‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 22 sur 58 · IV · texte numérisé non relu

IV

\H> l.l-CTUKES SPIKITL'KI.LES

'reste. Nous voulons 'qu'on nous ainie, nous ne comptons pour rien les dehors, nous ne nous payons que du co'ur, nous ne pardonnons pas même le plus léger défaut de sincérité; et croyons-nous que Dieu, qui sap[ielle un Dieu jaloux, soit moins sensible et moins délicat que l'homme ? croyons-nous que Dieu, qui s'appelle le Dieu du cœur, sepaie d'un vain extérieur et de simplesbienséances? croyonsnous que Dieu, qu'on ne peut honorer qu'en l'aimant, nous quitte pour quelques vains hommages que la bouche lui rend, et (|ue le cœur lui refuse? croyons nous que Dieu soit de pire condition que l'homme, qu'il ne mérite pas d'être aimé, ou qu'il ne sente pas le faux de nos adorations" et de nos hommages ?

Mon Dieu ! les hommes sont si réels et si vrais dans leurs plaisirs et dans leurs passions, dans leurs projets de fortune, dans leurs haines, dans leurs animosités, dans leurs jalousies! c'est là que le cœur va toujours plus loin que l'action extérieuie : ils ne sont faux que dans la religion; 'c'est-à-dire, ils donnent à la ligure du monde la vérité et la réalité de leurs affections, et ils n'en donnent que la figure à la vérité de votre loi, et à la réalité de vos promesses.

Cependant la vaine confiance est le caractère des âmes dont je parle; et c'est ici le second abus des pratiques extérieures: elles sont saintes, et elles deviennent des obstacles de salut par la fausse sécurité qu'elles nous inspirent.

Oui, le désordre peut conduire au repentir: le liberti nage des monirs ne se soutient que par une ivresse qui ne dure pas : le cri de la conscience ne tarde pas à se faire entendre ; on ne trouve au dedans de soi, pour se rassurer, que 1 injustice ou l'infamie du dérèglement, ou ces maximes monstrueuses qui promettent à l'impie un anéantissement éternel, et qu'on a plus de peine à soutenir elles-mêmesque Icciime sur lequel elles veulent nous calmer. Mais.)

DU VKKITAlîLK CLLlli \Hi

les pratiques extérieures de religion rassureiil la conscience, elles font trouver au pécheur une ressource au dedans &e lui-mênae : les aumônes, les sacrements, les œuvres de miséricorde, la dévotion envers la mère de Dieu, le culte des saints, forment une espèce de nuage sur lame : on se pardonne plus facilement des fragilités et des chutes qui paraissent compensées par des œuvres saintes : on ne craint point cet endurcissement et cet abandon de Dieu où tombent d'ordinaire les pécheurs invétérés, parce qu'on se trouve encore sensible à certains devoirs extérieurs de la religion : on ne s'aperçoit pas que cette sensibilité est un artifice du démon, qui, comme l'endurcissement, conduit à l'impénitence: si la grâce quelquefois plus forte nous réveille et nous trouble sur la honte de nos désordres, on oppose à ces remords naissants cet amas d'œuvres mortes et inutiles : ce sont des signes de paix qui dissipent à l'instant nos alarmes; on s'endort sur ces tristes débris de religion, comme s'ils pouvaient nous sauver du naufrage ; et on se fait, des dehors de la piété, un rempart contre la piété même.

Ainsi on taxe son jeu et ses plaisirs pour les pauvres : on les fait entrer en société de son gain ; et la fureur du jeu, si opposée au sérieux et à la dignité de la vie chrétienne, n'a plus rien de criminel à nos yeux, depuis qu'on a trouvé le secret de mettre les pauvres de moitié dans cette passion effrénée. Ainsi on ouvre sa maison à des serviteurs de Dieu, on cultive leur amitié, on conserve avec eux des liaisons d'estime et de confiance, on les intéresse à demander à Dieu notre conversion, et on est bien plus tranquille sur ses crimes, depuis qu'on a chargé des gens de bien d'obtenir pour nous la grâce de la pénitence. Ainsi enfin on consacre certains jours à la séparation etàla retraite : on s'enfermedans une maison sainte, plutôt pour jouir quelques moments plus à loisir de la paresse, que pour fuir les plaisirs : on favorise tout ce qui peut

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t^tre utile au bien : on se choisit un guide fameux et éclairé : on paraît plus souvent au pied du tribunal sacré : on est de toutes les assemblées de piété : on sinterdit même certains abus publics dont on ne faisait pas autrefois de scrupule : on passe dans le monde pour avoir pris le parti de la vertu : cependant, hors les grands crimes dont on est sorti, tout le reste est encore le même ; le cœur toujours plein de jalousies, dantiphaties, de désirs d'élévation et de faveur ; les entretiens également assaisonnés d'amertume, de satire, de malignité envers nos frères; la vie pas moins tiède, sensuelle, oisive, inutile; les soins du corps et de la figure pas moins vifs et empressés ; l'humeur et la hauteur dans un domestique point adoucies; la sensibilité pour le plus léger mépris ou pour un simple oubli pas moins excessive. Malgré tout cela, on se rassure, parce qu'on se voit environné de tous les signes de la piété : qu'on a pris tous les moyens extérieurs d'assurer son salut, et qu'on n'a oublié que celui de se changer soi-même.

Non, la confiance qui prend sa source dans les œuvres extérieures de la piété met le cœur dans une faussetranquillité, dont on ne revient guère : c'est par là que le peuple juif, fidèle observateur des pratiques extérieures, persévéra, jusqu'à la fin, dans son aveuglement. Aussi les prophètes que le Seigneur leur suscitait, de siècle en siècle, bornaient presque tout leur ministère à les détromper de cette erreur dangereuse. Ne comptez pas, leur disaient-ils, sur les victimes et sur les offrandes que vous venez présenter à l'autel ; ne vous confiez pas sur la multitude de vos ofuvres et de vos observances légales : ce que le Seigneur demande de vous, c'est un cœur pur, c'est une pénitence sincère, c'est la cessation de vos crimes, c'est un amour sincère de ses commandements, c'est une vie sainte et innocente, c'est de déchirer vos cœurs et non vos vêtements, c'est d'ùter le mal qui est au

milieu de vous. Cependant ces dehors religieux nourrissaient toujours leur injuste confiance. Quand ils étaient ouvertement tombés dans l'idolâtrie, et qu'oubliant tout à fait le Dieu de leurs pères, ils avaient élevé au milieu d'eux des autels étrangers, les prophètes alors les rappelaient facilement de leurs égarements ; ils leur faisaient répandre des larmes de componction et de pénitence, et Jérusalem se couvrait de cendre et de cilice : en un mot, quand ils étaient devenus idolâtres, et ennemis déclarés du Seigneur, il n'était pas impossible d'en faire des pénitents. Mais tandis qu'ils persévéraient dans la fidélité extérieure aux observances de la loi, ah ! les prophètes avaient beau alors leur reprocher leurs injustices, leurs fornications et leurs souillures, le temple du Seigneur les rassurait toujours : les sacrifices, les offrandes, les observances dont ils s'acquittaient scrupuleusement, ôtaient aux vérités terribles qu'on leur annonçait de la part de Dieu toute leur terreur et toute leur force. Les grands pécheurs, les impies, les publicains, se convertissent ; les pharisiens, les demi-chrétiens, les âmes en même temps religieuses et mondaines, qui allient les devoirs extérieurs de la piété avec les plaisirs, les maximes, les passions, les abus du monde, ne se convertissent jamais, et meurent sans componction, comme elles avaient vécu sans défiance : semblables à ces soldats, dont il est parlé dans l'histoire des Machabées, lesquels, sous les enseignes de Judas, combattaient, ce semble, pour la cause du Seigneur, et portaient en apparence les armes pour sa gloire ; mais, ayant été défaits et mis à mort, on trouva cachées sous leurs tuniques, dit l'Écriture, des marques d'idolâtrie, et l'on découvrit que, sous une fidélité extérieure à la religion de leurs pères, ils avaient toujours porté toutes les abominations des nations infidèles (1).

(1) 2. -Mach., XII, 40.

l-^t, LECTURES SPIRITCELLES

El telh' est la dcslinép des âmes dont je parle ; elles combattent sous les étendards de la piété, elles paraissent même confondues par un extérieur de religion avec les véritables zélateurs de la loi, elles croient pou voir allier la pratique extérieure de ses observances avec des restes d'idolâtrie : dans cette fausse sécurité, elles affrontent la mort avec confiance ; mais le combat fini, et le jour décisif arrivé, toutes ces vaines œuvres disparaîtront, et on découvrira sous ces dehors religieux des idoles cachées, c'est à-dire mille passions injustes, qui, devant Dieu, les avaient toujours confondues avec les âmes mondaines et infidèles.

