I.LCiLKES Sl'IKlTUhiLLLS
eneoie tous dans notre souvenir et dans notre cœur, nous nous trouverons tout d"un coup élevés devant Dieu à la méditation des choses célestes, pénétrés de lamour des biens éternels, pleins de componction pour mille infidélités que nous aimons encore, et d'une tranquillité desprit et de cœur que la retraite la plus profonde et le détachement le plus rigoureux ne donnent pas quelquefois eux mêmes. Ah! que nous sommes injustes, et que les plaintes que nous faisons sans cesse contre les devoirs de la piété se tourneront un jour en de terribles reproches contre nous mêmes!
Et pour approfondir encore cette vérité et entrer dans un détail qui vous la rende plus sensible; vous vous plaignez, premièrement, que votre esprit, incapable dun ins tant dattention dans la prière, s'y égare sans cesse et vous échappe malgré vuus-même. Mais comment voulez-vous ly trouver attentif et recueilli, si tout ce que vous faites le distrait et le dissipe; si, dans le détail de la conduite, vous ne vous rappelez jamais à vous-même, si vous ne vous accoutumez point à ce recueillement intérieur, à cette vie de foi, qui, au milieu même des dissipations du moiide, trouve des sources de réflexions saintes? Pour trouver un esprit recueilli dans la prière, il faut l'y porter; il faut que le commerce même des pécheurs, lorsquon est obligé de vivre au milieu deux; que la vue de leurs passions, de leurs inquiétudes, de leurs craintes, de leurs espérances, de leurs joies, de leurs chagrins, de leur misère, fournisse à notre foi des réflexions et des retours vers Dieu, qui nous préparent au recueillement et à la tranquillité de la prière. Alors, au soi-tirmémedu monde et des conversations mondaines, où le devoir tout seul vous aura engagé, vous n'aurez pas de peine à aller vous recueillir devant Dieu, et oublier à ses pieds les vaines agit-ations dont vous venez d'être témoin. Au contraire, les vues de la foi que vous y aurez conservées; l'aveugle
ment des mondains que vous y aurez déploré en secret, vous fera trou ver de nouvelles douleurs aux piedsde Jésus- Christ .-vous vous y délasserez avec consolation de lennui des dissipations et des inutilités mondaines: vous y gémirez avec un nouveau goût sur la folie des hommes, qui courent avec tant de fureur après la fumée, après un bonheur qui les fuit et qu'ils ne trouvent jamais, parceque le monde, où ils le cherchent, ne saurait le donner : vous y remercierez plus vivement le Seigneur de vous avoir éclairé et discerné avec tant de bonté, malgré vos crimes de cette multitude qui doit périr : vous y verrez, comme dans un nouveau jour, le bonheur des âmes qui le ser-. vent, et qui, détrompées de la vanité, ne vivent plus que pour la vérité.
Vous vous plaignez, secondement, que votre cœur insensible dans la prière n'y sent rien de vif pour son Dieu, et ne trouve en lui qu'un dégoût affreux qui la lui rend insupportable.
Mais comment voulez-vous que votre cœur, tout occupé des choses de la terre, plein d'attachements injustes, de goût pour le monde, d'amour de vous-même, ie projets d'élévation, de désirs peut-être de plaire f comment voulez- vous qu'un cœur prévenu dotant d'alîec- ;ions terrestres trouve encore en lui quelque sensibilité jour les choses du ciel ? Tout y est rempli, occupé par les créatures ; où voulez vous que Dieu trouve sa place? on le saurait goûter en même temps Dieu et le monde. Aussi lès que les Israélites, après avoir passé le Jourdain, mrent goûté des fruits de la terre; la manne, dit l'Ecriure, cessa de tomber, comme s'ils n'avaient pu participer en . nême temps à cette nourriture du cielet à celle delà terre (i).
