‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 35 sur 58 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Pour entrer d'abord dans notre sujet, et ne pas perdre de vue la suite de l'Evangile, le premier motif que le Sauveur paraît se proposer dans la résurrection de Lazare, c'est de consoler les larmes et de récompenser les prières et la piété de ses deux sœurs. Sei<jncut\ lui disent-elles, celui que vous aimez est malade : et voilà le premier motif qui détermine souvent Jésus-Christ à opérer la conver-

sion d'un grand pécheur; les larmes et les prières des âmes justes qui la demandent.

Oui, soit que le Seigneur veuille par là rendre la vertu plus respectable aux pécheurs, en ne leur accordant des grâces que par l'entremise des âmes justes; soit qu'il ait dessein de lier plus étroitement ses membres, et de les consommer dans l'unité et dans la charité, en rendant les ministères des uns utiles et nécessaires aux autres; il est certain que c'est dans les prières des gens de bien, que la conversion des grands pécheurs trouve tous les jours sa source. Comme tout se fait pour les Justes dans l'Eglise, dit l'iVpôtre, on peut dire aussi que tout se fait par eux ; et comme les pécheurs n'y sont soufferts que pour exercer leur vertu, ou ranimer leur vigilance, ils n'y sont rappelés aussi de leurs égarements que pour consoler leur foi, et récompenser leurs gémissements et leurs prières.

C'est donc un commencement de justice pour les plus grands pécheurs, que d'aimer les âmes justes ; c'est un préjugé de vertu, que de la respecter dans ceux qui la pratiquent; c'est une espérance de conversion, que de rechercher la société des gens de bien, estimer leur con- • fiance, et les intéresser à notre salut : et quand même notre cœur gémirait encore sous des liens injustes, et que Famour du monde et des plaisirs nous éloignerait encore de Dieu : dès que nous commençons à aimer ses serviteurs, nous faisons comme le premier pas dans son service. Il semble que notre cœur se lasse déjà de ses passions, dès que nous nous plaisons avec ceux qui les condamnent; et que le goût de la vertu n'est pas loin, dès que nous pouvons goûter ceux que la vertu seule rend aimables.

D'ailleurs les Justes instruits par nous-mêmes de nos faiblesses, les ont sans cesse présentes devant le Seigneur : ils gémissent devant lui sur les chaînes qui nous lient encore au monde et à ses amusements, il liii offrent

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queltiues faibles désirs de vertu, que uous leur coulions quelquefois, pour obliger sa bonté à nous en accorder de plus vifs et de plus efficaces ; ils portent jusqu'au pied de son trône quelques commencements de bien qu'ils ont aperçus en nous, pour nous en obtenir de sa miséricorde la perfection et la plénitude. Plus touchés de nos malheurs que de leurs besoins, ils s'oublient saintement eux-mêmes pour sauver leurs frères qui périssent à leurs yeux : eux seuls nous aiment pour nous-mêmes, parce qu'eux seuls n'aiment en nous que notre salut ; le monde peut nous donner des créatures, des adulateurs, des compagnons de plaisir, de société, de débauche: mais la vertu toute seule nous donne des amis.

Et c'est ici où vous qui autrefois, comme peut-être Marie, étiez esclaves du monde et des passions, et qui depuis, touchés de la grâce, ne bougez plus comme elle des pieds de Sauveur; c'est ici où vous devez vous souvenir que désormais un des plus importants devoirs de votre nouvelle vie, est de demander continuellement à Jésus-Christ, comme la sœur de Lazare, la résurreclidii de vos frères, la conversion de ces âmes infortunées, qui ont été les complices de vos passions criminelles, et qui encore, sous la puissance de la mort et du péché, traînent tristement leurs chaînes dans les voies du monde et de l'égarement. Vous devez dire sans cesse à Jésus-Chrisl. dans l'amertume de votre cœur, comme la sœur de Lazare : Sriipwur, celui que ro»,s aime: est malade ; ces âmes pour qui j'ai été un écueil, et qui vous ont moins ofiensé que moi, sont cependant encore dans les ténèbres delà mort, et dans la corruption du péché; et je jouis dune délivrance dont j'étais plus indigne qu'elles! Ah! Seigneur! le plaisir que j'ai d'être à vous ne sera jamais parfait, tandis que je verrai mes frères périr tristement à mes yeux ; je ne jouirai qu'à demi du fruit de vos miséricordes, tandis que vous les refuserez à des âmes pour