Hélas! un ennemi des chrétiens leur reprochait, autrefois, que les préceptes de l'Evangile étaient à la vérité admirables ; que rien n'approchait de la perfection et de la sublimité des maximes de Jésus-Christ; mais qu'elles étaient si peu à la portée de la faiblesse humaine, qu'il ne croyait pas que personne put les accomplir. Mais qu'auraient les maximes de Jésus-Christ de si impraticable à la faiblesse humaine, selon l'expression outrée de ce pa'i'en. si elles ne réglaient que les dehors? qu'en coûte-t-il, en effet, d'être fidèle à certaines pratiques pour honorer Marie, de répandre des largesses, de protéger la piété, d'orner des temples et des autels, de se mettre sous la protection d'un saint et d'avoir une dévotion particulière pour les lieux qui lui sont dédiés ? Ce qui coiUe, c'est de mortifier un désir, c'est de rompre une passion, c'est dedéraciner une habitude, c'est de refondre un naturel trop vif pour le plaisir. Ce qui coûte, c'est de s'arracher à une occasion où le cœur nous entraîne ; c'est de hai'r un monde qui nous rit, et qui nous recherche ; c'est d'aimer ceux qui nous haïssent, c'est de cacher les défauts et de dire du bien de ceux qui nous calomnient ; c'est d'être détaché de tout, lors même qu'on possède tout. Voilà proprement la vie chrétienne, et

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voilà ce qui taisait tant admirer aux païens la sainteté, l'élévation, la sagesse de la morale de Jésus -Christ: voilà ce qui leur en faisait si fort redouter, dit saint Léon, la sainte sévérité. Mais les œuvres extérieures sbuvent sont des fruits de l'amour-propre, loin de l'affaiblir et de le combattre; voilà pourquoi non seulement on borne là toute la piété, mais on les préfère même aux devoirs les plus essentiels.

Dernier abus des pratiques extérieures : elles sont justes; et on blesse la justice en leur donnant la préférence sur les obligations les plus indispensables. Abus assez ordinaire dans la vertu, où l'on voit tant de personnes zélées pour les œuvres de surcroît, et tranquilles sur l'oubli continuel de leurs obligations les plus essentielles.

.Vinsi souvent on est de toutes les bonnes oeuvres, et Ion manque à celles que Dieu demande de nous; aux obligations principales de son état, à ces devoirs obscurs et domestiques, où rien ne dédommage l'amourpropre, et on se calme sur des restitutions infinies que la loi de Dieu nous prescrit : on fait des libéralités à des • maisons saintes et Ion ne peut se résoudre à payer ses dettes : on prie lorsque le devoir obligerait d'agir, on agit lorsque nos besoins devraient nous engagera prier: on règle les affaires de la veuve et de l'orphelin, et vos propres affaires dépérissent, et vous préparez à des enfants malheureux, ou à des créanciers frustrés, lesfruits amers de votre injuste charité : on prend une inspection sur des maisons saintes, et l'on ne veille point sur Téducation de ses enfants, et sur la conduite de ses domestiques : on réconcilie les cœurs aigris et aliénés, on rétablit la paix et la bonne intelligence dans les familles, et l'on entretient la division dans la sienne propre par son humeur; et, pour ne rien rabattre de ses aigreurs et de ses caprices, on aliène le cœur et l'esprit d'un époux, et

on le précipite dans des amours étrangères ; on sabaisse jusqu'aux ministères les plus vils envers les membres affligés de Jésus-Chrit, et l'on ne voudrait pas faire une avance légère de réconciliation envers un ennemi pour ménager sa faiblesse et le gagner au Seigneur ; on s'impose une multitude de prières saintes, et de la même bouche dont on vient de bénir le Seigneur, dit saint Cyprien, on déchire ses frères, et nous faisons sentir par là, selon l'expression d'un apôtre, que notre religion e^t vaine, et que )ious nous séduisons nous-mêmes (1).

Que dirai-je, enfin? on est peut-être de toutes les assemblées de dévotion, et l'on ne vient pas entendre la voix du pasteur que l'Eglise ordonne de suivre et d'écouter. Oui, la voix du pasteur a une grâce et une vertu particulière pour ses brebis : il parle avec l'autorité et avec la tendresse d'un père : les vérités les plus simples, dans sa bouche, tirent de la grâce de son ministère une bénédiction que nous ne saurions donner aux nôtres: nous sommes des étrangers, et il est le pasteur : nous entrons dans ses travaux, mais c'est à lui que la vigne appartient : l'assistance à votre paroisse est un devoir confirmé par la pratique de tous les siècles, par les lois de l'Eglise, par la doctrine des saints, par l'exemple des gens de bien, par l'unité du ministère : c'est là proprement l'assemblée des fidèles, c'est le corps autour duquel les aigles doivent se réunir, c'est là où est la source des sacrements, l'autorité de la doctrine, la règle du culte, le lien commun de la foi ; c'est la maison de prières où vous devez venir confesser la foi que vous y avez reçue sur les fonts sacrés, et soupirer après l'immortalité que vos cendres y attendront ; c'est une manière de schisme, de désobéissance, de séparation du corps des fidèles, de s'en absenter; et cependant on aura du goût

1 iac., I, ir,.

pour aller se recueillir dans une maison sainte, où la singularité et la distinction flatte et soutient, et on n'en aura point pour ce devoir essentiel, parce que le mélange du commun des fidèles, qui devraitle rendre plus solennel et plus consolant, l'a rendu ou incommode ou méprisable.

Voici donc la règle: Tout ce qui combat une obligation essentielle ne peut être une œuvre de la foi de la piété. Jésus-Cbrist n'est pas divisé contre lui-même : la charité ne détruit pas ce que la justice édifie : commencez par le devoir; tout ce que vous ne bâtirez pas sur ce fondement, ne sera qu'un amas de ruines, d'œuvres mortes, de pailles destinées au feu : Dieu ne compte point des œuvres qu'il ne nous demande point: la piété sincère et véritable n'est que la fidélité aux obligations de son état : quand ces devoirs seront remplis, faites-vous-en, à la bonne heure, de surcroît ; mais ne préférez pas l'accessoire au principal, vos caprices à la loi de Dieu, et la perfection chimérique de la piété à la piété elle même. On a beau dire : tel est le goût bizarre de l'homme; le joug du devoir n'a rien qui flatte l'orgueil : cest un joug forcé et étranger qu'on ne s'est pas imposé soi-même, qui n'offre que le devoir tout seul, toujours triste et dégoûtant, et sous lequel l'amour-propre a de la peine à plier : mais l'œuvre de notre choix, nous nous y prêtons avec complaisance ; c'est un joug de notre façon, qui ne nous blesse jamais ; et ce qu'il pourrait avoir de pénible est toujours adouci, ou parle goût qui nous y porte, ou par le plaisir secret que l'on sent de l'avoir soi-même choisi.

Evitez donc également les deux écueils marqués dans ce discours : en voilà le fruit. La vertu prudente et solide tient toujours un milieu juste et équitable : c'est l'humeur toute seule qui aime les extrémités. N'ajoutons rien du nôtre à la religion : elle est pleine d'une raison sublime, pourvu que nous la laissions telle qu'elle est; mais dès

que nous voulons y mêler nos goûts et nos idées, ce n'est plus, ou qu'une philosophie sèche et orgueilleuse, qui donne, tout à la raison, et qui ne fournit rien de tendre pour le cœur, ou qu'un zèle superstitieux et bizarre, que la saine raison méprise et que la foi désavoue et condamne. Rendons par une vie soutenue, et par l'équité de toute notre conduite, la vertu respectable à ceux mêmes qui ne l'aiment pas : montrons au monde, en mettant chaque chose à sa place dans nos actions, que la piété n'est pas une humeur ou une faiblesse, mais la règle de tous les devoirs, l'ordre delà société, le bon sens de la raison, et la seule sagesse où l'homme doive aspirer sur la terre. Entrons dans l'élévation des maximes de la religion, et dans toute la dignité de ses préceptes : et forçons les ennemis de la vertu de convenir que la piété toute seule sait iMinoblir le cœur, élever les sentiments, former des âmes grandes et généreuses ; et que rien n'est si petit et si puéril qu'une àme que les passions guident et dominent. Mettons la vertu en honneur, en lui laissant tout ce qu'elle a de divin et d'aimable, sa douceur, son équité, sa noblesse, sa sagesse, son égalité, son désintéressement, son élévation ; le monde, tout injuste qu'il est, serait bientôt réconcilié avec la piété, si nous en avions une fois séparé nos faiblesses. C'est ainsi que nous ferons bénir le nom du Seigneur par ceux qui ne le connaissent pas, et que nous pourrons espérer de les voir un jour réunis avec nous dans la bienheureuse immortalité.

SEPTIEME LECTURE

SAMEDI

RESUME

I" Partie Connaissoni< le prix du temps, el nous ne le perdrons pas. Trois motifs doivent rendre à tout homme sage le temps précieux et estimable. Premièremeut, il est le prix de l'éternité. Secondement, il est court, et l'on ne peut trop se hâter de le mettre à profit. Troisièmement, enfin, il est irréparable: et ce que nous avons une fois perdu, est perdu sans ressource.