L'amour du monde, dit saint Augustin, comme une lèvre dangereuse, répand sur le cœur une amertume uni-
(1) Jos., V, 12. -
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verselle qui nous rend insipides et dégoûtants les biens invisibles et éternels. Ainsi vous ne portez jamais à la prière qu'un dégoût insurmontable : ah ! c'est une marque que votre cœur est malade ; qu'une fièvre secrète, et inconnue peut-être à vous-même, le fait languir, le mine et le dégoûte ; qu'un amour étranger l'occupe. Remontez à la source de vos dégoûts pour Dieu et pour tout ce qui a rapport à lui, et voyez si vous ne la trouverez pas dans les attachements injustes de votre cœur : voyez si vous ne tenez pas encore trop vous-même aux soins de la parure, à l'amour de votre personne, à des amitiés frivoles, à des animosités dangereuses, à des envies secrètes, à des désirs d'élévation, à tout ce qui vous environne ; voilà la source dumal : appliquez-y le remède : prenezchaque jour quelque chose sur vous-même ; travaillez sérieusement à purifier votre cœur : vous goûterez alors les douceurs et les consolations de la prière ; alors le monde n'occupant plus vos. affections, vous trouverez Dieu plus aimable : on aime bientôt vivement ce qu'on aime uniquement.
Et certes, rendez gloire ici à la vérité ; n'est-il pas vrai que les jours où vous avez vécu avec plus d'attention sur vous-même ; les jours où vous avez fait au Seigneur quelques sacrifices de vos goûts, de votre paresse, de votre humeur, de vos aversions, n'est-il pas vrai que ces jourslà vous avez prié avec plus de paix, plus de consolation, plus de joie ? On retrouve avec bien plus de plaisir les yeux d'un maître à qui l'on vient de donner des marques éclatantes de fidélité ; au lieu qu'on souffre devant lui quand on sent qu'il a mille justes reproches à nous faire : on s'y; déplaît, on y est contraint et gêné ; on se cache devant lui comme le premier pécheur ; on ne lui parle plus avec cette effusion de cœur et cette confiance qu'inspire une conscience pure, et qui n'a rien à se reprocher, et l'on compte les moments où l'on est obligé de soutenir la contrainte et l'ennui de sa divine présence.
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Aussi, lorsque Jésus-Christ nous ordonne de prier, il commence par nous ordonner de veiller (1). Il veut nous faire entendre par là que la vigilance est la seule préparation à la prière ; que pour aimer à prier il faut veiller ; et que les goûts et les consolations ne sont accordées dans la prière qu'au recueillement et aux sacrifices de la vigilance. Je sais que si vous ne priez pas, vous ne sauriez veiller sur vous et vivre saintement ; mais je sais aussi que si vous ne vivez pas avec cette vigilance, qui fait vivre saintement, vous ne sauriez jamais prier avec goût et avec consolation . La prière nous obtient la grâce de la vigilance, il est vrai, mais il est encore plus vrai que la vigilance seule peut nous attirer le don et l'usage de la prière.
Et de là il est aisé de conclure que quand la vie du monde, même la plus innocente ; c'est-à-dire quand les plaisirs, les jeux éternels, les dissipations, les amusements des théâtres, que vous appelez innocents, n'auraient point d'autre inconvénient que de vous rendre inhabiles à la prière : quand cette vie du monde, que vous justifiez tant, n'aurait rien de plus criminel que de vous dégoûter de la prière, de dessécher votre cœur, de dissiper votre imagination, d'affaiblir votre foi, et de laisser le trouble et l'agitation dans votre esprit : quand nous ne jugerions de la sûreté de cet état, que par ce que vous nous dites tous les jours vous-mêmes, que vous ne savez comment vous y prendre pour prier, et que la prière est pour vous d'un dégoût et d'un ennui que vous ne pouvez soutenir ; je dis que, pour cela seul, la vie du monde la plus innocente est une vie de péché et de réprobation, une vie pour laquelle il n'y a point de salut. Car le salut n'est promis qu'à la prière ; le salut n'est possible que par le secours de la prière, le salut n'est accordé qu'à la persévérance de la prière: donc toute vie qui met un obstacle essentiel à
I) Mat th., xxv(, 41.
la prière ne doit rien prétendre gu salut. Or, quune vie de dissipation, de jeu, de plaisir, de spectacle mette un obstacle essentiel à la prière; qu'elle mette dans notre cœur, dans notre imagination, dans nos sens, un dégoût invincible pour la prière, une dissipation incompatible avec l'esprit de prière ; vous le savez ; vous vous en plaignez tous les jours ; vous vous servez même de ce prétexte pour ne pas prier : et de là concluez qu'il n'y a point de salut pour la vie du monde, même la plus innocente; puisque partout où la prière est impossible, le salut l'est aussi. Première raison des dégoûts et des égarements de nos prières ; la tiédeur et l'infidélité de notre vie.
