‹ Lectures spirituelles pour le temps de l'avent disposéesChapitre 16 sur 55 · TROISIÈME DIMANCHE DE L'AYENT. — MATIN · texte numérisé non relu

TROISIÈME DIMANCHE DE L'AYENT. — MATIN

SUR LA FAUSSE COiNSOIENCE

RESUME

Sujet. Lea Juifx députés de la f<ynagogue direntdonc à Jean- Baptiate: Qui êtes-rous afin que nous ;7«z.s-.sz'o7i.9 rendre réponse à ceux qui nous ont envoyés. Que dites-vous de vousmême? Je suis, répondit-il, la voix de celui qui crie dans le désert: Préparez la voie du Seigneur et la rendez droite.

Ce n'était pas une petite gloire à saint Jean, d'avoir été choisi de Dieu pour préparer dans les esprits et dans les cœurs des hommes la voie du Seigneur, dont il annonçait la venue. Or, il s'agit de savoir quelle est cette voie sainte par où le Seigneur veut venir à nous et par où nous devons aller à lui. Il s'agit au même temps de connaître la voie qui lui est opposée, afin de nous en détourner ; et c'est ce que nous examinerons dans ce discours.

Division. Les voies du Seigneur, ce sont nos consciences, puisque c'est par elles que nous cherchons le Seigneur et que nous le trouvons. Pour les préparer dans ces voies, il faut nous préserver du désordre d'une fausse conscience. Fausse conscience aisée à former : 1" partie. Fausse conscience, dangereuse à suivre : 2« partie. Fausse conscience, excuse frivole pour se justifier devant Dieu : 3' partie.

Première partie. Fausse conscience aisée à former. Outre la loi de Dieu, nous avons encore pour règle de nos actions la conscience : et la conscience, dit saint Thomas, est l'application que chacun se fait à .soi-même de cette divine loi. Or nous nous l'appliquons chacun selon les dispositions de notre cœur ; d'où il arrive que toute simple, toute invariahle et tout irrépréhensible

lôK LECTURES DOMINICALES.

qu'elle est par elle-même, elle prend autant de formes différentes qu'il y a de différents esprits : et voilà la source de nos erreurs.

Parlons encore plus clairement. Pour agir il faut se faire une conscience, et tout ce qui n'est pas selon la conscience, dit l'Apôtre, est péché ; mais il ne s'ensuit pas de là, que tout ce qui est selon la conscience soit exempt de péché : pourquoi ? parce qu'il y a une conscience qui n'est pas droite, une fausse conscience. Or il est très-aisé de se former une telle conscience, 1* dans tous les états du monde en général ; 2" particulièrement dans les conditions du monde plus élevées ; 3^ surtout encore à la cour.

1" On se fait aisément dans tous les états une fausse conscience, parce qu'on se fait une conscience, ou selon ses désirs, ou selon ses intérêts. Fausse conscience aisée à former par la raison seule qu'on se la forme selon ses désirs. Car, dit saint Augustin, tout ce que nous voulons, quelque criminel qu'il soit, nous paraît permis, et même bon. Et tel est l'ascendant que notre cœurprendsur notre esprit ; c'est pourquoi le Prophète, en parlant des erreurs de l'impie, ajoute communément que l'impie les a conçues dans son cœur : Di.rit impius in corde suo. Or qu'y a-t-il de plus naturel, et par conséquent de plus facile, que de se faire ainsi une conscience selon son cœur ? Exemple d'un homme dominé par une passion qu'il veut accorder avec la conscience.

Fausse conscience non moins aisée à former dans toutes les conditions, parce qu'on se la forme selon ses intérêts. Dès qu'il ne s'agit point de notre intérêt, nous suivons une conscience droite, et Lous nous déclarons hautement pour la plus sévère morale. Mais l'intérêt commence-t-il à y être engagé, nous commençons à voir tout autrement les choses. Ce qui nous paraissait ^trop relâché ne nous semble plus si large, et nous y trouvons du bon sens. De là nous avons une conscience exacte : pour qui ? pour les autres et non pour nous. Que je parle ici des obligations d'un bénéficier ; tous ceux qui n'y ont point d'intérêt, parce qu'ils sont en d'autres états, conviendront de tout ce que je dirai ; mais que je passe eusuite à eux-mêmes et à leurs conditions, c'est alors qu'ils se mettront en garde, et qu'ils s'élèveront contre mol.

