K I.KiTI HKS SI'IHITUI-:i,LHS
Dieu voire peine ? Donc, si vous sentiez les misères de votre âme, comme vous sentez les misères de votre corps, vous seriez bientôt habile dans l'art divin de la prière. Dites que dans la prière, vu l'immensité de vos besoins, vous ne savez par où commencer, alors vous parlerez le langage de la foi ; mais, comment osez-vous vous plaindre, que vous u'avez rien à dire à Dieu, quand vous voulez le prier ? X'y ent-il que vos crimes passés, ne vous ofïrent-ils rien à demander à la miséricorde divine ? Si vous êtes assez heureux pour mener actuellement une vie chrétienne, la grâce singulière que Dieu vous a faite de vous désabuser du monde, ne forme-telle aucun sentiment de reconnaissance dans votre cœur, quand vous êtes à ses pieds ? Si, malgré votre changement, vous sentez encore ce fonds inépuisable de corruption qui doit si fort vous alarmer, ne trouvezvous pas là de quoi parler au Seigneur dans la prière ? D'ailleurs, si vous n'avez rien à demander pour vous dans la prière, occupez-vousy des maux de l'Eglise : demandez à Dieu la conversion de vos proches, de vos amis, de vos ennemis ; tout ce qui vous environne, le monde, la retraite, la cour, la ville, les justes, les pécheurs, tout vous apprend à prier.
3" Enfin, pourquoi dites-vous que vous ne savez pas prier, c'est que vous n'aimez pas Dieu. Quand on aime, le cœur sait bien comment il faut s'y prendre pour entretenir et pour toucher ce qu'il aime : substituons Dieu, dans notre cœur, à la place du monde, rétablissons-y l'ordre ; alors il ne se trouvera plus étranger devant le Seigneur.
II* Partie. Vous ne tronrez aucun goût à la prière, second prétexte pour voux en dispenser ; il faut voua en faciliter l'usage. Il est injuste de s'éloigner de la prière à cause des dégoftts et des égarements d'esprit qui nous la rendent pénible et désagréable.
1° Parce que ces dégoûts et ces égarements prennent leur source dans notre tiédeur et nos infidélités. Il est injuste de prétendre que nous puissions porter à la prière un esprit serein et tranquille, une imagination calme, un cœur touciié, tandis que toute notre vie sera une dissipation éternelle, et que nous conserverons dans notre cœur mille attachements déréglés. Les âmes les plus retirées et les plus saintes, trouvent souvent dans le seul souvenir de leurs mœurs passées, des images fâcheuses qui viennent troubler la douceur et la tranquillité de leurs prières jusque dans le fond de leurs solitudes : et nous prétendons que dans une vie régulière, je le veux, mais pleine d'agitations, d'occasions qui nous entraînent, de plaisirs qui nous amollissent, nous nous trouverons tout d'un coup dans la prière de nouveaux hommes, avec une tranquillité d'esprit et de cœur, que la retraite la plus profonde, et le détachement le plus rigoureux ne donnent pas
quelquefois eux-mêmes ! Rien n'est plus injuste qu'une telle prétention ; pour avoir un esprit recueilli dans la prière, il faut l'y porter ; et si vous voulez que votre cœur trouve quelque sensibilité pour les choses du ciel, il faut le vider de tant d'alïections terrestres qui le remplissent. L'amour du monde, comme une ûèvre dangereuse, dit saint Augustin, répand sur le cœur une amertume universelle, qui nous rend insipides et dégoûtants les biens invisibles et éternels. Travaillez sérieusement à purifier votre cœur ; vous goûterez alors les douceurs et les consolations de la prière.
2° Il est injuste de s'éloigner de la prière à cause du peu de goût qu'on y trouve, parce que ces dégoûts viennent du peu d'usage que nous avons de la prière ; nous prions avec dégoût, parce que nous prions rarement. Premièrement, il n'y a que l'usage de la prière qui puisse dissiper ces nuages qui forment les dégoûts et les égarements de nos prières. Secondement, les douceurs et les consolations de la prière, sont le fruit et la récompense de la prière même. Troisièmement, il n'en est pas de Dieu comme du monde : le monde perd à être approfondi : mais le Seigneur, il faut le connaître et le goûter à loisir, pour sentir tout ce qu'il a d'aimable : c'est donc l'usage de la prière, tout seul, qui peut nous rendre aimable ce saint exercice. Mais, dit-on, comment trouver dans le monde le temps de faire un usage fréquent de la prière? On ne manque pas de temps pour solliciter les grâces de la terre, et on manque de temps pour demander le ciel, apaiser la colère de Dieu, et attirer ses miséricordes éternelles ! Cela montre le peu de cas qu'on fait de son salât : car on ne peut point se sauver sans prier ; puisqu'un homme qui ne prie pas est un homme qui n'est point chrétien, qui n'a point de Dieu, point de culte, point d'espérance, qui n'a pas encore fait une seule œuvre pour la vie éternelle.