1" Le temps est le pris de l'éternité. Condamnés à la mort par le riime de notre naissance, comme notre premier père, nous ne devrions recevoir la vie que pour la perdre à l'instant même que nous l'avons reçue ; bien plus, autant de fois que nous avons violé la loi de l'Aulenr de la vie, autant de fois elle aurait dû dans le moment même nous être ôtée : cet arrêt de notre condamnation et de notre mort n'est suspendu que parce que .Fésus-Christ est mort à notre place : outre cela, de combien de maladies, de périls, d'accidents, la bont('' de Dieu nous a-t-elle délivrés jusqu'ici ! La vie dont nous jouissons est donc comme un miracle perpétuel delà miséricorde divine ; chaque moment où nous respirons est comme un nouveau bienfait que nous recevons de Dieu, qui ne nous l'accorde que pour nous laisser le temps de réparer l'usage criminel que nous avons fait de celui qui s'est écoulé jusqu'à ce jour : donc, passer ce temps et ces moçnents en inutilités, n'est-ce pas outrager la bonté divine qui nous les accorde, prodiguer une grâce inestimable qui ne nous est point due, et livrer au hasard le prix de notre éternité ? Nous regarderions comme un insensé un homme qui laisserait inutile un trésor immense dont il serait héritier, sans l'employer, ou pour établir sa fortune, ou pour s'élever aux Jionneurs ; quelle folie donc à nous de ne faire aucun

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usage du temps, qui est uu trésor (nul autrement estimable, dont nous avons hérité: puisqu'il peut udus servir, non pour nous élever ici-bas à des dignités frivoles, mais pour nous placer au plus haut des cieux à côté de Jésus-Christ, dans cette société immortelle de bienheureux qui seront tous rois : et cela, pendant toute l'éternité? Cependant, ce t<'mps dont il n'est point d'heure et de moment qui, mis à profit, ne puisse nous mériter le ciel, dont la moindre perte devrait nous causer les regrets les plus vifs et les plus cuisants; ce temps nous est à charge, il fait tout l'embarras, tout l'ennui, et le fardeau le plus pesant de notre vie.

2" Le temps est court, et on ne peut trop se hâter de le mettre à profit. Si nous avions à vivre une longue suite de siècles, du moins les jours et les moments perdus ne formeraient qu'un point imperceptible dans un si grand espace, et nous pourrions regagner sur la longueur ces pertes passagères; mais nos jours et nos années ont été renfermés dans des bornes si étroites, qu'on ne voit pas ce que nous pouvons encore en perdre. Retranchez décela ce que vous êtes obligés d'accorder aux besoins du corps, et aux bienséances ; que resle-t-il pour vous, pour Dieu, pour l'éternité ? et nous ne savons quel usage faire de ce qui nous reste; et nous recourons à mille artifices qui nous aident à n'en pas sentir la durée. Que nous sommes dignes de pitié ! Car ne devrions-nous pas penser que dans ce peu de temps que nous avons à vivre, nous avons des crimes innombrables à expier ? Dix vies comme la nôtre suffiraient à peine pour en expier une partie : comment donc peut-il nous rester du temps pour des plaisirs et des inutilités dans une vie aussi courte et aussi criminelle? Un criminel condamné à la mort, et à qui on ne laisserait qu'un jour pour obtenir sa grâci y trouverait-il encore des heures et des moments à perdre ? Insensi que nous sommes ! notre arrêt est prononcé, on nous laisse encmiun jour pour changer la rigueur de notre sentence éternelle: et ii jour unique nous est à charge, et nous le passons indolemment en des occupations vaines, oiseuses, puériles: nous cherchons comment l'abréger, et nous arrivons ausoir, sans avoir fait d'autre usagedujoiir qu'on nous a laissé, que de nous être rendus encore plus criminels ! VA que .savons-nous si l'abus même que nous en faisons n'obligera pas la justice divine à l'abréger? les morts soudaines et imprévues étaieni autrefois des accidents rares; ce sont aujourd'hui des événements dr Iniis les jours. Venez nous dire après cela qu'il y a bien des moments vides dans la journée; qu'il faut savoir s'amuser, et passer le temi'-à (jnelque chose. Quoi ! le temps est si court, vos obligations infinies, et vous pouvez encore trouver tant de moments vides dan la journée ? On est trop heureux, dites-vous, de savoir s'amusn

innocemment, et passer le temps à quelque chose ? Eh ! le chrétien, l'héritier du ciel, n'est-il sur la terre que pour s'amuser ? Ce n'est pas que je ne convienne qu'il y a des délassements innocents dans la vie : mais les délassements supposent les peines et les soins qui les ont précédés, et toute votre vie n'est qu'un délassement perpétuel; ou si vous avez besoin de vous délasser, c'est de la continuité de vos délassements mêmes.

3° Le temps est irréparable, premièrement : parce que sans doute Dieu a attaché à chacun des moments de notre vie, des grâces et des secours pour consommer l'ouvrage de notre sanctification : or, ces jours et ces moments étant perdus, les grâces, qui leur étaient attachées, le sont aussi pour nous. Irréparable, secondement, parce que chaque jour, chaque moment devrait nous avancer vers le ciel : or les jours et les moments perdus nous laissent en arrière : ou nous ne fournirons point le reste du chemin que nous avons à faire, ou il faudra consommer dans un court intervalle ce qui devait être l'on vrage laborieux de la vie entière. Irréparable, troisièmement, parce qu'il faut que le péché soit puni pour être effacé : or, en certaine saison de la vie, on n'est plus capable des œuvres de pénitence et de satisfaction : et on a beau dire que Dieu ne demande pas l'impossible; mais c'est vous-même qui vous êtes mis dans cette impossibilité : or, vos fautes ne diminuent pas vos obligations.

IP Partie. Connaùsons l'usage du temps, et nous ne l'emploierons que pour travailler à notre salut. L'usage chrétien du temps n'est pas d'en remplir tous les moments ; c'est de les remplir dans l'ordre et selon la volonté du Seigneur, qui nous les donne. Mais en quoi consiste cet ordre qui doit régler la mesure de nos occupations, et sanctifier l'usage de notre temps ; il consiste :

1" A nous borner aux occupations attachées à notre état ; à ne pas compter parmi les devoirs de notre état, les soins et les embarras que l'inquiétude ou nos passions toutes seules nous forment, et à ne pas chercher les places et les situations qui multiplient nos embarras. L'inquiétude nous forme des occupations ; car nous voulons tous nous éviter nous-mêmes, parce qu'en rentrant au dedans de nous, nous n'j' trouvons qu'un vide affreux, que des remords cruels, des pensées noires, des réflexions tristes. Nous cherchons donc l'oubli de nousmêmes dans la variété des occupations et dans des distractions éternelles: mais nous nous trompons. Partout où n'est pas l'ordre, il faut nécessairement que se trouve l'ennui ; et ce n'est que pour les âmes justes que le temps ne pèse pas, parce qu'il a toujours sa destination et son usage ; or outre que l'inquiétude, par ses agitations et son inconstance, ne saurait nous faire trouver cette paix et cette joie qui

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ue se trouvent que dans l'arrangemeut d'une vie Uniforme et occupée, elle ue sanctifie pas non plus l'usage de notre temps, puisqu'une vie de dérangement est entièrement opposée à cette vie d'ordre et de règle que Dieu- exige de nous.

Les passions nous mettent aussi ilans un nidiivement perpétuel ; mais elles ne nous forment pas des occupations pins légitimes. Après avoir donné la jeunesse à la pares.se et aux plaisirs, on donne les années de maturité à la patrie, à la fortune, à soi-même: on cruit bion employer .son temjjs ; mais on prend encore le change en cela, parce ce qu'on .se livre aux affaires, on se charge d'un emploi sans consulter ni l'ordre de Dieu, ui les vues de la religion, ni les périls des situations trop agitées. Ainsi la plupart des hommes se font inconsidérément une vie tumultueuse et agitée que Dieu ne demandait pas d'eux, et cherchent avec empressement des soins où l'on ne peut être eu sfireté que lorsque l'ordre de Dieu nous les ménage.

2° L'ordre, qui doit régler et sanctifier l'usage de notre temps, consiste à regarder comme les plus essentielles et les plus prévilégiées de nos occupations celles que nous devons à notre salut: c'est l'unique moyen de réparer en quelque manière la dissipation de cette partie de notre vie que le monde et les soins d'ici-bas occupent tout entière. Mais c'est encore ici où notre aveuglement est déplorable ; tontes nos autres occupations nous paraissent essentielles, nous n'oserions y .toucher : et comme la vie est trop courte, et les jours trop rapides pour suffire à tout, ce que l'on retranche, ce sont les soins du salut : on ne trouve jamais de temps pour cela : et si l'on donne quelques moments à Dieu, ce sont ceux dont le monde ne veut plus, et dont nous sommes peut-être embarrassés. Voilà l'usage qne les personnes, mêmes qui se parent d'une réputation de vertu, font, à la cour surtout, de leur temps: toute leur vie est une préférence criminelle qu'elles donnent au monde, à la fortune, aux bienséances, aux plaisirs, aux affaires, sur l'affaire de leur salut. Il seftible que le temps nous est premièrement donné pour le monde, pour l'ambition, pour nos places, pour les soins de la terre : et qu'ensuite ce que nous pouvons avoir de trop, on nous sait bon gré si nous le donnons au salut.! Opendant les soins de la terre, quelque brillants qu'ils pui.s.siiit, être, nous sont étrangers, ils ne sont pas dignes de nou.s': les soinsi de l'éternité tout seuls sont dignes de la noblesse de nos espérances, et remplissent foutela grandeurel toute la dignité de notre destinée ;i car nous nous devons à Dieu avant que d'être J» nos maîtres, à nosi inférieurs, à nos amis, à nos proches: Dieu a les premiers droits sUH notre cœur et sur notre raison ; c'est donc pour Dieu premièrement qui nous devons en faire usage, et nous sommes chrétiens avant (|ue'

SUR L'EMPLOI DU TEMPS i;i.-,

d'être princes, sujets, hommes publics, ou quelque autre chose sur la terre.