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qui jai été moi-même une occasion funeste de cliute; et je ne croirai jamais que vous m'ayez pardonné mes crimes, tandis que je les verrai encore subsister dans les pécheurs que mes exemples et mes passions ont éloignés de vous. Ce n'est pas que vous deviez si fort compter sur les prières des gens de bien, que vous attendiez d'elles seules le changement de votre cœur et le don de la pénitence. Car c'est là une illusion assez ordinaire, surtout parmi, les personnes les plus élevées dans le monde : on croit qu'en respectant la vertu, qu'en favorisant les gens de bien, qu'en les intéressante solliciter auprès de Dieu notre conversion, nos chaînes tomberont d'elles-mêmes, sans qu'il nous en coûte aucun effort pour nous en dégager ; on se rassure sur ce reste de foi et de religion, qui nous rend la vertu dans les autres encore chère et respectable ; on se sait bon gré de n'en être pas encore venu à ce point de libertinage et d'impiété, si commun dans le monde, qui fait de la vertu des censures et des dérisions publiques. Mais, hélas ! il ne servit de rien au roi Jéhu d'avoir rendu des honneurs publics au saint homme Jonadab : ses vices subsistaient toujours avec le respect qu'il eut pour la vertu de l'homme de Dieu. Il fut inutile à Hérode d'honorer la piété de Jean-Baptiste, et d'aimer même la sainte liberté de ses discours ; la déférence qu'il eut pour le précurseur, lui laissa toujours tout l'emportement de sa passion criminelle. Les honneurs que nous rendons à la vertu attirent des secours à notre faiblesse, mais ils ne justifient pas nos égarements ; les prières des gens de bien rendent le Seigneur plus attentif à nos besoins, mais non pas plus indulgent pour nos crimes; elles nous obtiennent la victoire des passions que nous commençons à détester, mais non pas de celles que nous aimons, et dans lesquelles nous voulons continuer de vivre ; en un mot, elles aident nos bons désirs, mais elles n'autorisent pas notre impénitence.

Le miracle de la résurrection de Lazare apprend donc aux Ames justes à solliciter la conversion de leurs frères ; mais la conversion et la délivrance de leurs frères sert encore à ranimer leur tiédeur et leur lâcheté. Second motif que se propose Jésus-Christ: il veut réveiller, par la nouveauté de ce prodige, la foi de ses disciples encore faible et languissante.

Et tel est le fruit que Jésus-Christ se propose tous les jours des miracles de sa grâce ; il opère à vos yeux des conversions soudaines et surprenantes, vous qui marchez depuis longtemps dans ses voies, pour confondre par la ferveur et par le zèle de ces âmes depuis peu ressuscitées, votre tiédeur et votre indolence. Oui, rien nest plus propre à nous couvrir de confusion et à nous faire trembler sur les infidélités que nous mêlons à une piété tiède et languissante, que de voir une âme ensevelie, il n'y a qu'un moment, dans la corruption de la mort et du péché, et dont les égarements avaient peut être servi de matière à la vanité de notre zèle et à la malignité de nos censures ; de la voir, dis-je, un instant après, vivifiée par la grâce, libre de ses chaînes, marcher à pas de géant dans la voie de Dieu, plus avide de mortifications qu'elle ne lavait été de plaisirs, plus séparée encore du monde et de ses amusements qu'elle n'y avait paru attachée, se disputer les délassements les plus innocents, ne mettre presque point do bornes à la vivacité et aux transports de sa pénitence, et faire tous les jours de nouveaux progrès dans la piété ; tandis que nous, après bien des années de vertu, hélas ! nous languissons encore dans les commencements de cette sainte carrière; tandis que nous, après tant dogrâces reçues, après tant de vérités connues, après tant de sacrements fréquentés, hélas ! nous tenons encore au monde et à nous-mêmes par mille liens injustes; nous en sommes encore aux premiers éléments de la foi et de la vie chrétienne, et plus éloignés encore que nous ne l'étions au

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commencement de ce zèle et de cette ferveur, qui fait tout le prix et toute la sûreté dune piété fidèle.