3* Enfin, il est injuste de se dispenser de prier à cause des dégoûts qui accompagnent la prière, parce que ces dégoûts ne^ sont souvent qu'une épreuve, par laquelle Dieu veut purifier notre cœur: ainsi, loin de nous rebuter de ce que la prière nous offre de triste et de désagréable, nous devons y persévérer avec plus de fidélité, que si le Seigneur y répandait sur nous des consolations sensibles et abondantes. Premièrement, parce que vous devez regarder vos dégoûts comme la juste peine de vos infidélités passées : vous vous êtes longtemps refusé à Dieu, malgré ses plus vives inspirations, il est juste qu'il vous laisse solliciter quelque temps avant de se donner à vous avec toutes les consolations de sa grâce. Secondement, peut-être Dieu veutil vous rendre par là cet exil et cet éloignement où nous vivons de lui, plus haïssable. Troisièmement, peut-être veut-il vous inspirer plus de componction de vos crimes passés, en vous faisaul sentir à tout
moment l'opposition et le dégoût qu'ils ont laissé dans votre cœnr, pour la vérité et pour la justice. Peut-être enfin par ces dégoûts. Dieu veut achever de purifier tout ce qu'il peut y avoir encore de trop humain dans votre piété.
DEVELOPPEMENT
^Seigneur, FiU de David, ayez pitié de moi\! (Matth., ïv, ii).\
Tel est le gémissement d'une âme touchée de ses misères, et qui s'adresse au souverain médecin, dans la miséricorde duquel tout seul elle espère en trouver le remède. C'était autrefoisla prière d'une femmechananéenne, qui voulait obtenir du Fils de David la guérison de sa fille. Persuadée de sa puissance, et attendant tout de sa bonté pour les malheureux, elle ne connaît pas de moyen plus sûr de se le rendre propice, que le cri de sa douleur, et le simple récit de son infortune. Et c'est le modèle de prière que l'Eglise nous propose pour nous animer et nous apprendre à prier ; cest-à-dire nous rendre plus aimable et plus familier ce devoir, le plus essentiel à la piété chrétienne.
Car, prier, c'est la condition de Ihomme ; c'est le premier devoir de Ihomme, c'est l'unique ressource de Ihomme ; c'est toute la consolation de l'homme: c'esttout Ihomme, pour parler le langage del'Esprit-Saint.^
Oui, si le monde entier, au milieu duquel nous vivons n'est qu'une tentation continuelle ; si toutes les situations où nous nous trouvons, et tous les objets qui nous environnent, paraissent d'accord avec notre corruption, ou pour nous affaiblir, ou pour nous séduire ; si les richesses nous corrompent, lindigence nous aigrit, la prospérité
nous élève, l'affliction nous abat, les affaires nous dissipent, le repos nous amollit, les sciences nous enflent, l'ignorance nous égare, les commerces nous répandent trop au dehors, la solitude nous laisse trop à nous-mêmes, les plaisirs nous séduisent, les œuvres saintes nous enorgueillissent, la santé réveille les passions, la maladie nourrit, ou la tiédeur, ou les murmures ; en un mot, si, depuis la chute de la nature, tout ce qui est en nous ou autour de nous est pour nous un nouveau péril : dans une situation si déplorable, ô mon Dieu! quel espoir de salut pourrait-il encore rester à l'homme, si, du fond de sa misère, il ne faisait monter sans cesse des gémissements vers le trône de votre miséricorde, afin que vous daigniez vous-même venir à son secours, mettre un frein à ses passions indomptées, éclairer ses erreurs, soutenir sa faiblesse, adoucir ses tentations, abréger les heures du combat, et le relever de ses chutes ?
Le chrétien est donc un homme de prière: son origine, sa situation, sa nature, ses besoins, sa demeure, tout l'avertit qu'il faut prier. L'Eglise elle-même, où la grâce de la régénération l'a incorporé, ici-bas étrangère, y est toujours gémissante et plaintive : elle ne reconnaît ses enfants que par les soupirs qu'ils poussent sans cesse vers leur patrie ; et le chrétien qui ne prie pas se retranche luimême de l'assemblée des saints, et est pire qu'un infidèle.
D'où vient donc qu'un devoir si essentiel, et si consolant même, pour l'homme, est aujourd'hui si négligé? D'où vient qu'on le regarde, ou comme un devoir triste et ennuyeux, ou comme le partage seulement des âmes retirées ; de sorte que nos instructions sur la prière n'intéressent presque pas ceux qui nous écoutent, persuadés qu'elles conviennent plus au cloître qu'à la cour ?
