‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 34 sur 58 · Ibid.; V · texte numérisé non relu

Ibid.; V

Lazare depuis longtemps mort et corrompu ; ah ! les vues ' de sa miséricorde sont alors plus étendues : elle prépare, en un seul changement, mille changements avenir; elle se forme mille élus en un seul, et les crimes d'un pécheur deviennent la semence de mille Justes. Vous perdez courage en sentant l'extrémité de vos misères ; mais c'est peutêtre cette extrémité elle-même qui vous approche plus du moment heureux de votre conversion, et que la bonté di- Dieu vous a réservé pour être un monument public de l'excès de ses miséricordes envers lesplus grands pécheurs. Croj/c' seulement comme le dit Jésus-Christ aux sœurs de Lazare, et vous verrez la gloire de Dieu : vous verrez vos proches, vos amis, vos sujets, les complices de vos égarements devenir les imitateurs de votre pénitence; vous verrez les âmes les plus déplorées soupirer après le bonheur dp votre nouvelle vie ; et le monde lui-même forcé de rendre gloire à Dieu, et en rappelant vos excès passés, admirer le prodige de votre destinée présente. Prenez dans vos misères mêmes de nouveaux motifs de confiance, bé nissez par avance la sagesse miséricordieuse de celui qui saura tirer de vos passions un nouvel avantage pour sa gloire : tout coopère au salut des siens ; et il ne permet de grands excès que pour opérer de grandes miséricordes. Dieu veut toujours le salut de sa créature ; et dès que nous voulons retourner à lui, nous ne devons pas craindre que sa justice nous rebute, mais que notre volonté ne soit pas sincère.

Et la preuve la plus décisive de notre sincérité, c'est lélùignement des occasions, qui mettent un obstacle invincible à notre résurrection et à notre délivrance obstacles figurés par la pierre qui fermait l'entrée du tombeau de Lazare, et que Jésus-dhrist commence par ordonner qu'on ôte, avant d'opérer le miracle de la résurrection; ôtez la pierre. Second moyen marqué dans notre Evangile.

SUR L'KVANOll.E DE LAZAHK :'.-JV

En effet, on voit tous les jours des pécheurs, lassés du désordre, qui voudraient revenir à Dieu ; mais qui ne peuvent se résoudre à sortir du milieu de ces objets, de ces lieux, de ces situations, de ces écueils qui les ont éloignés de lui ; ils se persuadent qu'ils pourront éteindre leurs passions, finir le cours d'une vie désordonnée ; en un mot, ressusciter avant que d'ôter la pierre ; ils font même quelques elîorts ; ils s'adressent à des hommes de Dieu ; ils prennent des mesures de changement; mais de ces mesures qui, n'éloignant pas les périls, n'avancent point leur sûreté; et toute leur vie se passe tristement à détester leurs chaînes, et à ne pouvoir parvenir à les rompre.

D'où vient cela? c'est que les passions ne commencent à s'affaiblir que par l'éloignement des objets qui les ont allumées; c'est une erreur de croire que le cœur puisse changer, tandis que tout ce qui l'environne est encore à notre égard le même. Vous voulez devenir chaste, et vous vivez au milieu des périls, des liaisons, des familiarités, des plaisirs qui ont mille fois corrompu votre àme; vous voudriez commencer à faire quelques réflexions sérieuses sur votre éternité, et à mettre quelque intervalle entre la vie et la mort, et vous n'en voulez point mettre entre la mort et les dissipations qui vous empêchent de penser à votre salut, et vous attendez que le goût d'une vie chrétienne vous vienne au milieu des agitations, des plaisirs, des inutilités, des espérances humaines, dont vous ne voulez rien rabattre ; vous voulez que votre cœur se fasse de nouvelles inclinations au milieu de tout ce qui nourrit et fortifie les anciennes, et que la lampe de la foi et de la grâce se rallume au milieu des vents et des tempêtes ; elle qui, dans le secret même du sanctuaire, s'éteint souvent, faute d'huile et de nourriture, et fait aux Ames tièdes et retirées un danger de la sûreté même de leur retraite.

