‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 56 sur 58 · DEUXIEME REFLEXION · texte numérisé non relu

DEUXIEME REFLEXION

Et c'est ici la seconde épreuve, une épreuve de pénitence. Je ne prétends pas ici rappeler l'ancienne pratique de l'Église, et la discipline de ces siècles fervents où l'on faisait précéder les expiations publiques de la pénitence à la réconciliation du pénitent. L'Église avait alors ses raisons en établissant cette règle ; elle en a eu aussi en cessant de l'observer, et c'est à nous, en soupirant sur la cessation de ses anciennes règles, à nous conformer à ses usages et non pas à les réformer. Mais je vous dis, à vous, quand on ne ferait attention qu'à vos mœurs passées, et à cet enchaînement de désordres habituels que vous venez porter au tribunal, et qui ont toujours recommencé après la solennité, seriez-vous en état de venir vous présenter avec les Justes à la table sainte? Quoi! de la même bouche dont vous venez de raconter les horreurs de votre conscience, vous iriez d'abord recevoir Jésus-Christ? le cœur encore fumant de mille passions mal éteintes, que le lendemain va voir rallumer, vous oseriez participer aux mystères saints? l'imagination encore souillée des traces toutes vives des crimes que vous venez de révéler au prêtre, vous viendriez vous mêler parmi les anges et vous nourrir de leur pain? Quoi! au sortir du tribunal, la communion vous tiendrait lieu de pénitence, elle qui doit en être la récompense et la consolation, disent les Saints? vous iriez de plein-pied du crime à l'autel? et loin de répandre quelque temps des larmes avec les pénitents, vous viendriez d'abord vous consoler avec les Justes? Mais ignorez-vous que comme dans lÉglise du ciel il n'y aura que les vierges innocentes, ou ceux qui auront lavé leurs" vêtements dans le sang, et qui seront venus d'une grande tribulation, qui auront droit d'envi-

ronner l'autel de l'Agneau, de même dans l'Église de la terre il n'y a que les âmes innocentes et pures, ou celles qui ont lavé leurs souillures dans le sang de la pénitence, et qui ont passé par ses tribulations, à qui il soit permis de venir environner l'autel saint pour participer à ses mystères ?

En effet, un pécheur invétéré n'arrivait autrefois à l'autel qu'après des années entières d'humiliation, de jeûnes, de macérations, de prières; il se purifiait longtemps dans les exercices publics d'une discipline pénible; il y devenait un homme nouveau, l'on ne voyait plus en lui de restes de ses crimes passés, que dans les traces des macérations qui venaient de les expier, et l'on peut dire que la divine Eucharistie était alors ce pain laborieux que l'homme pécheur ne mangeait plus qu'à la sueur de son front. Et parce qu'une sage dispensation a changé cet usage, vous supposeriez qu'avoir confessé des crimes invétérés c'est les avoir punis, et que toute la pureté qu'exige la chair de Jésus-Christ, de celui qui la reçoit, c'est qu'il ait découvert l'horreur et l'infection de ses plaies ? Ah ! l'usage n'a rien changé à la loi : l'Eglise a pu se relâcher sur les épreuves publiques, elle ne se relâchera jamais, à l'égard des pécheurs dont nous parlons, sur les épreuves particulières ; les siècles ont pu dégénérer de leur première ferveur, le corps de Jésus-Christ n'exige pas moins de pureté de ceux qui en approchent.

Voilà pourquoi l'Église a voulu que ces quarante jours de pénitence précédassent la communion pascale. Elle nous instruit par là que les grands pécheurs ont besoin d'un temps d'épreuve et de mortification pour pleurer leurs crimes, pour se purifier par le jeûne et par la prière, et se disposer ainsi à la participation des mystères saints; elle leur apprend qu'ils doivent mettre un intervnlle de pénitence entre leurs désordres et la table du Seigneur, et que les faire passer du crime à l'autel ce serait, dit

saint Bernard, consommer leur iniquité, et non pas les conduire à la source des grâces.