Ou dira qu'on croit, en remplissant les devoirs pénibles et infinis de son état, servir Dieu et travailler à son salut. Il est vrai ; mais il faut remplir ces devoirs dans la vue de Dieu, par des motifs de foi et dans un esprit de religion et de piété ; car Dieu ne tient compte que de ce qu'on fait pour lui. Cela étant, que les jugements de Dieu sont différents de ceux du monde. On appelle dans le monde une belle vie. une vie remplie d'actions éclatantes ; mais si dans tout cela on a plus cherché sa gloire propre que la gloire de Dieu, C'est devant Dieu une vie perdue. En effet, serait-il juste qu'il nous tint compte, au jour terrible, de toutes les peines, de tous les soins, de tous les dégoûts que nous dévorons pour nous élever sur la terre ; et qu'il mît au nombre de nos œuvres de salut, celles qui n'ont eu que l'ambition, l'orgueil ou l'intérêt pour principe ? Tout ce qui n'est pas fait pour \o ciel, temps perdu pour l'éternité.

DEVELOPPEMENT

Je suis encore avec votis vu peu de temps. (Jean, vu» 33).

La source de tous les désordres qui régnent parmi les liommes, c'est l'usage injuste du temps. Les uns passent toute la vie dans l'oisiveté et dans la paresse, inutiles à la patrie, à leurs citoyens, à eux-mêmes : les autres, dans le tumulte des affaires et des occupations humaines. Les uns ne semblent être sur la terre, que pour y jouir d'un indigne repos, et se dérober par la diversité des plaisirs à l'ennui qui les suit partout, à mesure qu'ils le fuient : les autres n-y sont que pour chercher sans cesse, dans les soins d'ici-bas, des agitations qui les dérobent à eux-mêmes. Il semble que le temps soit un ennemi commun contre lequel tous les hommes sont convenus à conjurer : toute leur vie n'est qu'une attention déplorable à s'en défaire : les plus heureux sont ceux qui réussissent le mieux à ne pas sen-

tir le poids de sa durée; et ce qu'on trouve de plus doux, ou dans les plaisirs frivoles, ou dans les occupations sérieuses, c'est qu'elles abrègent la longueur des jours et des raoraents, et nous en débarrassent, sans que nous nous apercevions presque qu'ils ont passé.

Le temps, ce dépôt précieux que le Seigneur nous a confié, est donc devenu pour nous un fardeau qui nous pèse et nous fatigue : nous craignons, coname le dernier des malheurs, qu'on ne nous en prive pour toujours; et nous craignons presque comme un malheur égal d'en por ter l'ennui et la durée : c'est un trésor que nous voudrions pouvoir éternellement retenir, et que nous ne pouvons souffrir entre nos mains.

Cependant, ce temps, dont nous paraissons faire si peu de cas, est le seul moyen de notre salut éternel. Nous le perdons sans regret, et c'est un crime; nous ne l'employons que pour les choses d'ici-bas, et c'est une folie. Employons le temps que Dieu nous donne, parce qu'il est court; ne l'employons que pour travailler à notre salut, parce quil ne nous est donné que pour nous sauver. Cestà-dire, connaissons tout le prix du temps, et nous ne le perdrons pas; connaissons en l'usage, et nous ne l'emploierons que pour la fin pour laquelle il nous est donné. Par là, nous éviterons et les périls de la vie oiseuse, et les inconvénients de la vie occupée; c'est le sujet de cette instruction.

l'IîK-MIKlti: l'ArsTIR.

Trois circonstances décident d'ordinaire du prix des choses parmi les hommes : les grands avantages qui peuvent nous en revenir; le peu que nous avons à les possé der; et enfin tout espoir de retour ôté, si nous venons à

les perdre. Or, voilà les trois principaux motifs qui doivent rendre à tout homme sage le temps précieux et estimable : premièrement, il est le prix de l'éternité; secondement, il est court, et l'on ne peut trop se hâter de le mettre à profit; enfin, il est irréparable, et ce que nous en avons une fois perdu, est perdu sans ressource. Il est le prix de l'éternité : oui, l'homme condamné à la mort par le crime de sa naissance, ne devrait recevoir la vie que pour la perdre à l'instant même qu'il l'a reçue. Le sang de Jésus-Christ tout seul a effacé cet arrêt de mort et de condamnation prononcé contre tous les hommes en la personne du premier pécheur; nous vivons, quoique enfants d'un père condamné à la mort, et héritiers nous mêmes de sa peine, parce que le Rédempteur est mort à notre place : la mort de Jésus-Christ est donc la source et le seul titre du droit que nous avons à la vie; nos jours, nos moments sont donc les premiers bienfaits qui nous sont découlés de sa croix ; et le temps que nous perdons si vainement, est cependant le prix de son sang, le fruit de sa mort, et le mérite de son sacrifice.

Non seulement comme enfants d'Adam, nous ne méritons plus de vivre; mais tous les crimes même que nous avons ajoutés à celui de notre naissance, sont devenus pour nous de nouveaux arrêts de mort : autant de fois que nous avons violé la loi de l'Auteur de la vie, autant de fois nous avons dû dans le moment même la perdre : tout pécheur est donc un enfant de moi't et de colère ; e toutes les fois que la miséricorde de Dieu, après chacun de nos crimes, a suspendu l'arrêt de notre condamnation et de notre mort, c'est comme une nouvelle vie qu'elle a bien voulu nous accorder, pour nous laisser le temps de réparer l'usage criminel que nous avions fait jusque-là de la nôtre.

Je ne parle pas même des maladies, des accidents, des périls innombrables qui ont tant de fois menacé notre vie.

Il'- l.l-CTLHFS SI'IRITLELI.F.S

qui ont vu finir celle de nos amis et de nos proches, et dont sa bonté nous a toujours délivrés. La vie dont nous jouissons est donc comme un miracle perpétuel de la miséricorde divine : le temps qui nous est laissé est donc la suite d'une infinité de grâces, q^ui composent le fil et comme tout le cours de notre vie : chaque moment que nous respirons est comme un nouveau bienfait que nous recevons de Dieu; et passer ce temps et ces moments en une inutilité déplorable, c'est outrager la bonté infinie qui nous les accorde, prodiguer une grâce inestimable qui no nous est point due, et livrer au hasard le prix de notre éternité. Voilà le premier crime attaché a la perte du temps : c'est un bien précieux qu'on nous laisse, quoique nous n'y ayons plus dedroit; qu'on ne nous laisse que pour acheter le royaume du ciel; et que nous dissipons comme la chose la plus vile, et dont on ne sait quel usage faire. Nous regarderions comme un insensé dans le monde, un homme, lequel héritier d'un trésor immense, le laisse- •rait dissiper faute de soins et d'attentions, et n'en ferait aucun usage, ou pour s'élever à des places et à des dignités qui le tireraient de l'obscurité, ou pour s'assurer une fortune solide, et qui le mît pour l'avenir dans une situation à ne plus craindre aucun revers. Mais le temps est ce trésor précieux dont nous avons hérité en naissant, et que le Seigneur nous laisse par pure miséricorde; il est entre nos mains, et c'est à nous d'en faire usage. Ce n'est .pas pour nous élever ici-bas à des dignités frivoles, et à des grandeurs humaines; hélas! toutce (jui passe est trop j vil pour être le prix d'un temps qui est lui-même le prix ! de l'éternité : c'est pour être placé au plus haut des cieux à côté de .lésus (Ihrist; c'est pour nous démêler de la foule des enfants d'Adam, au dessus même des césars el des rois.de la terre, dans cette société immortelle des bien heureux, qui seront tous les rois, et dont le règne n'auia point d'autres bornes que celles de tous les siècles.

Quelle folie donc, de ne faire aucun usage d'un trésor si inestimable; de prodiguer en amusements frivoles un temps qui peut être le prix de notre salut éternel; et de laisser aller en fumée l'espérance de notre immortalité! Oui. il n'est point de jour, d'heure, de moment, lequel mis à profit, ne puisse nous mériter le ciel. Un seul jour perdu devrait donc nous laisser des regrets mille fois plus vifs et plus cuisants qu'une grande fortune manquée : et cependant, ce temps si précieux nous est à charge ; toute notre vie n'est qu'un art continuel de le perdre; et malgré toutes nos attentions à le dissiper, il nous en reste toujours assez pour ne savoir encore qu'en faire; et cependant, la chose dont nous faisons le moins de cas sur -la terre, c'est de notre temps : nos offices, nous les réservons pour nos amis: nos bienfaits, pour nos créatures; nos biens, pour nos proches et pour nos enfants; notre crédit et notre faveur, pour nous-mêmes; nos louanges, pour ceux qui nous en paraissent dignes : notre temps, nous le donnons à tout le monde; nous l'exposons, pour ainsi dire, en proie à tous les hommes : on nous fait même plaisir de nous en décharger : c'est comme un poids que nous portons au milieu du monde, cherchant sans cesse quelqu'un qui nous en soulage. iVinsi le temps, ce don de Dieu, ce bienfait le plus précieux de sa clémence, qui doit être le prix de notre éternité, fait tout l'embarras, tout l'ennui et le fardeau le plus pesant de notre vie.