La prédiction terrible de Jésus-Christ s'accomplit tous les jours à nos yeux. Des publicains et des pécheurs, des personnes d'une conduite scandaleuse, même seton le monde, et aussi éloignées du royaume de Dieu que l'Orient l'est de l'Occident, se convertissent, font pénitence, surprennent le monde par le spectacle d'une vie retirée, mortifiée, et reposeront dans le sein d'Abraham et de Jacob ; et peut-être que nous, qu'on regarde comme les enfants du royaume ; peut-être que nous, dont les mœurs n'offrent rien aux yeux du monde que de régulier et de louable ; peut-être que nous, qu'on propose comme des modèles de conduite et de vertu ; peut-être que nous, que le monde canonise, et qui nous glorifions du nom et des apparences de la piété, hélas ! peut-être serons-nousrejetés et confondus avec les infidèles pour avoir toujours opéré notre salut avec négligence, et conservé un cœur encore tout mondain au milieu des œuvres de la piété même il). *

Ainsi ne jugez pas de vous-mêmes, en vous comparant en secret à ces âmes désordonnées que le monde et les passions entraînent. On peutêtre plus juste que lemonde, et ne l'être pas encore assez pour Jésus-Christ, car le monde est si corrompu, l'Évangile y est si ignoré, la foi si éteinte,. les règles et les vérités si affaiblies, que ce qui est vertu par rapport à lui, peut encore être une grande iniquité devant Dieu.

Comparez-vous plutôt à ces saints pénitents qui édifièrent autrefois l'Église par le prodige de leurs austérités, et dont la vie nous paraît encore aujourd'hui si incroyable; à ces martyrs généreux qui livraient leurs corps pour la vérité, et qui', au milieu des plus cruels tourments, étaient transportés de joie à la vue des promesses éternelles ; à

(!• Matth., vm, 12,

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ces lidèles des premiers temps qui mouraient tous les jours pour Jésus-Christ, et qui, dans les pei-sécutions et dans la perte de leurs biens, de leurs enfants, de leur patrie, cjoyaient tout posséder, parce qu'ils n'avaient pas perdu la fui et lespérance dune vie meilleure; voilà les uiudélessur lesquels vous devez mesurer votre vertu pour la trouver encore défectueuse et toute mondaine. Si vous ne leur ressemblez pas, en vain ne ressemblez-vous pas au inonde, vous périrez comme lui ; il ne suffit pas de ne point imiter les crimes des mondains, il faut encore avoir les vertus des Justes.

Enfin, non seulement la bonté de Jésus-Christ, dans ce miracle, veut préparer à ses disciples et aux Juifs (idèlçs un nouveau motif de croire en lui; mais sa justice y mé nage encore aux Juifs incrédules une nouvelle occasion d'endurcissement et d'incrédulité : dernière circonstance de notre Evangile. Ils prennent des mesures pour le perdre, ils veulent faire mourir Lazare lui-même, pour n'avoir plus au milieu d'eux un témoin si éclatant de la puissance de Jésus-Christ. Ils avaient accordé des larmes à sa mort; à peine est-il ressuscité, qu'il ne leur paraît plus digne que de leur fureur et de leur vengeance. Et voilà le seul fruit que la plupart d'entre vous retirez d'ordinaire des miracles de la grâce, c'est-à-dire de la conversion et de la résurrection spirituelle des grands pécheurs. Avant que la miséricorde de Jésus-Christ eût jeté sur une àme criminelle des regards de grâce et de salut, et tandis que, livrée à tout l'emportement des passions, elle était non seulement morte dans son péché, mais répandait partout l'infection et la mauvaise odeur de ses dérèglements et de ses scandales, vous paraissiez touché de ses égarements et de son ignominie; vous déploriez le malheur de sa destinée; vous mêliez vos larmes et vos regrets aux regrets et aux larmes de ses amis et de ses proches; et le dérèglement public de sa conduite trouvait en vous une

SUR I.ÉVANfilLE HE LAZARE :;il

douleur et une compassion d'humanité; mais à peine la grâce de Jésus-Christ l'a rappelée à la vie, à peine sortie du tombeau et de l'abîme de corruption où elle était ensevelie, rend- elle gloire à son libérateur par les saintes ardeurs d'une piété même tendre et sincère, que vous devenez les censeurs de sa piété même; vous aviez paru touchés de l'excès de ses vices, et vous faites des dérisions publiques de l'excès prétendu de sa vertu; vous aviez blâmé son ardeur pour les plaisirs, et vous condamnez son amour pour Dieu. Accordez-vous donc avec vous-mêmes, et faites grâce ou au Juste ou au pécheur.