2° Fausse conscience encore plus aisée à former dans les conditions plus élevées, et parmi les grands, soit parce qu'ils ont des intérêts plus difficiles à accorder avec la loi de Dieu, et que la politique leur inspire là-dessus des maximes plus dangereuses, soit parce que tout ce qui les environne contribue à les tromper ; flatteurs intéressés, faux conseillers.

3° Fausse conscience surtout aisée à former dans les cours des princes; commeut cela "^ C'est qu'à la cour les passions sont beau-

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coup pins ardentes, les désirs beaucoup pins vifs, et les intérêts beaucoup plus grands. De là l'on se fait une morale particulière à l;i cour; de là tant de gens se pervertissent à la cour; de là l'on !■ fie si peu à la conscience d'un homme de cour.

Prière à Dieu pour lui demander qu'il ne nous livre pas à la violence de nos désirs, et qu'il ne permette pas que nos intérêts nous dominent.

Deuxième partie. Fausse conscience dangereuse à suivre. Toute erreur est dangereuse, surtout en matière de mœurs ; mais il n'y en a point de plus préjudiciable que celle qui s'attache à la règle des mœurs, qui est la conscience ; car avec une fausse conscience, !• il n'y a point de mal qu'on ne commette ; 2" on commet le mal hardiment et tranquillement ; 3» on le commet sans ressource et sans espérance de remède,

1" Avec une fausse conscience, point de mal qu'on ne commette A quoi ne se porte pas un ambitieux qui s'est fait une conscience do ses fausses maximes, A quoi ne se porte pas un voluptueux, un vindicatif? Que ne firent pas les Juifs? Ils crucifièrent Jésus- Christ ; et que ne faisons-nous pas tous les jours ? On opprime le juste et l'innocent; on est exact jusqu'au scrupule sur de légères observances, tandis qu'on viole ce qu'il y a de plus indispensable dans la religion ; savoir: la justice, la miséricorde, la foi.

Qu'est-ce qu'une fausse conscience ? Un abîme inépuisable de péchés, répond saint Bernard ; une mer profonde et affreuse où se trouvent, selon le terme de l'Écriture, des reptiles sans nombre. Ces reptiles nous marquent la subtilité avec laquelle le péché se glisse dans une fausse conscience ; et ces reptiles sans nombre, la malheureuse fécondité avec laquelle ils s'y produisent. Car c'est là que s'engendrent toutes sortes de monstres : envies, aversions, médisances, calomnies, perfidies, désirs charnels, impudicités,

2* Avec une fausse conscience on commet le mal hardiment et tranquillement : hardiment, parce qu'on n'y trouve dans soi-même nulle opposition ; tranquillement, parce qu'on n'en ressent alors aucun trouble et que la conscience est d'intelligence avec le pécheur. Or la paix dans le péché est le plus grand de tous les maux. Quatre sortes de consciences que distingue saint Bernard : mais des quatre, la dernière, qui est une mauvaise conscience dans la paix, est la plus à craindre ; car dans une mauvaise conscience troublée, il y a encore des lumières, et par conséquent des principes de pénitence et de conversion ; mais dans une mauvaise conscience tranquille, il n'y a que ténèbres.

3» De là, avec une fausse conscience on commet le mal sans ressource; car la grande ressource du pécheur, c'est une cons-

im LECTURES DOMINICALES.

cience droite et saine qui le condamne intérieurement, et voilà ce qui ramena saint Augustin, sa conscience révoltée contre luimême.

Aussi le Prophète voulant, ce semble, engager Dieu à punir les impiétés de son peuple, ne lui disait pas : Humiliez-les, confondezles, ruinez-les de fond en comble; mais: Aveuglez-les; comme pour marquer que cet aveuglement était la plus grande peine du péché. Et c'est pour cela même que je dis tout au contraire: Déchargez, Seigneur, votre colère sur tout le reste, mais épargnez leurs consciences et ne les aveuglez pas; car ce serait dès cette vie les réprouver.

Troisième partie. Fausse conscience, vaine excuse pour se justifier devant Dieu. Si nos erreurs étaient des erreurs involontaires et de bonne foi, le pécheur pourrait se prévaloir de sa fau.sse conscience comme d'une excuse légitime. Mais ce caractère de bonne foi se trouve-t-il toujours dans la fausse conscience ? Si cela était, David n'aurait pas dit à Dieu: Seigneur, oublie mes ignorances passées.

