‹ Lectures spirituelles pour le temps de l'avent disposéesChapitre 20 sur 55 · t) LEi.TLKhS lMJ.MlMi:ALES · texte numérisé non relu

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sinon au sentiment, du moins au désir et à la passion de l'honneur ; c'est de recevoir de bonne grâce, et quand Dieu le veut, l" humiliation et le mépris. La vraie austérité du christianisme, c'est d'aimer à être abaissé, à vivre dans l'oubli, dans l'obscurité, et de pratiquer solidement et de bonne foi cette courte, mais cette importante leçon de saint Bernard: Ai7m nesciri ; car voilà ce qui est insupportable à la nature : On ne pensera plus à moi. on ne parlera plus de moi ; je n'aurai plus que Dieu pour témoin de ma conduite, et les hommes ne sauront plus, ni qui je suis, ni ce que je fais. Et parce que l'humilité même se trouve exposée en certains genres de vie dont toute la perfection, quoique sainte d'ailleurs, a un air de distinction et de singularité, la vraie austérité du christianisme, surtout pour les âmes vaines, est souvent de se tenir dans la voie commune, et d'y faire, sans être remarqué, tout le bien qu'on ferait dans une autre route avec plus d'éclat. Dans cette voie commune, on ne pensera plus à vous : tant mieux, c'est ce que vous devez chercher. Dans cette voie commune, on ne vous admirera plus ; vous n'aurez plus d'approbateurs gagés pour faire valoir vos moindres actions : eh bien ! c'est ce qui mettra vos bonnes œuvres plus en assurance. Dans cette voie commune, vous ne serez pas de la société des parfaits, votre nom sera comme enseveli : à la bonne heure, c'est l'état où TApôtre veut que vous soyez, quand il vous dit que, comme chrétien, vous avez dû mourir à tout, et que votre vie doit être cachée avec Jésus- Christ en Dieu : Mortid estis, et vita vestra est ahscon- (lita cum Chrhto in Deo (1). Cela vous paraîtra rude, et cela l'est en eiïet ; mais c'est par là même, et en cela même que vous trouverez cette voie étroite qui conduit

(^l)Coloss., ni, 3.

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a la suiiilelé propre de la religion que vous avez em* brassée.

Ah ! Seigneur, imprimez-nous bien avant ces vérités dans l'esprit. Je vous rends grâces, ô Dieu de mon Ame, de ce que vous ne les avez point fait connaître aux sages et aux prudents : Confiteor (Un, Pater, quia abscondii^ti hœc a sapientibua et pvudentibus (1). Je ne dis pas seulement aux sages mondains, aux politiques du siècle, mais aux sages dévots, à ces dévots superbes qui se sont évanouis dans leurs pensées : Et revelasli ea parvidis (;2) : Et je vous bénis au même temps de les avoir révélées aux petits, qui ne se produisent point tant dans le monde, et qu'on n'y produit point tant ; dont on n'exalte point tant le mérite, mais dont les noms, inconnus sur la terre, sont écrits dans le ciel ; dont les voies sont d'autant plus droites et plus sûres,, qu'elles sont plus simples. Oui, mon Dieu, soyez-en béni : Ita Pater, quoniam sic fuit placitmn ante te (3). Finissons ; sévérité chrétienne, sévérité désintéressée, sévérité humble, enfin sévérité charitable : c'est la troisième partie.

A considérer les choses dans l'apparence, il n'est rien de plus opposé, ce semble, que la sévérité chrétienne et la charité. Car la charité, selon saint Paul, est douce, indulgente, condescendante (4) ; elle couvre tout, elle excuse tout, elle supporte tout : et au contraire la sévérité fait profession de n'excuser rien, de ne supporter rien, de n'avoir ni complaisance ni indulgence, d'être inflexible dans ses sentiments, et rigide dans sa

(l) Matth.. \-(, 2ô.-[2} Ilnd., - (S) Ibid.. 25. - (4) I Cor.,xu, 7.

iib LECTURE^ DOMINICALE^.

conduite : qualités qui se détruisent, à ce qu'il paraît, les unes les autres. Cependant, chrétiens, le Fils de Dieu a supposé que Ton pourrait parfaitement les allier ensemble ; et de la manière qu'il a conçu son Évangile, à peine dirait-on pour laquelle de ces deux vertus il a témoigné plus de zèle, ne les ayant jamais séparées, n'ayant point voulu de lune sans l'autre, mais ayant fait également de l'une et de l'autre le caractère de sa loi. Comment cela, et quel moyen de les accorder? Rien de plus aisé, mes chers auditeurs, pour peu que nous soyons versés dans la morale de Jésus-Christ. Car distinguons bien les objets ; et par la différence des objets, nous reconnaîtrons que ce qui paraît en ceci contradictoire, est justement ce qui fait toute l'harmonie et toute la perfection de la loi de grâce.