D'où vient cet abus et cet oubli si universel de la prière dans le monde ? De deux prétextes que je veux aujourd'hui combattre : premièrement, on ne prie pas, parce qu'on ne
UJi LECTURES Sl'lKiTLELLES
sait pas prier, dit-on, et qu'on y perd son temps ; secondement, on ne prie pas, parce qu'on se plaint qu'on ne trouve dans la prière que des égarements desprit qui la rendent insipide et insoutenable. Premier prétexte tiré de l'ignorance où l'on est sur la manière dont il faut prier. Second prétexte pris dans les dégoûts et les difficultés de la prière. Il faut donc, premièrement, vous apprendre à prier, puisque vous ne le savez pas. Il faut, en second lieu, vous faciliter lusage de la prière, puisque vous y trouvez tant de peine et de ditficulté.
PREMIERE P.VRTIE
Les préceptes que [je vous prescris, disait autrefois le Seigneur à son peuple, ne sont pas au-dessus de vos forces, ni inaccessibles à la portée de votre esprit: ce ne sont pas des secrets cachés dans le ciel, de sorte que vous puissiez dire: Mais qui de nous pourra s'élever jusque-là pour les découvrir et pour les comprendre? ni des connaissances qu'on ne trouve qu'au delà des mers, de peur que vous ne me disiez : Comment pourrons-nous les traverser pour nous en instruire ? Ce sont des devoirs qui sont à votre portée, et tout proche de vous .qui peuvent s'accomplir dans votre bouche et dans votre cœur : de sorte que vous n'avez plus d'excuse à mopposer, si vous vous dispensez de leur observance (I).
Or, ce que le Seigneur dit en général de tous les préceptes de sa loi sainte, qu'il n'en faut pas chercher la connaissance hors de nous, et qu'ils s'accomplissent tous dans notre cœur et dans notre bouche ; nous pouvons le dire plus particulièrement du précepte de la prière, qui est comme le premier et le plus nécessaire de tous.
Ij Dtut., XXX, 1».
Cependant, ce qu'on oppose le plus ordinairement dans le monde à ce devoir, c'est qu'on ne sait que dire à Dieu quand on vient se présenter à la prière, et que l'oraison est un secret où jusqu'ici on na rien pu comprendre. Je dis donc que ce prétexte prend sa source dans trois dispositions injustes: la première, c'est qu'on se trompe dans l'idée qu'on se forme de la prière ; la seconde, c'est qu'on ne sent pas assez ses misères et ses besoins ; la troisième, c'est qu'on n'aime point son Dieu.
Je dis, premièrement, qu'on se trompe dans l'idée qu'on se forme de la prière. En effet, la prière n'est pas un effort de l'esprit, un arrangement d'idées, une pénétration profonde des mystères et des conseils de Dieu : c'est un simple mouvement du cœur ; c'est un gémissement de lame vivement touchée à la vue de ses misères; cest un sentiment vif et secret de nos besoins et de notre faiblesse ; et une humble confiance, qui l'expose à son Seigneur, pour en obtenir la délivrance et le remède. La prière ne suppose pas dans l'âme qui prie de grandes lumières, des connaissances rares, un esprit plus élevé et plus cultivé que celui des autres hommes : elle suppose seulement plus de foi, plus de componction, plus de désir d'être délivré de ses tentations et de ses misères. La prière n'est pas un secret ou une science quon apprenne des hommes, un art et une méthode inconnue, sur laquelle il soit besoin de consulter des maîtres habiles pour en savoir les règles et les préceptes. Les moyens, les maximes qu'on a voulu nous donner là-dessus en nos jours, sont ou des voies singulières qu'il ne faut jamais proposer pour modèle, ou les spéculations vaines d'un esprit oiseux, ou un fanatisme qui mène à tout, et qui, loin d'édifier l'Eglise, a mérité ses censures, a fourni aux impies des dérisions contre elle, et au monde de nouveaux prétextes de mépris et de dégoût de la prière. La prière est un devoir sur lequel nous naissons tous instruits : les règles de cette science divine ne IV. 8
sont écrites que dans nos cœurs ; et l'Esprit de Dieu est le seul maître qui l'enseigne.
