'approuve pas ? Non, encore une fois, rien ne l'arrête : pervertie qu'elle est d'une part, et néanmoins conscience de l'autre, elle ose tout, elle entreprend tout, elle se porte à tout. Elle couvre la multitude des péchés, et des péchés les plus énormes, non pas comme la charité, en les ellaçant, mais en les tolérant, en les soutenant, en les défendant.
Avec une fausse conscience, que ne firent pas les Juifs ? Ils crucifièrent le Saint des saints, ils mirent à mort Jésus-Christ. Voilà jusqu'où pouvait aller la fausse conscience des hommes, et voilà jusqu'où s'est portée la fausse conscience d'un peuple qui, d'ailleurs, se piquait et se glorifiait d'avoir de la religion. Du plus horrible de tous les crimes, qui était le déicide, il s'est fait une religion, et, par le même principe, on commet tous les jours dans le monde, quoique sans elîusion de sang, les plus cruels homicides. C'est-à-dire, avec une fausse conscience, on égorge son prochain, on lui porte en secret des coups mortels, on lui ôte l'honneur, qui lui est plus cher que la vie; on détruit sa réputation, on ruine par de mauvais offices sa fortune et son cré-
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dit. Ne vous offensez pas de la comparaison des Juifs; elle n'a que trop de fondement. En effet, avec une fausse conscience, les Juifs n'appréhendèrent point d'être souillés du sang du juste, qu'ils demandèrent à Pilate, quoiqu'en même temps, scrupuleux et superstitieux, ils refusassent d'entrer chez Pilate même, parce qu'il était Gentil, et qu'ils craignaient de devenir impurs et de se mettre hors détat de manger la Pâques. Et, par un abus tout semblable, et si commun aujourd'hui dans le monde, avec une fausse conscience on avale le chameau et on le digère, tandis qu'on craint d'avaler le moucheron. Cest-à-direavec une fausse conscience, on s'abandonne aux plus violentes et aux plus ardentes passions, on se satisfait, on se venge, on s'empare du bien d'autrui, on le retient injustement, on dévore la veuve et l'orphelin, on dépouille le pauvre et le faible, tandis qu'à l'exemple des pharisiens, on se fait des crimes de certains points très-peu importants ; on est exact et régulier comme eux jusqu'au scrupule sur de légères observances qui ne regardent que les dehors de la religion, pendant que l'on se mo(|ue et que l'on se joue de ce qu'il y a dans la religion et dans la loi de Dieu de plus grand et de plus indispensable, savoir : la justice, la miséricorde et la foi.
Qu'est-ce que la fausse conscience? un abîme, dit saint Bernard, mais un abîme inépuisable de péchés ; Conscientia quasi abyssus multa (1); une mer profonde et affreuse, dont on peut bien dire que c'est là où se trouve des reptiles sans nombre : Marc magnum ac spatiosum; illic repîilia, quorum non est numerus [2). Pourquoi des reptiles? parce que de même, dit ce Père, que le reptile s'insinue et se coule subtilement, aussi le péché se glisse-t-il comme imperceptiblement
(1) Ber». — {î< F'salui.. cm, 23.
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dans une conscience où la passion et l'erreur lui donnent entrée. Et pourquoi des reptiles sans nombre? parce que de même que la mer, par une prodigieuse fécondité, est abondante en reptiles, dont elle produit des espèces innombrables, el de chaque espèce un nombre infini, aussi la conscience erronée est-elle féconde en toutes sortes de péchés qui naissent d'elle et qui se multiplient en elle.
Car c'est là, poursuit saint Bernard, où s'engendrent les monstres : Illic reptilia. C'est dans la fausse conscience où se couvent les envies, les aversions noires et pleines de venin ; là où se forment les médisances raffinées, les calomnies enveloppées, les intentions de nuire, les perfidies déguisées, et, par une maudite politique, artificieusement dissimulées ; là où croissent et se nourrissent les désirs charnels, suivis de consentements volontaires que l'on ne discerne pas ; les attachements secrets mais criminels dont on ne se défie pas; les passions naissantes, mais bientôt dominantes, auxquelles on ne résiste pas ; là où se cache l'orgueil sous le masque de l'humilité, l'hypocrisie sous le voile de la piété, la sensualité la plus dangereuse sous les apparences de l'honnêteté ; là où les vices s'amassent en foule, parce que c'est là qu'ils sont comme dans leur centre et dans leur élément : Illic reptilia quorum non est numerus. A quoi n'est-on pas exposé, et de quoi n'est-on pas capable en suivant une conscience aveuglée par le péché ?