La seconde, c'est le peu d'usage que nous avons de la prière. Nous prions avec dégoût, parce que nous prions rarement. Car, premièrement, c'est l'usage de la prière tout seul qui calmera peu à peu votre esprit ; qui en bannira insensiblement les images du monde et de la vanité ; qui dissipera tous ces nuages qui forment les dégoûts et les égarements de vos prières. Secondement, il faut demander longtemps avant que d'obtenir, presser, solliciter, importuner: les douceurs et les consolations de la prière sont le fruit et la récompense de la prière même. Troi sièmement, il est nécessaire qu'il y ait de la familiarité, afin que le plaisir s'y trouve. Si vous priez rarement, le Seigneur sera toujours pour vous un Dieu étranger et inconnu, pour ainsi dire, devant qui vous serez dans uno espèce de gène et de contrainte ; avec qui vous n'aurez jamais ces eiîusions de cœur, cette douce confiance, cette sainte liberté que la familiarité toute seule donne, et qui fait tout le plaisir de ce divin commerce. Dieu veut être connu pour être aimé. Le monde perd à être approfondi, il n'a de riant que la surface et le premier coup d'œil. Entrez plus avant ; ce n'est plus que vide, vanité, chagrin, agitation et misère. Mais le Seigneur, il faut le connaître et le goûter à loisir, dit le prophète, pour sentir tout ce
SUR LA l'UlKHK loi
qu'il a d'aimable (1). Plus vous le connaissez, plus vous l'aimez ; plus vous vous Unissez à lui, plus vous sentez qu'il n'y a de véritable bonheur sur la terre, que celui de le connaître et de l'aimer.
C'est donc l'usage de la prière tout seul, qui peut nous rendre la prière aimable. Aussi nous voyons, que la plupart des personnes qui se plaignent des dégoûts et des égarements de leurs prières, prient rarement; croient avoir satisfait à ce devoir essentiel, quand elles ont donné rapidement au Seigneur quelques moments de dissipation et de contrainte; l'abandonnent au premier instant de dégoût; ne font aucun effort pour y assujettir leur esprit; et loin de regarder l'opposition invincible qu'elles ont à la prière, comme une raison qui la leur rend plus nécessaire, elles la regardent comme une excuse légitime qui les en dispense.
Mais comment, direz-vous, trouver le temps dans le monde de faire un usage si long et si fréquent de la prière ? Vous ne trouvez pas le temps de prier? Mais pourquoi le temps vous est-il donné, que pour demander à Dieu qu'il oublie vos crimes, qu'il vous mette un jour au nombre de ses saints? Vous n'avez pas le temps de prier? xMais vous n'avez donc pas le temps d'être chrétien? car un homme qui ne prie pas est un homme qui n'a point de Dieu, point de culte, point d'espérance. Vous n'avez pas le temps de prier? Mais la prière est le commencement de tout bien; si vous ne priez pas, vous n'avez pas encore fait une seule œuvre pour la vie éternelle. Ah î manquons-nous de temps pour solliciter les grâces de la terre, pour importuner le maître, pour obséder ceux qui sont en place, pour donner au plaisir ou à la paresse? Que de moments inutiles! que de jours ennuyeux et à charge, par la tristesse toute seule que l'oisiveté traîne après elle! que de
(I) Ps., xxxiii. 9.
i:.-i i.rr.TL'RES spiritielles
temps perdu à de vaines bienséances, à des entretiens oiseux, à des jeux interminables, à des assujettissements stériles, à courir après des chimères qui s'éloignent toujours plus de nous. (Irand Dieu! et l'on manque de temps pour vous demander le ciel, pour apaiser votre colère et attirer vos miséricordes éternelles! Qu'on fait peu de cas de son salut, ô mon Dieu ! quand on n'a pas le temps de demander à votre miséricorde qu'elle nous sauve! et qu'on est à plaindre de trouver tant de moments pour le monde, et de n'en pas trouver un seul pour l'éternité! Seconde raison des dégoûts et des égarements de nos prières; le peu d'usage de la prière même.