Je sais que cette maxime peut avoir ses exceptions, que la prudence doit ici, comme partout ailleurs, appliquer et conduire la règle; que la componction est quelquefois si vive dans un pécheur, les formes si abondantes, la conversion si soudaine, si entière, si marquée, qu'on doit abréger le temps des épreuves et se hâter de consoler sa douleur par l'usage de cette nourriture céleste; et qu'il est encore quelquefois d'autres prodigues pénitents, si touchés de leurs désordres, si brisés de douleurs, qu'à peine ont-ils dit au père de famille : J'ai péché contre le ciel et devant vous (1), qu'on peut les faire asseoir comme lui à la table sainte et les rétablir dans tous les droits dont ils étaient déchus par leurs crimes.

Je sais qu'il se trouve même assez souvent des âmes sincèrement touchées et toutes résolues de renoncer à leurs passions et de servir Dieu, mais avec cela si faibles, si inconstantes, si peu à l'épreuve des occasions, que si -vous ne vous hâtez de les soutenir, de fixer pour ainsi dire leur légèreté par la grâce des saints mystères, si vous les laissez trop longtemps à elles-mêmes, loin de se purifier par la pénitence, elles s'affaibliront par le dégoût, et la vivacité de leur componction, loin de se rallumer par le délai, se ralentira parleur propre inconstance. Je sais que les lois de l'Église sont pleines de sagesse, de charité et de condescendance ; que le salut des pécheurs étant la seule fin qu'elle s'y propose, tout ce qui y conduit plus sûrement devient plus conforme à son esprit; qu'il faut souvent relâcher de ses règles pour mieux entrer dans ses intentions, et savoir être faible avec les faibles pour les sauver tous. Mais je dis que la règle ordinaire, c'est que la communion, pour un grand pécheur, doit [être

(1) Luc, XV, 18.

1,46 I.EGTURE» SPIRITUELLES

encore aujourd'hui le fruit et le prix, et non la première démarche de sa pénitence ; quelle doit enfin couronner et récompenser ses larmes, et non pas succéder à ses crimes; et qui .peut en douter, s'il croit encore que nos mystères sont saints et terribles ? C'est la règle de l'Église, c'est la pratique de tous les siècles, c'est la doctrine des saints, et c'est ce que l'Apôtre voulait dire en recommandant aux fidèles de s'éprouver avant de venir manger de ce pain céleste.

Mais la loi de l'Église presse et ne laisse pas de lieu, dites-vous, au délai et aux longues épreuves. Mais croyezvous de bonne foi que l'Église regarde vos communions indignes comme l'accomplissement du devoir pascal ? croyez-vous qu'on satisfasse à ses lois saintes par des sacrilèges? croyez-vous qu'elle mette une grande dilîérence entre les profanateurs et les rebelles, et que fouler aux pieds les mystères terribles soit lui donner une grande marque de respect et d'obéissance? Vous évitez ses censures, parce quelle ne juge que de ce qui paraît, qu'elle ae punit que les désobéissances ouvertes et le mépris, déclaré de ses lois, mais évitez-vous les anathèmes du ciel qui juge des profanations secrètes ? Eh ! qu'auraitelle prétendu en vous faisant une loi delà participation au corps du Seigneur : vous présenter un remède ou un poison, un pain de vie ou une nourriture de mort, le gage de votre immortalité ou le sceau de votre réproba-. tion, autoriser la témérité et les profanations des pécheurs ou récompenser les larmes des pénitents et soutenir l'innocence des fidèles ?

