‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 51 sur 58 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Les trois principes les plus communs qui lient les hommes les uns avec les autres, et qui forment toutes les unions et les amitiés humaines, sont le goût, la cupidité et la vanité. Le goût. On suit un certain penchant de la nature, qui, nous faisant trouver en quelques personnes plus de rapport avec nos inclinations, peut-être aussi plus de complaisance pour nos défauts, nous lie à elles, et fait que nous trouvons dans leur société une douceur qui se change en un ennui avec le reste des hommes. La cupidité. On cherche des amis utiles : ils sont dignes de notre amitié, dès qu'ils deviennent nécessaires à nos plaisirs ou à notre fortune ; l'intérêt est un grand attrait pour la plupart des cœurs : les titres qui nous rendent puissants se changent bientôt en des qualités qui nous font paraître aimables, et l'on ne manque jamais d'amis quand on peut payer l'amitié de ceux qui nous aiment. Enfin la vanité. Des amis qui nous font honneur nous sont toujours chers : il semble qu'en les aimant nous entrons en part avec eux de la distinction qu'ils ont dans le monde; nous cherchons à nous parer, pour ainsi dire, de leur réputation, et, ne pouvant atteindre à leur mérite, nous nous bonorons de leur société, pour faire penser du

moins quil n'y a pas loin d'eux à nous, et que nous naimons que nos semblables.

Voilà les trois grands liens de la société humaine. La religion et la charité n'unissent presque personne, et de là vient que, dès que les hommes choquent notre goût, qu'ils ne sont pas favorables à nos intérêts, ou qu'ils blessent notre réputation et notre vanité, les liens humains et fragiles qui nous unissaient à eux se rompent, notre cœur s'éloigne d'eux, et ne trouve plus en lui, à leur égard, qu'aigreur et amertume. Et voilà les trois sources les plus universelles des haines que les hommes nourrissent les uns envers les autres, qui font des douceurs de la société un acharnement éternel, qui empoisonnent toute la joie des conversations et toute l'innocence des commerces, et qui, attaquant la religion dans le cœur, s'offrent néanmoins à nous sous des apparences d'équité qui les justifient à nos yeux, et qui nous rassurent.

Je dis dès que les hommes choquent notre goût, et c'est le premier prétexte et la première source de notre éloignement et de nos haines envers nos frères. Vous dites que vous êtes incompatible avec cette personne, que tout vous choque et vous déplaît en elle, que c'est une antipathie dont vous n'êtes pas le maître, que toutes ses manières semblent affectées pour vous aigrir, que de la voir ne servirait qu'à augmenter l'aversion naturelle que vous avez pour elle, et que la nature a mis en nous des haines et des amours, des rapports et des aversions, dont il ne faut demander compte qu'à elle-même.

A cela je pourrais d'abord vous répondre en établissant les fondements de la doctrine chrétienne sur l'amour de nos frères: Cet homme pour vous déplaire et n'être pas de votre goût, en est-il moins votre frère, enfant de Dieu, citoyen du ciel, membre de Jésus-Christ, et héritier des promesses éternelles? son humeur, son caractère, quel

qu'il puisse être, elïace-t-il quelqu'un de ces augustes traits qu'il a reçus sur les fonts sacrés qui l'unissent à vous par des liens divins et immortels, et qui doivent vous le rendre cher et respectable ? Lorsque Jésus-Christ nous ordonne d'aimer nos frères comme nous-mêmes, prétendil faire un précepte qui ne coûte rien au cœur, et dans l'accomplissement duquel nous ne trouvions ni difficulté ni peine? Eh! qu'eût-il été besoin qu'il nous eût commandé d'aimer nos frères, si, en vertu de ce commandement, nous n'étions obligés que d'aimer ceux pour qui nous sentans du goût et une inclination naturelle? Le cœur n'a pas là-dessus besoin de précepte, il est à luimême sa loi. Le précepte suppose donc la difficulté de notre part, Jésus-Christ a donc prévu qu'il nous en coûterait pour aimer nos frères, que nous trouverions en nous des antipathies et des répugnances qui nous éloigneraient d'eux, et voilà pourquoi il a attaché un si grand mérite à l'observance de ce seul point, et nous a déclaré si souvent que l'observer était observer la loi tout entière. L'aversion pour nos frères, loin donc de justifier notre éloignement envers eux, nous rend au contraire l'obligation de les aimer plus précise, et nous met personnellement dans le cas du précepte.

Mais, d'ailleurs, un chrétien doit-il se conduire par goût et par humeur, ou par des principes de raison, de foi, de religion et de grâce ? Et depuis quand le goût naturel que l'Évangile nous ordonne de combattre est-il devenu un privilège qui nous dispense de ses règles ? Si la répugnance qu'on a pour les devoirs était un titre d'exemption, où est le fidèle qui ne fût quitte de toute la loi, et qui, plus il sentirait de corruption dans son cœur, plus il n'y trouvât sa justification et son innocence? Nos goûts sont-ils notre loi ? La religion n'est-elle plus que l'appui et non le remède de la nature? N'est-ce pas une faiblesse, même selon le monde, de ne régler nos démarches et nos IV. 32

sentiments, nos haines et nos amours envers les autres hommes, que sur la bizarrerie d'un goût dont nous ne saurions nous rendre aucune raison à nous-mêmes? Les hommes de ce caractère font-ils grand honneur, je ne dis pas à la religion, mais à l'humanité ? et ne sont-ils pas au monde lui même un spectacle de mépris, de dérision et de censure ? Quel chaos que la société, si le goût tout seul décidait des devoirs et des bienséances, et s'il n'y avait point d'autre loi qui liât les hommes ensemble ! Or, si les règles de la société même exigent que le goût tout seul ne soit pas l'unique principe de notre conduite envers les autres hommes, l'Evangile serait-il là-dessus plus indulgent, l'Evangile qui ne nous prêche que de nous renoncer nous-mêmes, l'Évangile qui nous ordonne partout de nous faire violence et de combattre nos goûts et nos alîections, l'Évangile, enfin, qui veut que nous agissions par des vues supérieures à la chair et au sang, et que nous sachions sacrifier à la sainteté de la foi et à la sublimité de ses règles, non seulement nos caprices, mais nos penchants les plus légitimes?

Il est donc insensé de nous alléguer une aversion pour votre frère, qui- est elle-même votre crime. Je pourrais vous répondre encore: Vous vous plaignez que votre frère vous déplaît, et qu'il n'est pas en vous de le supporter et de compatir avec lui! mais vous même, croyez-vous ne déplaire à personne ? pouvez-vous nous garantir que vous êtes du goût de tout le monde, et que tout vous applaudit et vous approuve? Or, si vous exigez quon excuse, sur la bonté de votre cœur et sur les qualités essentielles dont vous vous piquez, ce qu'il peut y avoir de choquant dans vos manières; s'il vous paraît déraisonnable de se laisser révolter par des riens, et par certaines saillies dont nous ne sommes pas quelquefois les maîtres ; si vous voulez qu'on juge de vous par la suite, par le fonds, par la droiture des sentiments et de la conduite, et non par des hu-

nu PARDON DES OFFENSES o67

meurs qui échappent, et sur lesquelles il est malaisé d'être toujours en garde contre soi-même, ayez la même équité pour votre frère, appliquez-vous la même règle, supportez-le comme vous avez besoin qu'on vous supporte, et ne justifiez pas par votre éloignement pour lui les aversions injustes qu'on peut avoir pour vous-même. Et cette règle est d'autant plus équitable, qu'il n'y a qu'à jeter les yeux sur ce qui se passe tous les jours dans le monde, pour être convaincu que ceux qui font sonner le plus haut les défauts de leurs frères sont ceux mêmes avec qui personne ne peut compatir, qui sont la terreur des sociétés, et à charge au reste des hommes.

