PREMIERE PARTIE
L'aveuglement est, de toutes les peines du péché, la plus universelle; il n'est personne qui ne soit aveugle à certains égards et qui ne se séduise soi même par quelque endroit, Ihomrae est presque toujours un mystère à lui-même; entre sa raison et son cœur réside sans cesse l'amour-propre, tout ce que nous voyons de nous-même nous ne le voyons plus qu'à travers ce nuage trompeur, l'œil de la foi tout seul peut le dissiper et luire dans ce lieu obscur, comme parle un apôtre; mais comme rien
n'est moins commun que l'usage de la foi, rien n'est plus rare que de se connaître.
Or ce défaut de connaissance de soi-même, qui met un obstacle si essentiel à l'utilité de nos confessions, et qui est figuré par cette multitude d'aveugles couchés sur les bords de la piscine, vient de trois sources : la première, c'est qu'on ne s'examine pas avec assez de loisir; la seconde, c'est qu'on ne s'examine que dans ses propres préjugés; enfin la dernière, c'est qu'on ne s'examine jamais sur tous ses devoirs.
On ne s'examine pas avec assez de loisir. Oui, toute la vie du chrétien doit être un examen et une censure continuelle et secrète de ses actions, de ses désirs et de ses pensées. Comme l'inconstance est le vrai caractère de notre cœur, et que chaque instant et chaque objet voient presque naître en nous de nouvelles impressions, si nous nous perdons un moment de vue, nous ne nous connaissons plus. Il se forme au dedans de nous une succession si continuelle et si rapide de désirs, de jalousies, de craintes, d'espérances, de joies, de chagrins, de haines et d'amours, que si nous ne suivons sans cesse ces routes diverses et secrètes de nos passions, nous n'en voyons plus ni les principes, ni les suites; elles se confondent, pour ainsi dire, dans leur multiplicité, et notre cœur devient un abîme que nous ne pouvons plus approfondir, et dont nous ne voyons jamais que la surface.
C'est donc un abus de croire que pour porter au tribunal une connaissance exacte, il suflSse, après une vie toute dissipée et toute mondaine, de donner, avant de venir se présenter au prêtre, quelques moments seulement à la revision de la conscience. La vigilance continuelle sur toutes nos actions peut seule nous disposer à la confession de nos fautes, parce que seule elle peut nous découvrir à nous-mêmes. Il faut s'accoutumer à se rendre compte sans cesse, à soi-même, de soi-même; entrer
presque sur chaque action en jugement avec son propre cœur; et du moins dans le silence de la nuit, comme le prophète, et après que les inutilités, les bienséances ou les devoirs de notre état ont terminé chaque journée, mettre notre àme sur nos mains devant le Seigneur; peser sous ses yeux l'usage que nous avons fait du jour écoulé; et par ces jugements journaliers de notre conscience, nous familiariser, pour ainsi dire, avec nous-mêmes; et nous disposer à porter aux pieds du prêtre un cœur éprouvé et des inclinations mille fois approfondies.
Tel est l'examen qui doit nous préparer à la confession de nos fautes: une attention de tous les jours sur nousmêmes. Or, avez-vous jusqu'ici porté au tribunal une conscience ainsi éprouvée ? Toute votre vie est une absence continuelle de vous-mêmes, une vie toute de soins, de plaisirs, d'agitations ; toute votre attention même se borne ■ à h'être jamais un seul moment avec vous, à chercher des diversions qui vous empêchent de retomber sur vousmêmes; le seul instant qui vous y laisse est cet instant d'ennui mortel qui vous accable et dont vous ne pouvez soutenir la tristesse. Comment voulez-vous donc qu'un léger intervalle que vous donnez avant la confession à l'examen de votre vie, un intervalle qui suffit à peine pour calmer votre imagination, pour en bannir les images tumultueuses que le monde et les plaisirs y ont laissées, suffise pour sonder votre cœur, l'éclaircir, le connaître et venir le découvrir au prêtre? Comment voulez-vous que tant dé désirs injustes que vous avez formés presque à votre insu, tant de complaisances criminelles sur lesquelles vous n'avez pas même fait attention, tant d'intentions suspectes que vous n'avez jamais connues, tant de soins sur votre corps, dont le principe était corrompu, et que vous n'avez jamais examinés, tant de passions naissantes qui, n'ayant souillé que votre cœur et auxquelles les occasions ayant manqué plutôt que les désirs, se sont effacées même
de votre"'sôuvenir; comment voulez-Vous que cet abîmè^ où vous n'avez jamais porté la lumière, s'éclaircisse en un instant, et qu'une conscience avec laquelle vous n'avez jamais vécu, pour ainsi dire, vous soit d'abord connue et familière?