N'en demeurons pas là : j'ajoute qu'avec une fausse conscience, on commet le mal hardiment et tranquillement. Hardiment, parce qu'on y trouve dans soi-même nulle opposition; tranquillement, parce qu'on n'enressent aucun trouble, la conscience, dit saint Augustin, étant alors d'intelligence avec le pécheur, et le pécheur, dans cet état, ayant fait comme un pacte avec
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sa conscience, qui le met enfin dans la funeste possession de pécher et d'avoir la paix. Or la paix dans le péché est le plus grand de tous les maux. Non, chrétiens, le péché sans la paix n'est point ahsolument le plus grand mal que nous ayons à craindre, et la paix hors du péché serait sans exception le plus grand bien que nous puissions désirer. Mais l'un et l'autre ensemble, c'est-cà-dire la paix dans le péché, et le péché avec la paix, c'est le souverain mal de cette vie. et ce qu'il y a pour le pécheur de plus approchant de la réprobation.
Or voilà, mes chers auditeurs, ce que produit la fausse conscience. Prenez garde, s'il vous plaît, à la remarque de saint Bernard, qui éclaircira ma pensée. Il distingue quatre sortes de consciences : la bonne, tranquille et paisible; la bonne, gênée et troublée; la mauvaise, dans l'agitation et dans le trouble; la mauvaise, dans le calme et la paix : et là-dessus écoutez comment il raisonne. Une bonne conscience tranquille et paisible, c'est, dit-il, sans contestation un paradis anticipé; une bonne conscience gênée et troublée, c'est comme un purgatoire dans cette vie, dont Dieu se sert quelquefois pour éprouver les âmes les plus saintes ; une mauvaise conscience dans l'agitation et dans le trouble que lui cause la vue de ses crimes, c'est une espèce d'enfer. Mais il y a encore, ajoute-t-il, quelque chose de pire que cet enfer : et quoi? une mauvaise conscience dans la paix et dans le calme, et c'est où la la fausse conscience aboutit. Car, dans la conscience criminelle, mais troublée de la vue de son péché, quelque image qu'elle nous retrace de l'enfer, au moins y a-t-il encore des lumières; et par conséquent, au moins y a-t-il encore des principes de componction, de contrition, de conversion. Le pécheur se révolte contre Dieu, mais au moins sait-il bien qu'il est rebelle, mais au
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moins ressent il lui-même le malheur et la peine de sa rébellion ; sa passion le domine et le rend esclave de l'iniquité; mais au moins ne l'empeche-t-elle pas de connaître ses devoirs, ni d'être soumis à la vérité. Donnez-moi le mondain le plus emporté dans son libertinage; tandis qu'il a une conscience droite, il n'est pas encore tout à fait hors de la voie de Dieu : pourquoi? parce que, malgré ses emportements, il voit encore le bien et le mal, et que cette vue peut le ramener à l'un et le retirer de l'autre.
Mais dans une fausse conscience il ny a que ténèbres, et que ténèbres intérieures, plus funestes mille fois que ces ténèbres extérieures dont nous parle le Fils de Dieu, puisqu'elles sont la source de l'obstination du pécheur, et de son endurcissement. Ténèbres intérieures de la conscience, qui font que le pécheur au milieu de ses désordres, est content de lui-même, se tient sûr de Dieu, se rend de secrets témoignages d'une vaine innocence dont il se flatte, pendant que Dieu le réprouve, et prononce contre lui les plus sévères arrêts.
Et c'est là, chrétiens, ce que j'ai prétendu, quand jaidit, en dernier lieu, qu'avec une fausse conscience on commet le mal sans ressource ; car la grande ressource du pécheur, c'est la conscience droite et saine, qui, en commettant même le péché, le condamne et le reconnaît comme péché. C'est par là que Dieu nous rappelle, par là que Dieu nous presse, par là que Dieu nous force, pour ainsi dire, de rentrer dans l'ordre, et dans la soumission et l'obéissance due à sa loi. Ce fut par là que la grâce de Jésus-Christ, victorieuse, triompha du cœur d'Augustin : cette rectitude, et, pour ainsi dire, cette intégrité de conscience que saint Augustin avait conservée jusque dans ses plus grands dérèglements, fut le remède et la guérison de ses dérê-