L'Église vous ordonne de participer aux saints mystères en ces jours solennels, parce qu'elle suppose que vous en approcherez avec une conscience pure et des dispositions dignes de ce sacrement adorable, et n'a-t-elle pas raison de le supposer ? Hélas 1 les premiers fidèles en approchaient tous les jours, ils venaient tous participer aux

choses saintes avec le prêtre qui les offrait, ils ne formaient avec lui qu'un même prêtre, pour ainsi dire, comme il ne formaient entre eux qu'un cœur et qu'une âme; aussi chaque jour voyait croître leur foi et fortifier leur charité et leur courage. Et comment voulez-vous que l'Eglise, ne vous ordonnant plus d'en approcher qu'une fois dans l'année, •puisse encore supposer que vous ne serez pas en état de vous y présenter, elle qui a vu la divine Eucharistie être le pain dé tous les jours de ses enfants, faire toute leur consolation dans les exils, dans les prisons, dans les calamités les plus accablantes ? pourrait-elle croire qu'une année entière de préparation ne suffirait pas pour vous disposer à vous nourrir au moins une fois de ce pain céleste ? et quelle différence mettrait-elle donc entre ses enfants et les infidèles qui n'ont point de part à ses promesses, et qu'elle ne nourrit pas de sa foi, de ses sacrements et de ses mystères ? C'est déjà une nécessité bfen triste pour elle, que le relâchement de nos mœurs l'ait, réduite à nous déterminer un temps pour nous nourrir de Jésus-Christ ; hélas ! notre foi, notre piété, notre utilité tcmte seule aurait dû nous tenir lieu là-dessus de loi et de précepte.

Mais d'ailleurs l'Église qui vous ordonne d'approcher vous ordonne en même temps de différer si vous n'êtes pas en état, elle veut que ses ministres remettent pour vous la grâce de la résurrection, elle consent qu'ils vous marquent un autre temps que le sien et qu'ils prolongent le devoir pascal au delà des bornes qu'elle avait prescrites aux autres fidèles. Ah! votre pâque véritable sera le jour où vous communierez dignement, le jour heureux où Jésus-Christ entrera dans votre cœur comme un libérateur et non pas comme un juge, pour achever de le purifier et non pas pour y être souillé lui-même ; votre pâque véritable sera ce grand jour, ce jour désirable où vous vous convertirez au Seigneur, où vous renoncerez à vos passions

déréglées, où vous deviendrez un azyme pur ; votre pâque véritable sera le jour fortuné où vous ressusciterez avec Jésus Christ, et où vous passerez de la mort du péché à la vie de la grâce. L'Eglise n'en connaît point d'autre, et le fruit de ce sacrement n'est pas attaché aux jours et aux temps, mais à l'innocence et à la piété de ceux qui y participent.

Il est rapporté au livre des Nombres que certains Juifs ayant touché un corpsmort au temps delapàque, et parconséquent contracté une souillure qui demandait le remède des purifications, et qui par ordonnance de la loi leur interdisait la manducation de l'Agneau pascal (1), vinrent se plaindre à Mo'ise et à Aaron delà dureté de cette ordonnance qui les empêchait de célébrer la pàque avec leurs frères. — Pourquoi sommes-nous privés, leur dirent-ils, de la célébration de la pàque (2) ? -—Attendez, leur répondit Mo'ise, et je consulterai le Seigneur (3) . — Dites aux enfants d'Israël, répondit le Seigneur : Tout homme qui se trouvera immonde au temps de la pàque, ne pourra la célébrer que le second mois. Voilà la réponse du Seigneur, voilà votre règle, vous qui venez porter à cette sainte solennité des souillures anciennes, dont la loi de Dieu vous ordonnait de vous purifier, durant ces jours de salut, par les larmes d'une véritable pénitence ; éprouvez-vous, purifiez-vous, et attendez, avec l'avis d'un guide éclairé, le second mois pour célébrer la pâque: Vous n'aurez pas, il est vrai, la joie sainte de venir environner l'autel au milieu de vos frères, pour solenniser avec eux le jour du Seigneur et vous nourrir de l'Agneau sans tache. Mais n'est-il pas juste que vous portiez la peine et la confusion due à votre persévérance honteuse dans le crime, et que vous soyez privé d'une consolation qui est le prix des larmes ou de l'innocence.

(1) Num., IX. 6. - (i) Ibid., 7. -(a) Ibid,, 10,11.