Une âme sainte et innocente, qui est pénétrée de ,1a grandeur de Dieu, frappée de la terreur de ses jugements, touchée de ses miséricordes infinies ; qui ne sait presque que s'anéantir eu sa présence, confesser dans la simplicité de son cœur ses bontés et ses merveilles, adorer les ordres de sa providence sur elle, accepter devant lui les croix et les peines, que la sagesse de ses conseils lui impose ; qui ne connaît pas de prière plus sublime que de sentir devant Dieu toute la corruption de son cœur; gémir sur sa dureté et sur son opposition à tout bien; lui demander avec une foi vive qu'il la convertisse, qu'il détruise en elle cet homme de péché, qui, malgré ses plus fermes résolutions, lui fait faire tous les jours tant de faux pas dans les voies de Dieu: une àme de ce caractère est mille fois plus instruite sur la science de la prière que les maîtres et les docteurs eux-mêmes, et peut dire avec le prophète ; J'ai surpassé en inteUiyence tous ceux qui m'instruisent [[}. Elle parle à son Dieu comme un ami à son ami ; elle s'afflige de lui avoir déplu : elle se reproche de n'avoir pas encore la force de renoncer à tout puur lui plaire: elle ne s'élève pas dans la sublimité de ses pensées ; elle laisse parler son cœur, elle s'abandonne à toute sa tendresse devant l'objet qu'elle aime uniquement. Dans le temps même que son esprit s'égare, son cœur veille et parle pour elle; ses dégoûts mêmes deviennent une prière par les sentiments qui se forment alors dans son cœur : elle s'attendrit; elle soupire; elle se déplaît: elle est à charge à elle-même; elle sent la pesanteur de ses liens ; elle se ranime comme pour s'en dégager et les rompre ; elle renouvelle mille fois ses protestations de fidélité ; elle rougit et se confond de promettre toujours, et de se retrou-
^1; Ps., cxviii, &a.
vertouj'ours infidèle : voilà tout le secret et toute la science de sa prière. Et qu'y a-t-il là qui ne soit à portée de toute âme fidèle ?
Qui avait instruit à prier notre pauvre femme chananéenne: une étrangère, une fille de Tyr et de Sidon, qui ignorait les merveilles de la loi, et les oracles des prophètes ; qui n'avait pas encore entendu de la bouche du Sauveur les paroles de la vie éternelle ; qui était encore assise dans les ténèbres de l'ignorance et de la mort ? elle prie cependant: elle ne s'adresse pas aux apôtres, pour apprendre d'eux les règles de la prière ; son amour, sa confiance, le désir d'être exaucée, lui apprennent à prier: son cœur touché fait tout le mérite et toute la sublimité de sa prière.
Et certes, si pour prier il fallait s élever à ces états sublimes d'oraison, où Dieu élève quelques âmes saintes, s'il fallait être ravi comme Paul jusque dans le ciel, pour y entendre ces secrets ineffables que Dieu ne découvre point à l'homme, et qu'il n'est pas permis à l'homme luimême de révéler; ou comme Moise, sur la montagne sainte, être placé sur une nuée de gloire, et voir Dieu face à face : c'est-à-dire, s'il fallait être arrivé à ce degré d'union intime avec le Seigneur, où l'âme, comme si elle était déjà dépouillée de son corps, s'élève jusque dans le sein de Dieu même; contemple à loisir ses perfections infinies; oublie, pour ainsi dire, ses membres qui sont sur la terre ; n'est plus troublée, ni même divertie, par les fantômes des sens; est fixée et comme absorbée dans la contemplation des merveilles et des grandeurs de Dieu : et, participant déjà à son éternité, ne compterait un siècle entier passé dans cet état heureux que comme un instant court et rapide ; si, dis-je, pour prier, il fallait être favorisé de ces dons rares et excellents de l'Esprit saint, vous pourriez nous dire, comme ces nouveaux fidèles dont parle saint Paul, que vous ne les avez pas
13r. I.F.nTUREJî SPIRITUELLES
reçus et que vous ignorez même quel est l'Esprit qui les communique.
Mais la prière n'est pas un don particulier réservé à certaines âmes privilégiées ; c'est un devoir commun imposé à tout fidèle : ce n'est pas seulement une vertu de perfection, et réservée à certaines âmes plus pures et plus saintes; c'est une vertu indispensable, comme la charité; nécessaire aux parfaits comme aux imparfaits; à la portée des savants comme des ignorants, ordonnée aux simples comme aux plus éclairés : c'est la vertu de tous les hommes; c'est la science de tout fidèle; c'est la perfection de toute créature. Tout ce qui a un cœur et qui peut aimer l'Auteur de son être ; tout ce qui a une raison capable de connaître le néant de la créature et la grandeur de Dieu, doit savoir l'adorer, lui rendre grâces, recourir à lui ; lapaiser, lorsqu'il est irrité ; l'appeler, lorsqu'il est éloigné ; le remercier, lorsqu'il favorise ; s'humilier, lorsqu'il frappe; lui exposer des besoins, ou lui demander des grâces.