Oui, si le bonheur d'une âme, qui à vos yeux revient de ses égarements, ne vous fait point d'envie; si le retour sincère d'un pécheur, qui peut-être autrefois était de vos plaisirs et de vos excès, vous laisse toute votre indifférence pour le salut, ah ! n'insultez pas du moins au bonheur de sa destinée ; ne méprisez pas du moins en lui le don de Dieu; ne trouvez pas dans les miracles mêmes de la grâce, si capable de vous ouvrir les yeux, un nou veau motif d'aveuglement et d'incrédulité; et ne changez pas les bienfaits de Dieu sur vos frères en un jugement terrible de justice contre vous.

Vous êtes surpris quelquefois, en lisant l'histoire de notre Évangile, que la dureté et l'aveuglement des Juifs pût résister aux prodiges les plus éclatants de Jésus Christ ; vous ne comprenez pas comment la résurrection des morts, la guérison des aveugles-nés, et tant d'autres merveilles opérées à leurs yeux, ne les forçaient pas à reconnaître la vérité de son ministère, et la sainteté de sa doctrine; vous dites qu'il n'en faudrait pas tant pour vous convaincre, qu'un seul de ses miracles suffirait et que vous vous rendriez à l'instant.

Mais vous vous condamnez par votre propre bouche. Car, sans réfuter ici ce vain discours par ces preuves hautes et sublimes que la religion fournit contre l'impiété,

:;i-2 i,i:i:tl'iu:s si-iiutlf.lles

et que nous avons employées ailleurs; de bonne foi, n'estce pas un miracle plus étonnant et plus dillicile qu'une came livrée au crime et aux passions les plus honteuses ; née avec des penchants de volupté, de fierté, de vengeance, d'ambition; et plus éloignée que personne, par le caractère de son cœur, du royaume de Dieu, et toutes les maximes de la piété chrétienne; que cette âme renonce tout d'un coup à ses plaisirs, rompe les attachements les plus vifs, réprime les passions les plus violentes, éteigne, change les inclinations les plus enracinées, oublie les injures, les soins du corps, de la fortune; ne trouve plus de goût qu'à la prière, à la retraite, à la pratique des devoirs les plus tristes et les plus dégoûtants, et offre aux yeux du public un changement, une résurrection si palpable, le spectacle d'une vie si différente de la première, que le monde, que le libertinage lui-même soit forcé de rendre gloire à la vérité de son changement, et qu'on ne la reconnaisse plus elle-même; n'est-ce pas, dis-je, un miracle étonnant et plus difficile?

Or la miséricorde de Jésus-Christ n'opère-t-elle pas tous les jours de ces prodiges à vos yeux? sa parole sainte, quoique dans des bouches faibles et languissantes, ne ressuscite-t-elle pas encore tous les jours des Lazare ? Vous les voyez, vous les connaissez, vous en paraissez surpris; et cependant en étes-vous touchés ?Ces merveilles, que le doigt de Dieu fait éclater avec tant de majesté, vous raji pellent-elles à la vérité et à la lumière? ces changements, mille fois plus surprenants que la résurrection des morts, vous convainquent-ils? vous attirent-ils à Jésus-Christ? vous rendent ils la foi que vous avez perdue?