SUR LA COMMLNIOX 619

x\h ! il aurait fallu, pendant cette sainte carrière, commencer une vie plus chrétienne, vous disposer par l'amendement à l'absolution de vos crimes et à la célébration de la pûque, entrer avec l'Eglise dans un esprit de componction et de pénitence, ajouter à la loi commune de l'abstinence, trop douce pour un pécheur aussi déploré que vous l'avez été, des rigueurs de surcroit, et non pas, ou vous en dispenser tout à fait, ou y mêler des adoucissements qui en ont anéanti tout le fruit et vous en ont rendu transgresseur aux yeux de Dieu. Telle avait été l'intention de l'Eglise, en faisant précéder la solennité de la pàque par ces jours de douleur et de pénitence ; on vous avait averti à l'entrée de la carrière, et vous ne devez vous en prendre qu'à vous-même, si la sévérité des règles saintes vous rejette aujourd'hui et vous éloigne de l'autel, comme un animal immonde revenu cent fois à son vomissement, et qui n'y portez pour toute disposition que vos crimes et la témérité d'oser en approcher.

TROISIKME REFLEXION.

Encore, si une abondance de componction, comme nous l'avons déjà dit, et un désir ardent et sincère de vous nourrir de Jésus-Christ vous conduisait à l'autel, la vivacité de l'amour pourrait peut-être excuser l'indiscrétion de la promptitude; mais c'est ici la dernière épreuve et le dernier préjugé que la plupart des pécheurs dont je parle viennent manger et boire leur condamnation :. une Arreuve de ferveur; car, quel est le motif qui vous conduit la plupart à la table sainte en ces jours solennels ? est-ce un profond sentiment de votre faiblesse, une ardeur sincère de recourir au secours destiné à vous fortifier et une sainte faim de Jésus-Christ? hélas! la plupart voient approcher avec un chagrin secret la solennité sainte ; les IV. 37

mystères chrétiens, ces jours si heureux pour l'filglise, ces jours de joie et d'allégresse, vous les craignez comme des mystères lugubres et des jours de deuil et de malheur; vous êtes tristes et inquiets à l'approche de la pàque, comme ce jeune homme de l'Evangile à qui Jésus-Christ avait ordonné de renoncer à tout et de le suivre ; cette seule pensée trouble, empoisonne un mois d'avance tous vos plaisirs ; on voit ces âmes infidèles dont je parle, sur la fin de cette sainte carrière, traîner le poids d'une conscience irrésolue, balancer longtemps entre le devoir elles passions, reculer, différer, et enfin, après bien des agitations et des remises, adoucir par le choix d'un confesseur indulgent et peu habile l'amertume de cette démarche ; encore a-t-il fallu attendre le moment où l'Eglise tonne, foudroie, et l'on n'est entré dans la salle du festin que comme ces aveugles et ces boiteux de l'Evangile, qu'il fallut arracher comme par force des places publiques, c'està-dire des plaisirs et des passions du monde, et les traîner malgré eux au festin du père de famille.

(Irand Dieu! qu'il faille à des chrétiens des foudres et des anathèmes pour les conduire à nos autels! que la corruption de nos siècles et l'affaiblissement de la foi aient contraint votre Eglise de leur ordonner, sous peine de mort, la participation à votre corps et à votre sang! La ferveur des premiers temps aurait-elle pu comprendre que l'Eglise eût dû faire un jour cet usage de son autorité? et ses menaces étaient-elles destinées à mener par force ses enfants à lautel ou à séparer de ses mystères ses ennemis elles indignes?

Mais la privation du corpsde Jésus-Christnest-^elle pasla plus terrible peine dont l'Église puisse frapper ici-bas les fidèles? La vie serait-elle supportable à un chrétien sans la divine Eucharistie? Faudrait-il même que nous eussions besoin devons exhortera l'usage fréquent de ce sacrement adorable? ehî qu'a la religion déplus consolant et la vertu

SUR LA COMMUMOX 6S1

de plus désirable et de plus utile? C'est le plus tendre adoucissement de nos peines, c'est la seule consolation de notre exil, c'est le remède journalier de nos faiblesses, c'est la ressource universelle de tous nos besoins.