Il est vrai que cette raison n'est pas si générale, qu'on ne voie souvent les âmes les plus fidèles à la prière éprouver constamment ces dégoûts et ces égarements dont je parle : mais je dis qu'alors ces dégoûts viennent de la sagesse de Dieu qui veut les purifier, et qui ne les conduit par cette voie, que pour accomplir ses desseins éternels de miséricorde sur elles; dernière raison : qu'ainsi loin de se rebuter de ce que la prière leur offre de triste et de désagréable, elles doivent y persévérer avec plus de fidélité, que si le Seigneur y répandait sur elles des consolations sensibles et abondantes.
Premièrement, parce que vous devez regarder ces dégoûts comme la juste peine de vos infidélités passées. N'est-il pas raisonnable que Dieu vous fasse expier les voluptés criminelles de votre vie mondaine, par les dégoûts et les'amertumes de la piété? La faiblesse du tempérament ne vous permet peut être pas de punir par des macérations corporelles, l'égarement de vos premières mœurs ; ' n'est-il pas juste que Dieu y supplée par les peines et les afflictions intérieures de l'esprit? Voudriez vous qu'il vous fît passer en un instant des plaisirs du monde à ceux de la grâce; des viandes de l'Egypte au lait et au miel de la terre de promesse, sans vous avoir fait éprouver aupa
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ravant les aridités et les fatigues du désert; et en un mot, qu'il ne châtiât, si jose parler ainsi, les délices du crime, que par celles de la vertu?
Secondement, vous vous êtes si longtemps refusé à Dieu, malgré les plus vives inspirations de sa grâce, qui vous rappelaient à la vérité et à la lumière; vous lavez si longtemps laissé heurter à la porte de votre cœur, avant que de l'en rendre le maître; vous avez tant disputé, combattu, balancé, différé, avant que de vous donner à lui : n'est-il pas juste qu'il vous laisse solliciter quelque temps, avant de se donner à vous avec toutes les consolations de sa grâce? Les délais et les retardements du Seigneur sont la juste peine des vôtres.
Mais quand ces raisons seraient moins solides, que savez-vous si Dieu ne veut point vous rendre par là cet exil, et l'éloignement où nous vivons de lui, plus haïssables, et vous faire soupirer plus ardemment après cette patrie éternelle, où la vérité, vue à découvert, nous paraîtra toujours aimable, parce que nous la verrons toujours telle qu'elle est? Que savez-vous sil ne veut point par là vous inspirer plus de componction de vos crimes passés, en vous faisant sentir à tous les moments lopposition et le dégoût qu'ils ont laissés dans votre cœur pour la vérité et pour la justice? Que savez-vous enfin, si. par ces dégoûts. Dieu ne veut pas achever de purifier tout ce qu'il peut y avoir encore de trop humain dans votre piété? s'il ne veut pas établir votre vertu sur la vérité qui est toujours la même, et non pas sur le goût qui change sans cesse ; sur les règles qui sont éternelles, et non pas sur les consolations qui sont passagères ; sur la foi qui sacrifie constamment les choses visibles aux invisibles, et non pas sur la sensibilité, qui laisse au monde le même empire presque qu'a la grâce sur notre cœur? Une piété toute de goût ne va pas loin, si la vérité ne la soutient et ne l'affermit. Il est dangereux de faire dépendre sa fidélité
des dispositions sensibles d'urt cœur qui n'est jamais un instant le même, et sur qui tous lesobjets font des impressions nouvelles. Les devoirs qui ne plaisent que lorsqu'ils consolent ne plaisent pas longtemps; et la vertu, qui n'est que dans le goût, ne saurait se soutenir, parce qu'elle ne tient qu'à nous-mêmes.