Aussi lorsque les disciples demandent à Jésus-Christ qu'il leur apprenne à prier (1) ; il ne leur découvre pas la hauteur, la sublimité, la profondeur des mystères de Dieu : il leur apprend seulement que pour prier, il faut regarder Dieu comme un père, tendre, bienfaisant, attentif; s'adressera lui avec une familiarité respectueuse, avec une confiance mêlée de crainte et d'amour; lui parler le langage de notre faiblesse et de nos misères ; ne prendre des expressions que dans notre cœur; ne vouloir pas nous élever jusqu'à lui, mais le rapprocher plutôt de nous; lui exposer nos besoins ; implorer son secours; souhaiter que tous les hommes l'adorent et le bénissent ; qu'il vienne établir son règne dans tous les cœurs ; que le ciel et la terre soient soumis à ses volontés saintes : que
(1) l.ur.. II. 1.
SLR LA PRIERE 1:^7
les pécheurs rentrent dans les voies de la justice ; que les infidèles arrivent à la connaissance de la vérité ; qu'il nous remette nos offenses; qu'il nous préserve de nos tentations ; qu'il tende la main à notre faiblesse ; qu'il nous délivre de nos misères. Tout est simple, mais tout est grand dans cette divine prière : elle rappelle l'homme à lui-même ; et pour en suivre le modèle, il ne faut que sentir ses besoins, et en souhaiter la délivrance.
Et voilà pourquoi j'ai dit que la seconde disposition injuste, d'où partait le prétexte fondé sur ce qu'on ne sait pas prier, est qu'on ne sent pas assez les besoins infinis de son âme. Car faut-il apprendre à un malade à demander sa guérison ; à un homme pressé de la faim à solliciter la nourriture ; à un infortuné battu de la tempête et sur le point d'un triste naufrage à implorer du secours ? Hélas ! la nécessité toute seule ne fournit-elle pas alors des expressions ? ne trouve-ton pas dans le sentiment tout Seul des maux qu'on endure, cette éloquence vive, ces mouvements persuasifs, ces remontrances pressantes qui en sollicitent le remède ? un cœur qui souffre a-t-il besoin de maître pour savoir comment il faut se plaindre ? Tout parle en lui; tout exprime sa douleur; tout annonce sa peine ; tout sollicite son soulagement : son silence même est éloquent.
Vous-même, qui vous plaignez que vous ne savez comment vous y prendre pour prier : dans vos afflictions temporelles, dès qu'une infirmité fâcheuse menace votre vie, qu'un événement inattendu met vos biens et votre fortune en péril ; qu'une mort prochaine est sur le point de vous enlever une personne, ou chère ou nécessaire : alors vous levez les mains au ciel ; vous y faites monter des gémissements et des prières ; vous vous adressez au Dieu qui frappe et qui guérit, vous savez prier alors : vous n'allez pas chercher hors de votre cœur, des leçons et des règles, pour apprendre à lui exposer votre peine ; ni con-
sulter des maîtres habiles, pour savoir ce qu'il faut lui dire : vous n'avez besoin que de votre douleur, vos maux tout seuls ont su vous instruire.
Ah ! si nous sentions les misères de notre âme, comme nous sentons celles de notre corps ; si notre salut éternel nous intéressait autant qu'une fortune de boue, ou une santé fragile et périssable, nous serions habiles dans l'art divin de la prière; nous ne nous plaindrions pas que nous n'avons rien à dire en la présence d'un Dieu à qui nous avons tant à demander; il ne faudrait pas donner la gêne à notre esprit, pour trouver de quoi nous entretenir avec lui ; nos maux parleraient tout seuls; notre cœur s'échapperait malgré nous-mêmes en de saintes effusions, comme celui de la mère de Samuel devant l'arche du Seigneur; nous ne serions plus maîtres de notre douleur et de nos larmes : et la plus sûre marque que nous n'avons point de foi, et que nous ne nous connaissons pas nousmêmes, c'est que nous ne savons que dire au Seigneur dans l'intervalle d'une courte prière.
Et certes peut-il se faire que dans la misérable condition de cette vie humaine, environnés, comme nous sommes, de tant de périls: pétris nous-mêmes de tant de faiblesses; sur le point à tous moments d'être séduits par les objets de la vanité, corrompus par les illusions des sens, entraînés par la force des exemples ; en proie à la tyrannie de nos penchants, à l'empire de notre chair, à l'inconstance de notre cœur, aux inégalités de notre raison, aux caprices de notre imagination, aux variations éternelles de notre humeur; abattus par les disgrâces, enflés par la prospérité ; amollis par l'abondance, aigris par la nécessité ; emportés parles coutumes; ébranlés parles événements; flattés par les louanges, révoltés par les mépris, toujours en balance entre nos passions et nos devoirs, entre nousmêmes et la loi de Dieu : se peut-il faire que dans une situation si déplorable, nous soyons en peine, que demand»""!
au Seigneur; que lui dire, lorsque nous venons à paraître en sa présence : 0 mon Dieu ! pourquoi l'honime n'est-il donc moins misérable? ou que ne connaît-il mieux ses misères!
