SUR LA DAMNATION ÉTERNELLE
Jean-Baptiste faisant connaître Jésus-Christ comme vengeur des crimes dans les pécheurs et les réprouvés.
Paleas autem comburel igni inextinguibili.
Pour la paille, il la brûlera dans un feu qui ne s'éteint point. {Saint Mathieu, chap. III, 12.)
Je vous Tai annoncé, pécheurs, et je viens encore ici vous le faire entendre : autant que notre Dieu est riche en miséricorde et libéral dans ses récompenses, autant est-il sévère dans ses arrêts et redoutable dans ses châtiments. 11 ramasse le bon grain pour le con server; mais il rejette la paille pour la brûler. 11 appelle à lui ses élus, et les couronne dans son royaume ; mais il sépare de lui ses ennemis, et les précipite loin de sa présence, dans un lieu de tourments. Que dis je? Jusque dans ce lieu de torture, et au même temps qu'il les réprouve, il leur est toujours présent : et pourquoi? pour leur faire sentir toute la pesanteur de son bras, et pour déployer sur eux toute la rigueur de sa justice. Car, sans donner dans aucune contradiction, ni que ces deux points se détruisent l'un l'autre, voici, selon l'idée que j'en con(,*ois, en quoi je fais consister le terrible mystère de la damnation éternelle. Je dis que c'est tout ensemble, et dans une éternelle séparation de Dieu, et dans une présence
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élonielle de Dieu. Prenez garde: Dieu, comme Dieu el souverain bien, séparé pour jamais du réprouvé : premier point; Dieu, comme vengeur et souverain juge, présent pour jamais au réprouvé : second point. Deux articles importants que nous avons à développer, et deux grands sujets de nos réflexions et de notre crainte.
Dieu, comme Dieu et souverain bien, séparé pour jamais du réprouvé. Afin de mieux comprendre le malheur de cette fatale séparation, il faut d'abord supposer que Dieu, comme Dieu, étant le souverain être, il est aussi le souverain bien : non-seulement le sou verain bien en lui-même et pour lui-même, mais le souverain bien de l'homme et sa fin dernière. Il faut encore poser, pour principe incontestable, que de vouloir être heureux, c'est un désir si naturel à l'homme, une inclination si nécessaire, que rien ne peut l'arracher de son cœur. D'où suit enfin une troisième vérité, que dans tous ses sentiments, dans toutes ses démarches, l'homme, par une pente née avec lui, et dont il n'est pas en pouvoir d'arrêter l'impression, tend sans cesse vers Dieu : comment cela? parce que sans cesse il tend vers son propre bien et son bonheur, et que Dieu seul est ce bien dont il ne peut se passer, et ce souverain bonheur qu'il cherche. Car, comme disait à Dieu saint Augustin : Seiyneur, c'est pour vous que vous nous avez faits, el ce n'est que pour vous ; et tant que notre cœur ne se reposera pas en vous, il sera dans iaqitation et le trouble.
Voilà ce que le réprouvé sur la terre ne connaissait pas, ou de quoi il n'avait qu'une vue confuse. Il sen-
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tait assez que tout ce que le monde lui présentait ne lui pouvait suffire; d'un objet il courait bientôt à un autre, et toujours il lui fallait quelque chose de nouveau ; mais ce quelque chose où il aspirait et qui lui manquait, qu'était-ce? il ne faisait pas attention que c'était Dieu. Quand la-t-il connu? hélas! lorsqu'il n'a pu le connaître que pour son supplice et pour son désespoir. La mort, toute ténébreuse quelle est, en l'enlevant et l'ensevelissant dans ses ombres, lui a ouvert les yeux et l'a éclairé. Depuis ce terrible moment, il porte toujours dans son esprit l'image de Dieu profondément gravée; mais une image qui le consterne et qui l'accable, mais une image qui le transporte jusqu'à la fureur, mais une image qui, lui retraçant le prix infini du bien qu'il a perdu, lui retrace tout le malheur delà perte infinie qu'il a faite. En effet, plus de Dieu pour lui. Non pas que ce Dieu, dont il est séparé et entièrement abandonné, ne soit plus le Dieu de l'univers, ni qu'en particulier et à la lettre ce ne soit plus son Dieu; mais plus de Dieu en qui il puisse espérer, plus de Dieu qu'il puisse posséder, plus de Dieu qu'il puisse aimer de cet amour qui fait la béatitude des saints, et qui devait faire dans les siècles des siècles sa suprême félicité.