Ainsi, que voyons-nous tous les jours au tribunal, que de's aveugles qui ne se connaissent pas eux-mêmes ? Qu"y entendons-nous, que des peintures vagues et superficielles, que l'histoire publique et extérieure des pécheurs, que les dehors de leurs désordres et certaines chutes palpables qui sont toujours la suite de mille chutes invisibles pour lesquelles ils n'ont point d'yeux? Ils nous disent, comme il est dit aujourd'hui du paralytique, le nombre des années pendant lesquelles ils ont croupi dans leur infirmité (1), ils nous racontent l'histoire de leur vie, mais ils ignorent celle de leur cœur. Premier défaut de nos examens : on ne s'examine que le moment qui précède la confession et chaque jour doit être un examen qui nous y dispose.
Le second défaut de nos examens, c'est que nous ne nous examinons jamais que dans nos propres préjugés. Car qu'est-ce que s'examiner? C'est mettre d'un côté les maximes de Jésus-Christ, de l'autre cette partie de notre vie que nous voulons connaître : voir sur chaque action ce que l'Evangile ordonne, permet ou défend, placer ces règles saintes vis-à-vis de nos démarches, et par ce parallèle, sur lequel nous serons jugés un jour, nous, juger d'avance nous-mêmes.
Or, à ces règles saintes, chacun, dans la discussion de sa conscience, substitue les préjugés de son amour-propre ; car à tout ce qui nous impose des devoirs, l'amour-prppre trouve le secret d'opposer des préjugés, ou qui les combattent, ou qui les adoucissent : des préjugés sur la nais-
^1) Joan., V, 5.
sance, sur les dignités, sur l'ambition, surl'usage des biens, sur les périls, sur les coutumes, des préjugés sur toutes les règles.
Sur la naissance : la règle, c'est qu'en Jésus-Christ il n'y a ni noble ni roturier et que l'Evangile n'ayant que les mêmes devoirs à proposer aux grands et au peuple, l'élévation de la naissance, loin d'être un privilège, devient plutôt un obstacle, et par conséquent un malheur par rapport au salut, parce quelle nous rend l'accomplissement de ces devoirs plus difficile : voilà la règle sur quoi il faut s'examiner. Le préjugé : c'est que plus la naissance est élevée,, plus nous la regardons comme une prérogative qui adoucit à notre égard les devoirs pénibles de la loi, qui nous dispense de la haine du monde, de la fuite des plaisirs, des austérités de ce saint temps, qui nous permet la sensibilité dans les injures, la dissimulation et la duplicité dans les concurrences, la hauteur dans l'autorité, la mollesse dans les mœurs : et cest là-dessus qu'on se juge soi-même.
Sur les dignités: la règle, c'est qu'elles ne sont établies que pour la défense et l'utilité des 'peuples, et non pour soutenir l'orgueil et fournir aux plaisirs de ceux qui en sont revêtus; et qu'on n'est prince, ministre, magistrat, homme public, que pour les autres, et non pas pour soimême : voilà la règle. Le préjugé : c'est qu'on mesure le devoir de ses charges sur l'usage et non sur leur institution, on s'en tient à ce qu'ont fait ceux qui nous ont précédés, on n'examine pas ce qu'ils ont dû faire, on croit que successeurs légitimes de leur autorité on l'est aussi de l'abus qu'ils en ont toujours fait, et que des désordres manifestes, qui nous sont venus par tradition,sont des droits incontestables attachés à nos charges ; et c'est là dessus qu'on examine ses devoirs publics.