Je prétends donc que l'ignorance, et par conséquent la fausse conscience, est, surtout dans le siècle où nous vivons, un des prétextes les plus frivoles, 1° parce qu'il y a maintenant trop de lumière pour pouvoir supposer ensemble une conscience dans l'erreur et une conscience de bonne foi ; 2° parce qu'il n'y a point de fausse conscience que Dieu, dès maintenant, ne puisse confondre par une autre conscience droite qui reste en nous, ou qui, quoique .hors de nous, s'élève contre nous malgré nous-mêmes.

1° Trop de lumière dans notre siècle, et trop de moyens de s'instruire, pour pouvoir supposer une conscience dans l'erreur et une conscience de bonne foi. Si votrs aviez voulu vous servir de ces moyens, cette fau.sse conscience i^e se serait pas formée. Mais vous les avez négligés, et cette négligence vous rend coupables.

2° Point de fausse conscience que Dieu ne puisse confondre par une autre conscience droite : 1° par celle des païens : car n'est-il pas étrange que vous vous permettiez aujourd'hui, ou que vous vous soyiez permis cent choses dont vous savez que les païens se sont fait des crimes? 2' Par la vôtre, soit telle qu'elle est présentement ; mais pour qui ? pour les autres ; car, quelle contradiction que vous soyez si éclairés sur ce qui touche les autres, et si aveugle sur ce qni vous regarde ! soit telle qu'elle a été dans ces premières années où la passion ne vous avait pas encore corrompus ; car d'où est venu ce changement ? et vous est-il pardonnable de n'avoir pas conservé tant de bons principes qui devaient vous servir de règles dans tout le cours de votre vie !

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Poiii' VOUS préserver ou pour revenir de ce désordre de la fausse conscience, souvenez-vous de deux grandes maximes: l'une, que le chemin du ciel est étroit; l'autre, qu'un chemin étroit ne peut jamais avoir de proportion avec une conscience larg:e.

DEVELOPPEMENT

nixerunt erf/o ci : Quis es ? ut responsum demus lus qui miserunt nos. (Juid dicis de te ipso ? Ait : Ego vo.r clamantis in deserto : Dirigile viam Donuni.

Les Juifs députés de la synagogue dirent donc à Jean-Baptiste : Qui étesvous ? aiin que nous puissions rendre réponse à ceux qui nous ont envoyés. Oue dites-vous do vous-même? Je suis, répondit-il, la voix de celui qui crie dans le désert : l'réparez la voie du Seigneur, et la rendez droite. {Saint Jran, rhap. 1, 22.)

Sire,

Ce n'était pas une petite gloire à saint Jean d'avoir été choisi de Dieu pour préparer dans les esprits et dans les cœurs des hommes les voies du Messie, dont il annonçait la venue ; et quand ce grand Saint aurait entrepris de ramasser tous les éloges qui convenaient et à sa personne et à son ministère, il n'y aurait jamais mieux réussi qu'en laissant parler son humilité, qui lui rend aujourd'hui, malgré lui-même, ce témoignage si avantageux : Ego vox clamantis [i). Je suis la voix de celui qui crie. Car, pour être cette voix du précurseur, il fallait être non seulement prophète et plus que prophète, mais un ange sur la terre, puisque c'est de lui, suivant l'explication même du Sauveur du monde, que Dieu, par Malachie, et en parlant à son Fils, avait dit

(1 Jnan.. I. 23.

U;-2 LECTURES DO.MIMi ;ALES.

autrefois : J'enverrai devant vous mon ange qui vous préparera les voies: Hic est odrn de quoscriptum est : Eccp ego mitto Angelum moim qui prœparabit viam luam anteîr il).

Quoique je ne sois ni ange ni prophète, Dieu veut, mes chers auditeurs, que je rende à Jésus-Christ le même office que saint Jean, et qu'à l'exemple de ce glorieux précurseur, je vous crie, non plus comme lui dans le désert, mais au milieu de la cour: Dirigiteriam Domini (2). Chrétiens qui m'écoutez, voici votre Dieu qui approche, disposez-vous à le recevoir, et puisqu'il veut être prévenu, commencez dès maintenant à lui préparer dans vous-mêmes cette voie bienheureuse qui doit le conduire à vous, et vous conduire à lui. C'est pour cela que Jean Japtiste fut envoyé dans la Judée; et c'est pour cela même que je parais ici : c est, dis-je. pour vous apprendre quelle est cette voie du Seigneur si éloignée des voies du monde. Il est de la foi que c'est une voie sainte : et malheur à moi si je vous en donnais jamais une autre idée ! mais il s'agit de savoir quelle est cette voie sainte où nous devons marcher; il s'agit de connaître en même temps la voie qui lui est opposée, afin de nous en détourner. Et voilà ce que j'ai entrepris de vous montrer, après que nous aurons imploré le secours du ciel, en adressant à Marie la prière ordinaire. Ave, Maria.