Mais il faut, dites-vous, des dispositions si parfaites pour en approcher! il est vrai, mais ces dispositions, c'est l'usage lui-même de la divine Eucharistie qui, les trouvant ébauchées, les perfectionnera dans votre cœur : c'est en vous nourrissant de Jésus-Christ que vous apprendrez, comme il nous l'assure lui-même, à ne vivre plus que pour lui (1), à vous détacher de plus en plus du monde, à mépriser tout ce qui doit périr, à détruire en vous tout ce qui n'est pas digne de lui; c'est en approchant souvent de la table sainte que vous sentirez un nouveau goût pour la prière, pour la retraite, pour tous les devoirs de la vie chrétienne; c'est au pied de l'autel, et dans l'usage de cette nourriture céleste, que vous trouverez des forces pour résister aux périls, pour fuir les occasions, pour vous défendre contre vous-mêmes. En un mot, c'est l'usage lui-même de la divine Eucharistie qui nous met en état d'en approcher dignement, et une communion qui doit nous servir de préparation à une autre. Plus vous vous en éloignez, plus la tiédeur augmente, plus les passions croissent, plus Jésus-Christ diminue dans votre cœur, plus l'homme de péché augmente et se fortifie ; aussi les communions au temps pascal sont-elles inutiles à ces âmes mondaines qui n'approchent de l'autel qu'en ces jours solennels, qui attendent la loi de l'Eglise pour s'y résoudre; et plût à Dieu que, n'en retirant aucun avantage, elles n'y trouvassent pas leur propre condamnation!

Hélas! nos pères s'éloignaient autrefois de leur patrie et de leurs enfants, nos rois et nos maîtres, à la tête de leurs armées et de leurs plus vaillants sujets, armés du

(1) Joan., VI, 58.

052 l.liCTUKKS >rilUTL'ELI.!:S

signe sacré de la croix, s'arrachaient aux délices de leurs cours, et, poussés par la simplicité d'un saint zèle et par l'ardeur d'une foi vive, ils traversaient les mers, ils allaient dans une terre sainte, consacrée par les mystères du Sau veur, adorer les traces de ses pieds. Ici, leur disait-on, il guérissait un paralytique de trente-huit ans, ici il ressuscitait Lazare, ici il marchait sur les ondes et commandait aux vents et à la mer, ici il reçut le baptême des mains du Précurseur et sanctifia les eaux du Jourdain, ici il parut transfiguré sur la montagne sainte, ici il réconcilia la pécheresse de la cité, ici il chassa les profanateurs de la maison de son Père. A ces paroles, ces hommes pleins de foi versaient sur cette terre heureuse des larmes de tendresse et de religion, et ne pouvaient se résoudre à quitter des lieux qui leur rappelaient les actions, les mystères, les prodiges d'un si bon maître. Ah! il n'est plus nécessaire de traverser les mers, disait autrefois saint Chrysostôme à son peuple; vous dites, continue ce Père : Heureux ceux qui le virent et qui purent seulement toucher le bord de ses vêtements! iMais vous le voyez, vous le touchez : au milieu de vous se trouve celui que vous ne voulez pas connaître, et dont nos pères allaient chercher si loin les précieux restes et adorer les prestiges sacrés ! Venez à l'autel : ce ne sont plus des lieux consacrés autrefois par sa présence, c'est lui-même. Ici, vous dironsnous, il a réconcilié un enfant prodigue, il l'a fait asseoir à sa table; ici il a guéri l'infirmité d'une hémoro'îsse que toute la science humaine et toutes les ressources du monde n'avaient pu tirer de sa langueur; ici il a retiré un publicain de ses injustices, et a porté la paix dans la maison de son âme; ici il rassasie tous les jours une mul titude affamée d'un pain miraculeux, de peur qu'elle ne succombe dans les voies pénibles de la vertu. Tous les lieux qui environnent ses autels sont marqués par quel qu'un de ces prodiges.