glements mêmes. Oui, Seigneur, disait-il à Dieu, dans cette humble confession de sa vie que je puis proposer aux âmes pénitentes comme un parfait modèle ; oui, Seigneur, voilà ce qui ma sauvé, ce qui ma retiré du profond abîme démon iniquité : ma conscience, déclarée pour vous contre moi; ma conscience, quoique coupable, juge équitable delle-méme, voilà ce qui m'a fait revenir à vous. Voyez-vous, chrétiens, la conduite de la grâce dans la conversion dAugustin ? ce fonds de conscience qui était resté en lui, et que le péché même n"a pu détruire, fut le fonds de toutes les miséricordes que Dieu 'voulait exercer sur lui : le trouble de cette conscience criminelle, mais, malgré son péché, conforme à la loi, fut la dernière grâce, mais en même temps la plus efficace et la plus invincible de toutes les grâces, que Dieu s'était réservée pour fléchir et pour amollir la dureté de ce cœur impénitent. Pensée consolante pour un pécheur intérieurement agité et livré aux remords de sa conscience. Tandis que ma conscience me fait souffrir cette gêne cruelle, mais salutaire; tandis qu'elle me reproche mon péché, Dieu ne ma pas encore abandonné, sa grâce agit encore sur moi : il y a encore pour moi de l'espérance ; mon salut est encore entre mes mains, et les miséricordes du Seigneur enfin ne sont pas encore épuisées. : ces remords dont je suis combattu m'en sont une preuve et une conviction sensible, puisque Dieu me marque par là la voie que je dois suivre pour retourner à lui. Et en effet, avec une conscience droite, quelque éloigné de Dieu que l'on puisse être, on revient de tout. C'est ce que l'expérience nous fait voir tous les jours en mille sujets où Dieu, comme dit saint Paul, se plaît à manifester les richesses de sa grâce, et qui, après avoir été les scandales du monde par leur vie abominable, en deviennent, par leur conversion, les
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exemples les plus éclatants et les plus édifiants. Au contraire, avec une fausse conscience, mortellement blessé, on est dans l'impuissance de guérir; engagé dans les plus grands crimes et dans les plus longs égarements, on est sans espérance de retour. Avec une fausse conscience, on est incorrigible et inconvertible; on sopiniàtre, on s"endurcit, on vit et on meurt dans son péché : d'où il s'ensuit que la fausse conscience, et surtout la paix de la fausse conscience, dans l'ordre des jugemenis de Dieu, doit êlre regardée du pécheur, non-seulement comme une punition de Dieu, mais comme la plus formidable des vengeances de Dieu, mais comme le commencement de la réprobation de Dieu.
Et voilà pourquoi, dit saint Chrysostome (ne perdez pas cette réflexion, qui a quelque chose de touchant quoique terrible), quand Isa'ie, animé du zèle, de la gloire et des intérêts de Dieu, semblait vouloir porter Dieu à punir les impiétés de son peuple, il n'employait point d'autres expressions que celle-ci : Excœca cor popidl hiijus (1) ; aveuglez le cœur de ce peuple, c'està-dire la conscience de ce peuple. Il ne lui disait pas : Seigneur humiliez ce peuple, confondez ce peuple, accablez, opprimez, ruinez ce peuple. Tout cela lui paraissait peu en comparaison de l'aveuglement, et c'est à cet aveuglement de leurs cœurs qu'il réduisait tout. E.rcœca cor. Comme s'il eût dit à Dieu : C'est par là, Seigneur, que vous vous vengerez pleinement. Guerres, pestes, famines, calamités temporelles, ne seraient pour ces âmes révoltées que des demi-chàtiments : mais répandez dans leurs consciences des ténèbres épaisses, et la mesure de votre colère, aussi bien que de leur iniquité, sera remplie. Il concevait donc que l'aveuglement de
(1) Isaï.. VI, 10.
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leur fausse conscience était la dernière et la plus atîreuse peine du péché.
Mais, c'est pour cela même que. par un esprit tout contraire à celui d'Isaïe. je fais aujourd'hui une prière tout opposée, en disant à Dieu : Ah! Seigneur, quelque irrité que vous soyez, n'aveuglez point le cœur de ce peuple, n'aveuglez point les consciences de ceux qui mécontent; et que je n'aie pas encore le malheur de servir malgré moi, par l'abus qu'ils feraient de votre parole et de mon ministère, à la consommation et aux tristes suites de leur aveuglement. Déchargez votre colère sur tout le reste, mais épargnez leurs consciences. Leurs biens et leurs fortunes sont à vous, faites-leur-en sentir la perte, mais ne les privez pas de ces lumières qui doivent les éclairer dans le chemin de la vertu. Humiliez-les, mortifiez-les, appauvrissezles, anéantissez les selon le monde; mais n'éteignez pas le rayon qui leur reste pour les conduire. A tout autre punition qu'il vous plaira de les condamner, ils s'y soumettront ; mais ne les mettez pas à l'épreuve de celle-ci en leur ôtant la connaissance et la vue de leurs obligations : car ce serait les perdre et les perdre sans ressource, ce serait, dès cette vie, les réprouver. J'achève. Fausse conscience aisée à former, fausse conscience dangereuse et pernicieuse à suivre, c'est ce que je vous ai fait voir. Enfin, fausse conscience, excuse inutile pour nous justifier devant Dieu : c'est la dernière partie.