Ah ! si vous nous disiez, à cet égard, que dans la prière vous ne savez par où commencer : si vous nous disiez que vos besoins sont infinis ; vos misères et vos passions si multipliées, que vous n'auriez jamais fait, si vous vouliez les exposer toutes au Seigneur : si vous nous disiez, que plus vous approfondissez votre cœur, plus vos plaies se développent, plus vous découvrez en vous de corruption et de désordre; et que, désespérant de pouvoir raconter au Seigneur le détail infini de vos faiblesses, vous lui présentez votre cœur tout entier; vous laissez parler vos maux pour vous-même; vous faites de votre humiliation et de votre silence, tout l'art de votre prière, et que, pour avoir trop à lui dire, vous ne lui dites rien : si vous parliez ce langage, vous parleriez le langage de la foi, le langage d'un roi pénitent, qui, n'osant plus à la vue de ses chutes parler à son Dieu dans la prière, disait : Seigneur, je me suis tu en votre présence; mon humiliation et ma confusion ont parlé pour moi (1). Et alors, dans ce silence de honte et de componction, la douleur de mes crimes s'est renouvelée. Mon cœur, pénétré de mes ingratitudes et de vos miséricordes, s'est senti enflammé d'un nouvel amour pour vous (2). Et tout ce que j'ai pu vous dire, ô mon Dieu! dans la profonde humiliation où me tenait devant vous la vue de mes misères, c'est que tout homme n'est qu'un abîme de faiblesse, de corruption, devanité et de mensonge (3). Voilà le silence de componction que forme devant Dieu la véritable prière.
Mais venir vous plaindre que vous n'avez plus rien à dire quand vous voulez prier : eh quoi! vos crimes passés
(1 ■ Ps., xxxvin, 3. — (2) Ibid., 4. — (3) Ibid., S, 6.
du moins, lorsque vous venez vous présenter devant Dieu, ne vous offrent-ils rien à craindre de ses jugements, ou à demander à sa miséricorde? Quoi ! toute notre vie a été peut-être un abîme de désordre; vous avez abusé de tout, de la grâce, de vos talents, de votre raison, de vos biens, de vos dignités, de toutes les créatures; vous avez passé la plus belle partie de vos jours dans l'oubli de Dieu, dans l'égarement du monde et des passions; vous avez avili votre cœur par des attachements injustes, souillé votre corps, révolté vos sens, déréglé votre imagination, affaibli vos lumières, éteint même ce que des inclinations naturelles avaient mis d'heureux en votre Ame : et ce souvenir ne vous fournit rien devant Dieu ? et il ne vous inspire pas comment il faut recourir à lui pour obtenir le pardon de tant de crimes? et vous n'avez rien à dire à un Dieu que vous avez si longtemps outragé! 0 homme! il faut donc, ou que votre salut soit sans ressource, ou que vous ayez d'autres ressources pour l'obtenir, que celles de la clémence et de la miséricorde divine.
Mais je vais plus loin. Si vous menez une vie chrétienne; si, revenu du monde et des plaisirs, vous êtes enfln entré dans les voies du salut, vous êtes encore plus injuste de vous plaindre que vous ne trouvez rien à dire au Seigneur dans vos prières! Quoi! la grâce singulière qu'il vous a faite d'ouvrir vos yeux, de vous désabuser du monde, de vous retirer du fond de l'abîme; ce bienfait si rare et refusé à tant de pécheurs, ne forme-t-il aucun sentiment de reconnaissance dans votre cœur quand vous êtes à ses pieds? ce souvenir peut-il vous laisser froid et insensible? la présence de votre bienfaiteur ne réveillet-elle en vous rien de tendre, vous qui vous piquez de n'avoir jamaisoubliéunbienfait, et ({ui faites tant valoir la tendresse et l'excès de votre gratitude envers lescréatures?