Ne cherchons point hors de nous-mêmes l'éclaircissement des paroles de notre Évangile. Ces voies du Seigneur, que nous devons préparer, ce sont nos consciences. Ces voies droites, que nous devons suivre, pour nous mettre en état de recevoir Jésus-Christ, ce sont nos consciences réglées selon la loi de Dieu. Ces

(Il Matth . XI, 10. — (2) Joan.. i. 23.

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voies obliques que nous sommes obligés de redresser, ce sont nos consciences perverties et corrompues par l(*s fausses maximes du monde. Cette voie trompeuse dont les issues aboutissent à la mort, c'est la conscience nveugle et erronée que se fait le pécheur. Cette voie Tire et infaillible qui conduit à la vie, c'est la conscience exacte et timorée que se fait l'homme chrétien. Tel est, mes chers auditeurs, tout le mystère de la prédication de saint Jean: DirUfite viam Domini.

Nos consciences sont nos voies, puisque c'est par elles que nous marchons, que nous avançons ou que nous nous égarons. Ce sont les voies du Seigneur, puisque c'est par elles que nous cherchons le Seigneur et que nous le trouvons. Ces voies sont en nous, puisque nos consciences sont une partie de nous-mêmes, et ce qu'il y a de plus intime dans nous-mêmes. C'est à nous à les préparer, puisque c'est pour cela, dit l'Écriture, que Dieu nous a mis dans les mains de notre conseil. Jugez si le précurseur de Jésus-Christ n'avait donc pas raison de dire aux juifs : Dirif/ite viam Domini ; préparez la voie du Seigneur.

Or, pour vous aider à profiter d'une instruction si importante, mon dessein est de vous découvrir aujourd'hui le désordre de la fausse conscience, qui est cette voie réprouvée et directement opposée à la voie du Seigneur. Je veux, s'il m'est possible, vous en préserver, en vous montrant combien il est aisé de se faire dans le monde une fausse conscience, combien il est dangereux, ou, pour mieux dire, pernicieux, d'agir selon les principes d'une fausse conscience ; enfin, combien devant Dieu il est inutile d'apporter pour excuse de nos égarements une fausse conscience. Trois propositions dont je vous prie de comprendre l'ordre et la suite, parce qu'elles vont faire tout le partage de ce discours. Fausse conscience aisée à former, c'est la première

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partie. Fausse conscience dangereuse à suivre, c'est la seconde. Fausse conscience, excuse fi'ivole pour se juslliier devant Dieu, c'est la troisième. Dans le premier point, je vous découvrirai la source et lorigine de la fausse conscience ; dans le second, je vous en ferai remarquer les pernicieux effets ; et dans le dernier, je vous détromperai de l'erreur où vous pourriez être que la fausse conscience dût vous servir un jour dexcuse devant le tribunal de Dieu. Le sujet mérite toute votre attention.

Si la loi de Dieu était la seule règle de nos actions, et s'il se pouvait faire que notre vie roulât uniquement sur le principe de cette première et essentielle loi dont Dieu est l'auteur, on pourrait dire, chrétiens, qu'il n'y aurait plus de pécheurs dans le monde, et que dès là nous serions tous non seulement parfaits, mais impeccables. Nos erreurs, nos désordres, nos égarements dans la voie du salut, viennent de ce qu'outre la loi de Dieu il y a encore une autre règle d'où dépend la droiture de nos actions, et que nous devons suivre ; ou plutôt, de ce que la loi de Dieu, qui est la règle générale de toutes les actions des hommes, nous doit être appliquée en particulier par une autre règle encore plus prochaine et plus immédiate, qui est la conscience. Car qu'est ce que la conscience ? le Docteur angélique saint Thomas nous l'apprend en deux mots. C'est l'application que chacun se fait à soi-même de la loi de Dieu. Or, vous le savez, et il est impossible que l'expérience ne vous en ait convaincus, chacun se fait l'application de cette loi de Dieu selon ses vues, selon ses lumières, selon le caractère de son esprit ; je dis plus, selon les