Car, après tout, si vous ne cherchez que Dieu tout seul dans vos prières : qu'il vous conduise par des dégoûts ou par des consolations, pourvu que la voie par où il vous mène vous conduise à lui; comme elle est la plus sûre pour vous, elle doit vous paraître préférable à toutes les autres. Si vous ne priez que pour attirer plus de secours du ciel sur vos besoins et sur vos faiblesses : la foi vous apprenant que la prière accompagnée même de ces dégoûts et de ces aridités obtient les mêmes grâces, produit les mêmes eiïels,et qu'elle est aussi agréable à Dieu, que celle où se trouvent des consolations plus sensibles; que dis-je? qu'elle peut devenir même plus agréable au Seigneur par l'acceptation des peines que vous y souffrez, la foi vous l'apprenant, vous devez être aussi fidèle à la prière que si elle vous offrait des attraits sensibles. Autrement, ce ne serait pas Dieu que vous chercheriez, mais vous même; ce ne seraient pas les biens éternels, mais des consolations vaines et passagères; ce ne seraient pas l^s remèdes de la foi, mais les appuis de votre amourpropre.
Ainsi, qui que vous soyez, imitez la femme chananéenne : soyez fidèle à la prière; et, dans l'accomplissement de ce devoir, vous trouverez le secours et la félicité de tous les autres. Si vous êtes pêcheur, priez : ce n'est que par là que le publicain et la pécheresse de l'Évangile obtinrent des sentiments de componction, et la grâce d'une parfaite pénitence ; et la prière est la seule source et la seule voie de la justice. Si vous êtes juste, priez encore : la persévérance dans la foi et dans la piété n'est
promise qu'à la prière; et ce n'est que par là que Job, que David, que Tobie, ont persévéré jusqu'à la fin. Si vous vivez au milieu des pécheurs, et que le devoir ne vous permette pas de vous dérober au spectacle de leurs dérèglements, priez : plus les périls sont grands, plus la prière devient nécessaire; et les trois enfants au milieu des flammes, et Jonas dans le sein d'un monstre, ne trouvèrent leur sûreté que dans la prière. Si les engagements de votre naissance ou de votre état vous attachent à la cour des rois, priez : Esther dans la cour d'Assuérus, Daniel dans celle de Darius, les prophètes dans les palais des rois d'Israël, ne durent qu'à la prière la vie et le salut. Si vous vivez dans la retraite, priez : la solitude elle-même devient un écueil, si l'entretien continuel avec le Seigneur ne nous défend contre nous-mêmes; et Judith dans le secret de sa maison, et la veuve Anne dans le temple, et les x^ntoine au fond des déserts, ne trouvèrent que dans la prière le fruit et la sûreté de leur retraite. Si vous êtes établi dans l'Église pour instruire les peuples, priez : vos prières toutes seules feront toute la force et tout le succès de votre ministère ; et les apôtres ne convertirent l'univers, que parce qu'ils ne s'étaient réservé pour leur partage que la prière et la prédication de l'Evangile (1). Enfin, qui que vous soyez encore une fois, dans la prospérité, ou dans l'indigence ; dans la joie, ou dans l'affliction ; dans le trouble, ou dans la paix; dans la ferveur, ou dans le découragement; dans le désir, ou dans les voies de la justice; avancé dans la vertu, ou encore dans les premières démarches de la pénitence; priez : la prière est la sûreté de tous les états, la consolation de toutes les peines, le devoir de toutes les conditions,, l'âme de la piété, le soutien de la foi, le grand fondement de la religion, et toute la religion elle-même. 0 mon Dieu! répandez donc
Il Art., IV, 4.
156 LECTL'RFS SrMRITlELI.KS
SUT- nous cet esprit de grâce et de prière, qui devait être le caractère le plus marqué de votre Eglise, et le partage dun peuple nouveau ; et purifiez nos cœurs et nos lèvres, afin que nous puissions vous offrir des louanges pures, des soupirs fervents, et des vœux dignes des biens éternels que vous avez promis si souvent à ceux qui vous les auront demandés comme il faut.