D'ailleurs, si vous sentez ces penchants infinis, qui, malgré votre changement de vie, s'opposent encore en
VOUS à la loi de Dieu ; cette peine que vous avez encore à faire le bien ; cette pente malheureuse que vous trouvez encore en vous pour faire le mal; ces désirs d'une vertu plus parfaite, qui n'ont jamais de suite; ces résolutions qui vous retrouvent toujours infidèle ; ces occasions où vous vous retrouvez toujours le même; ces devoirs auxquels votre cœur offre toujours la même répugnance; en un mot, si vous sentez ce fonds inépuisable de faiblesse et de corruption, qui vous reste encore après votre conversion, et qui alarme si fort votre vertu, non seulement vous aurez de quoi parler au Seigneur dans la prière, mais toute votre vie sera une prière continuelle. Tous les périls qui menaceront votre faiblesse, tous les événements qui ébranleront votre foi, tous les objets qui réveilleront les plaies anciennes de votre cœur, tous les mouvements secrets qui vous avertiront que l'homme de péché vit toujours en vous, vous feront soupirer en secret vers celui de qui vous en attendez la délivrance. Vous prierez en tout lieu, comme dit l'Apôtre : tout vous rappellera à Dieu, parce que tout vous fournira des retours chrétiens sur vous-mêmes.
D'ailleurs, quand vos propres misères ne pourraient pas remplir le vide de vos prières, occupez-vous-y des maux de l'Eglise; des dissensions des pasteurs; de l'esprit de schisme et de révolte qui semble se former dans le sanctuaire; du relâchement des fidèles; de la dépravation des mœurs ; du triste progrès de l'incrédulité ; de l'extinction de la foi parmi les hommes. Gémissez sur les scandales dont vous êtes tous les jours témoin ; plaignez-vous au Seigneur, comme le prophète, que tous l'ont abandonné; que chacun cherche ses propres intérêts; que le sel même de la terre s'est affadi; et que la piété est devenue un gain. Demandez au Seigneur, pour la consommation de ses élus, et pour l'accomplissement de ses desseins sur son Eglise, des princes religieux, des pasteurs fidèles,
des docteurs humbles et éclairés, des guides instruits et désintéressés, des solitaires fervents, des vierges pures et édifiantes: la paix des Eglises; l'extirpation des erreurs: le retour de tant de peuples que l'esprit de l'hérésie a séduits, et qui ont substitué des doctrines nouvelles à la religion de leurs pères.
Que dirai je encore? Demandez-lui la conversion de vos proches, de vos amis, de vos ennemis, de vos protecteurs, de vos maîtres; la conversion de ces âmes à qui vous avez été vous-même un sujet de chute et de scandale ; de celles que vous avez vous-même autrefois éloignées de la piété, par vos dérisions et par vos censures; de celles qui ne doivent peut-être qu'à l'impiété de vos discours passés leur irréligion et leur libertinage; de celles dont vos exemples ou vos sollicitations ont autrefois, ou perverti la vertu, ou séduit la faiblesse. Est-ce que ces grands objets, si tristes, si intéressants, ne sauraient fournir un moment d'attention à votre esprit, ou quelque sensibilité à votre cœur? Tout ce qui vous environne vous apprend à prier; tous les objets, tous les événements que vous voyez autour de vous vous ménagent des occasions nouvelles de vous. élever à Dieu : le monde, la retraite; la cour, la ville; les; justes, les pécheurs : les événements publics et domestiques; le malheur des uns, ou la prospérité des autres; tout ce qui s'offre à vos yeux vous fournit des sujets de: gémissements, de prières, d'actions de grâces. Tout instruit votre foi, tout excite votre zèle; tout contriste votre' piété ; tout rappelle votre reconnaissance : et au milieu de tant de sujets de prier, vous ne savez comment fournir àun instant de prière? et entouré de tant d'occasions de? vous élever à Dieu, vous n'avez plus rien à dire, quand vous venez paraître en sa présence? Ah ! que Dieu est loir d'un cœur qui a tant de peine à s'entretenir avec lui, e^ qu'on aime peu un maître et un ami, à qui on ne trouvf jamais rien à dire!
Et voilà la dernière et la principale raison qui fait que nous sommes inhabiles à la prière. On ne sait point prier et parler à son Dieu, parce qu'on ne l'aime pas. Quand on aime, le cœur sait bientôt comment il faut s'y prendre pour entretenir et pour toucher ce qu'il aime : il ne va pas chercher bien loin ce qu'il doit dire : hélas ! il ne saurait même dire tout ce qu'il sent. Rétablissons l'ordre dans notre cœur; substituons Dieu à la place du monde: alors notre cœur ne se trouvera plus étranger devant le Seigneur. C'est le dérèglement de nos affections tout seul qui fait notre incapacité de prier : on ne sait pas demander des biens éternels que l'on n'aime pas; on ne sait pas méditer des vérités que l'on ne goûte pas; on n'a rien à dire à un Dieu que l'on ne connaît presque pas; on ignore comment solliciter des grâces que l'on ne souhaite pas : on ne sait pas faire instance pour obtenir la délivrance des passions que l'on ne hait pas ; en un mot, la prière est le langage de l'amour; et nous ne savons pas prier, parce que nous ne savons pas aimer.