Mais une seconde raison qui nous fait encore mieux sentir combien nous sommes insensés de faire si peu de cas du temps que Dieu nous laisse, c'est que non seulement il est le prix de notre éternité; mais de plus, il est court, et on ne peut trop se hâter de le mettre à profit. Car, si nous avions à vivre une longue suite de siècles sur la terre, ce temps, il est vrai, serait encore trop court pour être employé à mériter un bonheur immortel; mais du moins, nous pourrions regagner sur la longueur ces

pertes passagères; du moins, les jours et les moments perdus ne formeraient que comme un point imperceptible dans cette longue suite de siècles que nous aurions a passer ici-bas. Mais, hélas ! toute notre vie n'est elle-même qu'un point imperceptible : la plus longue dure si peu ; nos jours et nos années ont été renfermés dans des bornes si étroites, qu'on ne voit pas ce que nous pouvons encore en perdre dans un espace si court et si rapide. Nous ne sommes, pour ainsi dire, qu'un instant sur la terre : sem blables à ces feux errants qu'on voit dans les airs au milieu d'une nuit obscure, nous ne paraissons que pour disparaîtreenun clind'tjfil,et nousreplonger pour toujours dans les ténèbres éternelles : le spectacle que nous donnons au monde n'est qu'un éclair qui s'éteint en naissant : nous le disons tous les joui-s nous-mêmes. Hélas î où prendre des jours et des moments de reste dans une vie qui n'est qu'un moment elle même? Et encore, si vous retranchez de ce moment ce que vous êtes obligés d'accorder aux besoins indispensables du corps, aux devoirs de votre état, aux événements imprévus, aux bienséances inévitables delà société : que reste-t-il pour vous, pour Dieu, pour l'éternité? et ne sommes-nous pas dignes de pitié de ne savoir encore quel usage faire de ce peu qui nous reste, et de recourir à mille artifices qui nous aident à n'en pas sentir la longueur et la durée?

Au peu de temps que nous avons à vivre sur la terre, ajoutez le nombre de nos crimes passés, que nous avons à expier dans ce court intervalle. Que d'iniquités se sont assemblées sur notre tête depuis nos premiers ans ! hélas, dix vies comme la nôtre suffiraient à peine pour en expier une partie : le temps serait encore trop court ; etil faudrait que la bonté de Dieu suppléât à la durée de notre pénitence. Grand Dieu ! que peut il donc me rester pour les plaisirs et pour l'inutilité, dans une vie aussi courte et aussi criminelle que la mienne? Grand Dieu ! quelle place peuvent

donc trouver les jeux et les amusements frivoles dans un intervalle si rapide, et qui ne suffirait pas tout entier pour expier un seul de mes crimes ?

Ah ! y pensons-nous ? un criminel condamné à mort, et à qui on ne laisserait qu'un jour pour obtenir sa grâce, y trouverait-il encore des heures et des moments à perdre ? se plaindrait-il de la longueur et de la durée du temps que la bonté du juge lui aurait accordé? en serait-il embarrassé ? chercherait-il des amusements frivoles pour l'aider à passer ces moments précieux qu'on lui laisse pour mériter son pardon et sa délivrance? ne mettrait-il pas à profit un intervalle si décisif pour sa destinée ? ne remplacerait-il pas par le sérieux, par la vivacité, par la continuité des soins, ce qui manquerait à la brièveté du temps qu'on lui aurait accordé ? Insensés que nous sommes ! notre arrêt est prononcé ; nos crimes rendent notre condamnation certaine : on nous laisse encore un jour pour éviter ce malheur, et changer la rigueur de notre sentence éternelle; et ce jour unique, et ce jour rapide, nous le passons indolemment en des occupations vaines, oiseuses, puériles ; et ce jour précieux nous est à charge, nous ennuie; nous cherchons comment l'abréger, à peine trouvons-nous assez d'amusements pour en remplir le vide : nous arrivons au soir sans avoir fait d'autre usage du jour qu'on nous laisse, que de nous être rendus encore plus dignes de la condamnation que nous avions déjà méritée.

Et encore, que savons-nous si l'abus que nous faisons du jour que la bonté de Dieu nous laisse, n'obligera pas sa justice de l'abréger, et d'en retrancher une partie? Que d'accidents imprévus peuvent nous arrêter au milieu de cette course si limitée, et moissonner dans nos plus beaux ans l'espérance d'une plus longue vie ! que de morts soudaines et étonnantes, et toujours la juste peine de l'usage indigne qu'on faisait de la vie ! Quel siècle, quel règne vit jamais tant de ces tristes exemples ? C'était autrefois

ivi. LECTUKES Sl'IKITLELLES

des accidents rares et singuliers ; ce sont aujourd huides événements de tous les jours : soit que nos c'rimes nous attirent ce châtiment, soit que nos excès, inconnus à nos pères, nous y conduisent; ce sont aujourd'hui les morts les plus communes et les plus fréquentes. Comptez, si vous le pouvez, ceux de vos proches, de vos amis, de vos maîtres que la mort terrible a surpris tout d'un coup sans préparation, sans repentir, sans avoir eu un instant, sans penser à eux-mêmes, au Dieu quils avaient outragé, à leurs crimes qu'ils nonl pas eu le loisir de connaître, loin de les détester ; sans le secours des derniers remèdes de l'Eglise, qu'on a été obligé de hasarder sur leur cadavre, et à qui le temps a été refusé à la mort, parce qu'ils en avaient toujours abusé pendant leur vie !

Venez nous dire, après cela, qu'il y a bien des moments vides dans la journée ; qu'il faut savoir s'amuser et passer le temps à quelque chose.

Il y a bien des moments vides dans la journée ? mais c'est là votre crime, de les laisser dans ce vide affreux ; les jours du Juste sont toujours pleins. Des moments vides dans la journée ? mais tous vos devoirs sont-ils remplis ? ' vos maisons sont-elles réglées, vos enfants instruits, les affligés secourus, les pauvres visités, les soins de vos places et de vos dignités ac(|uittés, les œuvres de la piété accomplies, les prières terminées, leslectures saintes finies ? Le temps est si court, vos obligations si infinies ; et vous pouvez encore trouver tant de moments vides dans la journée? Mon Dieu! quedesaints solitaires se plaignaient que les jours passaient trop rapidement : ils reprenaient sur la nuit ce que la brièveté du jour avait ôté à leurs travaux et à leur zèle ; ils trouvaient mauvais que l'aurore vint interrompre la ferveur de leurs oraisons et de leurs cantiques; il ne leur restait pas assez de temps dans le calme et le loisir de leur solitude pour publier vos louanges et vos miséricordes éternelles : et nous, chargés d'une

SUU i;£.\ll'lJ)l DU TEMPS -^03

multiplicité pénible de soins ; et nous, au milieu des sollicitudes et des engagements du siècle, qui absorbent presque tous nos jours et nos moments ; et nous, redevables à nos proches, à nos enfants, à nos amis, à nos inférieurs, à nos maîtres, à nos places, à la patrie, d'une infinité de devoirs; nous trouvons encore du vide dans notre vie, et le peu qui nous en reste nous paraît trop long pour être employé à vous servir et à bénir votre saint nom !

Mais on esttrop heureux, dites-vous, de savoir s'amuser innocemment, et passer le temps à quelque chose ; mais que savez-vous si tout votre temps n'est pas déjà passé, et si vous ne touchez point au moment fatal où l'éternité commence? mais votre temps vous appartient-il, pour en disposer à votre gré ? mais le temps passe lui-même si. rapidement ; et faut-il tant d'amusement pour l'aider à passer encore plus vite? Mais le temps ne vous est-il donné pour rien de sérieux, rien de grand, rien d'éternel, rien de digne de l'élévation et de la destinée de l'homme? . et le chrétien et l'héritier du ciel n'est-il sur la terre que pour s'amuser ?