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\'ous venez nous dire, après cela, que vous ne manquez pas de bonne volonté; mais que le moment n'est pas encore venu. Et comment peut-il venir au milieu de tout ce qui léloigne? Mais quelle est cette bonne volonté renfermée au dedans de vous, qui n'a jamais de suite, qui ne conduit jamais à rien de réel, et n'a aucune démarche sérieuse de changement? c'est-à-dire, vous voudriez "changer, sans qu'il vous en coûtât rien; vous voudriez vous sauver, comme vous vous êtes perdu ; vous voudriez que les mêmes mœurs qui ont éloigné votre cœur de ^Dieu. l'en rapprochassent; et que ce qui a été jusqu'ici l'occasion de votre perte, devînt lui-même la voie et la facilité de votre salut. Commencez par éloigner les occasions, qui ont été tant de fois, et qui sont encore tous les joUrs recueil de votre innocence; ôtez la pierre qui ferme rentrée de la grâce à votre âme; après cela, vous aurez droit de demander à Dieu qu'il achève en vous son ouvrage. Alors, séparé de tous les objets qui nourrissaient en vous des passions injustes, vous pourrez lui dire : c'est à vous maintenant, ô mon Dieu ! à changer mon cœur; je vous ai sacrifié tous les attachements qui pouvaient le retenir encore; j'ai éloigné de moi tous les écueils, où ma faiblesse aurait pu encore fairenaufrage; j'ai changé tous les dehors qui dépen daient de moi ; c'est à vous. Seigneur, qui seul pouvez changer les cœurs, à faire maintenant le reste, à briser les liens invisibles, à surmonter les obstacles intérieurs, à triompher de ma corruption toute entière; j'ai ôté la pierre fatale, qui m'empêchait d'entendre votre voix; faites-la retentir à présent jusque dans l'abîme où je suis encore enseveli; ordonnez-moi de sortir de ce tombeau fatal, de ce lieu d'infection et do pourriture, mais ordonnez le moi avec cette parole puissante qui se fait entendre aux morts, et qui est pour eux une parole de résurrer tion et de vie; confiez-moi à vos disciples, pour me délier

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de ces liens qui tiennent captives toutes les puissances de mon âme; et que le ministère de votre Eglise mette le dernier sceau à ma résurrection et à ma délivrance.

Et voilà le dernier moyen proposé dans notre Evangile. Dès que la pierre fut ôtée, le Sauveur dit à haute \olx: Lazare, sortez dehors ! Lazare sort, les pieds et les mains encore liés, et Jésus- Christ le remet à ses disciples pourle délier.

Remarquez ici que Jésus-Christ n'ordonne aux disciples de délier Lazare, qu'après qu'il s'est montré tout entier hors du tombeau. Il faut se manifester à l'Église, dit saint Bernard, avant de recevoir par son ministère le bienfait de notre délivrance. Lazare,' sortez dehors ! c'est-à-dire, continue ce Père : Jusques à quand demeurerez-vous caché et enseveli au dedans de votre conscience? Jusques à quand célerez-vous votre iniquité dans votre sein (1)?

Vous n'ignorez pas, sans doute, que la rémission de nos crimes ne nous est accordée que par le canal et le ministère de l'Église, et qu'il faut venir découvrir et présenter nos liens à la piété des ministres, qui seuls ont l'autorité de lier et de délier sur la terre ; ce n'est pas sur quoi vous avez besoin d'être instruits. Mais je dis, qu'afin que la conversion soit solide et durable, il faut se montrer tout entier hors du tombeau, comme Lazare. Il ne s'agit pas ici d'une confession ordinaire ; un pécheur invétéré doit remonter jusqu'à son enfance, jusqu'à la première naissance de ses passions, jusques aux commencements de sa vie, qui ont été ceux de ses crimes. Il ne faut plus laisser de doutes etd'obscurités dans la conscience, laisser dans les ténèbres les premières mœurs, sous prétexte qu'elles ont été déjà révélées au prêtre; il faut une manifestation universelle; ne compter pour rien tout ce qu'on a fait jusqu'ici : les sacrements reçus, et les confessions

1) s. Bern.

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faites dans la vie mondaine et déréglée, les mettre même au nombre de nos crimes; regarder la conscience comme un chaos, où jusqu'ici on na pas porté la lumière, et sur laquelle toutes nos fausses pénitenr-es passées n'ont fail t|ue répandre de nouvelles ténèbres.

(]ar. hélas ! une àme (|ui revient à Dieu après les égaie mentsdu monde et des passions, doit présumer qu'ayant vécu jusque-là dans des affections et des habitudes criminelles, tous les sacrements reçus en cet état ont été pour elle des profanations et des crimes.

Premièrement, parce que n'ayant jamais eu de douleur véritable de ses fautes, ni par conséquent de volonté sincère de s'en corriger, les remèdes de l'Église, loin de la purifier, ont achevé de la souiller, et de rendre ses maux plus incurables.