Et ici je pourrais vous demander si ce fonds d'oppositions, qui vous rend votre frère si insupportable, n'est pas plus en vous, c'est-à-dire dans votre orgueil, dans la bizarrerie de votre humeur, dans l'incompatibilité de votre caractère, que dans le sien propre ; vous demander si tout le monde voit en lui ce que vous croyez y voir vous-même; si ses amis, ses proches, ses égaux le regardent des mêmes yeux que vous ; que sais-je encore? vous demander si ce qui vous déplaît en lui ne sont pas peut-être ses bonnes qualités ; si ses talents, sa réputation, son crédit et sa fortune n'ont pas peut-être plus de part à votre aversion que ses défauts ; et si ce n'est pas son mérite ou son rang qui ont fait jusqu'ici auprès de vous tout son crime. Il est si aisé de se faire là-dessus illusion à soi-même ! L'envie est une passion si masquée et si habile à se contrefaire ! comme elle a quelque chose de bas et de lâche et qu'elle est un aveu secret que nous nous faisons à nousmêmes de notre médiocrité, elle se montre toujours à nous sous des dehors étrangers et qui nous la rendent méconnaissable; mais approfondissez votre cœur et vous verrez que tous ceux, ou qui vous effacent, ou qui brillent trop à vos côtés, ont le malheur de vous déplaire ; que vous ne trouvez aimables que ceux qui n'ont rien à vous disputer,

que tout ce qui vous passe ou vous égale vous contraint et vous gêne, et que, pour avoir droit à votre amitié, il faut n'en avoir aucun à vos prétentions et à vos espérances.

iMais je vais encore plus loin. Je veux que votre frère ait encore plus de défauts que vous ne lui en reprochez. Hélas ! vous êtes si doux et si complaisant envers ceux de qui vous attendez votre fortune et votre établissement, et dont l'humeur, la fierté, les manières vous révoltent ; vous souffrez leur hauteur, leurs rebuts et leurs dédains ; vous dévorez leurs inégalités et leurs caprices, vous ne vous rebutez point, votre patience est toujours plus forte que votre opposition et votre répugnance, et vous n'oubliez rien pour plaire. Ah ! si vous regardiez votre frère comme celui de qui dépend votre salut éternel, comme celui à qui vous allez être redevable, non d'une fortune de boue et d'un établissement fragile, mais de la fortune même de votre éternité, suivriez vous à son égard la bizarrerie de votre goût? ne vaincriez-vous pas l'injuste opposition qui vous éloigne de lui ? vous en coùterait-il tant pour mettre vos penchants d'accord avec vos intérêts éternels, et vous faire une violence utile et nécessaire ? Vous souffrez tout pour le monde et pour la vanité et vous prétendez qu'on est injuste dès qu'on exige de vous une démarche pénible pour l'éternité !

Et ne dites pas que ce sont là de ces bizarreries de la nature, dont on ne saurait rendre raison, et que nous ne sommes pas les maîtres de nos goûts et de nos penchants. J'en conviens jusqu'à un certain point : mais il y a un amour de raison et de religion qui doit toujours l'emporter sur la nature. L'Évangile n'exige pas que vous ayez du goût pour votre frère, il exige que vous l'aimiez, c'est-àdire que vous le souffriez, que vous l'excusiez, que vous cachiez ses défauts, que vous le serviez; en un mot, que vous fassiez pour lui tout ce que vous voudriez qu'on fît

pour vous-même. La charité n'est pas un goût aveugle et bizarre, une inclination naturelle, une sympathie d'humeur et de tempérament ; c'est un devoir juste, éclairé, raisonnable, un amour qui prend sa source dans les mouvements de la grâce et dans les vues de la foi. Ce n'est pas proprement aimer nos frères que de" ne les aimer que par goût, c'est s'aimer soi-même. Il n'est que la charité qui nous les fasse aimer comme il faut, et qui puisse former des amis solides et véritables. Car le goût change sans cesse et la charité ne meurt jamais, le goût ne se cherche que lui-même et la charité ne cherche pas ses propres intérêts, mais les intérêts de ce qu'elle aime ; le goût n'est pas à l'épreuve de tout, d'une perte, d'un procédé, d'une disgrâce, et la charité est plus forte que la mort ; le goût n'aime que ce qui l'accommode et la charité s'accommode à tout et souffre tout pour ce qu'elle aime, le goût est aveugle et nous rend souvent aimables les vices mêmes de nos frères, et la charité n'applaudit jamais à l'iniquité et n'aime dans les autres que la vérité. Les amis de la grâce sont donc bien plus sûrs que ceux de la nature. Le même goût qui lie les cœurs, souvent un instant après les sépare; mais les liens formés par la charité durent éternellement. "^

Telle est la première source de nos amours et de. nos haines, l'injustice et la bizarrerie de notre goût. L'intérêt est la seconde, car rien nest plus ordinaire que de vous entendre justifier vos animosités en nous disant que cet homme n'a rien oublié pour vous perdre, qu'il a fait échouer votre fortune, qu'il vous suscite tous les jours des affaires injustes, que vous le trouvez partout sur votre chemin, et qu'il est difficile d'aimer un ennemi aussi acharné à vous nuire.

Mais je suppose que vous dites vrai et je vous réponds :

Pourquoi voulez-vous ajouter à tous les autres maux que

votre frère vous a faits, celui de le haïr qui est le plus

grand de tous, puisque tous les autres n'ont abouti qu'à

ë70 • LECTURES SPIRITUELLES

VOUS ravir des biens frivoles et passagers, et que celui-ci perd- votre àme et vous prive pour toujours du droit que vous avez à un royaume immortel? En le haïssant, vous vous nuisez bien plus à vous-même que toute sa malignité à votre égard n'a jamais su vous nuire. Il a renversé votre fortune temporelle, je le veux, et en le haïssant, vous renversez le fondement de votre salut éternel ; il a usurpé le patrimoine de vos pères, j'en conviens, et pour vous venger, vous renoncez à l'héritage du Père céleste et au patrimoine éternel de Jésus-Christ. Vous vous vengez donc sur vous-même, et pour vous consoler des maux que votre frère vous a faits, vous vous en ménagez à vous-même un sans fin et sans mesure.

Et de plus, votre haine envers votre frère vous restituet-elle les avantages qu'il vous a ravis? rend-elle votre condition meilleure? Que vous revient-il de votre animosité et de votre amertume? Vous vous consolez, ditesvous, en le haïssant, et c'est la seule consolation qui vous reste. Quelle consolation, grand Dieu ! que celle de la haine, c'est-à-dire dune passion noire, violente, qui déchire le cœur, qui répand le trouble et la tristesse au 'dedans de nous-mêmes, et qui commence par nous punir et nQus rendre malheureux! Quel plaisir cruel que celui de haïr, c'est-à-dire de porter sur le cœur un poids d'amertume qui empoisonne tout le reste de la vie! Quelle manière barbare de se consoler! Etn'êles-vous pas à plaindre de chercher à vos maux une ressource qui ne fait qu'éterniser parla haine une olîense passagère?

• Mais laissons ce langage humain : parlons celui de lEvangile auquel nos bouches sont consacrées. Si vous étiez chrétien, si vous n'aviez pas perdu la foi, loin de haïr ceux dont Dieu sest servi pour renverser vos espérances et vos projets de fortune, vous les regarderiez comme les instruments des miséricordes de Dieu sur votre âme, comme les ministres de votre sanctification, et les

écueils heureux qui n'ont servi qu'à vous sauver du naufrage. Vous vous seriez perdu dans le crédit et dans l'élégance, vous y auriez oublié Dieu, votre ambition aurait crû avec votre fortune, et la mort vous aurait surpris dans le tourbillon du monde, des passions et des espérances humaines. Mais le Seigneur, pour préserver votre âme, vous a suscité, dans sa grande miséricorde, des obstacles qui vous ont arrêté en chemin : il s'est servi d'un envieux, d'un concurrent pour vous supplanter, vous éloigner des grâces, et se mettre entre vous et le précipice où vous alliez vous abîmer et périr sans ressource; il a secondé pour ainsi dire son ambition, il a favorisé ses desseins, et, par un excès incompréhensible de bonté sur vous, il a traversé les vôtres; il a élevé votre ennemi dans le temps pour vous sauver dans l'éternité. Vous devez donc adorer les desseins de sa justice et de sa miséricorde sur les hommes, regarder votre frère comme l'occasion heureuse de votre salut, demander à Dieu que puisqu'il s'est servi de son ambition, ou de sa mauvaise volonté, pour vous sauver, il lui inspire un repentir sincère, et qu'il ne permette pas que celui qui a tant contribué à votre salut, périsse lui-même.

Oui, nos haines ne viennent que de notre peu de foi.