Et tous ces avantages n'enflammeraient pas vos désirs ? et vous ne lui diriez pas dans ce moment avec saint Au gustin : Eh ! qui me donnera donc, Seigneur, que vous veniez dans mon âme pour en prendre possession, pour y régner seul, pour m'y faire oublier mes peines, mes malheurs, mes faiblesses, pour y établir une paix solide ? car jusqu'ici le monde et les créatures l'ont essayé en vain, Ah ! peut-être. Seigneur, la maison de mon âme n'est pas assez parée pour vous recevoir? mais venez, vous en ferez vous-même tout l'ornement ; peut-être que j'y nourris encore des ennemis secrets et invisibles ? mais n'êtes-vous pas plus fort que le fort armé ? votre seule présence les dissipera, et tout sera en paix quand une fois vous en aurez pris possession ; peut-être a-t-elle encore des taches et des ■rides qui l'enlaidissent à vos yeux, car les anges euxmêmes sont-ils purs devant vous et dignes de soutenir votre présence ? mais votre sang adorable les effacera et vous renouvellerez sa jeunesse et sa beauté, comme celle de l'aigle ; venez, seulement. Seigneur, et ne tardez pas : on a tout quand on vous possède et, au milieu même des plaisirs et des prospérités humaines, on est vide et on n'a rien quand on ne vous a pas.

Mais sont-ce là les saints empressements qui vous conduisent la plupart à la table du Seigneur? C'est ici une faveur dont il faut être touché et vous regardez le devoir pascal comme une servitude pénible, c'est un festin de tendresse et de familiarité et vous en faites un devoir de pure bienséance, c'est la table des enfants et vous y venez comme un esclave. Ah ! si la loi de l'Église vous laissait libre, si elle se contentait de vous exhorter seulement par le motif de la solennité et de vos propres besoins à la par ticipation des saints mystères, la table de Jésus-Christ serait abandonnée en ces jours saints et nous verrions nos autels déserts. Ce ne sont donc pas ici des pécheurs qui se repentent, ce sont des esclaves qui craignent et qui

obéissent, et jai eu raison de dire que la fête de Pâques ne fait presque point de conversions, et que ces jours heureux voient plus de profanateurs et de Judas que de véritables disciples qui fassent leur pàque avec Jésus-Christ (1).

Aussi, si lApotre se plaignait autrefois que les maladies populaires, les morts soudaines, les événements malheureux n'étaient qu'une punition des communions indignes {'2) ; s'il s'en plaignait dans un siècle où la divine Eucharistie faisait des martyrs et non pas des sacrilèges, s'il s'en plaignait à l'Église de Corinthe, toute composée presque de prophètes, de docteurs, de fidèles, qui avaient reçu les dons miraculeux, et qui abondaient en grâce et en vertu de l'Esprit saint ; si l'Apôtre ne cherche point ailleurs que dans les communions indignes la source des calamités publiques qui aflligeaient cette Eglise florissante ; grand Dieu ! quelles marques terribles de votre colère ne doivent pas attirer sur nous tant de pécheurs, ou téméraires, ou hypocrites; tant de ministres peut-être, ou mondains, ou corrompus qui viennent se présenter tous les jours à lautel et y profaner votre chair adorable ! Ah! vous nous frappez aussi depuis longtemps, grand Dieu ! vous versez sur nos villes et sur nos provinces la coupe de votre fureur et de votre colère, nous voyons les rois armés contre les rois et les peuples contre les peuples, toute l'Europe inondée de sang et de carnage, la stérilité désoler nos campagnes, la mort cruelle moissonner à nos yeux nos citoyens et changer nos villes en déserts; nous voyons tous les jours des pécheurs scandaleux, frappés d'une main invisible, tomber à nos côtés ; tant de morts imprévues, tant d'accidents funestes, tant de scandales qui affligent votre Église. Eh ! d'où pourraient partir, grand Dieu, ces fléaux si longs et si cruels? où auraient pu se former ces nuées de fureur et de vengeance, qui

(1) Matlh.,xxvi, 18. - (2)1. Cor.,n, 30.

depuis si longtemps éclatent sur nos têtes si ce n'est peutêtre sur vos autels mêmes, oui, sur ces autels d'où ne doivent couler que des sources de grâce sur les fidèles ? vous n'êtes peut-être armé que pour venger le sacrilège et la profanation des mystères saints.