En effet, dit saint Augustin, et voici le dénouement de la question : le Sauveur du monde n'a jamais prétendu, dans l'Évangile, que nous eussions pour les autres de la sévérité, mais seulement pour nous-mêmes ; et son intention na point été que nous eussions pour nous-mêmes cette charité dont il s'agit, c'est-à-dire cette douceur et cette bénignité, mais seulement pour les autres. Or la charité pour les autres, et la sévérité pour soi-même, ce sont deux devoirs qui se concilient d'eux-mêmes, et qui, bien loin de se combattre, s'entretiennent mutuellement, puisqu'il est certain que la seule obligation d'être charitables envers nos frères nous met dans une absolue nécessité d'être sévères envers nous mêmes, et que l'expérience nous apprend tous les jours que l'occasion la plus fréquente et le sujet le plus ordinaire que nous ayons d'exercer cette sévérité envers nous-mêmss. est la charité que nous devons au prochain.

Je ne parle pas. au reste, de ceux que Dieu a établis pour gouverner les autres et pour leur commander,

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beaucoup moins de ceux à qui Dieu confie la conduite des âmes, tels que sont les pasteurs, les confesseurs, les directeurs. Ce n'est point à moi, et je m'en suis déjà déclaré dans un autre discours, ce n'est point à moi qu'il appartient de leur donner des règles ; ce serait plutôt à moi de les prendre d'eux. De savoir s'ils doivent être sévères ou indulgents ; si, dans les fonctions de leur ministère, la sévérité doit prédominer par- dessus la charité, ou si la charité doit l'emporter sur la sévérité ; si la sévérité sans charité peut être utile, ou si la charité sans sévérité peut être efficace : ce sont des points qui ne regardent pas ceux qui mécoutent, et que je n'entreprends pas de décider. Mais je parle de chrétien à chrétien, de particulier à particulier, et je dis ce qu'il serait si important pour vous et pour moi de nous dire tous les jours de notre vie, que la charité due au prochain est la matière la plus abondante, et au même temps la plus nécessaire, de cette sévérité dont Dieu veut que nous usions envers nous-mêmes : pourquoi ? en pouvons-nous douter, après les excellentes idées que saint Paul nous 'donne de la charité chrétienne, et surtout après tant dépreuves de ce qu'il nous en coûte presque à chaque moment dans le commerce du monde, pour la pratiquer ?

Quand ce grand apôtre nous dit que la charité doit supporter les faiblesses et les imperfections du prochain, qu'elle doit obligeret servir le prochain, qu'elle doit soulager les misères du prochain ; quand il ajoute qu'elle ne s'aigrit point, qu'elle ne se pique point, qu'elle ne rend point le mal pour le mal, qu'elle est patiente dans les injures, qu'elle fait du bien à ceux qui qui l'outragent, qu'il n'y a rien qu'elle ne soit disposée à souffrir ; dans cette description si belle et si vive, que nous prêche-til, sinon la sévérité envers nous-mêmes ?

Sévérité véritable : car, pour accomplir tout cela,

:>30 LttTLRES UOMINluALHS.

que ne faut il pas prendre sur soi même ? combien de victoires ne faut -il pas remporter sur son naturel sur son humeur, sur ses passions ? entrons dans le détail. Pour avoir cette charité patiente, que ne faut-il pas endurer ? à combien de bizarreries et de caprices de la pai-f de ceux avec qui lOii vit. à conibien de manières importunes, fâcheuses, choquantes, ne faut-il pas s'accommoder? quelles aversions et quelles antipathies naturelles ne faut-il pas surmonter ? Pour avoir cette charité discrète et sage, en combien de choses ne fautil pas se contraindre ? par exemple, en combien de rencontres ne faut-il pas. par charité, se taire quand on voudrait parler, aquiescer quand on serait tenté de résister, excuser quand on aurait envie de contrôler, aimer mieux paraître dans l'entretien moins agréable et moins spirituel, que d'offenser et de railler? Pour avoircettecliaiitc ilétachée d'elle même, que ne doit-on pas sacrifier ? de combien de prétentions justes ne faut-il pas se relâcher? en combien de sujets et de conjonctures où il serait aisé de l'emporter, ne faut-il pas. pour le bien de la paix, plier et céder ? Pour avoir cette charité douce, quels mouvements de colère ne faut-il pas étouffer ? quels mauvais offices et quelles injures ne faut-il pas oublier? Dites-moi. mes chers auditeurs, qu'est ce que la sévérité évangélique. si ce ne l'est pas là ? Donnez-moi un homme qui s'aime luimême, et qui ne sache pas se gêner et se mortifier : comment s'acquittera-t-il de ces devoirs, et de mille autres à quni iiuus nlilige la charité du prochain ? comment aimera-t-il le prochain à ces conditions ? comment sincommodera-t-il pour l'assister dans ses besoins ? comment s'humiliera-t-il pour l'adoucir dans ses emportements ? comment consentira-t-il à lui pardonner une injure ? comment se soummettra t-il à le prévenir, pour ménager une réconciliation ? Il est donc