Sur l'ambition : la règle, c'est qu'étant obligés de vivre comme étrangers sur la terre, et de n'aimer ni le monde.
ni les choses qui sont dans Je monde, nous devons craindre tout ce qui peut nous rendre notre exil trop aimable : voilà la règle. Le préjugé: c'est qu'on regarde les soins, les intrigues, les empressements pour s'élever, le chagrin vif et profond de se voir devancé, la disposition secrète de sacrifier nos concurrents à notre fortune si l'on ne pouvait s'établir que sur leurs ruines, l'aversion cachée pour tous ceux qu'on nous préfère, en un mot, ce fonds dominant d'ambition qui fait proprement toute la vie de la cour et qui est l'âme aussi de toute notre conduite, on la regarde comme une noble émulation que la naissance donne, comme des inclinations sages et sérieuses, plus dignes de la raison que les plaisirs frivoles et les excès où s'abandonnent ceux qui ne pensent à rien de solide et qui sacrifient leur fortune à leurs plaisirs ; et c'est sur ces fausses idées qu'on sonde son cœur devant Dieu.
Sur l'usage des biens : la règle, c'est que vous n'en êtes pas le maître absolu, que votre abondance est le patrimoine des malheureux, et que l'Evangile seul, et non pas le monde, doit régler les bienséances de votre état : voilà la règle. Le préjugé : c'est que toutes les profusions que le revenu peut soutenir, on ne les croit jamais excessives ; toutes celles mêmes qui nous dérangent, mais que l'usage semble exiger, on se persuade qu'elles peuvent bien altérer nos affaires, mais qu'elles ne touchent point à la conscience ; et c'est sur ce fonds de sécurité qu'on examine l'usage de ses biens.
Enfin sur les coutumes : la règle, c'est que nous serons jugés sur les préceptes de Jésus-Christ, et non pas sur les mœurs de notre siècle; que les exemples, quelque universels qu'ils puissent être, n'autorisent pas les abus que la loi condamne, et qu'au contraire, se conformer à la multitude, est suivre la voie qui conduit toujours à la mort : voilà la règle. Le préjugé : c'est que tout ce que l'exemple public autorise ne saurait être un crime. Toutes IV. 34
les personnes de notre rang et de noire âge usent de cette parure, ont recours à cet artifice pour relever une vaine beauté, et ajouter à l'ouvrage du Créateur une grâce quil n'a pas voulu y mettre lui-même; on n'en fait plus de scrupule. Tous ceux de notre état briguent, sollicitent les honneurs du sanctuaire; on croit que c'est Tunique voie pour y parvenir. Presque tout le monde se permet cette manière de faire valoir son argent ; on la croit permise. On se repose sur l'exemple commun de l'innocence de ses propres démarches, l'usage est notre seul Évangile, et l'illusion va si loin qu'on ne daigne pas même porter au tribunal ces sortes de fautes, qu'on se fait une manière de force et de raison de les mépriser, et qu'on les regarde comme les scrupules des âmes faibles et timides.
Voilà une des sources de l'inutilité des confessions. Personne ne s'examine dans les lumières de la foi et dans les règles de l'Evangile; chacun porte au tribunal ses préjugés, loin d'y porter ses crimes; nos erreurs sont les seules lumières consultées sur nous-mêmes; et sondef sa conscience, pour la plupart des fidèles, c'est y répandre de nouvelles ténèbres. Aussi nous entendons tous les jours, au tribunal, des pécheurs qui mêlent à l'accusation de leurs fautes les maximes du siècle et le langage des passions, qui parlent comme le monde dans un lieu destiné à le condamner, et qui, par la manière dont ils s'avouent coupables, nous font connaître qu'ils ignorent encore leurs plus grands crimes.
Enfin le dernier défaut de nos examens, c'est qu'on ne s'examine jamais sur tous ses devoirs de père de famille, de personne publique, de membre du corps des fidèles ; on ne connaît de soi que ses défauts personnels.
Comme père de famille, avez-vous fait de votre maison une église domestique? vous a-t-on vu à la tête de vos enfants et de vos esclaves, olîrir à Dieu, comme les patriarches, le sacrifice du soir et du matin, et les vœux com-
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muns et innocents d'une sainte famille? Avez-vous cultivé dans vos enfants la grâce de leur baptême confiée à vos soins, en les élevant dans la foi et dans la piété? Vos exemples ont-ils soutenu vos instructions? Avez-vous, dans la destination de leur sort, eu plus d'égard à leur salut qu'à vos intérêts temporels? et vos arrangements, n'ont-ils pas plus décidé de leur vocation, que l'ordre du ciel? Vous êtes-vous regardé comme le père et le pasteur de vos domestiques? et n'avez-vous pas oublié que négliger le soin de leur âme, c'est être pire qu'un infidèle? Où sont ceux qui, dans le jugement de leur conscience, entrent dans ce détail de foi et de religion?