Hélas! semblables aux Juifs, tout votre soin est d'en combattre ou d'en alîaiblir la vérité. Vous disputez à la grâce la gloire de ces prodiges ; vous en cherchez les motifs dans des causes tout humaines; vous les regardez comme des prestiges et des impostures ; vous attribuez

aux artifices de l'homme les plus éclatantes opérations de l'Esprit saint ; vous voulez qu'une nouvelle vie ne soit qu'un nouveau piège qu'on tend à la crédulité publique, et une voie nouvelle pour arriver à ses fins. Ainsi les œuvres de la toute-puissance de Jésus-Christ vous endur cissent; ainsi les prodiges mêmes de sa grâce consomment votre aveuglement ; ainsi vous faites tout servira votre perte; Jésus-Christ est pour vous une pierre de chute et de scandale, oîi il aurait dû être une source de vie et de salut. Les exemples des pécheurs vous souillent et vous corrompent ; leur pénitence vous révolte et vous endurcit.

Grand Dieu! souffrez donc que pour finir enfin les égarements d'une vie toute criminelle, j'élève aujourd'hui ma voix vers vous, du fond de l'abîme où je languis depuis tant d'années; les chaînes impures dont je suis lié m'attachent par tant de nœuds à la profondeur du gouffre où je traîne mes tristes jours, que, malgré tous mes bons désirs, je demeure toujours immobile, et ne saurais presque plus faire d'efforts pour me dégager, et retourner à vous, ô mon Dieu! que j'ai abandonné. Mais, Seigneur, du fond de ce gouffre où vous me voyez lié et enseveli, comme un autre Lazare, j'ai du moins encore la voix du cœur libre pour porter jusqu'au pied de votre trône mes regrets, mes soupirs et mes larmes (1).

La voix d'un pécheur qui revient à vous. Seigneur, est toujours pour vous une voix agréable; c'est cette voix de Jacob qui réveille toute votre tendresse, lors même qu'elle ne vous présente que des mains d'Ésau, et toutes pleines encore de sang et de crimes.

Ah! vous avez assez jusqu'ici, Seigneur, détourné vos oreilles saintes de mes discours de licence et de blasphème, rendez-les aujourd'hui attentives aux plus tristes expressions de ma douleur; et que la nouveauté du langage que

(1) Ps.. cxxxii, 1. et seq.

34V I.ECTIRF.S SflHITLELLES

je VOUS tiens, ô mon Dieu! attire à ma prière une attention plus favorable.

Je ne viens pas ici, grand Dieu! excuser devant vous mes désordres, en vous alléguant les occasions qui m'ont séduit, les exemples qui mont entraîné, le malheur de mes engagements, et le caractère de mon c<vur et de ma faiblesse; cachez-vous, Seigneur, les horreurs de ma vie passée; le seul moyen de les excuser, c'est de ne vouloir pas les regarder et les connaître ; hélas ! si je n'en puis soutenir moi-même le seul spectacle, si mes crimes fuient et craignent mes propres yeux, et s'il faut que j'en détourne la vue pour ménager mes terreurs et ma faiblesse ; comment pourraient-ils, Seigneur, soutenir la sainteté de vos regards, si vous les examinez avec cet œil de sévérité, qui trouve des taches dans la vie la plus pure et la plus louable.

Mais vous n'êtes pas, Seigneur, un Dieu semblable à l'homme, à qui il en coûte toujours de pardonner et d'oublier les outrages d'un ennemi ; la bonlé et la miséricorde sont nées dans votre sein éternel, la clémence est le premier caractère de votre être suprême, et vous n'avez point d'ennemis, que ceux qui ne veulent pas mettre leur confiance dans les richesses abondantes de vos miséricordes.

Oui, Seigneur, à quelque heure qu une àrae criminelle revienne à vous; dès le matin de la vie, ou sur le déclin de l'âge; après les égarements des premières mœurs, ou après une vie entière de dissolution et de licence, vous voulez, ô mon Dieu ! qu'on espère encore en vous; et vous nous assurez que le plus haut point de nos crimes, n'est encore que le premier degré de vos miséricordes.

Mais aussi, grand Dieu! si vous exaucez mes désirs, si vuus me rendez une fois la vie et la lumière que j'ai perdue; si vous brisez ces chaînes de la mort qui me lient encore; si vous me tendez la main pour me retirer

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de l'abîme où je suis plongé, ah! je ne cesserai. Seigneur, de publier vos miséricordes éternelles ; j'oublierai le monde entier, pour ne plus m'occuper que des merveilles de votre grâce sur mon àme ; je rendrai gloire, tous les moments de ma vie, au Dieu qui m'aura délivré ; ma bouche fermée pour jamais à la vanité, ne pourra plus sutfire aux transports de mon amour et de ma reconnais sance; et votre créature, qui gémit encore sous l'empire du monde et du péché, rendue à son Seigneur véritable, bénira son Libérateur dans les siècles des siècles.