Mais ce ne sont pas encore là les suites les plus terribles des communions indignes.

Comme la religion ne connaît pas de crime plus énorme, il n'en est point aussi dont la punition soit plus effroyable pour le pécheur qui s'en rend coupable : Celui qui mange et qui boit indignement, dit l'apôtre, mange et boit sa propre condamnation (1). On ne vous dit pas, il est condamné, mais, il mange et boit sa propre condamnation -, c'est-àdire le pain de vie qu'il reçoit est un poison, une sentence de mort, qu'il s'incorpore avec lui-même, qui devient sa propre substance, de sorte qu'on ne peut plus l'en démêler, pour ainsi dire, ni séparer l'anathème qui est devenu comme le fonds de son être, et une partie de luimême ; c'est-à-dire que les sacrements profanés ne laissent presque plus d'espérance de retour, c'est ce fond de l'abîme d'où l'on ne revient guère : l'impiété, l'incrédulité, l'endurcissement, en sont presque toujours les tristes suites, L'Eglise de Corinthe ne tarda pas à voir un incestueux dans l'assemblée sainte, dès qu'elle eut des fidèles qui ne discernaient plus le corps du Seigneur ; les autres Églises virent bientôt de ces ministres, dont parle un Apôtre, qui suivaient les routes de Balaam, qui corrompaient toutes leurs voies, qui déshonoraient l'Évangile par le scandale d'une vie dissolue et d'une doctrine abominable, dès qu'ils eurent participé à la table de Satan et à celle du Seigneur; l'autel terrible fut le lieu où se forma leur endurcissement, et où leur impiété se consomma ; les excès les plus affreux ne coûtent plus rien au sortir des

(1) l. Cor., II, 29.

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mystères profanés; il n'est plus rien de si noir qu'on ne doive attendre d'une âme familiarisée avec le sacrilège. Un prêtre corrompu ne l'est jamais à demi, voilà pourquoi les plaies du sanctuaire sont toujours les plus désespérées, voilà pourquoi le sacerdoce dans une âme souillée est la consommation de toute iniquité. (îrand Dieu ! suscitez donc à votre Eglise des ministres fidèles, secondez le zèle des pasteurs attentifs à ne choisir que ceux que vous avez vous-même séparés pour le saint ministère, faites croître de plus en plus cet esprit de renouvellement et de discipline que vous avez ressuscité dans notre siècle, et sauvez votre peuple en lui donnant des ministres qui ne soient touchés que de son salut.

Oui, il y a une malédiction attachée au crime de la communion indigne, qui ne s'efface presque plus de dessus le front de l'âme criminelle : c'est un Gain qui a répandu le sang innocent. Cette âme pourra faire peut-être quelques efforts pour se relever, mais ces retours n'auront pas de suite et elle retombera ; elle sortira peut être des dérèglements grossiers, mais sa pénitence sera défectueuse et elle en demeurera à des mœurs tièdes et lâches où elle se perdra. Il n'est presque point de pénitence pour la profanation de l'Eucharistie ; ce n'est pas que les larmes ne puissent expier ce crime, mais c'est qu'elles sont rarement accordées ; ce n'est pas que l'Église ne puisse le re mettre, mais c'est qu'elle ne trouve point de pécheur qui s'en repente.

Aussi parmi les bourreaux sur le Calvaire, il s'en trouva à qui le sang môme qu'ils venaient de répandre mérita la grâce de la pénitence. Mais le seul profanateur de l'Eucharistie, dont il est fait mention dans l'Évangile, meurt comme un monstre et comme un désespéré; ce disciple perfide se reconnaît, et il ne se repent pas; il crie, jai péché, et son péché ne lui est pas remis; il meurt désolé, et il meurt réprouvé ; Satan entre dans son corps en

SUR LA COMMU.NION - fôT

même temps que la viande" sainte, il prend possession de cet homme déperdition (1) ; et sa mort est la plus affreuse et la plus déplorable dont il soit parlé dans les Livres saints.

