‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 38 sur 58 · IV · texte numérisé non relu

IV

terez pas avec une sainte fierté des discours où vous ne verrez plus que les tristes égarements d'une raison que Dieu abandonne? Croyez-vous que vous regarderez toujours des mêmes yeux les jugements des hommes? Ah! si leurs dérisions vous touchent encore, ce ne sera plus qu'un sentiment de douleur et de pitié, sur leur égarement et sur leur perte; vous désirerez qu'ils connaissent le Seigneur, et non pas qu'ils vous approuvent; qu'ils bénissent son saint nom, et non pas qu'ils applaudissent au vôtre ; qu'ils soient touchés de la vertu, et non pas qu ils admirent vos exemples; leur salut vous intéressera plus que leur estime, et la gloire du Seigneur, que la votre. J'ai affligé mon âme par le jeûne, disait autrefois un roi pénitent, et le monde s'en est moqué; je me suis couvert de cendre etdecilice, et je suis devenu la fable de Jérusalem; j'ai pleuré mon péché en votre présence, o mon Dieu '.'et j'ai servi de matière aux discours et aux chansons satiriques des insensés (1). Et alors, plus touché d( leur folie que de leur mépris, je vous ai prié, ô mor Dieu! d'avoir pitié de leur aveuglement, et de leur mani tester les vérités éternelles de votre justice (2). Voil; toute l'impression que feront sur vous les vains discour des censeurs de la vertu. Je n'en dis pas même assez croyez-vous que dans ces premiers moments de grace,^ e d'un véritable changement de cœur, une âme puisse étr touchée de quelque autre chose que de son Dieu, et d l'horreur de sa vie passée ? Ah ! la componction dans ce heureux commencements est si vive, les attraits de grâce si divins, que le cœur enivré, pour ainsi dire, de 1 force de sa douleur, et de la nouveauté du saint plaisi ne peut plus sentir que la joie de posséder son Dieu, le regret d'avoir pu lui déplaire. Monde profane! qi peuvent alors vos discours sur une âme qui ne vous co*

(1) Ps., Lxvin, 12, 13. -(2) lbid.,li-

naît plus? qu'importent alors les censures et les dérisions des enfants des hommes au Juste, élevé déjà par la foi au-dessus de toutes les choses humaines ; qui s'entretient avec son Dieu, comme un ami avec son ami, et qui ne sait même plus ce qui se passe sur la terre? C'est un Moïse sur la montagne sainte, voyant son Dieu face à face, goûtait le plaisir ineffable de sa présence, et qui n'est guère ea état d'être touché des murmures et des calomnies qu'on répond contre lui dans la plaine. Piépondez ici pour moi, âmes justes qui m'écoutez; racontez les merveilles du Seigneur, et quels furent les commencements des opérations divines de la grâce qui changea votre cœur; et confondez la faiblesse du pécheur timide, qui ne peut comprendre qu'un Dieu sache plus se faire aimer, que le monde ne peut se faire craindre.

Mais voici l'illusion qu'on oppose à ces maximes saintes. On veut, sans différer, prendre des mesures pour son salut; on est dégoûté du monde et des plaisirs, et on sent bien qu'il n'y a de bonheur solide sur la terre que de se donner à Dieu. Mais est-il besoin d'un éclat pour commencer une vie nouvelle? Qu'est-il nécessaire d'afficher comme pour avertir le monde qu'on va prendre le parti de la dévotion? faut-il donner au public une scène, où l'imprudence et l'amour-propre ont d'ordinaire plus de part que l'esprit de Dieu, et qui n'aboutit qu'à jeter un ridicule sur la vertu ? n'est-il pas prudent de donner encore au monde certaines choses que la bienséance demande, et de réserver le cœur à Dieu qui ne veut que le cœur, tandis qu'à l'extérieur on paraît fait comme les autres? Semblable à cet ange qui conduisait le jeune Tobie, lequel, quoique sans cesse présent devant le Seigneur, et ne se nourrissant que d'une viande invisible, paraissait néanmoins semblable au reste des hommes, et user de la même nourriture qu'eux (1). C'est

(1) Tob., xii, 19.

ainsi, comme le rapporte saint Augustin, que s'abusait autrefois ce célèjjre vieillard Yictorin, si connu dans Rome par sa sagesse et par son éloquence; détrompé de la vanité des idoles, convaincu de la vérité do nos livres saints, chrétien dans le cœur, il se persuadait que le Seigneur, qui ne regarde qu'au dedans, n'en demandait pas davantage; et qu'il pouvait se dispenser, à son âge, de faire un éclat dans Rome, et de déclarer hautement sa conversion. Je suis chrétien, quoique je ne le paraisse pas, disait-il souvent au saint prêtre Simplicien, qui ne cessait de l'exhorter à la foi, et comme ce serviteur de Jésus-Christ lui répondait qu'il n'en croirait rien, s'il ne le voyait dans l'assemblée des fidèles, donner avec ses frères des marques publiques de sa foi et de son changement. Est-ce que les murailles font le chrétien? repartait Victorien encore abusé, et comme se moquant de la simplicité de son ami. Mais vous ne tardâtes pas, ô mon Dieu! continue ce Père, à l'éclairer sur son aveuglement: vous lui fîtes comprendre que c'était une impiété de rougir des humbles mystères de votre Verbe, et de ne pas rougir des cérémonies sacrilèges des démons; il eut honte delà vanité, il n'en eut plus de la vérité.