CINQUIEME LECTURE

JEUDI

UESUMK

l" Partie. L'excès de la passion marqué dans les égarements de l'enfant prodigue.

l" Il n'est point de vice qui éloigne plus le pécheur de Dieu : il met comme unabime entre Dieu et l'àme voluptueuse, et ne laisse presque plus au péciieur d'espérance de retour. Voilà poun^uoi il est dit dans l'Évangile, que le prodigue s'en alla d'abord dans un pays fort éloigné. En effet, il semble que, dans les autres vices, le pécheur tient encore à Dieu par de faibles liens ; mais la passion honteuse dont je parle, déshonore le corps, éteint la raison et rend insipides toutes les choses du ciel.

2" Il n'en est point qui laisse moins de ressources pour revenir h Dieu quand on s'en est éloigné. Le prodigue dissipa tout son bien en débauches, les biens de la grâce, et les biens de la nature. La perte de la grâce est le fruit ordinaire de tout péché qui tue l'àme : mais celui-ci va plus loin : il va tarir les dous de l'Esprit saint jusque dans leur source; et la foi, ce fondement de tous les dons, ne tarde pas à être renversée dans le cœur du pécheur impudique, parce qu'il n'y a pas loin de la dissolution à l'impiété. Les biens de la nature sont pareillement dissipés : vous aviez reçu en naissant une âme si pudique; vous étiez né doux, égal, accessible : vous aviez reçu en naissant des talents heureux : depuis que ce feu impur est entré dans votre àme, on ne vous reconnaît plus, et l'on vous cherche tous les jours vous-même dans vous-même. Je ne parle pas ici des biens de la fortune, qui viennent s'abîmer dans ce gouffre.

3° Troisième caractère du vice honteux dont nous parlous : ce vice honteux devient le supplice du pécheur impudique. Après que l'enfant

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prodigue eut tout dissipé, il arriva une grande famine dans ce payslà, et il commença à tomber eu nécessité. Ce vice rend le pécheur insupportable à lui-même : premièrement, par le fond d'inquiétude qu'il laisse dans la conscience impure, qui fait que le pécheur se reproche sans cesse sa propre faiblesse, et qu'il rougit en secret de ne pouvoir secouer le joug qui l'accable. Secondement, par les dégoûts, les jalousies, les fureurs, les contraintes, les frayeurs, les tristes événements, inséparables de cette passion. Troisièmement, par les nouveaux désirs que ce vice allume sans cesse dans le cœur. Quatrièmement, par les tristes suites du dérèglement, qui fout presque toujours expier dans un corps chargé de douleurs, la boute des passions du premier âge.

4" Dernier caractère de ce vice : il n'eu est point qui rende le pécheur plus vil et plus méprisable aux yeux des autres hommes. L'enfant prodigue tomba dans un avilissement qu'on ne peut lire sans horreur. En vain le monde a donné des noms spécieux à cette passion honteuse : dans la vérité, c'est un avilissement qui déshonore l'homme et le chrétien; c'est une tache qui flétrit les plus grandes actions; c'est une bassesse, qui, loin de nous approcher des héros, nous confond avec les bêtes ; et le monde, ce monde si corrompu, respectant néanmoins la pudeur, couvre d'une confusion éternelle ceux qui s'en écartent, et en fait le sujet de ses dérisions et de ses censures.