Le châtiment que le Seigneur exerce sur les imitateurs de son crime est d'autant plus terrible qu'il est plus secret ; il ne change pas le pain de vie en un fiel d'aspic, selon l'expression de Job, pour déchirer dans le moment les entrailles de l'âme sacrilège, mais il la frappe d'un anathème invisible, et la marque par avance d'un caractère de réprobation. Et voilà pourquoi toutes ces âmes mondaines dont je parle, lesquelles, après des mœurs licencieuses, n'apportent en ces jours saints point d'autre préparation à la table du Seigneur qu'une confession précipitée, tombent après la solennité dans des égarements encore plus déplorables que les passés ; leur dernier état devient pire que le premier, elles sentent leurs passions croître et prévaloir avec encore plus d'empire et de tyrannie qu'auparavant, moins de retenue dans le crime, moins de pudeur dans leur confusion. Il restait encore auparavant quelques désirs de conversion et de pénitence, réveillés et excités par l'approche et la sainte terreur de la solennité, mais le devoir pascal infidèlement accompli, mais la viande sainte reçue indignement, et leurs jours solennels finis, tout est assoupi ; la conscience se calme, les inquiétudes cessent, les remords sont apaisés ; c'est ce qu'on éprouve tous les jours en ce temps saint. On pensait à changer de vie aux approches de la pâque, les sacrements une fois reçus on n'y pense plus ; la communion a répandu de nouvelles ténèbres sur le cœur, le pain du ciel n'a fait que fortifier en nous le goût du monde et de la terre, les mystères terribles ont calmé toutes les terreurs de la foi, c'est-à-dire que leur profanation a été

(1) Joan., vin, -27.

(S8 l,ECTURES SPIRITUELLI-.S

suivie du châtiment le plus formidable dont Dieu punisse ici-bas le crime, je veux dire la paix dans le péché.

Ecoutez comme le Seigneur s'en plaint lui même dans son prophète : Ne me parlez plus, lui dit-il, des solennités fie Juda, elles me sont insupportables ! voyez-vous tout ce peuple qui, en ces jours solennels, vientau pied démon autel participer aux offrandes saintes ! vous croyez qu'ils viennent sanctifier la gloire de mon nom, que je me plais au milieu de leurs encensements et de leurs sacrifices, et que ces nouveaux hommages vont me faire oublier leurs iniquités? vous vous trompez; ah! les tables saintes de mon autel ne sont remplies que de vomissements et de souillures (1), ce sont des profanes qui ne mettent aucune différence entre limpur et le saint (2), et, loin d'être glorifié, je suis souillé et déshonoré au milieu d'eux (3) ; les | adultères, les fornications, les haines, les injustices, les j rapines, les calomnies y paraissent avec confiance dans le lieu saint; les mains que vous voyez levées vers moi sont encore pleines de sang et d'abomination, et leurs sacrifices sont détestables à la sainteté même de mes regards qu'ils souillent.

Évitez ce malheur, éprouvez-vous avant de vous présenter à l'autel, portez-y les sentiments de componction et d'amour qu'exige de vous le pain de vie, devenez-y des hommes nouveaux, que Jésus-Christ n'entre pas en vain dans votre âme, conservez ce trésor et défendez-le contre les ennemis de votre salut qui vont faire de nouveaux efforts pour vous le ravir, rendez-vous dignes de devenir les temples et la demeure d'un Dieu qui veut bien se donner à vous, et ne venez pas combler la mesure de vos crimes où vous auriez dû trouver la source des grâces et le gage de votre immortalité.

(1/ Is., x.VMii, 8. — :-2] Ezech , x\ii, ii<. — 1 3; lliiJ.

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