Ah! plus de Dieu! par conséquent plus rien : ni dons de la nature, ni dons de la grâce, ni dons de la gloire, ni paix, ni repos ; car la perte de Dieu enferme la perte de tout cela, ou ce qui peut rester de tout cela ne doit être qu'un surcroît de peine.
Séparation d'autant plus affreuse, et perte d'autant plus désolante, qu'elle est irréparable. Dieu l'a dit, il a lancé ce foudroyant anathème, il a prononcé cette parole altérante : Retirez-vous ! jamais il ne les révoquera. Éternellement le réprouvé ressentira une telle perte, parce qu'éternellement il aura dans son souvenir l'idée du Dieu qui s'est séparé de lui, et qu'éternelle-
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ment cette idée lui représentera l'excès de sa misère; éternellement il souhaitera d'être reçu au festin de lÉpoux céleste, et Dieu éternellement lui dira : Retircz-voiis! Éternellement il sécriera: Oà est mon Dieu? et Dieu éternellement lui répondra : lietirez-voim (i) ! Do là quel dépit dans le cœur de ce malheureux, frappé dune malédiction qu'il pouvait prévenir, et dont il ne lui est plus possible de se relever! dépit, contre Dieu, et dépit contre lui-même : contre Dieu, qui se rend inexorable à tous ses vœux, et inaccessible à toutes ses poursuites; contre lui-même, parce que lui-même il a commencé ce funeste divorce, et qu'il en est l'auteur; parce que de lui même, et par une aveugle passion qui l'entraînait, il s'est détaché de Dieu son créateur, pour s'attacher à de viles créatures. Jugez de ses sentiments, mondains ambitieux, mondains voluptueux, mondains avares et intéressés : jugez-en par [ces douleurs mortelles et ces regrets qui vous percent l'àme, par ces cruelles jalousies dont vous vous rongez, par ces tristesses profondes où vous vous abîmez, par ces langueurs et ces défaillances où vous tombez, si quelquefois dans le monde il vous arrive, et surtout par votre faute, ou de vous voir exclus d'une préférence 'et d'un rang d'honneur à quoi vous pouviez prétendre, ou d'être frustrés d'un gain et d'une opulente fortune qui n'a dépendu que de vos soins et de votre vigilance ; ou, dans le cours d'un engagement sensuel, de perdre ce que vous aimez, et de ne plus éprouver de sa part que du mépris et de l'indifférence. Conclusion. Point de plus juste ni de plus salutaire, que celle du prophète : Poiir moi, c'est au Seigneur que je veux me tenir inviolahlement uni (2) par la grâce, et dès maintenant, afin que le péché ne m'en sépare jamais de l'éternité.
(1) Matth., XXV, 41, - (2) l'salni. lxxk, 28.
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Dieu, comme vengeur et souverain Juge, présent pour jamais au réprouvé. Ce fut, entre les autres motifs, ce qui détermina le généreux Éléazar à demeurer ferme dans lobservation de la loi, malgré les ordres du tyran et la sévérité de ses menaces. // est vrai, dit ce sage et zélé vieillard, en obéissant a^i prince, ou feignant de lui obéir plutôt cpïà Dieu, je pourrai éviter le supplice qui m'est préparé de la part des Jiornmes, et prolonger encore mes jours; mais, xif ou mort, je riécliappcrai pas à la main renf/eresse du Tout-puissant (1). Raisonnement solide, et digne de lesprit de religion dont ce saint et glorieux martyr était animé. Car comme Dieu est présent dans le ciel pour y glorifier sa miséricorde, il est présent dans lenfer pour y glorifier sa justice. Sa présence dans le ciel fait le bonheur des élus, et c'est ainsi que sa miséricorde y est glorifiée; et sa présence dans lenfer fait le tourment des réprouvés, et c'est par là quil y glorifle sa justice et quil venge ses intérêts. C'est donc lui qui de son souffle allume ce feu et ces tourbillons de flammes où les pécheurs, selon les termes de l'Évangile, sont ensevelis; c'est lui qui, par une vertu toute divine, sans nourriture nourrit ce feu, et, sans matière qui serve à son entretien, l'entretient; c'est lui qui, par un miracle supérieur à toute la nature, fait passer jusques à l'âme toute lardeur de ce feu, et lui en fait sentir toute la violence : comme si c'était un feu spirituel, ou que l'âme, toute spirituelle qu'elle est, de-
(1) Marh.. VI. 26.