Hélas! si nous regardions tout ce qui passe, comme une

umée qui n'a point de consistance; si nous étions bien

convaincus que tout ceci n'est rien, que le salut est la

grande affaire, et que notre trésor et nos richesses véri-

ables ne sont que dans l'éternité, où nous nous trouverons

m un clin d'œil ; si nous en étions convaincus, hélas ! nous

egarderions les hommes qui s'aigrissent, qui s'échauffent,

[ui ont entre eux des dissensions et des querelles pour

es dignités de la terre, comme des enfants qui disputent

ntre eux pour des jouets qui servent d'amusement à leur

ge, dont les haines et les animosités puériles ne roulent

ue sur des riens que l'enfance toute seule et la faiblesse

de la raison grossit à leurs yeux. Tranquilles sur les plus grands et les plus tristes événements, sur la perte du patrimoine de leurs pères et la décadence de leur famille, et vifs jusqu'à l'excès dès qu'ils se voient ravir les objets petits et frivoles qui réjouissent leur enfance ! Ainsi, o mon Dieu, les hommes insensés et puérils ne sentent point la perte de leur héritage céleste, de ce patrimoine imm.ortel que Jésus-Christ leur a laissé, et dont leurs frères jouissent déjà dans le ciel! Ils voient de sang-froid le royaume de Dieu et les biens véritables leur échapper, et ils s'arment de fureur comme des enfants les uns contre les autres, dès qu'on touche à leurs biens frivoles, et qu'on leur enlève les jouets puérils qui n'ont rien de plus sérieux que de tromper leur faible raison, et servir comme d'amusement à leur enfance...

L'intérêt est donc pour un chrétien un prétexte indigne et criminel de ses haines envers ses frères, mais la vanité, qui en est la dernière source, est encore moins excusable.

Car nous voulons qu'on nous approuve, qu'on applaudisse à nos défauts comme à nos vertus, et, quoique nous sentions nos faiblesses, nous sommes assez injustes pour exiger que les autres ne les voient pas, et qu'ils nous fassent honneur de certaines qualités que nous nous reprochons à nous-mêmes comme des vices. Nous voudrions que toutes les bouches ne s'ouvrissent que pour publier nos louanges et que le monde, qui ne pardonne rien, qui n'épargne pas même ses maîtres, admirât en nous ce qu'il censure dans les autres.

En elïet, vous vous plaignez que votre ennemi vous a' décrié en secret et en public, qu'il a ajouté la calomnie à la médisance, qu'il vous a attaqué par les endroits les plus vifs et les plus sensibles, et qu'il n'a rien oublié pour vous perdre d'honneur et de réputation devant les* t hommes.

Mais avant de vous répondre, je pourrais vous dire

d'abord : Défiez-vous des rapports qu'on vous a faits de votre frère; les discours les plus innocents nous reviennent tous les jours si empoisonnés par la malignité des langues par où ils passent, il y a tant de flatteurs indignes qui cherchent à plaire aux dépens de ceux qui ne plaisent pas, il y a tant d'esprits noirs et mauvais qui ne trouvent de plaisir qu'à mettre le mal où il n'est pas, et voir la dissension parmi les hommes, il y a tant de caractères indiscrets et légers , et qui disent à contre-temps et d'un air envenimé ce qui n'avait été dit d'abord qu'avec des intentions innocentes, il y a tant d'hommes naturellement outrés et dans la bouche desquels tout s'enfle, tout grossit, tout sort de la vérité simple et naturelle! j'en appelle ici à vous-même. Ne vous est-il jamais arrivé qu'on ait envenimé vos discours les plus innocents, et ajouté à vos récits des circonstances auxquelles vous n'aviez pas même pensé? Ne vous êtes-vous pas plaint alors de l'injustice et de la malignité des redites? Pourquoi ne pourriez-vous pas avoir été trompé à votre tour? et si tout ce qui passe par tant de canaux s'altère d'ordinaire et ne revient jamais à nous comme il a été dit dans sa source, pourquoi voudriezvous que les discours qui vous regardent vous seul fussent exempts de cette destinée, et méritassent plus d'attention et de créance?

Vous nous répondrez sans doute qu'il ne s'agit pas ici de ces maximes générales, et que les faits dont vous vous plaignez ne sont pas douteux. Je le veux, et je vous demande si votre frère n'a pas de son côté les mêmes reproches à vous faire, si ses défauts vous ont toujours trouvé fort indulgent et fort charitable, si vous avez même toujours rendu justice à ses bonnes qualités, si vous n'avez jamais souffert qu'on l'ait déchiré en votre présence, si vous n'avez pas aidé à la malignité de ces discours par une feinte modération et par un demi silence qui n'a fait qu'allumer le feu de la détraction et fournir

de nouveaux traits contre' votre frère. Je vous demande si vous usez même de beaucoup de circonspection envers les autres liorames, si vous faites beaucoup de grâces iiux failîlesses d'autrui, si votre langue n'est pas toujours trempée dans le fiel et dans l'absinthe, si la réputation la mieux établie n'est pas toujours en danger entre vos, mains, et si les histoires les plus tristes et les plus secrètes ne deviennent pas bientôt des événements publics par votre malignité et par votre imprudence. 0 homme ! vous poussez si loin la délicatesse et la sensibilité sur ce qui vous regarde! Nous avons besoin de toute la terreur de notre ministère, et de tous les motifs les plus graves de la religion pour vous porter à pardonner à votre frère un seul discours, un mot souvent que l'imprudence, que le -hasard, que la conjoncture, qu'un juste ressentimentpeut" être lui a arraché; et la licence de vos discours envers les autres ne connaît pas même les bornes de la politesse et de la bienséance que le monde tout seul prescrit.

Mais je veux que vous n'ayez rien à vous reprocher du côté de la modération envers votre frère. Que faites-vous en le ha'issant? effacez-vous les impressions sinistres que ses discours ont pu laisser dans l'esprit des autres hommes? Vous faites à votre cœur une nouvelle plaie, vous vous enfoncez vous même un trait qui donne la mort à votre âme, vous lui arrachez le glaive dentre les mains, si j'ose parler ainsi, pour vous en percer vous-même. Montrez dans l'innocence de vos moeurs et dans l'intégrité de votre conduite l'injustice de ses discours, détruisez par une vie sans reproche les préjugés qu'il a pu donner contre vous, faites retomber sur lui, par les vertus opposées aux dr fauts qu'il vous impute, la bassesse et l'iniquité de ses calomnies : voilà une manière juste et licite de vous ven ger. Triomphez de sa malice par vos mœurs et par votre silence, vous assemblerez des charbons de feu sur sa tête, vous mettrez le public de votre côté, vous ne laisserez ;i

votre ennemi que la honte de ses emportements et de ses impostures. Mais le haïr, c'est la vengeance des faibles, c'est la triste consolation des coupables ; en un mot, c'est la ressource de ceux qui n'en sauraient trouver dans la vertu- et dans l'innocence.

Mais, enfin, laissons toutes ces raisons et venons au point essentiel. Il vous est ordonné d'aimer ceux qui vous maltraitent et qui vous calomnient, de prier pour eux, de demander à Dieu qu'il les convertisse, qu'il change leur cœur aigri, qu'il leur inspire des sentiments de paix et de charité, et qu'il les mette au nombre de ses saints. Il vous est ordonné de les regarder par avance comme des citoyens de la céleste Jérusalem, avec lesquels vous bénirez éternellement les richesses de la misécorde divine, réuni avec eux dans le sein de Dieu, heureux du même bonheur, et avec lesquels vous ne formerez plus qu'une voix pour chanter les louanges immortelles de la grâce. Il vous est ordonné de regarder les injures comme des bienfaits, comme la peine de vos crimes cachés pour lesquels vous avez tant de fois mérité d'être couvert de confusion devant les hommes, comme le prix du royaume de Dieu qui n'est promis qu'à ceux qui souffrent avec piété la persécution et la calomnie.

Car, enfin, il faut en venir là. L'amour-propre suffirait pou-r aimer ceux qui nous aiment, qui nous louent, qui publient nos vertus fausses ou véritables; c'était là, dit Jésus-Christ, toute la vertu des pa'iens (1)? Mais la reli-. gion va plus loin : elle veut que nous aimions ceux qui nous ha'issent et qui nous déchirent, elle met à ce prix les miséricordes de Dieu sur nous, et nous déclare qu'il n'y a point de pardon à espérer pour nous si nous ne l'accordons à nos frères.