Et en effet, user encore de ces timides ménagements avec le monde, c'est n'être pas encore chrétien. Je sais qu'il est des bienséances inévitables que la piété la plus attentive ne peut refuser aux usages; que la charité est prudente, et prend différentes formes ; qu'il faut savoir quelquefois être faible avec les faibles, et qu'il y a souvent de la vertu et du mérite à savoir être à propos, pour ainsi dire, moins vertueux et moins parfait. Mais je dis que tout ménagement qui ne tend qu'à persuader au monde que nous approuvons encore ses abus et ses maximes, et qu'à nous mettre à couvert de la réputation de serviteurs de Jésus-Christ, comme d'un titre de honte et d'infamie, est une dissimulation criminelle, injurieuse

à la majesté de la religion, et moins digne d'excuse, que le dérèglement ouvert et déclaré.

Car je ne vous dis pas que c'est un outrage que vous faites à la grandeur du Dieu que toutes les créatures adorent. Quoi! vous ne le reconnaîtriez pour votre Dieu qu'en cachette? vous affecteriez de le méconnaître devant les hommes? il ne serait plus que votre divinité secrète, tandis que le monde aurait vos hommages et votre culte public et déclaré? 0 hommes! le Dieu du ciel et de la terre ne serait donc plus qu'un Dieu domestique ; et le confondant avec les idoles, renfermées autrefois dans le foyer et dans l'enceinte de chaque famille, vous vous contenteriez, comme Rachel, de le cacher dans votre tente, et de l'adorer à l'insu de vos frères?

Je ne vous dis pas que c'est une ingratitude envers la grâce qui vous éclaire, qui vous touche, qui vous dégoûte du monde et des passions. Quoi ! vous auriez honte d'être choisi de Dieu comme un vase de miséricorde ; d'être discerné de tant de pécheurs qui périssent tous les jours à vos yeux en se laissant emporter aux charmes des sens et des plaisirs? Vous auriez honte d'être l'objet de la clémence et delà bonté divine? Vous rougiriez des faveurs du ciel, et le bienfait qui a guéri votre âme de ses plaies vous ferait plus de confusion, que ne vous faisait autrefois l'infamie de vos plaies mêmes? 0 homme! un bon cœur rougit-il d'aimer son bienfaiteur? et est-ce ainsi que vous reconnaissez le don de Dieu, en vous faisant même une honte de l'avoir reçu ?

Je ne vous dis pas que c'est une feinte indigne même d'un cœur noble et généreux. Car si vous êtes touché de la vertu et de la justice, pourquoi trahir là-dessus vos sentiments ? pourquoi dissimulerlâchement ce que vous êtes ? pourquoi devenir en quelque sorte un imposteur public ? Une âme née avec quelque élévation sait-elle ainsi se contrefaire? Si vous êtes ami de Jésus- Christ, pourquoi vous

en cachez- vous? Quand même nous vivrions encore dans ces siècles infortunés, où on le regardait comme un séducteur, et où les rois et les magistrats étaient soulevés contre lui et contre son culte, il serait si beau d'avoir le courage de se déclarer pour un ami persécuté et abandonné ; il y aurait tant de bassesse à le désavouer en public; et ici où vous ne risquez rien, vous feignez de n'être point à lui ! la générosité toute seule ne souffre-t-elle pas ie cette duplicité? 0 homme ! vous vous piquez ailleurs de tant de grandeur dame, et de soutenir par un procédé noble, franc, généreux, toutes vos démarches ; et dans la religion, vous êtes plus faux, plus faible, plus lâche que la plus vile populace !

• Enfin, je najoute pas que c'est même un scandale, et une occasion d'erreur, que vous préparez à vos frères, car ces exemples de ménagement entre le monde et Jésus- Christ deviennent plus dangereux que les exemples mêmes d'une dissolution déclarée. En effet, la vie licencieuse d'un pécheur lui attire plus de censeurs de sa conduite que d'imitateurs de ses excès ; mais les plaisirs et les abus du monde, autorisés par une vie d'ailleurs régulière, et mêlés même d'actions pieuses, forment une séduction presque inévitable; plus vous évitez les grands désordres, en vous permettant dun autre côté tous les amusements et tous les abus que le monde autorise, plus vous devenez dangereux à vos frères, plus vous leur persuadez que le monde n'est pas si incompatible avec le salut qu'on le pense ; plus vous nous préparez des auditeurs incrédules et prévenus, lorsque nous annonçons qu'on ne peut servir deux maîtres, plus enfin vous multipliez dans l'Eglise les fausses pénitences, en devenant le modèle de mille pécheurs touchés, lesquels ne se figurent dans la vertu, rien au delà de ce que vous faites; et qui auraient poussé plus loin la grâce de leur conversion, si votre lâcheté ne les avait portés à croire que tout ce qu'ils voient de plus

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dans les autres est outré et exeessif ; et que vous seul j savez éviter l'indiscrétion, vous en tenir à l'essentiel, et être homme de bien, comme il faut l'être dans le monde. 0 homme ! encore une fois, n'était-ce pas assez que vos dérèglements eussent été autrefois un sujet de scandale à vos frères; faut-il encore qu'aujourd'hui votre fausse vertu leur devienne funeste?

Mais après tout, le monde vaut-il la peine d'être tant ménagé ? et quand ce ne serait pas un crime de sacrifier son salut éternel à la crainte de ses jugements et de ses censures, ne serait-ce point une folie ? C'est ce que vous allez voir dans la seconde partie de ce discours : la folie du respect humain.

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