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mouvements secrets et la disposition présente de son cœur. iJoù il arrive que cette loi divine mal appliquée, bien loin d'être toujours dans la pratique une règle sûre pour nous, soit du bien que nous devons faire, soit du mal que nous devons éviter, contre l'intention de Dieu même, nous sert très souvent d'une fausse règle dont nous abusons et dont nous nous autorisons, tantôt pour commettre le mal, tantôt pour manquer aux obligations les plus inviolables de faire le bien. Entrez, s'il vous plaît, dans ma pensée, et tâchez d'approfondir avec moi ce mystère important.

Il est vrai, chrétiens, la loi de Dieu, absolument considérée, est en elle-même, et par rapport à Dieu qui est son principe, une loi simple et uniforme, une loi invariable et inaltérable, une loi comme parle le Prophète royal, sainte et irrépréhensible : Lex Dommi immaculata (1). Mais la loi de Dieu entendue par l'homme, expliquée par l'homme, tournée selon l'esprit de l'homme, enfin réduite à la conscience de l'homme, y prend autant de formes dilîérentes qu'il y a de dilîérents esprits et de consciences différentes, s'y trouve aussi sujette au changement que le môme homme qui l'observe, ou qui se pique de l'observer, est lui-même, par son inconstance naturelle, sujet à changer : le dirai- je ? y devient aussi susceptible, non-seulement d'imperfection, mais de corruption, que nous le sommes nous-mêmes dans l'abus que nous en faisons, lors même que nous croyons nous conduire et agir par elle. C'est la loi de Dieu, j'en conviens; mais celui-ci l'interprète d'une façon, celui là de l'autre; et par là elle n'a plus dans nous ce caractère de simplicité et d'uniformité. C'est la loi de Dieu ; mais, selon les divers états où nous nous trouvons, nous la resserrons

(1) Psalni., xviii. 8.

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aujourd'hui, et demain nous lélargissons ; aujourd'hui nous la prenons dans toute sa rigueur, et demain nous y apportons des adoucissements ; et par là elle n'a plus à notre égard de stabilité. C'est la loi de Dieu, mais par nos vains raisonnements, nous l'accommodons à nos opinions, à nos inclinations mauvaises et dépravées, et par là nous faisons qu'elle dégénère de sa pureté et de sa sainteté. En un mot, toute loi de Dieu quelle est, par l'intime liaison qu'il y a entre elle et la conscience des hommes, elle ne laisse pas en ce sens d'être mêlée et confondue avec leur iniquité. Parlons encore plus clairement dans un sujet qui ne peut être assez développé.

De quelque manière que Ion vive dans le monde, chacun s'y fait une conscience; et j'avoue qu'il est nécessaire de s'en former une. Car, comme dit fort bien le grand Apôtre, tout ce qui ne se fait pas selon la conscience est péché : Omne quod non est ex fkle peccatum est (1). Or, par ce terme, fide, saint Paul entendait la conscience, et non pas simplement la foi; ou si vous voulez, il réduisait la foi pratique à la conscience. Tel est le sentiment des Pères, et la suite même du passage le montre évidemment. C'est-à dire qu'il faut une conscience pour ne pécher pas, et que quiconque agit sans conscience, ou agit contre sa conscience, quoi qu'il fasse, fit-il même le bien, pèche en le faisant. Mais il ne s'ensuit pas de là que, par la raison des contraires, tout ce qui est selon la conscience soit exempt de péché. Car voici, mes chers auditeurs, le secret que j,e vous apprends, et que vous ne pouvez ignorer sans ignorer votre religion: comme toute conscience n'est pas droite, tout ce qui est selon la conscience n'est pas toujours droit. Je

ri) Kom., XIV, 23.

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m'explique : comme il y a des consciences de mauvaise toi, des consciences corrompues, des consciences, pour me servir du terme de l'Écriture, cautérisées : CauU'viatam habentium conscimiiam (1), c'est-à-dire des consciences noircies de crimes, et dont le fond n'est que péché, ce qui se fait selon ces consciences ne peut pas être meilleur, ni avoir d'autres qualités que ces consciences mêmes. On peut donc agir selon la conscience, et néanmoins pécher; et, ce qui est bien plus étonnant, on peut pécher en cela même et pour cela même qu'on agit selon sa conscience, parce qu'il y a certaines consciences selon lesquelles il n'est jamais permis d'agir, et qui, infectées du péché, ne peuvent enfanter que le péché. On peut, en se formant une conscience, se damner et se perdre, parce qu'il y a des espèces de consciences qui, de la manière dont elles sont formées, ne peuvent aboutir qu'à la perdition, et sont des sources infaillibles de damnation.