SIXIEME LECTURE
VENDREDI
RESUME
l" Partie. Ne méprisez par l'extérieur du culte et fie la piété. Le véritable culte, si nous le considérons en lui-même, et sans aucun rapport à l'état présent de l'homme, est purement intérieur, et se consomme tout entier dans le cœur ; telle eût été la religion de l'homme innocent : mais, depuis notre chute, notre âme enveloppée dans les seus, ne peut presque plus se passer de leur ministère. De là les pratiques de la loi multipliées à l'infini ; l'Église plus spirituelle en eut moins, mais elle en eut ; un Dieu même manifesté en chair y devint visible, pour s'insinuer à la faveur de nos sens jusque dans nos cœurs. Cependant, parce que nous avouons que la véritable piété est dans le cœur, la sagesse du monde allègue trois prétextes pour autoriser le mépris qu'elle fait des pratiques extérieures de la religion.
1° L'inutilité de l'extérieur. On pourrait d'abord demander à ces sages du monde, si, en bannissant cet extérieur qu'ils croient inutile, ils sont du moins fidèles à cet e.ssentiel auquel ils se retranchent ; et s'ils donnent du moins leur cœur à Dieu, tandis que tous les dehors sont encore au monde : en ce cas-là, ils ne s'aviseraient guère de disputer à Dieu les dehors : c'est le sacrifice du cœur et des passions qui coûte : ainsi quand une fois on en est venu là, tout le reste ne coûte plus rien. Aus.si on voit bien tous les jours des personnes qui avec un cœur mondain, font des œuvres extérieures de piété : mais l'on n'en voit point qui, après avoir donné sincèrement leur cœur à Dieu, persévèrent dans le même éloignement des devoirs extérieurs de la piété.
Mais outre, cela la même loi qui nous oblige de croire de cœur,
ir,8 LECTURES SPIRITUELLES
nous ordonne de confesser de bouche, et de donner des marques publiques de notre foi, pour rendre gloire au Seigneur, pour faire connaître les faveurs secrètes dont il nous a comblés, pour édifier nos frères, pour encourager les faibles dans la pratiiiue de la vertu, pour réparer nos scandales, pour consoler les Justes par le spectacle de notre cbangement, pour confondre les impies, et les forcer de convenir en secret qu'il y a encore de la vertu sur la terre. Voilà à quoi sert cet extérieur que vous croyez inutile à la piété : comment pouvez-vous le croire inutile, pnique vous l'exigez des serviteurs de Dieu; et que dès qu'ils imitent les manières du monde, vous devenez les premiers censeurs de leur piété ?
2° La fausse sagesse du monde oppose à l'extérieur du culte sa simplicité et sa faiblesse. Toutes les pratiques extérieures de la religion, c'est là, dit-on, la religion du peuple ; on n'y trouve pas as.sez d'élévation et de force. Mais d'abord le.s personnes qui font ce reproche au culte extérieur, ont d'ordinaire tous les défauts des Ames les plus basses et les plus viles ; c'est pourtant dans le règlement des mœurs qu'il faudrait se piquer de force et d'élévation : car c'est en cela que consiste la véritable force et la seule élévation de l'esprit et du cœur, à maîtriser ses passions ; voilà ce qui fait les grandes âmes, et voilà où en sont les Justes que le monde méprise tant, et qu'il regarde comme des esprits faibles et vulgaires.
D'ailleurs vous regardez les saints usages de la religion autorisés par la foi et la piété de tous les siècles et de fous les Justes, comme des pratiques populaires et trop peu sérieuses pour des hommes d'un certain caractère ; mais vos occupations les plus sérieuses et les plus éclatantes même selon le monde, sont-elles donc plus dignes de l'homme et du chrétien, que les pratiques les plus populaires de la piété accomplies avec un esprit de foi et de religion ? Ce qui vous abuse, c'est que vous avez une grande idée du monde et de ses vanités, et que vous ne voyez pas des mêmes yeux les devoirs de la religion : ainsi les Justes trouvent vain et puéril ce qui vous paraît grand et merveilleux, comme vous traitez de médiocrité et de petitesse ce qui leur paraît uniciuement digne de la grandeur et de l'excellence de l'homme.