Mais n'y a-t-il pas, ajoutez-vous, des délassements innocents dans la vie? 11 y en a, j'en conviens : mais les délassements supposent les peines et les soins qui les ont précédés; et toute votre vie n'est qu'un délassement perpétuel : mais les délassements sont permis à ceux qui, après avoir rempli tous les devoirs, sont obligés d'accorder quelques moments de relâche à la faiblesse humaine ; mais vous, si vous avez besoin de vous délasser, c'est de la continuité de vos plaisirs et de vos délassements mêmes ; c'est de la fureur d'un jeu outré, dont la durée, le sérieux, l'application, outre la perte du temps, vous rend inhabile, au sortir de là, à vaquer à tous les autres devoirs de votre état. Quel délassement qu'une passion effrénée qui occupe presque toute votre vie, qui épuise votre santé, qui

dérange votre forlune, qui vous rend le jouet éternel de la bizarrerie du hasard! Et n'est-ce pas dans ces maisons où règne un jeu éternel et public, qu'on ne voit nul ordre, nulle règle, nulle discipline, tous les devoirs sérieux oubliés, des enfants mal élevés, des domestiques déréglés, des affaires en décadence, les murmures de ceux qui ont autorité sur vous, le scandale des gens de bien, la risée du public, les soupçons et peut-être les discours sur vos mœurs, sur votre conduite, sur une vie qui vous livre, pour ainsi dire, au public, à des inconnus comme à vos citoyens, à des sociétés qui ne siéent ni à votre rang ni à votre sexe, à des familiarités dont la réputation soulîre toujours? la passion du jeu nest presque jamais seule: et dans les personnes du sexe surtout, elle est toujours la source ou l'occasion de toutes les autres : voilà ces délassements que vous croyez innocents et nécessaires, pour remplir les moments vides de vos journées.

Ah! combien de réprouvés, au milieu des flammes éternelles, ne demandent à la miséricorde de Dieu qu'un seul de ces moments dont vous ne savez que faire! et si leur demande pouvait être exaucée, quel usage ne feraient-ils pas d'un moment si précieux! Que de larmes de componction et de pénitence, que de prières et de supplications pour toucher le Père des miséricordes, et engager ses entrailles paternelles à leur rendre sa bienveillance! Cependant on leur refuse ce moment unique ; on leur répond qu'il n'y a plus de temps pour eux : et vous, vous êtes embarrassés de celui qu'on- vous laisse. Dieu vous jugera : et au lit de la mort, et dans cette heure terrible qui vous surprendra, vous demanderez en vain du temps, vous promettrez en vain à Dieu un usage plus chrétien de celui que vous tâcherez d'obtenir; sa justice coupera sans pitié le fil de vos jours ; et ce temps qui vous pèse, qui vous embarrasse, vous sera alors refusé.

Mais en quoi notre aveuglement est ici plus grand,

c'est que non seulenaent le temps que nous perdons avec tant d'insensibilité est court et précieux, mais encore irréparable ; et ce que nous en avons une fois perdu est perdu sans ressource.

Je dis irréparable : car, premièrement, les biens, les honneurs, la réputation, la faveur, quand on les perd, on peut encore les recouvrer; on peut même remplacer chacune de ces pertes par d'autres endroits qui nous en dédommagent avec usure : mais ces temps perdus et passés dans l'inutilité sont autant de moyens de salut que nous n'aurons plus, et qui sont retranchés du nombre de ceux que Dieu nous avait préparés dans sa miséricorde. En effet, dans un espace aussi court que celui que nous avons à vivre, nous ne pouvons pas douter que Dieu n'ait eu des desseins particuliers sur chacun de nos jours et de nos moments; qu'il n'ait marqué l'usage que nous en devons faire, le rapport qu'ils devaient avoir avec notre salut éternel, et qu'il n'ait attaché à chacun des grâces et des secours pour consommer l'ouvrage de notre sanctification. Or, ces jours et ces moments étant perdus, les grâces qui leur étaient attachées le sont aussi : les moments de Dieu sont finis et ne reviennent plus ; le cours de ses miséricordes est réglé : nous avons cru ne perdre que des moments inutiles; et avec eux nous avons perdu des grâces inestimables, qui se trouvent rabattues de celles que la bonté de Dieu nous avait destmées.

Irréparable, secondement, parce que chaque jour, chaque moment devait nous avancer d'un degré vers le ciel : or, les jours et les moments perdus nous laissant en arrière, et la durée de notre course étant d'ailleurs déterminée, la fin arrive que nous sommes encore fort loin, qu'il n'y a plus assez de temps pour fournir le reste de la carrière; ou que du moins pour regagner les moments perdus et arriver, il faut doubler la marche, avancer à pas de géant, remplir en un jour la carrière de plusieurs IV, 12

^Dil Lti.lUHhS SI^IHITLELI.KS

années, faire des elîorts héroïques, nous hâter au delà même de nos forces; en venir à de saints excès, qui soni des miracles de la grâce, et dont le commun des hommes n"est pas d'ordinaire capable, et consommer dans un court intervalle ce qui devait être l'ouvrage laborieux de la vie entière.

Irréparable enfin par rapport aux œuvres de pénitence e( de satisfaction dont on est capable en certaine saison de la vie, et dont on ne lest plus quand on a attendu les infirmités dun âge plus avancé. Car, après tout, on a beau dire alors que Dieu ne demande point l'impossible, qu'il y a une pénitence pour tous les âges, et que la religion ne veut pas qu'on avance ses jours sous prétexte d'expier ses fautes; c'est vous-mêmes qui vous êtes mis dans cette impossibilité : vos fautes ne diminuent pas vos obligations; il faut que le péché soit puni pour être eiïacé. Dieu vous avait laissé du temps et des forces pour salis faire à cette loi immuable et éternelle : ce temps, vous lavez passé à accumuler de nouvelles dettes; ces forces, vous les avez usées, ou par de nouveaux excès, ou du moins sans on faire aucun usage par rapport aux desseins de Dieu sur vous : il faut donc que Dieu fasse ce que •vous n'avez point fait vous-mêmes, et qu'il punisse après votre mort les crimes que vous n'avez pas voulu expier pendant votre vie.

C'est-à-dire, pour recueillir toutes ces réfle.xions, qu'il en est de chaque moment de notre vie comme de celui de notre mort: on no meurt qu'une fois; et de là on con dut qu'il faut bien mourir, parce qu'il n'y a plus moyen de revenir, el de réparer par une seconde mort le malheur de la première: ainsi, on ne vit qu'une fois un tel et lel moment ; on ne saurait donc plus revenir sur ses pas, et réparer en recommençant' le même chemin les fautes de la première marche : ainsi, cha(|ue moment de notre vie que nous perdons dcvieiil un point fixe pour notre éter-

SUR i;KMl>l,n( DU TI'IMPS -201

nité : ce moment perdu ne changera plus: éternellement il sera le même, nous sera rappelé tel que nous l'avons passé, et sera marqué de ce caractère ineffaçable. Quel est donc notre aveuglement, nous dont toute la vie n'est qu'une attention continuelle à perdre un temps qui ne revient plus, et qui va d'un cours si rapide se précipiter dans les abîmes de l'éternité !

Grand Dieu ! vous qui êtes le souverain dispensateur des temps et des moments, vous entre les mains de qui sont nos jours et nos années, de quel O'il nous voyez-vous perdre, dissiper des moments, dont vous seul connaissez la durée, dont vous avez marqué en caractères irrévocables le cours et la mesure ; des moments que vous tirez du trésor de vos miséricordes éternelles pour nous laisser le temps de faire pénitence ; des moments que votre justice vous presse tous les jours d'abréger, pour nous punird'en avoir jusques ici abusé; des moments que vous refusez chaque jour à nos yeux à tant de pécheurs moins coupables que nous, que la mort terrible surprend et entraîne dans le gouffre de vos vengeances éternelles ; des moments enfin dont nous ne jouirons peut-être pas longtemps, et dont vous allez au premierjour terminer la triste carrière? Grand Dieu ! voilà déjà la plus grande et la plus belle partie de ma vie passée et toute perdue : il n'y a pas eu jusques ici dans tous mes jours un seul jour sérieux, un seul jour pourvous, pour mon salut, pour l'éternité: toute ma vie n'est qu'une fumée qui ne laisse rien de réel et de solide à la main qui la rappelle et qui la ramasse. Grand Dieu! traînerai-je jusqu'à la fin mes jours dans cette triste inutilité, dans cet ennui qui me poursuit au milieu de mes plaisirs, et des efforts que je fais pour l'éviter? la dernière heure me surprendra-t-elle chargé du vide de toutes mes années? et n'y aura-t-il dans toute ma course de sérieux que le dernier moment qui la terminera, et qui décidera de mes destinées éternelles ? Quelle vie, grand

Dieu ! pour une âme destinée à vous servir, appelée à la société immortelle de votre Fils et de vos Saints, enrichie do vos dons, et par eux capable de faire des œuvres dignes de l'éternité ! quelle vie qu'une vie qui n'est rien, qui ne se propose rien, qui ne remplit un temps qui décide de tout pour elle, qu'en ne faisant rien, qu'en ne comptant pour bien passés que les jours et les moments qui lui échappent !

Mais si l'inutilité est opposée au prix du temps, le dérangement et la multitude des occupations ne l'est pas moins au bon ordre du temps, et à l'usage chrétien que nous en devons faire. Vousvenez de voiries périls de la vie oiseuse, il faut vous exposer les inconvénients de la vie occupée.

SECONDE PARTIE

A tout ce que nous avons dit jusqu'ici, la plupart de ceux qui m'écoutent ont, sans doute, opposé en secret que leur vie n'est rien moins qu'oiseuse et inutile ; qu'à peine peuvent-ils suffire aux devoirs, aux bienséances, aux engagements infinis de leur état; qu'ils vivent dans une vicissitude éternelle d'occupations et d'alïaires, qui absorbe toute leur vie ; et qu'ils se croient heureux quand il leur reste un moment pour être à eux-mêmes, et jouir d'un loisir que la situation de leur fortune leur refuse.