Gomme membre du corps des fidèles, vous devez à vos frères l'édification et le spectacle d'une vie sage et irrépréhensible ; plus même vous êtes élevé, plus votre obligation là-dessus devient rigoureuse, parce que plus vos exemples deviennent utiles ou dangereux. Or que d'imitateurs votre rang n'a-t-il pas donnés à vos désordres ! Que d'âmes ont péri pour avoir servi à vos plaisirs et à vos passions ! Combien d'autres avez-vous séduites par vos persuasions, entraînées par votre autorité, ébranlées par vos dérisions et par vos censures ! Combien d'autres, femmes du monde, dont la liberté de vos discours, lindécence de vos manières, la facilité de vos mœurs ont corrompu le cœur; ces hommes faibles qui ont tant de fois péri sous vos yeux, et dont la faiblesse flattait tant votre vanité ! Que de crimes] étrangers sur lesquels on ne s'avise même pas d'entrer en scrupule !
Enfin, si vous êtes homme public, que de malheurs votre inapplication, votre faiblesse, votre complaisance, votre dureté, vos intérêts peut-être particuliers, ont attirés sur les peuples ! que de méchants protégés ! que de gens de bien négligés! que d'innocents opprimés ! que de violences et d'injustices auxquelles votre nom a servi de prétexte, par votre confiance excessive en des subalternes
iniques et corrompus! que de crimes qui se multiplient à l'infini, qui naissent tous les jours les uns des autres, et que le Dieu juste vous impute! Sondez cet abîme, si vous le pouvez, et cependant, y regardez-vous seulement ?
Tels sont les aveugles couchés sur les bords de la piscine, que le Sauveur ne guérit point. Aussi nous sommes tous les jours surpris que des personnes qui vivent dans le train ordinaire de cette sorte de monde que Jésus Christ a réprouvé, dans l'oisiveté des conversations et les dangers des commerces, dans les plaisirs des jeux et des spectacles, dans la vanité et l'indécence des parures, dans les mouvements de l'ambition et les vivacités des concurrences, dans la sensualité et souvent l'excès des tables et des repas, nous sommes surpris que ces personnes n'aient presque rien à nous dire lorsqu'elles viennent au tribunal nous découvrir les plaies de leur conscience, qu'elles ne soient en peine que de trouver des sujets d'accusation et de quoi fournir à une confession, et qu'elles renferment le récit dune année entière de vie mondaine en un intervalle si court qu'à peine aurait-il pu suffire à exposer toutes les fautes d'une seule de leurs journées ; nous en sommes, dis-je, surpris, tandis qu'une âme juste repasse à nos pieds dans l'amertume de son cœur quelques imperfections légères que sa piété lui grossit, découvre jusque dans ses vertus une matière d'accusation et de pénitence, ne peut tarir sur le récit de ses faiblesses, prend les sentiments involontaires de la nature pour les actes libres de la volonté, croit voir dans des mouvements naissants, toute la honte d'un consente ment et ne voit pas dans le sacrifice soudain quelle en fait tout le mérite d'une fidèle résistance, se défie même des lumières d'un guide sacré qui la rassure, et, comnir Pierre dans l'excès de sa prière à Joppé, croit voir des objets immondes et défendus par la loi, lors même qu'un
envoyé du ciel condamne ses frayeurs, et lui en permet l'usage.
D'où vient cette différence ? C'est que l'un veille sans cesse à la garde de son propre cœur, et que l'autre ne s'examine que lorsqu'il faut venir s'accuser au prêtre; c'est que l'un se juge sur les lumières de la foi, et l'autre sur les préjugés de son amour-propre ; enfin, c'est que l'un approfondit tous ses devoirs qu'il connaît, et que l'autre ne s'examine que sur quelques obligations plus palpables et plus connues, et dont il ignore même l'étendue et les suites. C'est ainsi, ô mon Dieu ! que vous répandez vos lumières sur le juste, et que vous punissez les égarements de l'âme mondaine en permettant qu'elle les ignore. Mais non seulement on manque de lumière dans l'examen, on manque encore de sincérité dans la manifestation.