Et de bonne foi, voulez-vous que Dieu oublie les crimes

(i)Matth., V, 47.

57fi LECTURES SPIRITUELLESj

et les horreurs de toute votre vie, qu'il soit insensible à sa gloire que vous avez tant de fois outragée, tandis que vous ne pouvez vous résoudre à oublier un mot, tandis que vous êtes si vif, si délicat, si furieux sur les intérêts de votre gloire ; vous qui peut être jouissez d'une réputation que vous n'avez jamais méritée, vous qui seriez couvert d'une confusion éternelle si l'on vous connaissait tel que vous êtes, vous, en un mot, dont les discours les plus injurieux ne représentent qu'à demi les misères secrètesdontDieuvousconnaîtcoupable? Grand Dieu ! que les pécheurs auront peu dexcusesàvous alléguer, quand vous leurprononcerezrarrêt de leur condamnation éternelle !

Vous nous direz peut-être que vous convenez là-dessus des devoirs que la religion impose, mais que les lois de l'honneur l'ont emporté sur celles de la religion; qu'il faut s'attendre à être déshonoré à jamais devant les hommes, si l'on souffre tranquillement des discours et des procédés d'une certaine nature ; que la religion qui pardonne est une lâcheté et une tache que le monde ne pardonne point, et que l'honneur ne connaît pas là dessus d'exception et de privilège.

Quel est cet honneur qu'on ne peut acheter qu'au prix de son âme et de son salut éternel ? et que l'on est à plaindre, si l'on ne peut se sauver de l'ignominie que par un crime ! Je sais que c'est ici que les fausses lois du monde semblent l'emporter sur celles de la religion, et que les plus sages mêmes, qui conviennent de la folie de cet abus, sont pourtant d'avis qu'il faut s'y soumettre. Mais je parle devant un prince qui, plus sage que le monde, et justement indigné contre une fureur aussi opposée aux maximes de l'Évangile qu'aux intérêts de l'état, a montré à ses sujets quel est le véritable honneur; et qui, en lui arra chant des mains des armes criminelles, a noté d'une infamie éternelle ces vengeances auxquelles l'erreur publique avait attaché une gloire déplorable.

Quoi ! une maxime abominable, que la barbarie des premières mœurs de nos ancêtres toute seule a consacrée et a fait passer jusqu'à nous, l'emporterait sur toutes les règles du christianisme, et sur les lois les plus inviolables de l'état ? On ne serait pas déshonoré en trempant ses mains dans le sang de son frère, et on le seraiten obéissant à Dieu et à celui qui tient sa place sur la terre ? La gloire ne serait donc plus qu'une fureur, et la lâcheté qu'un respect généreux pour la religion et pour son maître. Vous craignez de passer pour un lâche ? Montrez votre valeur en répandant votre sang pour la défense de la patrie, allez à la tête de nos armées affronter les périls et cherchez la gloire dans le devoir, assurez votre réputation par des actions dignes de passer dans nos histoires et d'être comptées parmi les événements mémorables d'un règne si glorieux : voilà une valeur que l'état exige et que la religion autorise. Alors méprisez ces vengeances brutales et personnelles, regardez-les comme une ostentation puérile de valeur qui cache souvent une véritable lâcheté, comme la ressource vile et vulgaire de ceux qui n'ont rien qui les signale, comme une preuve forcée et équivoque de courage que le monde nous arrache et à laquelle souvent le cœurse refuse. Loin de vous l'imputer à la honte, le monde lui-même vous en fera un titre nouveau d'honneur, vous en paraîtrez plus grand et vous apprendrez à vos égaux que la valeur déplacée n'est plus qu'une brutale timidité, que la sagesse et la modération entrent toujours dans la véritable gloire, que tout ce qui déshonore l'humanité ne saurait honorer les hommes, et que l'Evangile, qui ordonne de pardonner, a fait plus de héros que le monde lui-même qui veut qu'on se venge.

Vous nous direz encore peut-être que ces maximes ne vous regardent pas, que vous avez oublié les sujets de plainte que vous aviez contre votre frère et qu'une réconciliation a fini l'éclat de vos démêlés et de votre rupture. IV. 33

Or je dis que c'est encore ici où vous vous abusez, et après avoir montré l'injustice de nos liaines, il faut vous faire convenir de la fausseté de nos réconciliations.

SEGONUE PARTIE.

ir n'est point de précepte, dans la loi, qui laisse moins de lieu au doute et à la méprise, que celui qui nous oblige d'aimer nos frères ; et cependant il n'en est point sur lequel on se fasse plus d'illusions et de fausses maximes. En eiïet, il n'est presque personne qui ne nous dise qu'il a pardonné de tout son cœur à son frère, et que sa conscience là-dessus est tranquille ; etcependantrien n'estplus rare que de pardonner, et il n'est guère de réconciliation qui change le cœur et qui ne soit une fausse apparence de retour, soit qu'on la considère dans son principe, soit qu'on en examine les démarches et les suites.

Je dis dans son principe : car, afin qu'une réconciliation soit sincère et réelle, il faut qu'elle prenne sa source dans la charité et dans un amour chrétien de noire frère. Or les motifs humains ont d'ordinaire toute la part à un ou\Tage qui ne peut être que l'ouvrage de la grâce. On se réconcilie pour céder aux instances de ses amis, pour éviter un certain éclat désagréable qu'une guerre déclarée attirerait après soi et qui pourrait retomber sur nous mêmes, pour ne pas s'interdire certaines sociétés dont il faudrait se bannir si l'on s'obstinait à vouloir être irréconciliable avec son frère. On se réconcilie par déférence pour des grands qui exigent de nous cette complaisance, pour se faire une réputation de modération et de grandeur d'àme, pour ne pas donner au public des scènes qui ne répondraient pas à l'idée que nous voulons qu'on ait de nous, pour couper court aux plaintes éternelles et aux discours outrageants d'un en-

nemi qui peut-être nous connaît trop et a été trop avant dans notre confidence pour ne pas mériter que nous le ménagions, et qu'une réconciliation lui impose silence. Que dirai-je encore ? on se réconcilie peut-être, comme Saiil, pour nuire plus sûrement à son ennemi, et endormir ses précautions et sa vigilance.

Tels sont les motifs ordinaires des réconciliations qui se font tous les jours dans le monde. Et ce que je dis ici est si vrai, que des pécheurs qui ne laissent paraître d'ailleurs aucun signe de piété, se réconcilient pourtant tous les jours avec leurs frères ; et eux qui ne sauraient se vaincre sur les devoirs les plus aisés de la vie chrétienne, paraissent des héros dans l'accomplissement de celui-ci, le" plus difficile de tous. Ah ! c'est que ce sont des héros de la vanité et non pas de la charité, c'est qu'ils laissent de la réconciliation ce qu'elle a d'héroïque et de pénible devant Dieu, qui est l'oubli de l'injure et le changement de notre cœur envers notre frère : et ils n'en retiennent que ce qu'elle a de glorieux devant les hommes, qui est une apparence de modération et une facilité à revenir que le monde lui-même loue.

Mais si la plupart des réconciliations sont fausses, quand 3n en examine les motifs, elles ne le sont pas moins si on tes considère dans leurs démarches. Oui, que de mesures, jue de négociations, que de formalités, que de peines pour les conclure! que d'attentions à apporter! que de nénagements à observer! que d'intérêts à concilier! que i'obstacles à lever! que de démarches à compasser ! Ainsi ;^otre réconciliation n'est pas l'ouvrage de la charité, mais ie la sagesse et de l'habileté de vos amis; c'est une affaire lu monde, ce n'est pas une démarche de religion; c'est in traité heureusement conclu, ce n'est pas un devoir de a foi accompli ; elle est l'ouvrage de l'homme, mais elle l'est pas l'œuvre de Dieu; en un mot, c'est une paix qui rient de la terre, ce n'est pas la paix qui descend du ciel.