Et voilà une nouvelle manière d'abuser du temps, plus dangereuse encore que l'inutilité et la paresse. En effet, l'usage chrétien du temps n'est pas d'en remplir tous les moments; c'est de les remplir dans l'ordre, et suivant la volonté du Seigneur qui nous les donne : la vie de la foi est une vie de règle et de sagesse: l'humeur, l'imagination, l'orgueil, la cupidité, sont de faux principes de con duite, puisqu'ils ne sont eux-mêmes que le dérèglement

de Tesprit et du cœur, et que l'ordre et la raison doivent être nos seuls guides.

Cependant, la vie de la plupart des hommes est unevie toujours occupée et toujours inutile ; une vie toujours laborieuse et toujours vide : leurs passions forment tous leurs mouvements. Ce sont là les grands ressorts qui agitent les hommes ; qui les font courir çà et là, comme des insensés; qui ne les laissent pas un moment tranquilles: et en remplissant tous leurs moments, ils ne cherchent pas à remplir leurs devoirs, mais à se livrer à leur inquiétude, et satisfaire leurs cupidités injustes.

Mais en quoi consiste cet ordre qui doit régler la mesure de nos occupations et sanctifier l'usage de notre temps? .11 consiste, premièrement, à nous borner aux occupations attachées à notre état, à ne pas chercher les places et les situations qui les multiplient ; et ne pas compter parmi nos devoirs les soins et les embarras que l'inquiétude, ou nos passions toutes seules, nous forment. Secondement, quelque agitée que soit notre situation, parmi toutes nos occupations, regarder comme les plus essentielles et les plus privilégiées celles que nous devons à notre salut.

Je dis premièrement, à ne pas compter parmi les occupations qui sanctifient l'usage de notre temps, celles que l'inquiétude, ou les passions toutes seules, nous forment.

L'inquiétude ; oui, nous voulons tous nous éviter nouspaêmes : rien n'est plus triste pour la plupart des hommes que de se retrouver avec eux seuls, et retomber sur leur propre cœur. Comme des passions vaines nous emportent, que des attachements criminels nous souillent, que mille désirs illégitimes occupent tous les mouvements de notre cœur : en rentranten nous-mêmes, nous n'y trouvons qu'une réponse de mort, qu'un vide affreux, que des remords cruels, des pensées noires, et des réflexions tristes. Nous cherchons donc dans la variété des occu-

âlC LECTUKES SPIRITUELLES

palions, et dans des distractions éternelles, l'oubli de nous-mêmes : nous craignons le loisir comme le signal de l'ennui, et nous croyons trouver dans le dérangement et la multiplicité des soins extérieurs cette ivresse heureuse qui fait que nous marchons sans nous en apercevoir, et que nous ne sentons plus le poids de nous-mèmos.

Mais, hélas! nous nous trompons : l'ennui ne se trouve que dans le dérangement, et dans uno vie d'agitation, où jamais rien n'est à sa place; c'est en vivant au hasard, que nous nous sommes à chargea nous-mêmes; que nous cherchons toujours de nouvelles occupations, et que le dégoût nous fait bientôt repentir de les avoir cherchées ; que nous changeons sans cesse de situation pour nous fuir, et que nous nous portons partout nous-mêmes; en un mot, que toute notre vie n'est qu'un art diversifié d'éviter l'ennui, et un talent malheureux de le trouver. Partout où n'est pas Tordre, il faut nécessairement que se trouve l'ennui ; et loin qu'une vie de dérangement et d'agitation en soit le remède, elle en est au contraire la source la plus féconde et la plus universelle.

Les âmes justes qui vivent dans l'ordre, elles qui ne donnent rien aux caprices et à l'humeur, elles dont toutes les occupations sont à leur place, dont tous les moments sont remplis selon leur destination et la volonté du Seigneur qui les dirige, trouvent dans l'ordre le remède de l'ennui. Cette sage uniformité dans la pratique des devoirs, ([ui paraît si triste aux yeux du monde, est la source de leur joie, et de cette égalité d'humeur que rien n'altère : jamais embarrassées du temps présent, ([ue des devoirs marqués occupent : jamais en peine sur le temps à venir. 'pour lequel de nouveaux devoirs sont marqués : jamais livrées à elles-mêmes par la variété des occupations qui se succèdent les unes aux autres : les jours leur j)araissen Ides moments, parce que tous les moments sont à leur place : le temps ne leur pèse pas. parce qu'il a toujours sa desti-

3UK L'EMPLOI DU TËMI-'^ îill

nation et son usage ; et elles trouvent dans l'arrangement d"une vie uniforme et occupée, cette paix et cette joie que le reste des hommes cherche en. vain dans le dérangement et dans une agitation éternelle.

L'inquiétude, en multipliant nos occupations, nous laisse donc livrés à l'ennui et au dégoût; et elle ne sanctifie pas pour cela l'usage de notre temps. Car si les moments que l'ordre de Dieu ne règle point sont des moments perdus, quelque remplis qu'ils soient d'ailleurs; si la vie de l'homme doit être une vie sage et réglée, où chac{.ue occupation ait sa place fixe ; quoi de plus opposé à une telle vie que cette inconstance, ces variations éternelles, dans lesquelles l'inquiétude nous fait passer notre temps? Mais les passions qui nous mettent dans un mouvement perpétuel, ne nous forment pas des occupations plus légitimes.

Oui, je sais qu'il n'est qu'un certain âge de la vie où l'on paraisse occupé du frivole et des plaisirs : des soins plus sérieux et des occupations plus solides succèdent à l'oisiveté et aux amusements des premières mœurs ; et après avoir donné la jeunesse à la paresse et aux plaisirs, on donne les années de maturité à la patrie, à la fortune, à soi-même : mais c'est encore ici que nous prenons le change. J'avoue que nous nous devons à l'état, au prince, aux soins publics ; que la religion met au nombre des devoirs qu'elle nous prescrit, le zèle pour le service du souverain, pour les intérêts et la gloire de la patrie ; et même qu'elle seule sait former des sujets fidèles, et des citoyens prêts à tout sacrifier pour la cause commune. Mais la religion ne veut pas que l'orgueil et l'ambition nous jettent témérairement dans les soins publics, et qu'on s'efforce par toutes sortes de voies, d'intrigues, de sollicitations, de parvenir à des places, où nous devant tout entiers aux autres, il ne nous reste plus de temps Ipour nous-mêmes : la religion veut qu'on craigne ces

situations tumultueuses ; qu'on s'y prête à regret et en tremblant, quand l'urdre de Dieu et l'autorité de nos maîtres nous y appelle ; et que, par son propre choix, on préfère toujours la sûreté et le loisir d'un état prive, au péril et à l'éclat des dignités et des places. Hélas ! nous avons si peu de temps à vivre sur la terre, et le salut, ou la condamnation éternelle qui nous attend, est si proche, que tous les autres soins, hors celui-là, devraient être, pour nous, tristes et onéreux; et que tout ce qui nous distrait de cette grande alîaire, pour laquelle on ne nous laisse qu'un petit nombre de jours, devrait nous paraître, pour nous, un grand malheur. Ce n'est pas là une maxime de spiritualité ; c'est la première maxime de la foi, et le fond du christianisme.

Cependant, l'ambition, l'orgueil, toutes nos passions, font que nous ne pouvons supporter une condition privée. Ce que nous craignons le plus dans la vie, et a la cour surtout, c'est une destinée et un état qui nous laisse à nous-mêmes, et ne nous établit point sur les autres. • Nous ne consultons, ni l'ordre de Dieu, ni les vues de la 'religion ni les périls des situations trop agitées, m le bonheur que la foi découvre dans un état tranquille et privé, où l'on n'a à répondre que de soi-même ; m souvent même nos talents : nous ne consultons que nos passions, • que ce désir insatiable de nous élever au-dessus de nos frères : nous voulons paraître sur la scène, et devenir des personnages ; et sur une scène qui va finir demain, et qui ne nous laissera de réel, que la peine puérile de l'avoir jouée, l'ius même les places sont environnées de tumulte et d'embarras, plus elles nous paraissent dignes de nos recherches : nous voudrions être de tout : le loisir si cher à une âme fidèle nous paraît honteux : tout ce qui nous partageentro nousetle public; toutcequidonneaux autres

hommes un droit absolu sur notre temps; tout ce qui nous jette dans l'abîme de soins et d'agitations que trai-

nent après soi le crédit, la faveur, la considération, nous touche, nous attire, nous transporte. Ainsi la plupart des hommes se font inconsidérément une vie tumultueuse et agitée que Dieu ne demandait pas d'eux; et cherchent avec empressement des soins où l'on ne peut être en sûreté, que lorsque l'ordre de Dieu nous les ménage.