Or je prétends, et c'est ici, chrétienne compagnie, où tous les intérêts de votre salut vous engagent à m'écouter; je prétends qu'il est très-aisé de se faire dans le monde de semblables consciences. Je prétends que plus vos conditions sont élevées, plus il est difficile que vos consciences ne soient pas du caractère que je viens de marquer. Je prétends que ces sortes de consciences se forment encore plus aisément dans certains états qui composent et qui distinguent le monde particulier où vous vivez. Pourrez- vous être persuadés de ces vérités, et ne pas rentrer dans vousmêmes, pour reconnaître devant Dieu, la part que vous avez à ce désordre ?

J'ai dit qu'il était aisé de se faire dans le monde une fausse conscience : pourquoi ? en voici les deux

(1) I Timoth., IV, 2.

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grands principes. Parce qu'il n'est rien de plus aisé ni de plus naturel que de se faire une conscience, ou selon ses désirs, ou selon ses intérêts. Or, l'un et l'autre est évidemment ce que j'appelle conscience déréglée et erronée. Appliquez- vous, et vous en allez convenir. Conscience déréglée, par la raison seule qu'on se la forme selon ses désirs. La preuve qu'en apporte saint Augustin ne souffre pas de réplique. C'est que dans l'ordre des choses, qui est l'ordre de Dieu, ce sont les désirs qui doivent être selon la cons cience, et non pas la conscience selon les désirs. Cependant, mes frères, dit ce saint docteur, voilà l'illusion et l'iniquité à laquelle, si nous n'y prenons garde, nous sommes sujets. Au lieu de régler nos désirs par nos consciences, nous nous faisons des consciences de nos désirs ; et parce que c'est sur nos désirs que nos consciences sont fondées, qu'arrive-til? suivez la pensée de saint Augustin : tout ce que nous voulons, à mesure que nous le voulons, nous devient et nous paraît bon : Quodcumque volumus, bonnin est (1). Peut-être ne nous paraissait-il d'abord qu'agréable, qu'utile, que commode, mais parce que nous le voulons, à force de l'envisager comme agréable, comme utile ou commode, nous nous le figurons permis, nous le prétendons innocent, nous nous persuadons qu'il est honnête, et, par un progrès d'erreur dont on ne voit que trop de.xemples, nous allons jusqu'à croire qu'il est saint : Et quodcumque placet, sanctum est (±). D'où vient cela ? de l'ascendant malheureux que notre cœur prend insensiblement sur notre esprit, pour nous faire juger des choses, non pas selon ce qu'elles sont, mais selon ce que nous voulons ou que nous voudrions qu'elles fussent ;

(1) August. — (2; Ibid.

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comme s'il dépendait de nous quelles lussent à noire j>i'é bonnes ou mauvaises, que notre volonté eût en eiîet ce pouvoir de leur donner la forme qui lui plaît, (lar c'est proprement ce que saint Augustin a voulu nous faire entendre par cette expression : Quodciimqua placet, sanclum csi. Ce que nous voulons, quoique faux, (juoique injuste, quoique damnable, pour le vouloir trop, et à force de le vouloir, est pour nous vérité, est poumons justice, est pour nous mérite et vertu. Que chacun s'examine sans se faire grâce : entre ceux qui m'écoutent, peut être y en aura-t-il peu qui osent se porter témoignage que ce reproche ne les regarde pas.

Et voilà pourquoi le Psalmiste, parlant des erreurs pernicieuses et des maximes détestables qui se répandent parmi les hommes, et dont se forment peu à peu les consciences des pécheurs et des impies, ne manquait jamais d'ajouter que le pécheur et l'impie concevait ces erreurs dans son cœur, qu'il les établissait dans son -crur, que son cœur était la source d'où elles procédaient, et que c'était dans son cœur qu'il avait coutume de se dire à soi-même tout ce qui était propre à le confirmer dans son péché et dans son impiété : lU.rlt ni corde siio (1).