IP Partie. Voyons dans la coihcersion de l'enfant prodigue^ le modèle et les consolations de sa pénilence.

i" Le premier caractère de sa passion avait été de mettre comme un abîme entre lui et la grâce : par les ténèbres qu'elle avait répandues sur son esprit, par un alïreux dégoiit des choses du ciel, parl'asservissement des sens à l'empire de la volupté. La première démarche de sa pénitence éloigne tous ces obstacles. Premièrement, elle lui ouvre les yeux sur l'état honteux où la passion l'avait réduit : elle le fait rentrer en lui-même, dit l'Évangile. Secondement, son affreux dégoût pour les choses du ciel, se change eu un saint désir de la vertu et de la justice : combien de serviteurs, dit-il, dans la maison de mon père ont du pain en abondance, et je suis ici à mourir de faim ! Autrefois la seule idée de la règle et de la vertule faisait frémir, la seule vue de la maison du père de famille lui était insupportable; il commence maintenant à envier la destinée de ses serviteurs, de ces âmes fidèles qui lui sont attachées. Troisièmement, il ne s'en tient pas à de simples souhaits d'imitation ; il ne renvoie pas à l'avenir ; il ne loue pas la vertu dans l'espérance d'en suivre un jour les règles saintes, la véritable douleur parle moins et agit plus promptement. Je me lèverai, dit-il : j'ai un père tendre

.Ti8 LECTURES SI'IRITUELLES

f[ miséricordieux, qui ne demande que le retour de son enfant ; j'irai dans sa maison sainte, j'irai répandre à ses yeux toute l'amertume de mon àme, je lui dirai : Mon père, j'ai péché contre le ciel e lieront mus.

•!■ Ouel changement, cl quel exemple plein de consolation pour le; pécheurs ! il semhle que Dieu vent être particulièrement le père de; ingrats, le bienfaiteur des coupables, le Dieu des pécheurs, le consolateur des pénitents. En ellet, les premières démarches de la pénitence de l'enfant prodigue sont suivies de mille consolations ; au liei] que les fruits de l'iniquité avaient été pour lui amers comme de l'ab sintlie.

Premièrement, consolation du côté des facilités qu'il trouve dans h sainte entreprise de son changement. Le père de famille aperçoit soi lils de loin et court au-devant de lui : il faut peu de chose pour ébran 1er un pécheur dans ce commencement de sa carrière ; le démon même plus attentif alors que jamais, à ne pas se laisser enlever une proie (|ui lui échappe, n'offre à une àme touchée que des difficultés iusurmonta ; blés dans sa nouvelle entreprise. Mais que fait alors l'amour, toujouni attentif, du père de famille ? il court vers son enfant, il se hâte de h soutenir; il le rassure contre ses frayeurs: il rassemble mille circons lances qui lui facilitent toutes ses démarches : il éloigne des occasion: où sa faibli'sse aurait pu échouer : il renverse des projets qui l'auraien l'xposé à de nouveaux jiérils. .Secondement, consolation du côté de douceurs secrètes qu'on trouve dans les premières démarches d'uni nouvelle vie : le père de famille ne se contente pas de courir au-devan de son fils retrouvé, il se jette à son cou, il l'embrasse, il le baise ; imagi tendre et consolante de la joie que la conversion d'un seul péchen cause dans le ciel et des consolations secrètes que Dieu fait sentir ; une àme, de ces premières démarches de son retour vers lui. Troi sièmement, consolation du côté de la participation aux saints mys tères, dont on avait si longtemps vécu privé par ses dérèglements. Li père de famille fait tuer le veau gras, il appelle son fils retrouvii à ce festin céleste. Quelle douceur, après avoir vécu tant d'année éloigné de l'autel et des sacrifices, de se retrouver au pied de l'aute saint avec ses frères, nourri du même pain, soutenu de la mêm^ viande, attendant les' mêmes promesses, etc. L'àme regrette-telli alors les plaisirs honteux dont la grâce vient de la dégoûter ?

;{" Enfin, l'enfant prodigue était tombé dans l'avilissement et dan II' dernier mépris : l'honneur et la gloire sont le dernier privilège d> -a pénitence, on le létablit dans tous les droits dont il était déchu on le revêt d'une robe de dignité et d'innocence : on lui donne mêm la préférence sur son aîné : c'est-à-dire que la piété fait oublier ce qui

nos passions avaient ou d'insensé ou de méprisable ; on n'en rappelle le souvenir que pour donner plus de prix aux vertus qui leur ont succédé.

DEVELOPPEMENT

// s'en alla dans un pays étranger éloigné, où il dissipa tout son bien en excès et débauches. (Luc, XV, 13).