A la vérité, nous les entendons quelquefois se plaindre des agitations infinies, inséparables de leurs places, soupirer après le repos, envier la destinée d'un état tranquille et privé; et redire sans cesse qu'il serait temps enfin de vivre pour soi, après avoir si longtemps vécu pour les autres. Mais ce ne sont là que des discours : ils paraissent gémir sous le poids des affaires ; mais ils porteraient avec bien plus de douleur et d'accablement le poids du loisir et d'une condition privée: ils ont employé une partie de leur vie à briguer le tumulte des places et des emplois ; et ils emploient l'autre à se plaindre du malheur de les avoir obtenus: c'est un langage de vanité; ils voudraient paraître supérieurs à leur fortune, et ils ne le sont pas au moindre revers et au plus léger refroidissement qui la menace. Voilà comme nos passions seules nous forment des embarras "et des occupations que Dieu ne demandait pas de nous, et nous ôtent un temps dont nous ne connaîtrons le prix, que lorsque nous serons arrivés à ce dernier moment, où le temps finit et l'éternité commence.

Encore, si au milieu des occupations infinies attachées à votre état, vous regardiez comme les plus privilégiées celles qui se rapportent au salut, vous répareriez du moins, en quelque manière, la dissipation de cette partie de votre vie, que le monde et les soins d'ici-bas occupent tout entière. Mais c'est encore ici où notre aveuglement est déplorable: nous ne trouvons point de temps pour notre salul éternel : ce qu'on donne au prince, à la fortune, aux devoirs d'une charge, aux bienséances de son état, aux soins du corps et de la parure, à l'amitié, à la société, au

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délassement, à l'usage ; tout cela paraît essentiel et indispensable : on n'oserait y toucher, y retrancher : on le prolonge même au delà des bornes de la raison et de la néces- , site ; et comme la vie est trop courte et les jours trop rapides pour suffire à tout, ce qu'on en retranche, ce sont les soins du salut : dans la multiplicité de nosoccujtations, ce^sont toujours celles qu'on devrait donner à réternilé qui sont sacrifiées. Oui, au lieu de prendre sur nos délas-' sements, sur des devoirs que l'ambition multiplie, sur des bienséances que l'oisiveté seule a établies, sur les soins d'une vaine parure que l'usage et la mollesse ont rendus interminables : au lieu de prendre là-dessus chaque jour quelque temps du moins pour Dieu et pour nos intérêts éternels, à peine leur donnons-nous quelques faibles restes, '• qui ont échappé par hasard au monde et aux plaisirs ; quelques moments rapides dont le monde ne veut plus, dont nous sommes peut-être embarrassés, et que nous ne trouverions pas à placer ailleurs. Tant que le monde veut de nous: tant qu'il se présente des plaisirs, des devoirs, des bienséances, des inutilités, nous nous y livrons av(»c goût. Quand tout est fini, et que nous ne savons plus que

• faire dé notre loisir, alors nous consacrons à quelques pratiques languissantes de ^religion, ces moments de rebut, que la lassitude, ou le défaut de plaisirs, nous laisse: ce sont proprement des moments de repos que nous nous donnons à nous-mêmes plutôt qu'à Dieu, un intervalle (jue nous mettons entre le monde et nous, pour y rentrer avec plus de goût, et respirer un peu de la fatigue, du dégoût, de la satiété, où nous jetterait la vie du monde et des plai-

• sirs trop soutenue, et prolongée outre une certaine me sure au delà de laquelle se trouve l'ennui et la lassitude

Voilà l'usage que les personnes même qui se paren d'une réputation de vertu font, à la cour surtout, de leu temps : toute leur vie est unepréférencecriminelle qu'elle: donnent au monde, à la fortune, aux bienséances, au;

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plaisirs, aux affaires, sur l'affaire de leur salut : tout est rempli par ce qu'on donne à ses maîtres, à ses places, à ses amis, à son goût, et il ne reste plus rien pour Dieu et pour l'éternité : il semble que le temps nous est premièrement donné pour le monde, pour lambition, pour nos places, pour les soins de la terre ; et qu'ensuite ce que nous pouvons avoir de trop, on nous sait bon gré si nous le donnons au salut.

Grand Dieu! et pourquoi nous laissez-vous sur la terre, que pour mériter votre possession éternelle? Tout ce que nous faisons pour le monde périra avec le monde ; tout ce que nous faisons pour vous sera immortel: tous les soins d'ici-bas ont pour objet des maîtres souvent ingrats, injustes, difficiles, impuissants du moins, et qui ne peuvent nous rendre heureux ; les devoirs que nous vous rendons, nous les rendons à un maître et à un Seigneur fidèle, juste, miséricordieux, tout-puissant, et qui seul peut récompenser ceux qui le servent : les soins de la terre, quelque brillants qu'ilspuissentêtre,nous sont étrangers; ils ne sont pas dignes de nous ; ce n'est pas pour eux que nous sommes faits; nous devons seulement nous y prêter en passant, pour satisfaire aux liens passagers qui les exigent de nous, et qui nous lient aux autres hommes ' les soins de l'éternité tout seuls sont dignes de la noblesse de nos espérances, et remplissent toute la grandeur et toute la dignité de notre destinée. Bien plus, ô mon Dieu ! sans les soins du salut, tous les autres sont profanes et souillés : ce ne sont plus que des agitations vaines, stériles, presque toujours criminelles : les soins du salut tout seuls les consacrent, les sanctilient, leur donnent la réalité, l'élévation, le prix et le mérite qui leur manquent. Que dirai-je encore? tous les autres soins nous déchirent, nous troublent, nous inquiètent, nous aigrissent; mais les devoirs que nous vous rendons nous laissent une joie véritable dans le cœur, nous soutiennent, nous calment.

nous consolent, et adoucissent même les peines et les amertumes des autres. Enfin nous nous devons à vous, ô mon Dieu ! avant que d'être à nos maîtres, à nos inférieurs, à nos amis, à nos proches : c'est vous qui avez les premiers droits sur notre cœur et sur notre raison, qui sont les dons de votre main libérale : c'est donc pour vous premièrement que nous devons en faire usage ; et nous sommes chrétiens avantque d'être princes, sujets, hommes publics, ou quelque autre chose sur la terre.

Vous nous direz peut-être que vous croyez, en remplis sant les devoirs pénibles et infinis attachés à votre état, servir Dieu, remplir toute justice, et travailler à votre salut : j'en conviens; mais il faut remplir ces devoirs dans la vue de Dieu par des motifs de foi, et dans un esprit de religion et de piété. Dieu ne compte que ce qu'on fait pour lui : il n'accepte de nos peines, de nos fatigues, de nos assujettissements, de nos sacrifices, que ceux qui sont olïerts à sa gloire, et non pas à la nôtre ; et nos jours ne sont pleins à ses yeux, que lorsqu'ils sont pleins pour l'éternité. Toutes les actions qui n'ont pour objet que le monde, que l'éclat qui vient de la terre, qu'une fortune périssable, quelques louanges qu'elles nous attirent de la part des hommes, à quelque degré de grandeur, de réputation, qu'elles nous élèvent ici-bas, ne sont rien devant lui, ou ne sont que des amusements puérils indignes de la majesté de ses regards.

Ainsi, que les jugements de Dieu sont différents de ceux du monde ! On appelle une belle vie, dans le monde, une vie éclatante où l'on compte de grandes actions, des vie loires remportées, des négociations difficiles conclues, des entreprises conduites avec succès, des emplois illusli soutenus avec réputation, des dignités éminentes acquises par dos services importants, et exercées avec gloire ; une vie qui passe dans les histoires, qui remplit les monuments publics, et dont le souvenir se conservera jusqu'à la der-

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nière postérité : voilà une belle vie selon le monde. Mais si dans tout cela, on a plus cherché sa propre gloire que la gloire de Dieu, si Ton n'a eu en vue que de se bâtir un édifice périssable de grandeur sur la terre, en vain a-t-on fourni une carrière éclatante devant les hommes ; devant Dieu c'est une vie perdue : en vain les histoires parleront de nous ; nous serons effacés du livre de vie et des histoires éternelles : en vain nos actions feront l'admiration des siècles à venir ; elles ne seront point écrites sur les colonnes immortelles du temple céleste: (1) en vain nous jouerons un grand rôle sur la scène de tous les siècles ; nous serons dans les siècles éternels comme ceux qui n'ont jamais été : en vain nos titres et nos dignités se conserveront sur le marbre et sur le cuivre ; comme ce sera le doigt des hommes qui les aura écrites, elles périront avec eux ; et ce que le doigt de Dieu tout seul aura écrit, durera autant que lui-même : en vain notre vie sera proposée comme un modèle à l'ambition de nos neveux ; comme elle n'aura de réalité que dans les passions des hommes, dès qu'il n'y aura plus de passions, et que tous les objets qui les allument seront anéantis, cette vie ne sera plus rien, et retombera dans le néant avec le monde qui l'avait admirée.

Car de bonne foi, voudriez-vous que dans ce jour terrible, oii les justices elles-mêmes seront jugées. Dieu vous tînt compte de toutes les peines, de tous les soins, de tous les dégoûts que vous dévorez pour vous élever surla terre? qu'il regardât comme un temps bien employé, le temps que vous avez sacrifié au monde, à la fortune, à la gloire, à l'élévation de votre nom et de votre race, comme si vous n'étiez sur la terre que pour vous-mêmes ? qu'il mît au nombre de vos œuvres de salut celles qui n'ont eu que l'ambition, l'orgueil, l'envie, l'intérêt pour principe, et qu'il comptât vos vices parmi vos vertus ?

,1) Ezech., xni, 9.

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