Car, de bonne foi, les hommes, par leurs ménagements et l'habileté de leurs mesures, ont-ils pu, en vous réconciliant avec votre frère, faire revivre la charité qui était éteinte dans votre cœur? ont ils pu vous rendre ce trésor que vous aviez perdu? Ils ont bien pu faire cesserlescandale d'une rupture déclarée, et rétablir entre vous et votre frère les devoirs extérieurs de la société, mais ils n'ont pas changé votre cœur, que Dieu seul tient entre ses mains, mais ils n'ont pas éteint la haine que la grâce toute seule peut éteindre. Vous vous êtes donc réconcilié, mais vous n'aimez pas encore votre frère ; et en effet, si vous l'aimiez sincèrement, aurait- il fallu tant d'entre- "metteurs pour vous réconcilier avec lui? L'amour est à lui-même son médiateur et son interprète. La charité est cette parole abrégée qui aurait épargné à vos amis ces soins infinis qu'il a fallu employer pour vous ramener ; elle n'est pas si mesurée, elle témoigne simplement ce qu'elle sent sincèrement. Or vous avez exigé mille conditions avant que de vous rendre, vous avez disputé toutes vos démarches, vous n'avez voulu avancer que jusqu'à un certain point, vous avez exigé que votre frère fît les premiers pas pour revenir à vous. La charité ne connaît pas toutes ces règles, elle n'en a qu'une : c'est d'oublier l'injure, et d'aimer son frère comme soi-même.

Je conviens qu'il y a certaines mesures de prudence à observer, et que souvent des démarches trop précipitées et faites à contre-temps pourraient ne pas réussir et aigrir peut être davantage notre frère. Mais je dis que la charité doit régler ces mesures, et non pas la vanité ; je dis et je répète que toutes ces réconciliations, qu'on a tant de peine à conclure, où de part et d'autre on ne se relâche que jusqu'à un certain point et avec tant de précautions si sévères et si précises, où il entre tant d'expédients et tant de mystères, sont des fruits de la prudence de la chair, corrigent les manières mais ne touchent point au

cœur, rapprochent les personnes mais ne rapprochent pas les affections, rétablissent les bienséances mais laissent les mêmes sentiments, en un mot font cesser le scandale de la haine mais n'en font pas cesser le péché. Aussi Jésus-Christ nous ordonne simplement de nous aller réconcilier avec notre frère (1). Il ne nous dit pas : N'avancez pas trop de peur que votre frère n'en abuse, assurez-vous auparavant qu'il fera la moitié du chemin, ne le recherchez pas de peur qu'il ne regarde votre démarche comme l'apologie de ses plaintes, comme un aveu tacite de votre tort et un arrêt que vous prononcez contre vous-même. Jésus-Christ nous dit simplement : Allez vous réconcilier avec votre frère. Il veut que lâchante toute seule se mêle de nous raccommoder avec lui; il suppose que pour aimer nos frères, nous n'avons pas besoin d'entremetteur, et que notre cœur doit se suffire à lui-même.

Telles sont les démarches des réconciliations : aussi les motifs en étant presque toujours humains, les démarches vicieuses, les suites n'en peuvent être que vaines et de nul effet. Je dis les suites, car, à quoi se terminent la plupart des réconciliations qui se font tous les jours dans le monde? quel en est le fruit? qu'appelle-t-on s'être réconcilié avec son ennemi? Le voici :

Vous nous dites en premier lieu que vous êtes réconcilié avec votre frère, que vous lui avez pardonné de bon cœur, mais que vous avez pris votre parti de ne le plus voir et de n'avoir désormais aucun commerce avec lui. Et làdessus, vous vivez tranquille ; vous croyez que l'Evangile ne prescrit rien de plus, et qu'un confesseur n'est pas en droit d'en exiger davantage. Or je vous déclare que vous n'avez pas pardonné à votre frère, et que vous êtes encore à son égard dans la haine, dans la mort et dans le péché.

(1) Matth»-, V, 24.

Car, je vous demande, èraint-on de voir ce qu'on aime? et si votre ennemi est devenu votre frère, que peut avoir, pour vous sa présence de si odieux et de si triste? Vous dites que vous lui avez pardonné, que vous l'aimiez, mais que pour éviter tout accident, et de peur que sa présence ne vous réveille des idées fâcheuses, vous trouvez plus sûr de vous l'interdire. Mais quel est cet amour que la seule présence de l'objet aimé irrite contre lui, et enflamme de haine et de colère? Vous l'aimez! c'est-à-dire vous ne voudriez pas peut-être lui nuire et le perdre. Mais ce n'est pas assez, la religion vous ordonne encore de l'aimer; car pour ne pas vouloir nuire à un ennemi, l'honneur, l'indolence, la modération, la crainte, le défaut d'occasion suffisent; mais pour l'aimer,, il faut être chrétien : et voilà précisément ce que vous ne voulez pas être.

Et, de bonne foi, voudriez vous que Dieu vous aimât, à condition qu'il ne vous verrait jamais? Seriez-vous content de sa bonté et de ses miséricordes, s'il vous bannissait pour toujours de sa divine présence? Car il vous traitera, vous le savez, comme vous aurez traité votre frère. Si le prince lui même vous défendait de vous présenter jamais devant lui, vous croiriez-vous fort avant dans ses bonnes grâces? Vous dites tous les jours qu'un homme est disgracié quand il ne lui est plus permis de paraître devant le maître, et vous venez nous faire valoir que vous aimez votre frère et qu'il ne vous reste aucune aigreur contre lui, tandis que sa seule présence vous déplaît et vous irrite !

Et quelle marque moins équivoque peut-on donner de son animosité contre son frère, que de ne pouvoir même soulTrir sa présence? c'est le dernier excès de l'aigreur et de la haine. Car il est des haines plus modérées et plus tranquilles, qui du moins se cachent, se contraignent, empruntent les dehors de la politesse et de la bienséance, et qui, en refusant leur cœur au devoir, ont assezti'erapire

sur elles pour donner les apparences au monde. Mais la vôtre est à un point qu'elle ne peut se contraindre, qu'elle ne connaît ni ménagement, ni bienséance; et vous voulez nous persuader qu'elle n'est plus! vous laissez paraître encore les marques les plus violentes de l'animosité, et vous voulez que nous les regardions comme les signes indubitables d'un amour chrétien et sincère.

Mais, d'ailleurs, les chrétiens sont-ils faits pour ne pas se voir et s'interdire toute société les uns avec les autres? Les chrétiens ! les membres d'un même corps, les enfants d'un même père, les disciples d'un même maître, les héritiers d'un même royaume, les pierres d'un même édifice, les portions d'une même masse! Les chrétiens! la participation d'un même esprit, d'une même rédemption et d'une même justice! Les chrétiens sortis du même sein, régénérés dans les mêmes eaux, incorporés dans la même Eglise, rachetés d'un même sang, sont-ils faits pour se fuir, se faire un supplice de se voir et ne pouvoir se souffrir les uns les autres? Toute la religion nous lie, nous unit ensemble ; les sacrements auxquels nous participons, les prières publiques et les actions de grâces que nous chantons, le pain de bénédiction que nous offrons, les cérémonies du culte dont nous nous glorifions, l'assemblée des fidèles où nous assistons : tous ces dehors ne sont que les symboles de l'union qui nous lie ensemble. TouteJa religion elle-même n'est qu'une sainte société, une communication divine de prières, de sacrifices, d'œuvres et de mérites. Tout nous rassemble, tout nous lie, tout ne fait de nos frères et de nous qu'une famille, qu'un corps, qu'un cœur et qu'une âme, et vous croyez aimer votre frère et conserver avec lui les liens les plus sacrés de la religion, tandis que vous rompez même ceux de la société, et que vous ne pouvez souffrir sa seule présence !

.Te dis bien plus. Comment pourrez-vous avoir avec lui

la même espérance? car, par cette espérance commune, vous devez vivre éternellement avec lui, être heureux avec lui, vous faire un bonheur du sien, être réuni avec lui dans le sein de Dieu, et chanter avec lui les louanges éternelles de la grâce. Eh ! comment pourriez-vous espérer d'être éternellement réuni avec lui. et faire de cette espérance la plus douce consolation de votre vie, s'il vous paraît si doux de vivre séparé de lui, et si sa présence seule est pour vous un supplice? Renoncez donc aux promesses et aux espérances de la foi, séparez-vous comme un anathème de la communion des fidèles, interdisez-vous lautel et les mystères redouta blés, bannissez-vous de l'assemblée des saints, ne venez plus offrir vos dons et vos prières, puisque tous ces devoirs religieux, vous supposant réuni avec votre frère, deviennent des dérisions si vous ne l'êtes pas, déposent contre vous à la face des autels, et vous annoncent de sortir de l'assemblée sainte comme un publicain et un infidèle.