La parabole du prodigue pénitent est un des traits de toute l'Écriture des plus consolants pour les pécheurs ; et, comme je me propose aujourd'hui de vous en exposer toutes les circonstances, il me paraît nécessaire de vous en rapporter d'abord l'occasion.

Un grand nombre de publicains et de gens de mauvaise vie, touchés des paroles de grâce et de salut qui sortaient de la bouche du Sauveur, avaient renoncé à leurs dérèglements, et paraissaient à sa suite parmi ses disciples. Ce médecin céleste, qui n'était venu que pour ceux qui avaient besoin d'être guéris, honorait leurs maisons de ses visites, leurs personnes de sa familiarité, leurs tables mêmes de sa présence. Tant de bonté ne tarda pas à scandaliser l'orgueil des scribes et des pharisiens (car la fausse piété est toujours cruelle) ;ils trouvent à redire à l'étroite liaison qu'a Jésus-Christ avec des pécheurs, et ne manquent pas de chercher dans une ressemblance de mœurs, la raison de cette conduite ; ils le décrient dans l'esprit du peuple par l'endroit même qui aurait dû lui attirer davantage l'amour et le respect, et le font passer lui-même pour un pécheur, et pour un homme de bonne chère.

A des reproches que lenvie toute seule formait, a une IV. 20

dureté si indigne de ceux qui se disaient les pasteurs du troupeau, et- dont la fonction principale était d'oiïrir des sacrifices pour les pécheurs, Jésus-Christ ne répond que par trois paraboles, qui toutes, sous des images dilîérentes. renferment le même sens, et conduisent à la même vérité.

Tantôt il se représente sous l'image d'un pasteur, qui laisse là quatre-vingt-dix-neuf brebis et court après une seule qui s'est égarée; tantôt sous la figure d'une femme, qui semble faire peu de cas des neuf pièces d'argent qui lui restent, et cherche la dixième qu'elle a perdue, avec des soins et des inquiétudes que rien ne peut égaler; enfin, sous le symbole d'un père de famille, lequel ayant comme perdu le plus ]eune de ses fils, que la licence et les égarements de Fàge avaient fait errer longtemps dans des c'ontrées étrangères, est transporté de joie à son retour, et lui donne des marques de tendresse qu'il n'avait jamais données à son aîné, jusque-là demeuré fidèle. Le but de toutes ces paraboles est de faire comprendre aux pharisiens que la conversion d'un seul pécheur cause .^ plus de joie dans le ciel, que la persévérance d'un très grand nombre de Justes; et que les mêmes désordres qui avaient irrité Dieu contre nous, excitent sa clémence et sa pitié, dès qu'il en voit un repentir sincère dans nos cœurs.

Or, pour nous laisser, dans cette dernière parabole, une idée plus vive de sa bonté envers les pécheurs, Jésus (Ihrist nous y rapporte en détail les excès et les égare ments où l'âge et les passions avaient jeté l'enfant prodigue. Il nous le dépeint, lié des chaînes d'un vice honteux; et sur tous les autres vices, il choisit celui qui semble mettre de plus grands obstacles à sa grâce, et laisser à l'àme criminelle moins d'espérance de rétour.

Pour entrer donc dans les intentions du Sauveur, et animer les pécheurs qui m'écoutent à une sincère péni-

tence, par ces images vives et consolantes de la miséricorde de Dieu, je vous exposerai dans la première partie toutes les circonstances des égarements du prodigue, et vous y verrez jusqu'où va la force d'une passion honteuse dans le pécheur qui s'égare. Dans la dernière, je vous ferai remarquer toutes les démarches du père de famille en faveur de son fils retrouvé, et vous y admirerez avec consolation, jusqu'où va la bonté de Dieu envers un pécheur qui revient.

L'excès de la passion dans les égarements de l'enfant prodigue. L'excès de la miséricorde de Dieu dans les démarches du père de famille.

Purifiez mes lèvres, ô mon Dieu ! et tandis que je raconterai les excès d'un pécheur voluptueux, fournissezmoi des expressions qui ne hlessent pas une vertu dont je viens aujourd'hui inspirer l'amour à ceux qui m'écoutent; car le monde qui ne connaît plus de retenue sur ce vice, en exige pourtant beaucoup de nous dans le langage qui le condamne.

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