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vrai que la charité dont nous sommes redevables à nos frères, bien loin d'èlre contraire à la sévérité chré tienne, en est une dt^s parties les plus essentielles et connue le fondement.

Mais quai rive t il ? Appli(iuez-vous à cette dernière pensée : au lieu de raisonner et d'agir suivant ce principe, nous confondons tout l'ordre des choses, et, par un renversement que l'amour-propre ne manque guère à faire dans notre cœur, si nous n'avons soin de nous en garantir, au lieu d'exercer contre nous mêmes cette sévérité, contre nous-mêmes, dis-je, qui, de droit naturel et divin, en sommes les premiers ou les seuls objets, nous l'employons contre nos frères, qui ne sont pas néanmoins de son ressort. Car, à quoi se réduit communément cette prétendue sévérité dont nous nous flattons? Je veux, chrétiens, (juelle ne laisse pas de produire en nous quelque réforme; je veux qu'elle nous retranche certains plaisirs et certains divertissements du siècle corrompu; je veux même qu'elle nous fasse paraître plus occupés de Dieu et de notre sanctification ; mais si, avec tout cela, elle nous rend fâcheux, importuns, critiques, censeurs des actions d'autrui, et insupportables dans la société ; si malgré tout cela, elle nous fait perdre cette complaisance charitable, cette déférence que nous devons avoir pour les autres, et sans laquelle il est impossible de conserver la paix, surtout entre des proches et dans une famille ; si, en conséquence de ce que nous sommes réguliers, nous croyons avoir un droit acquis de ne rien approuver, de ne rien tolérer, de ne rien passer; si cette sévérité s'attache à observer jusques à une paille dans l'œil de notre prochain, et à l'étendre, à la grossir jusqu'à la faire paraître comme une poutre ; si elle nous inspire je ne sais quelle aigreur dans les avis mêmes de charité que

nous donnons, ou si, sous prétexte de charité, elle nous met sur le pied d'en donner sans mesure, et toujours par bizarrerie et par caprice; si elle nous autorise dans une liberté de médire d'autant plus dangereuse qu'elle paraît mieux intentionnée, et qu'elle prend l'apparence du zèle; si, par maxime de régularité, nous disons plus du mal de notre frère que les plus médisants de ce siècle n'en diraient, ou par imprudence ou par malice; si cet esprit de sévérité sert à fomenter nos ressentiments, à exciter nos vengeances, à nous rendre incapables de retour, jusque-là que, parce que nous sommes pieux et dévots, ou que nous en avons la réputation, on craigne plus mille fois de nous blesser que d'oiïenser un homme du monde qui n'aspire point à une si haute sainteté; mais pardessus tout, si l'aversion même, et une aversion d'état, si l'aliénation du cœur et un esprit de contradiction est le principe secret qui nous engage à nous déclarer sévères; car, encore une fois, cela peut arriver; et puisque je monte dans la chaire de Jésus-Christ pour corriger les défauts des chrétiens, je ne les dois pas déguiser; si. dis-je, notre sévérité dégénère dans ces abus, ce n'est plus qu'une sévérité fausse, et l'on peut bien nous reprocher, comme aux pharisiens, que nous sommes de grands observateurs de petites choses, tandis que nous négligeons les plus importantes.

Car un des plus grands préceptes, c'est celui de la charité, et voilà, hypocrites pharisiens, leur disait le Sauveur du monde, à quoi vous manquez : toute votre piété se réduit à de légères observances et à de menues pratiques de religion; à payer les dîmes, dont il n'est pas même parlé dans la loi, et que l'on n'exige pas de vous : Dccbnatis mrntham et anethum il] ; mais cepen-

(1) Matth., XXIII, 23-

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(Jant vous oubliez les points les plus essentiels, la justice et la miséricorde: Rellquistis quœ graviom suut legis, misericordiam et judicium. La loi vous ordonne d'être équitables dans vos jugements, et tous les jours vous portez contre le prochain les plus injustes arrêts, en le décriant, en le déchirant, en le condamnant ; la loi vous ordonne de secourir vos frères, et tous les jours vous leur suscitez de nouveaux ennemis; vous formez contre eux de nouvelles intrigues ; au lieu de les aider vous travaillez à les perdre : vous vous aveuglez; c'est ainsi que vous craignez d'avaler un moucheron, et que vous dévorez des chameaux.