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vînt, ainsi que le eoips, un sujet sensible et combustible; c'est lui qui, depuis la création du monde, par une action que toutes les révolutions des temps n'ont jamais ni interrompue ni altérée, renouvelle à chaque moment l'activité de ce feu, et qui, sans terme et sans fin. le fera subsister au delà des siècles, et lui conservera toujours la même force : car, suivant la parole expresse de Jean-Baptiste, ce feu ne s'éteint point. Que dirons nous encore ? c'est lui qui, pour seconder sa colère, déchaîne toutes les puissances infernales, et les emploie, comme les ministres de ses vengeances, contre ces troupes de malheureux qu'il a précipités dans ce feu, et qu'il y tient liés et entassés; c'est lui qui. pour redoubler l'horreur de l'affreuse prison où il les a rassemblés, y répand ces épaisses ténèbres que ce feu, privé lui m.ême de toute lumière, ne peut percer ni éclairer ; c'est lui qui, non content de cette peine du feu, quelque extrême qu'elle puisse être, y joint de plus ce ver intérieur, ce ver de la conscience, qui de sa pointe pique sans relâche le cœur du réprouvé, et le ronge impitoyablement sans le consumer; ce ver qmne meurt point (1), parce que le péché, d'où il naît, ne s'efface point, et que la mémoire ne s'en perd point.
Demeurons en là, et ne nous engageons pas plus avant dans un détail que nous ne pourrions épuiser. Ne descendons point à des particularités qui ne nous sont pas assez connues pour les bien exprimer, mais arrêtons-nous à ces idées générales : que c'est Dieu alors qui punit en Dieu, que c'est Dieu qui se satisfait par un châtiment digne de sa majesté lésée et offensée, que c'est Dieu qui, sans compassion, sans nul sentiment d'amour, décharge toute sa haine sur une âme
(1) Marc, IX, 43.
criminelle. Elle est dans ses mains ; et qui pourra la dérober à ses coups? où ira-t-elle pour le fuir? et puisquil la suit jusque dans le fond de l'abîme où il la tient captive et asservie, quand, malgré lui, serat-elle en état d'en sortir? Je dis malgré lui : car jamais il ne le voudra; jamais, dis je, il ne voudra qu'elle sorte de cet abîme de misère; jamais il ne le permettra, et cest un point capital de notre foi. Il veut maintenant que par nos soins, aidés de sa grâce, nous nous préservions de cette éternelle réprobation. Il nous fournit pour cela tous les moyens ; il nous fait donner sur cela tous les avis nécessaires. Heureux, si nous y pensons ; si nous marchons au milieu des dangers qui nous environnent, avec toute la vigilance et toute la précaution convenable; si nous ne perdons jamais de vue le précipice où tant dautres avant nous se sont laissé entraîner, et où chaque pas peut nous entraîner nous mêmes. Gardons-nous de la présence redoutable de Dieu dans lenfer, par une présence utile et profitable dès ce monde ; c'est-à-dire ayons Dieu dès ce monde toujours présent à l'esprit, comme ennemi du péché. Imaginons-nous partout le voir armé de son tonnerre, et sur le point d'éclater et de nous frapper. La frayeur dont cette pensée nous doit saisir ne sera point une frayeur chimérique. C'est la crainte la plus juste, puisqu'elle est fondée sur les principes les plus solides. C'est une crainte toute chrétienne, puisque Jésus-Christ lui-même a voulu nous l'inspirer dans cette grande maxime qu'il a prononcée, et qu'il a cru même, à raison de son importance, devoir confirmer par un serment. Méditons-la, repassons-la mille fois, afin que ce soit pour nous un appui inébranlable dans la voie du salut, et un préservatif assuré contre toute les occasions et toutes les tentations. La voici : Ne craignez point ces maîtres qui donnent seulement lamort au