3" Le monde oppose aux pratiques extérieures de la religion l'abus qu'on en fait. A cela je vous réponds en un mot, que c'est ce qu'il faut éviter, mais que les abus de la piété ne doivent jamais tomber sur la piété même. Cependant comme il y a certainement des abus dans les pratiques extérieures delà religion, il est à propos de les combattre, et c'est ce que nous allons faire.
II' P.\RTiE. N'abusez point des pratiquea extérieures de la piété.
i° Ces pratiques sont utiles, mais c'est lorsqu'on les accompagne
Se cet esprit de foi et d'amour, sans lequel la chair ne sert de rien. Comme tout le culte extérieur se rapporte au renouvellement du cœur comme à la fin principale, toute pratique qui ne tend pas à établir le règne de Dieu au dedans de nous, est vaine; toute religion qui se bornerait à de purs dehors, serait indigne de l'Être suprême : cependant c'est ici l'abus le plus universel, et la plaie la plus déplorable de l'Église; jamais tant d'extérieur et de dévotion, et jamais peut-être moins de piété réelle et intérieure. Ce n'est pas que je prétende, comme l'impie, que tous les dehors de la piété ne soient que feinte et hypocrisie : non, c'est au contraire l'erreur de la bonne foi, et l'excès de la confiance que la plupart des âmes mondaines mettent en ces devoirs extérieurs, qui leur fait illusion ; elles croient que tout est fait lorsqu'elles ont rempli ces devoirs, quoiqu'elles vivent toujours dans les mêmes désordres : mais si nous-mêmes n'estimons dans les hommes que les sentiments intimes et réels qu'ils ont pour nous, et si nous ne comptons pour rien les dehors, comment pouvons-nous croire que Dieu, qui s'appelle le Dieu du cœur, se paiera d'un vain extérieur et de simples bienséances ? Cependant on y met sa confiance sous prétexte que :
2 Ces pratiques extérieures sont saintes: mais elles deviennent des obstacles de salut à cause de cette fausse confiance qu'elles nous inspirent ; et c'est ici le second abus des pratiques extérieures : elles rassurent la conscience, le pécheur s'imagine y trouver une ressource à ses désordres ; il se pardonne plus facilement des fragilités et des chutes qui paraissent compensées par des œuvres saintes; il ne craint plus de tomber dans l'endurcissement, parce qu'il se trouve encore sensible à certains devoirs extérieurs de la religion : il est semblable au peuple Juif, qui, fidèle observateur des pratiques extérieures, persévéra pourtant jusqu'à la fin dans son aveuglement, parce que ces dehors extérieurs nourrissaient toujours son injuste confiance. .\ussi voyons-nous dans l'Évangile, que les grands pécheurs, les impies, les publicainsse convertissent, mais les pharisiens, les demichrétiens, les âmes en même temps religieuses et mondaines, qui allient les devoirs extérieurs de la piété avec les plaisirs et les maximes du monde, ne se convertissent jamais.
3° Dernier abus des pratiques extérieures; elles sont justes, mais on en abuse et on blesse la justice en leur donnant la préférence sur les obligations les plus indispensables : ainsi souvent on est de toutes les bonnes œuvres, et l'on manque à celles que Dieu demande de nous. Or voici la règle là-dessus : tout ce qui combat une obligation essentielle, ne peut être une œuvre de la foi et de la piété. La charité ne détruit pas ce que la justice édifie. Commencez par le devoir : tout ce
l'io LECTURES sr'IIUTIi;i.l.l"S
que vous ne bâtirez pas sur ce fondemeut ne sera qu'un amas de ruines ; Dieu ne compte point des œuvres qu'il ne nous demande point ; la piété sincère et véritable n'est que la Ddélité aux obligations de son état.