Peut-être etîrayé de ces grandes vérités, vous me direz enfin que vous prendrez sur vous de voir votre frère, de bien vivre avec lui. que vous ne manquerez point aux bienséances, mais que du reste vous savez à quoi vous en tenir et qu'il ne doit pas beaucoup compter sur votre amitié.

Vous ne manquerez point aux bienséances ! Et vous croyez que c'est là pardonner, se réconcilier avec son frère et l'aimer comme soi même ? Mais la charité que l'Evangile vous ordonne est dans le cœur, ce n'est pas une simple bienséance, un vain extérieur, une cérémonie inutile : c'est un sentiment réel, c'est un amour effectif, c'est une tendresse sincère et prête à se manifester par les œuvres. Vous aimez en juif et en pharisien, mais vous n'aimez pas en chrétien et en disciple de Jésus-Christ. La loi de la charité est la loi du cœur, elle règle les sentiments,

elle change les inclinations, elle verse l'huile de la paix et de la douceur sur les plaies d'une volonté aigrie et blessée ; et vous en faites une loi tout extérieure, une loi pharasaïque et superficielle qui ne règle que les dehors, qui ne concerte que les manières, qui s'accomplit par de vaines apparences.

Mais il ne vous est pas ordonné seulement de ne pas blesser envers votre frère les règles de l'honnêteté, et de lui rendre tous les devoirs que la société nous impose les uns envers les autres ; c'est le monde qui vous prescrit cette loi, ce sont là ses règles et ses usages. Mais Jésus- Christ vous ordonne de l'aimer, et tandis que votre cœur est éloigné de lui, en vain accordez- vous les dehors à la bienséance. Vous refusez l'essentiel à la religion, et tout ce que vous avez par-dessus les pécheurs qui refusent de voir leurs frères, c'est que vous savez vous contraindre pour le monde, et vous ne savez pas vous faire violence pour le salut.

Et certes, si les hommes n'étaient unis ensemble que par les liens extérieurs de la société, il suffirait sans doute de se rendre des devoirs extérieurs, et de maintenir ce commerce mutuel de soins, de politesse et de bienséance, qui font comme toute l'harmonie du corps politique. Mais nous sommes unis ensemble par les liens sacrés et intimes de la foi, de l'espérance, de la charité, de la religion. Nous formons au milieu du monde une société toute intérieure et toute sainte, dont la charité est le lien invisible, et toute séparée de la société civile que les législateurs ont établie. Ainsi, en remplissant à l'égard de vos frères les bienséances extérieures, vous satisfaites aux devoirs de la société civile mais vous ne remplissez pas ceux de la religion, vous ne troublez pas l'ordre de la politique mais vous renversez l'ordre de la charité, vous êtes un bon citoyen mais vous n'êtes pas un citoyen du ciel, vous êtes un homme du siècle mais vous n'êtes pas

un homme du siècle à venir, le monde peut vous absoudre et n'en pas demander davantage mais vous. ne faites rien devant Dieu parce que vous nêtes pas dans la charité et votre condamnation est certaine. Venez nous dire après cela que vous ne manquerez point aux bienséances, et que c'est tout ce que la religion exige de nous. Elle n'exige donc rien de vrai, rien de réel, rien qui change le cœur? et le grand précepte delà charité qui, seule, donne de la réalité à toutes nos œuvres, ne serait donc plus qu'un faux semblant et une vaine hypocrisie ?

Aussi ne vous en croyez point là-dessus, consultez le public lui-même. Voyez si malgré toutes les apparences quç vous gardez encore avec votre frère, ce n'est pas une opinion établie dans le monde que vous ne l'aimez point, si le monde n'agit pas conséquemment à cette persuasion. Voyez si vos créatures, si tous ceux qui vous approchent et qui vous sont attachés, n'affectent pas de s'éloigner de votre frère. Voyez si tous ceux qui le baissent, qui sont dans les intérêts opposés aux siens, ne recherchent pas votre amitié, ne forment pas avec vous des liaisons nouvelles, et si cette persuasion ne vous donne pas pour amis tous ceux qui ne le sont pas de votre frère. Voyez si ceux qui attendent de vous des grâces ne commencent pas par l'abandonner, et s'ils ne croient pas vous faire leur cour en ne grossissant plus la sienne.' Vous voyez que le monde vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vousmême, qu'il ne prend point le change sur vos sentiments et que, malgré toutes ces vaines apparences envers votre frère, il est si vrai que vous êtes dans la haine et dans la mort, que le monde lui-même pense sur cela comme nous, lui que, partout ailleurs, nous avons toujours à combattre.

Voilà à quoi se terminent la plupart des réconciliations qui se font tous les jours dans le monde. On se revoit mais on ne se réunit pas, on se promet une amitié mutuelle mais on ne se la rend pas, on se rapproche mais

les cœurs demeurent toujours éloignés, et j'ai eu raison de dire que les haines sont éternelles et que presque toutes les réconciliations sont des feintes, qu'on pardonne l'offense mais qu'on n'aime jamais l'offenseur, qu'on cesse. de traiter son frère comme un ennemi mais qu'on ne le regarde jamais comme un frère.

Et voilà ce qui se passe tous les jours à nos yeux. On voit dans le monde des personnes publiques, des familles d'un grand nom, garder encore ensemble certaines mesures de bienséance qu'on ne peut rompre sans scandale, et néanmoins vivre dans des intérêts différents, dans des sentiments publics et déclarés d'envie, de jalousie, d'animosité mutuelle, se croiser, se détruire, se regarder avec des yeux jaloux, faire chacune de ses créatures les partisans de ses ressentiments et de son aversion, partager le monde, la cour, la ville, faire de ses dissensions domestiques la querelle du public et établir cette opinion et ce scandale dans le monde, qu'on ne s'aime point, qu'on' voudrait se détruire mutuellement, qu'on garde encore à la vérité les apparences, mais qu'au fond les affections et les intérêts sont pour toujours et sans retour éloignés. Et cependant, de part et d'autre, on vit dans une réputation de piété et dans la pratique des bonnes œuvres, on a des confesseurs distingués et d'une grande réputation dans le monde ; et cependant, en se rendant encore mutuellement certains devoirs, et vivant d'ailleurs dans un éloignement public et déclaré, on fréquente les sacrements, on est tous les jours dans le commerce des choses saintes, on approche de sang-froid de l'autel, on se présente fréquemment et sans scrupule au tribunal de la pénitence ; et loin , d'y confesser sa haine devant le Seigneur et de gémir du scandale que le public en reçoit, on y fait des plaintes contre son ennemi, on l'accuse loin de s'accuser soimême, on fait valoir les devoirs extérieurs qu'on lui rend comme des marques que le cœur n'est point aigri ; que

dirai-je? et les ministres de la pénitence eux-mêmes, qui auraient dû être les juges de notre haine, en deviennent souvent les apologistes, se partagent avec le public, entrent dans les animosités et dans les préventions de leurs pénitents, publient l'équité de leur querelle, et font que le seul remède destiné à guérir le mal ne sert qu'à le revêtir des apparences du bien, et le rendre plus incurable.

Grand Dieu ! vous seul pouvez fermer les plaies qu'une orgueilleuse sensibilité a faites à mon cœur en y nourrissant des haines injustes.

Faites, grand Dieu ! que j'oublie des offenses légères, afin que vous puissiez oublier les crimes de toute ma vie.

Est-ce à moi, ô mon Dieu ! à être si sensible et si inexorable aux plus petits outrages, moi qui ai tant de besoin que vous usiez à mon égard d'indulgence et dune grande miséricorde ?

Les injures dont je me plains égalent elles celles dont j'ai mille fois déshonoré votre grandeur suprême?

Faut-il, grand Dieu ! que le ver de terre sirrite et senflamme des moindres mépris, tandis que votre majesté souveraine souffre depuis si longtemps et avec tant de bonté ses rebellions et ses olïenses ?