Tel fut, en effet, le vice des pharisiens : exactitude scrupuleuse à l'égard de certaines traditions, de certaines cérémonies peu nécessaires, mais en quoi ils faisaient consister la sévérité de leur morale; et du reste, transgression libre et entière des devoirs les plus indispensables. S'agissait-il du jour du sabbat? ils l'observaient avec une telle rigueur, ou plutôt avec une telle superstition, que, pour ne le pas violer, comme l'a remarqué Josèphe, ils aimèrent mieux, durant le siège de Jérusalem, livrer leur ville au pouvoir des Romains, exposer leurs biens, leur liberté, leur vie, que de réparer une brèche; mais, à ce même jour du sabbat, il ne se faisaient point de peine des perfidies les plus noires et des plus lâches trahisons. S'agissait-il d'entrer dans la salle de Pilate ; ils se tenaient dehors, ils .s'en éloignaient, de peur, dit l'Évangile, d'être souillés en y entrant; mais au même temps ils conspiraient contre Jésus-Christ, ils le calomniaient, ils poursuivaient sa mort. Voilà, reprendsaint Augustin, des gens d'une conscience bien délicate : ils regardent comme une espèce d'impureté de paraître dans le prétoire d'un juge païen, et ils ne se font pas un crime de verser le sang d'un innocent : Alienigenœ judicis lïvœtorio

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coutam'otari mrdtebant. et [rat ris iunocentissanguinem fuiulcre non timcbnnl. Or. n'est-ce pas là une peinture naturelle de la piété de notre siècle? Une personne fera cent communions, qui n'aura pas la moindre complaisance pour un mari, pour des enfants, pour des parents, pour des domestiques : elle mortifiera son corps, et elle ne remportera pas une seule victoire sur son co'ur; elle fera soulîrir toute une famille par ses caprices et ses chagrins; on la verra au pied d'un autel réciter de longues prières, et dans une conversation on lentendra tenir les discours les plus médisants. Quest-ce que cela? une piété de pharisien, ou, si vous voulez que je parle avec lApôtre, une piété denfant. Ah! mes frères, écrivait-il aux Corinthiens, je vous conjure de ne point vous comporter dans les choses de Dieu comme des enfants : Fratres,nolite pueri effici sensibus (1). Sur quoi saint Chrysostome fait une comparaison hien propre à mon sujet. Voyez, dit ce Père, un enfant: qu'on le dépouille de ses hiens, qu'on lui enlève son héritage, qu'il voie sa maison en feu, il n'en est point touché; mais qu'on lui ôte une bagatelle qui l'amuse, il s'afflige, il pleure, il est inconsolable : c'est ce qui nous arrive tous les jours. A t-on manqué aux règles les plus sacrées de la charité, à peine y faisonsnous quelque attention; mais a-t-on omis un exercice de notre choix, et qu'on s'est volontairement prescrit, on court au tribunal de la pénitence s'en accuser, et l'on en gémit devant Dieu. Mais quoi! faut-il donc les quitter, toutes ces pratiques? faut il prendre une voie plus large, et nous relâcher de notre sévérité? A cela je réponds comme le Sauveur du monde ; il ne disait pas aux pharisiens : Laissez ces petites observances, mais attachez-vous d'abord aux plus nécessaires; il

(1) I Cor.. XIV. 20.

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faut avant toutes ciioses, accomplir celles-ci, et ne pas abandonner ensuite les autres : Hœc oportu'it faccre, et illa tio/f omittere (1) Oui, chrétiens, soyons exacts et réguliers, soyons sévères dans nos mœurs ; non-seulement j'y consens, mais je vous y exhorte, et je ne puis trop fortement vous y exhorter. Cependant, selon la belle leçon que nous fait ce grand maître de la vie spirituelle, François de Sales, ne nous arrêtons pas à garder quelques dehors, tandis que l'ennemi s'empare du corps de la place ; que notre sévérité soit solide : et elle le sera, si c'est une sévérité désintéressée, si c'est une sévérité humble, si cest une sévérité charitable : par là nous parviendrons à la perfection de lÉvangile, et à la gloire que je vous souhaite etc.

.1 Mattli.. xxui, 23.

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