Mais dépend-il de nous, me direz-vous, d'avoir le goût de la prière? et comment prier avec des dégoûts et des égarements d'esprit, dont on n'est pas le maître, et qui la rendent insoutenable? Second prétexte tiré des dégoûts et des difficultés de la prière.
SECONDE PARTIEe
Un des plus grands désordres du péché est sans doute cet éloignement de ce dégoût naturel que nous avons de la prière. L'homme innocent aurait fait toutes ses délices de s'entretenir avec son Dieu : toutes les créatures auraient été comme un livre ouvert, où il aurait sans cesse médité ses œuvres et ses merveilles : les impressions des sens, soumises à sa raison, n'auraient jamais pu le distraire
malgré lui de la douceur et de la familiarité de sa divine présence : toute sa vie eût été une contemplation continuelle de la vérité; et il n'eût été heureux, dans son innocence, que parce que le Seigneur se serait sans cesse communiqué à lui, ei qu'il ne l'eût jamais perdu de vue.
Il faut donc que l'homme soit bien corrompu, et que le péché ait fait en nous détranges changements, pour nous faire une peine de ce qui devrait être notre félicité. 11 n'est que trop vrai, cependant, que nous portons presque tous dans le fond de notre nature, ce dégoût et cet éloignement de la prière; et que c'est le prétexte le plus universel qu'on oppose à l'accomplissement de ce devoir si essentiel à la piété chrétienne. Les personnes mêmes à qui la pratique de la vertu devrait avoir rendu l'usage de la prière plus doux et plus familier, se plaignent tous les jours des dégoûts et des égarements éternels quelles éprouvent dans ce saint exercice; de sorte que le regardant, ou comme un devoir onéreux, ou comme une gène inutile, elles en abrègent les moments, et croient être quittes dun joug et d'un assujettissement, quand elles voient finir ce temps d'ennui et de contrainte.
Or, je dis que rien n'est plus injuste que de séloigner de la prière, à cause des dégoûts et des égarements d'esprit qui nous la rendent pénible et désagréable, parce que ces dégoûts et ces égarements prennent leur source, premièrement, ou dans notre tiédeur et nos infidélités; secondement, ou dans le, peu d"usage que nous avons de la prière; troisièmement enfin, ou dans la sagesse de Dieu môme qui nous éprouve, et qui veut purifier notre cœur, en nous refusant pour quelque temps les consolations sensibles de la prière.
Oui, la première source et la plus commune des dégoûts et des aridités de nos prières, c'est la tiédeur et l'infidélité de notre vie. C'est en effet une injustice, de prétendre que nous puissions porter à la prière un esprit serein et
tranquille, une imagination calme et libre de tous les fantômes qui l'agitent; un cœur touché et disposé à goûter la présence de son Dieu; tandis que toute notre vie, quoique d'ailleurs vertueuse aux yeux des hommes, sera une dissipation éternelle; que nous vivrons au milieu des objets les plus propres à remuer l'imagination et à faire en nous de ces impressions vives qui ne s'effacent plus ; en un mot, que nous conserverons dans notre cœur mille attachements injustes, qui ne nous paraissent pas absolument criminels, mais qui nous troublent, nous partagent, nous occupent, et qui affaiblissent en nous, ou même qui nous ôtent tout à fait le goût de Dieu et des choses éternelles.
Hélas ! si les âmes les plus retirées et les plus saintes, si des solitaires pénitents ; si un Antoine au fond des déserts ; si un Jérôme, exténué par des macérations continuelles et par des études laborieuses; si un Benoît, purifié par une longue retraite et par une vie toute céleste, trouvaient encore, dans le seul souvenir de leurs mœurs passées, des images fâcheuses qui venaient jusque dans le fond de leurs solitudes, troubler la douceur ou la tranquillité de leurs prières ; prétendons-nous que dans une vie régulière, je le veux, mais toute pleine d'agitations, d'occasions qui nous entraînent, d'objets qui nous dissipent, de tentations qui nous troublent, de discours qui nous ébranleint, de plaisirs qui nous amollissent, de craintes ou d'espérances qui nous agitent; nous nous trouverons tout d'un coup dans la prière, de nouveaux hommes, purifiés de toutes ces images qui viennent de souiller notre esprit, libres de tous ces attachements qui viennent de partager et corrompre peut-être notre cœur, calmés de toutes ces agitations qui viennent de faire sur notre âme des impressions si violentes et si dangereuses ; et qu'oubliant pour un moment le monde entier et ses vains objets que nous venons de laisser et que nous portons IV. 9