DEVELOPPEMENT
Ce peuple m'honore des lèvres ; et son cœur pat loin fie mol. Matth.. xv, 8).
N'oici la nouvelle alliance, c'est-àdire la religion du cœur établie, le culte spirituel élevé sur les ruines de la superstition et de l'hypocrisie; l'obéissance et la miséricorde préférées aux offrandes et aux victimes; l'esprit qui vivifie, opposé à la lettre qui tue; la chair qui ne sert de rien, rejetée; la piété qui est utile à tout, annoncée; en un mot, les traditions humaines, les doctrines nouvelles, les erreurs populaires, la religion des sens, ou condamnée dans ses abus, ou réglée dans ses usages.
Je sais que l'hérésie trouva, le siècle passé, dans ces paroles de mon texte des occasions d'erreur, et des prétextes de calomnie; elle accusa l'Eglise d'avoir succédé en ce point aux erreurs de la synagogue. L'institution sainte de nos sacrements, les honneurs rendus aux saints et à Marie ; les abstinences et les veilles ; la décoration des temples et des autels; l'appareil extérieur et respectable du culte; les pratiques les plus universelles et les plus anciennes; celles dont l'origine, cachée dans des temps reculés, fait de l'ignorance même où l'on est de leur établissement, la preuve la plus décisive de leur sainteté : tout cela ne fut plus dans la bouche du schisme que des traditions humaines contraires à la loi de Dieu; et les abus 011 l'ignorance et la superstition avaient conduit les simples aux siècles précédents, nous furent imputés comme la croyance commune et la foi de toutes les Eglises.
Vous avez depuis, ô mon Dieu ! réparé les ruines de votre maison : vous avez rassemblé les dispersions d'Israël. La terre heureuse que nous habitons n'a plus que le même langage ; le mur funeste de séparation est détruit, et votre sanctuaire voit dans son enceinte, Samarie et Jérusalem ne plus former comme autrefois qu'un même peuple au pied de vos autels! C'est à vous maintenant. Seigneur, à changer le dedans, à ramener les cœurs, à éclairer des esprits qui peut-être n'ont plié que sous le bras de l'homme ; afin que non seulement il n'y ait plus qu'un bercail et qu'un pasteur, mais même qu'un cœur et qu'une âme dans votre Eglise.
Mais à nos prières, il faut joindre vos exemples! vos mœurs doivent achever de désabuser nos frères revenus à nous, encore plus que nos instructions : et comment voulez-vous que nous leur inspirions du respect pour les saintes pratiques du culte, tandis que vous les autoriserez à les mépriser, en les méprisant vous-mêmes, ou à les re'garder comme des superstitions par l'abus que vous en ferez?
Dans le dessein donc que je me suis proposé de vous entretenir sur une matière si utile, c'est-à-dire, de vous expliquer les règles de la piété chrétienne, et l'esprit du véritable culte; je veux combattre deux erreurs opposées, et qui me paraissent ici également dangereuses. Il est des fidèles parmi nous, qui se font honneur de mépriser toutes les pratiques extérieures de piété, qui les traitent de dévotions populaires, et nous disent sans cesse que Dieu ne regarde que le cœur, et que tout le reste est inutile; première erreur qu'il importe de combattre. Il en est d'autres, qui, négligeant l'essentiel de la loi, mettent en ces vains dehors toute leur religion et toute leur confiance; seconde erreur sur laquelle je tâcherai de vous instruire. Ne rejetez pas les pratiques extérieures du culte et de la piété ; ce serait un orgueil et une singularité blâmable, et vous
IKi I.F/.TURES SPIRITUELLKS
n'adoreriez pas le Seigneur en vérité : ne comptez pas sur cetextérieur, jusqu'à croire que sans vous appliquer à purifier votre cœur, et à régler vos mœurs, cet extérieur tout seul suffira pour vous rendre agréables à Dieu; ce serait l'erreur des pharisiens, et vous n'adoreriez pas le Seigneur en esprit. Ne méprisez pas l'extérieur du culte et de la piété; n'en abusez pas : voilà tout le dessein de ce dis cours.