Qui suis-je pour être si touché des intérêts de ma gloire, moi qui n'ose jeter les yeux devant vous sur mon ignominie secrète, moi qui mériterais d'être l'opprobre des hommes et le rebut de mon peuple, moi qui n'ai rien de louable, même selon le monde, que le bonheur de lui avoir caché mes hontes et mes faiblesses, moi que les outrages les plus sanglants épargneraient encore et traiteraient avec indulgence, moi enfin qui n'ai plus de salut à espérer, si vous n'oubliez vous-même votre propre gloire que jai tant de fois outragée?

Mais, non, grand Dieu ! vous mettez votre gloire à pardonner au pécheur, et je mettrai la mienne à pardonner

à mon frère. Acceptez, Seigneur, ce sacrifice que je vous fais de mes ressentiments. Ne jugez pas de son prix par les offenses légères que j'oublie, mais par l'orgueil qui les avait grossies et me les avait rendues si sensibles. Et puisque vous avez promis de remettre nos fautes dès que nous les remettons à nos frères, accomplissez. Seigneur, vos promesses. C'est dans cette espérance que j'ose compter sur vos miséricordes éternelles.

SIXIEME LECTURE

VENDREDI

RESUME

I" Partie. L'aveuglement est, de toutes les peines du péché, la plus universelle, l'œil de la foi peut seul le dissiper; mais comme rien n'est moins commun que l'usage de la foi, rien n'est plus rare que de se connaître. Or ce défaut de connaisance de soi-même, qui met un obstacle si essentiel à l'utilité de nos confessions, vient de trois sources : ,

l" On ne s'examine pas avec assez de loisir. Toute la vie du chrétien doit être un examen continuel et une censure secrète de ses actions, de ses désirs, de ses pensées. Comme chaque instant voit naître en nous de nouvelles impressions, si nous nous perdons un moment de vue nous ne nous connaissons plus, et notre cœur devient un abîme que nous ne pouvons plus approfondir et dont nous ne voyons jamais que la surface. C'est donc un abus de croire que, pour porter au tiibuual une connaissance exacte de soi-même, il sullise de donner quelques moments seulement à la revision de sa conscience ; la vigilance continuelle peut seule nous disposer à la confession de nos fautes. Aussi que voit-on tous les jours au tribunal, que des aveugles qui né se connaissent pas. qui racontent l'histoire de leur vie et de leurs désordres, et qui ignorent celle de leur cœur?

2° Le second défaut des examens, c'est qu'on ne s'examine que dans ses propres préjugés. S'examiner, c'est mettre d'un côté les maximes de Jésus-Christ, et de l'autre cette partie de notre vie que nous voulons connaître ; voir sur chaque action ce que l'Évangile permet ou défend; or, à cette règle, chacun, dans la discussion de sa conscience,

substitue les préjugés de son amour-propre. Premièrement, sur la naissance ; la règle, c'est que l'Évangile n'ayant que les mêmes devoirs à proposer aux grands et au peuple, l'élévation de la naissance, loin d'être un privilège, est plutôt un obstacle, et par conséquent un malheur par rapport au salut ; le préjugé, c'est que plus la naissance est élevée, plus elle devient une prérogative qui dispense des devoirs. Secondement, sur les dignités ; la règle, c'est qu'elles ne sont établies que pour la défense et l'utilité des peuples ; le préjugé, c'est qu'on mesure le devoir de ses charges sur l'usage et non sur leur institution, et qu'on regarde l'abus qu'on en a toujours fait comme des droits incontestablement attachés à ces charges. Troisièmement, sur l'ambition ; la règle, c'est qu'étant obligés de vivre comme étrangers sur la terre, de n'aimer ni le monde, ni les choses qui sont dans le monde, nous devons craindre tout ce qui peut rendre notre exil trop aimable ; le préjugé, c'est que l'ambition n'est qu'une émulation que la naissance donne, une inclination sage, sérieuse et digue de la raison. Quatrièmement, sur les biens ; la règle, c'est que les riches ne sont pas les maîtres absolus de leurs biens ; le préjugé, c'est que les profusions que le revenu peut supposer, on ne les croit jamais excessives, ou que celles qui le sont peuvent bien altérer nos affaires, mais ne touchent point la conscience. Cinquièmement enfin, sur les coutumes ; la règle, c'est que nous serons jugés sur les préceptes de Jésus-Christ, et non sur les mœurs de notre siècle; le préjugé, c'est que tout ce que l'exemple public autorise ne peut être un crime.

3" Le dernier défaut de nos examens, c'est qu'on ne s'examine jamais sur tous les devoirs, de père de famille, de personne publique, de membre du corps des fidèles : on ne connaît de soi que ses défauts personnels.

Que voit-on chaque jour dans les tribunaux ? des personnes livrées à toutes les passions, et qui sont en peine de trouver des sujets d'accusation, tandis qu'une âme juste repasse dans l'amertume de son cœur les imperfections les plus légères que sa piété lui grossit, et craint toujours de ne se pas faire assez connaître. D'où vient cette différence ? c'est que l'un veille à la garde de son cœur et s'examine sur les lumières de la foi ; et que l'autre, plein des préjugés de son amour-propre, ne s'examine que sur quelques obligations plus palpables dont il ignore même l'étendue.

11^ Partie. Rien ne coûte plus à l'homme que de s'avouer coupable ; et ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que notre orgueil entre dans nos humiliations mêmes, et que l'aveu de nos crimes n'est sou • vent qu'un artifice coupable qui les déguise. J'avoue qu'il est rare de trouver de ces âmes noires et maudites de Dieu, qui de propos déli-

béré viennent mentir au Saint-Esprit, et cacher au prêtre les horreurs de leurs consciences; mais il est des déguisements d'une autre nature sur lesquels on se fait une sorte de conscience, qui ne laissent voir qu'à demi ce que l'on est ; et qui, découvrant le péché, cachent pour ainsi dire le pécheur. Ce défaut de droiture et de sincérité dans le tribunal se trouve :

1° Dans les expressions qu'on adoucit et qu'on embarrasse. Le premier soin de la plupart des pécheurs n'est pas de connaître leurs fautes, c'est de méditer en quels termes ils pourront les faire connaître au ministre qui doit les entendre ; l'arrangement des expressions fait toute leur étude. On passe rapidement sur les plaies les plus honteuses, on tait les circonstances .souvent plus honteuses encore que le crime même, on substitue à un détail qui manifesterait trop ce que l'on est, des expressions vagues qui ne montrent jamais le fond du cœur. On s'accuse avec complaisance de certains défauts qui sont glorieux dans le monde. Enfin pour ne pas découvrir toute la honte d'une longue et ancienne habitude, à chaque confession on cherche un nouveau témoin de ses faiblesses ; on les raconte comme des chutes nouvelles et arrivées depuis la dernière pénitence, et ou ensevelit le passé dans un silence de dissimulation qui réussit à se faire méconnaître. Or, outre que se confesser avec ces adoucissements et ces réticences, c'est confesser seulement qu'on ne s'en repent pas ; outre cela, n'est-ce pas oublier que c'est à Jésus-Christ même que l'on parle, à Jésus-Christ, témoin invisible de toute l'histoire secrète de notre vie, et qui, dans le temps même que nous tâcherons par tous nos déguisements de nous dérober à ses yeux, nous dit comme autrefois un prophète à cette reine d'Israël qui, dégui.sée sous des habits empruntés, avait cru pouvoir être méconnue de l'Homme de Dieu, et tromper la lumière du ministère prophétique.

2" Le second défaut se trouve dans les motifs et les principes des actions, auquels on ne remonte presque jamais. Comme c'est la disposition du cœurqui décide de nos œuvres, c'est là qu'il faut remonter pour en connaître le mériteou le défaut; il importe donc de ramener tout ce que nous faisons au motif qui l'a produit. C'est le cœur qui décide de tout l'homme ; or c'est le cœur qu'on ne manisfeste jamais au tribunal ; on expose les actions sans entrer dans les motifs, on raconte ses péchés, on ne découvre pas sa conscience. Aussi, la confession de vos fautes achevée, votre confesseur ne vous connaît pas, et il faut qu'il devine l'état de votre âme.

