‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 37 sur 58 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

La malignité de l'ennemi, dit saint Augustin, dresse depuis longtemps deux pièges dangereux à la faiblesse des hommes, un piège de séduction et un piège de terreur (1) : un piège de séduction, en les attirant par de douces espérances ; et un piège de terreur, en les décourageant par des frayeurs insensées (2). Il se sert du premier, quand il veut corrompre l'innocence, et l'engager dans les ■voies funestes des passions; mais il a recours à l'autre quand il s'agit d'intimider le pécheur déjà à demi touché, et d'étouffer dans leur naissance tous ses faibles désirs de pénitence et de salut.

Or, l'usage du monde et des plaisirs suffit presque seul pour nous défendre de la première illusion, qui nous y

(1) In Ps., 30. EnaiT., ii, n. 10. - (2) Ibid.

promet des enchantements et une félicité imaginaire; et il est vrai que rien n'aide tant à se détromper du monde, que le monde même ; mais le long usage du monde, loin de guérir les terreurs frivoles sur ses jugements, ne sert, ce semble, qu'à nous rendre plus timides ; plus on a vécu dans le monde, plus on le craint ; plus on a vieilli sous son joug, plus on le respecte; plus on est entré avant dans ses plaisirs et dans ses agitations, plus on veut garder de mesures avec lui quand il s'agit de l'abandonner, et de prendre le parti d'une vie plus retirée et plus régulière.

Je dis donc, vous qu'une crainte si coupable retient encore dans la servitude du monde et des passions, malgré les inspirations saintes qui vous rappellent tous les jours à des mœurs plus chrétiennes; je dis que cette disposition outrage Dieu dans sa grandeur, dans la vérité de ses promesses, et que ces timides ménagements, qui vous éloignent actuellement de lui, sont plus injurieux à sa gloire, que les crimes mêmes qui vous en avaient jusqu'ici éloigné.

En effet, la grandeur de Dieu demande que vous ne le mettiez pas en parallèle avec un monde méprisable; et que toute la gloire qui vient des hommes ne soit qu'un songe et qu'une erreur, lorsque vous l'approchez de la sienne. Or, ici rappelé d'un côté par la voix de Dieu, de l'autre, retenu par la crainte des hommes, vous lui dites, dans la disposition de votre cœur : Seigneur, je vous servirais dès ce moment, si. dans la situation où je me trouve, il était permis de vous servir; je voudrais bien rompre pour toujours avec un monde qui m'est devenu à charge et insupportable, si, en me déclarant ainsi pour vous, je n'allais pas lui fournir mille traits de censure et de dérision contre ma nouvelle conduite ; je sens, il est vrai, combien il est amer de vivre éloigné de vous; vous avez mis en moi des penchants favorables à la vertu, et je ne

sais quelle horreur secrète des vices dont j'ai été si longtemps esclave, cependant je traîne encore mes liens, quoiqu'à regret, parce que le monde au milieu duquel il faut que je vive, et qui ne saurait vous aimer, ne veut pas aussi qu'on vous aime. Ah! si mes penchants. Seigneur, décidaient de ma destinée ; si je pouvais aller vivre loin des regards publics; sans doute, je ne vivrais que pour vous; vous seul au fond méritez d'être servi, mais vous savez à quel point le monde est impitoyable envers ceux qui vous servent sans réserve et comme vous voulez être servi; et comme j'ai à vivre dans le monde et qu'il faut se déclarer pour vous ou pour lui, n'ayant plus la volonté de vous offenser, j'ai encore la faiblesse de suivre des voies qui vous offensent ; et ne sentant plus de goût pour lui, je sens que je n'ai pas la force d'oser lui déplaire. 0 homme, s'écrie saint Chrysostôme, savezvous bien quel est ce langage que vous tenez à Dieu ? vous lui dites : Maudissez-moi, Seigneur, j'y consens, pourvu que le monde m'approuve ; j'aime mieux être l'objet éternel de vos vengeances et de vos mépris, que de ne pas jouir ici-bas de l'estime et des vains suffrages des hommes ! Cette impiété vous fait horreur, et c'est pourtant vous qui êtes l'impie.

Mais non seulement cette crainte du monde outrage Dieu dans sa grandeur ; elle est encore injurieuse à la vérité de ses promesses. Car lorsque vous vous serez déclaré pour Jésus-Christ, croyez-vous qu'il ne saura pas affermir votre cœur contre le déchaînement et la bizarrerie des censures humaines; et que tous les traits que porteront alors contre vous les langues des insensés, ne ressembleront pas à ceux que lance la faiblesse d'un enfant auxquels on ne daigne pas même parer (1)? Croyez-vous qu'éclairé des nouvelles lumières de la grâce, vousn'écou-

(1. Ps., LXIII, 8.

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