S'il avait écouté sa raison, sa raison lui aurait dit tout le contraire. S'il avait consulté sa foi, sa foi, de concert en ceci avec sa raison, lui aurait répondu : Tu te trompes. Il y a une loi qui te défend, sous peine de mort, l'action que tu vas faire sans scrupule. Il y a un tribunal suprême où tu seras jugé selon cette loi. 11 y a un Dieu ; et, entre les attributs de Dieu, le plus inséparable de son être est sa providence ; et une partie de cette providence est la justice rigoureuse avec

(t ) l'balin., LU, 1.

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laquelle il punira son crime. Cest ce que la religion, soutenue de la raison même, lui aurait fait entendre, tout impie quil est. Mais parce quil n'en a voulu croire que son cœur, son cœur, déterminé à le séduire, lui a tenu un langage tout opposé. Son cœur lui a dit quen tel cas sa raison ne lui imposait point une si étroite ni une si dure obligation. Son cœur lui a dit que sa religion ne faisait pas dépendre de si peu de chose un mal aussi grand que la réprobation. Son cœur lui a dit que sa foi serait une foi outrée, si elle poussait jusque-là les vengeances de Dieu; et de tout cela il s"est fait une conscience.

Or, qu'y a t-il, encore une fois, de plus aisé que de se la faire ainsi selon son cœur ? Donnez-moi un homme dont le cœur soit dominé par une passion : tandis qu'elle le domine, quel penchant n'a-t-il pas à opiner, à décider, à conclure suivant le mouvement de cette passion dont il est esclave? quelle détermination ne se sent il pas à trouver juste et raisonnable tout ce qui la favorise, et à rejeter tout ce qui l'en devrait guérir? Prenons de toutes les passions la plus connue et la plus ordinaire. On a dans le monde un attachement criminel, et on veut l'accorder avec la conscience : que ne fait-on pas pour cela? S'il s'agit de régler des commerces, de retrancher des libertés, de quitter et de fuir des occasions qui entretiennent le désordre de cette heureuse passion, du moment que le cœur en est possédé, combien de raisons fausses mais spécieuses, ne suggère-t-elle pas à l'esprit pour étendre là-dessus les bornes de la conscience, pour secouer le joug du précepte, pour en adoucir la rigueur, pour contester le droit, quoique évident, pour ne pas convenir des faits, quoique visibles ? Par exemple, pour ne pas convenir du scandale, quoiqu'il soit réel, et peut-être même public ; pour soutenir que l'occasion

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n'est ni prochaine, ni volontaire, quoiqu'elle soit l'un et l'autre : pour faire valoir de vains prétextes, des impossibilités apparentes de sortir de l'engagement où l'on est; pour justifier ou pour colorer les délais opiniâtres qu'on y apporte. De la manière qu'est fait l'homme, quand sa passion est d'un côté et son devoir de l'autre, ou plutôt, quand son cœur a pris parti, quel miracle ne serait-ce pas s'il conservait dans cet état une conscience pure et saine, je dis pure et saine d'erreurs?

Mais s'il est aisé de se faire une fausse conscience en se la formant selon ses désirs, beaucoup plus l'estil encore en se la formant selon ses intérêts; et c'est ici où je vous prie de renouveler votre attention. Car, comme raisonne fort bien saint Ghrysostome, c'est particulièrement l'intérêt qui excite les désirs, et qui leur donne cette vivacité si propre à aveugler l'homme dans les voies du salut. En effet, mes chers auditeurs, pourquoi se fait-on dans le monde des consciences erronées, sinon parce qu'on a dans le monde des intérêts à sauver, et auxquels, quoiqu'il en puisse être, on n'est pas résolu de renoncer ? Et pourquoi tous les jours, en mille choses que la loi de Dieu défend, étouffe-ton les remords de la conscience les plus vifs, sinon parce qu'il n'y en a pas de si vifs que la cupidité, encore plus vive, et l'intérêt, plus fort que la conscience, n'aient le pouvoir d'étouffer? On nous l'a dit cent fois, et malgré nous-mêmes peut-être l'avons-nous reconnu : dès qu'il ne s'agit point de l'intérêt, il ne nous coûte rien d'avoir une conscience droite, ni d'être réguliers et même sévères en ce qui regarde les obligations de la conscience. Notre intérêt cessant ou mis à part, ces obligations de conscience n'ont rien d'onéreux que nous n'approuvions, et même que nous ne goûtions. Nous en jugeons sainement, nous en parlons éloquem-

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