3" Enfin le dernier défaut de sincérité se trouve dans les actions douteuses qu'on expose à son avantage: ne voulant pas rompre avec les passions, on ne cherche qu'à les exposer dans un jour si favorable,

que le ministre de Jésus-Christ n'ose plus les condamner. Aussi, au sortir du tribunal, sentez-vous cette paix de conscience qui est le fruit d'une confession sincère ? Quelle folie de souffrir toute la honte d'un aveu, et de vous priver des consolations d'un aveu sincère, de venir vous déclarer pécheur et de faire d'une déclaration si désagréable à la nature le plus grand de tous vos crimes !

IIP Partie. Toutes les autres dispositions dont on vient de parler ne sont que les préparations extérieures de la pénitence : la douleur en est l'âme et la vérité. Or, i", cette douleur est un mouvement de la grâce^ et non de la nature ; il faut que le trouble qui naît de l'horreur de nos crimes soit une opération invisible de l'esprit de Dieu qui nous porte à détester tout ce qui a pu lui déplaire, et qu'il soit un commencement de nouvel amour qui nous rende le crime odieux. Le trouble de la plupart des pécheurs est un trouble d'amour-propre, et auquel l'esprit de Dieu n'a point de part. Ce n'est pas que la même grâce, qui opère le repentir, n'opère aussi une confusion salutaire, et qu'il n'y ait une honte qui conduit au salut, mais cette honte formée par la douleur ne trouve son motif que dans la douleur même ; ce n'est ni le jugement du ministre de la confession, ni le mépris des hommes qui la forment dans notre âme, mais l'œil de Dieu qui la voit et qui connaît toute l'ignominie de son état.

2° Il en est d'autres qui prennent la douleur qui forme le repentir pour ce trouble qui naît de la crainte toute seule des peines de l'enfer. Je sais que la crainte de ces abîmes de feu et de ces ténèbres éternelles est un rayon de salut et un motif de componction que Jésus- Christ propose aux pécheurs, et que l'Église leur recommande; ce n'est donc pas la crainte des tourments destinés à l'impie que je veux exclure de la véritable pénitence ; elle en est la préparation, quoiqu'elle n'en soit pas l'âme et le fond ; mais c'est cette disposition criminelle où se trouvent la plupart des pécheurs qui approchent du tribunal, lesquels, sans un enfer et ses tourments, vivraient comme des athées, sans foi, sans conscience, sans sacrements, et qui, dans le fond de leur cœur sont fâchés que Dieu soit juste et qu'il ait attaché aux plaisirs les plus honteux des flammes éternelles.

Mais comme la méprise est ici aisée, si vous me demandez à quelles marques on peut discerner les vrais pénitents, je dis que la douleur des péchés renferme une résolution réelle et sincère de finir ses désordres et de recommencer une vie sainte et chrétienne ; c'est ' ce qui est figuré dans la guérison de notre paralytique : Souhaitez-vous d'être guéri ? lui demande Jésus-Christ. Or, lorsque vous venez aux pieds du prêtre, êtes-vous de bonne foi dans cette résolution ? pouvezvous vous rendre ce témoignage, que vous voulez rompre tous les

o!)4 ^ LECTURE? SPIRITUELLES

liens qui vous attachent au monde et à ses plaisirs criminels ? On ne vous demande pas si vous formez de ces propos vaffues qui n'ont jamais de suite, mais si vous voulez vous convertir d'une volonté forte, pleine, sincère qui produit déjà des larmes de pénitence, et ces préludes d'une conversion sincère, des combats, des agitations, des vues nouvelles, des démarches sérieuses et pénibles ; rappelez-vous les conversions des pécheresses, des Saûl, des Augustins. Et ne dites pas que cette douleur cachée au fond de l'âme n'est pas toujours sensible au cœur pénitent : un changement sincère prend sa source dans un amour si vif qu'il n'est pas possible qu'il soit dans le cœur à l'insu de notre cœur même.

3" Enfin non seulement la douleur de la pénitence est une résolution sincère de changer de vie, mais encore une attention actuelle qui prend d'abord des mesures solides de changement; or la principale est le choix d'un ministre fidèle qui coopère avec Jésus-Christ à la guérison de votre âme ; c'est la suite de notre Évangile qui me fournit cette dernière réflexion. Avant de vous présenter à la pénitence, vous adressez-vous à Jésus-Christ, afin qu'il vous suscite ce guide fidèle pour vous conduire dans la voie du salut: un ministre plein de piété, d'expérience, de désintéressement, de zèle, de charité ? Est-ce ce guide que vous cherchez ? les plus inconnus, ceux que le hasard vous offre, vous leur ouvrez indiscrètement les plaies de votre cœur. Voilà les sources les plus ordinaires de l'inutilité du sacrement de pénitence.

DEVELOPPEMENT

Sous les galeries de la piscine étaient couchés par terre un t/rand nombre de malades, d'aveu(/les, de boiteux, de ceux gui avaient les membres secs, gui tous attendaient que l'eau fût remuée. (Jean., v, 3).

Quelle est cette piscine, située près de la porte des Victimes? Quels sont ces malades que je vois à l'entour, et qui la plupart attendent en vain la guérison? D'où vient qu'un paralytique de trente-huit ans tout seul recouvre une. santé parfaite, et que, dans cette foule de malades, Jésus-Christ va choisir le plus désespéré, tandis qu'il se refuse à des infirmités plus communes et moins invétérées?

On vous l'a dit souvent, cette piscine mystérieuse teinte du sang des victimes, c'est le bain sacré de la pénitence teint du sang de l'agneau, qui purifie nos consciences et qui guérit toutes nos langueurs; ces malades de toutes les sortes qui attendent sous les galeries, et parmi lesquels à peine s'en trouve-t-il un seul qui mérite d'être guéri, nous représentent cette multitude de fidèles qui tous les jours approchent de ce sacrement avec si peu de fruit; dans le paralytique guéri, vous voyez l'image d'un pécheur invétéré, lequel, touché du malheur de son état, s'attire des regards de miséricorde de la part de Jésus- Christ, et obtient la grâce d'une parfaite délivrance.

Or, d'où vient l'inutilité de ce remède divin à l'égard de tant de pécheurs qui en approchent? Les grâces de nos sacrements ont-elles perdu quelque chose de leur première vertu par la suite des temps et par la durée des siècles? les prémices du sang de Jésus-Christ fraîchement répandu étaient-elles plus puissantes pour la conversion des pécheurs, à la naissance de la foi, qu'elles ne le sont en ces derniers temps? et en est-il de la vertu de Dieu comme des choses humaines, lesquelles, parfaites dans leur commencement, souffrent toujours quelque chose de la loi fatale des temps, et s'affaiblissent avec les années? D'où vient qu'on ne vit jamais tant de pécheurs ' autour de nos tribunaux, et que jamais on n'en vit sortir moins de pénitents? D'où vient que dans un siècle où la décadence des mœurs a rendu ce remède si nécessaire, où l'indulgence des ministres et les adoucissements mêmes de la discipline, l'ont rendu si facile et si familier, peu s'en faut qu'il ne soit devenu inutile? D'où vient enfin que, dans ces temps heureux, où sous les portiques de nos temples, les pénitents prosternés attendaient si longtemps la grâce de la réconciliation, nul presque ne descendait dans la piscine qu'il n'y retrouvât une seconde innocence; et qu'aujourd'hui, où personne n'attend plus

sur les bords de ce bain sacré, où les anges de l'Église ne connaissent presque plus de délai et accordent aux premiers vœux des pécheurs la vertu de leur ministère, d'où vient que le remède lui-même semble prolonger nos maux, loin de les guérir?

J'en trouve trois raisons figurées par ces trois sortes de malades, dont l'Evangile fait aujourd'hui mention. Les premiers étaient des aveugles, et ce sont ces pécheurs qui, en venant se découvrir au tribunal, ne se connaissent pas eux-mêmes. Les seconds étaient des boiteux, et ce sont ces pécheurs qui manquent de droiture et de sincérité dans la confession de leurs fautes. Enfin les derniers étaient ceux qui avaient les membres secs, et ce sont ces pécheurs insensibles qui ne portent au tribunal aucun sentiment de douleur véritable.

Et voilà les trois défauts qui rendent la plupart des confessions inutiles, pour ne pas dire criminelles; un défaut de connaissance de soi même, un défaut de sincérité dans la manifestation, un défaut de douleur dans le repentir. Suivons ce plan fondé sur notre Evangile, et qui va nous fournir des instructions importantes sur une matière d'un si grand usage pour les fidèles.

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