Secondement, parce qu'elle ne s'est jamais connue elle-même; et qu'ainsi elle n'a pu se faire connaître au tribunal. Car, hélas! le monde au milieu duquel cette àme a toujours vécu, et où elle a toujours pensé et jugé de tout comme le monde ; le monde, dis-je. ne trouvant de sensé et de raisonnable que ses maximes et ses façons de penser ; le monde connaît-il as.sez la sainteté df l'Evangile, les obligations de la foi. l'étendue des devoirs, pour entrer dans le détail des transgressions que la foi condamne !

Troisièmement enfin, parce que, ([uanduième elle aurait connu toutes ses misères, n'en ayant jamais eu de la douleur sincère, elle n'a pu les faire connaître : car il n'y a que la douleur qui sache s'expli(juer comme il faut, et représenter au naturel les maux (ju'elle sent et quelle abhorre ; il faut avoir le cœur touché pour savoir se faire entendre sur les plaies et les misères du cœur même : un pécheur touché d'une passion profane en parle plus vivf'ment, plus éloquemment; rien ne lui échappe des maux insensés et déplorables qu'il endure : il entre dans tous

les replis de son cœur, ses jalousies, ses craintes, ses espérances. Comme il ny a que l'esprit de l'homme, dit l'Apôtre, qui sache ce qui se passe dans l'homme, il n'y a que le cœur aussi qui puisse savoir ce qui se passe dans le cœur. La douleur donne des yeux pour tout voir, et des paroles pour tout dire ; elle a un langage que rien ne saurait imiter : ainsi une àme mondaine, et encore liée par le cœur à tous ses désordres, a beau venir s'accuser, elle ne saurait se faire connaître ; sans avoir un dessein formel de dissimuler ses plaies, elle ne les montre jamais dans toute leur horreur, parce qu'elle ne les sent pas,' et n'en est pas frappée elle-même; ses paroles se sentent toujours de l'insensibilité de son cœur, et il est impossible qu'elle montre dans toute leur laideur des difformités qu'elle ne connaît pas, et qu'elle aime encore ; elle doit donc regarder tout le temps de sa vie passée comme un temps de ténèbres et d'aveuglement, où elle net-est jamais vue qu'avec des yeux de chair et de sang, jamais jugée que par des jugements de passion et d'amour propre, jamais accusée qu'avec un langage d'erreur et d'impénitence, jamais montrée que dans un jour faux et imparfait. Ce n'est donc pas assez d'ôter la pierre du tombeau, il faut que cette àme criminelle en sorte elle-même ; qu'elle se montre, pour ainsi dire, au grand jour ; qu'elle manifeste toute sa vie; et que, depuis le premier âge jusqu'au jour heureux de sa délivrance, rien ne puisse échapper aux yeux des ministres prêts à la délier.

Mais cette démarche, dites-vous, a des difficultés qui peuvent jeter le trouble, l'embarras, le découragement dans la conscience, et suspendre la résolution d'un changement de vie. Quoi ! vous entrez dans des discussions si pénibles et si infinies, pour éclaircir vos affaires temporelles ; et pour établir l'ordre et la sûreté dans votre conscience, et pour ne plus rien laisser de douteux dans l'affaire de votre éternité, vous vous plaindriez dès qu'il

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doit vous en coûter quelques soins et quelques recherches ! Vous dites si souvent vous-même, quand il s'agit dune démarche décisive pour la ruine ou pour la conservation de votre fortune, qu'il ne faut rien risquer, rien négliger ; qu'il faut tout voir soi-même, tout éclaircir, tout appro fôndir, et n'avoir rien à se reprocher ; et cette maxime si raisonnable, sur des intérêts passagers et frivoles, le serait moins sur le grand et sur l'unique intérêt du salut ?

Ah! que nous avons peu de foi! Et qu'avons-nous de plus important en cette vie, que le soin de mettre en état c^ compte redoutable que nous devons rendre au Juge éternel et au Scrutateur de nos cœurs et de nos pensées : c'est-à dire, le soin de régler notre conscience, d'en dissiper les ténèbres, d'en purifier les souillures, d'en éclaircir les intérêts éternels, d'en assurer les espérances; nous assurer nous-mêmes, autant que la condition présente le permet, de son état et de ses dispositions ; et ne pas aller lîaraître devant Dieu comme des insensés, inconnus à nous-mêmes, incertains de ce que nous sommes et de ce que nous devons être pour toujours? Tels sont les moyens de conversion marqués dans le miracle de la résurrection de Lazare ; achevons l'histoire de notre Evangile, et voyons quels sont les motifs qui déterminent Jésus-Christ à l'opérer.

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