IV
t',38 LECTURES SPIRITUELLES
voulez pas vous convertir, je n'examine pas si vous cherche^ non pas le plus sévère, car celte ostentation de sévérité ne convient pas à un ministre de charité, et le plus sévère n'est pas toujours le plus saint, ni le plus instruit, mais si vous cherchez le plus homme de bien, le plus éclairé, le plus habile à ramener le pécheur, un de cesi hommes des mains duquel une âme échappe difficilement, pour ainsi dire, et auxquels l'on ne s'adresse que lorsqu'on! veut sincèrement renoncer au vice et servir Dieu ; un de' ces hommes enfin qui en viendrait aux remèdes, auxi expédients, au détail de vos mœurs et de vos besoins, qui ne laisserait plus rien de douteux dans votre conduite et des pieds duquel vous ne sortiriez plus avec ces incertitudes secrètes qui suivent toutes vos confessions et qui sont toujours les tristes fruits dune conscience embarrassée et qu'on néclaircit jamais qu'à demi ; je n'examine pas encore si dans la discussion de votre conscience, vous serez un juge éclairé et sévère envers vous-même, si -vous ne vous ferez pas grâce sur mille transgressions pour lesquelles vous êtes déjà jugé devant Dieu, si les lumières de la foi ou les préjugés du monde et de vos passions seront les règles consultées dans votre examen'et dans vos' recherches, et si les soins pour approfondir les abîmes de votre conscience répondront à la durée, à l'embarras et à la multitude de vos crimes. Laissons là ces abus plus sensibles et plus marqués et sur lesquels il est malaisé de s'abuser soi-même.
Mais souffrez que je vous demande : Vous venez mettre' vos péchés aux pieds du prêtre, mais venez-vous y laisser vos passions? vous sortez du tribunal absous, maison sortez-vous justifié? y portez-vous cette vivacité de componction, cette abondance de douleur, ce désir sincère de réparer le passé, ces vues, ces projets, ces résolutions réelles et effectives d'une nouvelle vie? prenez-vous tout de bon des mesures pour commencer? cherchez-vous des
expédients pour rompre vos engagements-profanes, pour vous retirer sans délai des occasions? arrangez-vous déjà par avance dans votre esprit vos devoirs, vos occupations, vos liaisons, vos dépenses, tout le détail de vos mœurs, jusques ici si dérangées et si pleines ou de passions ou d'inutilités? Voilà les soins et les inquiétudes qui occupent une âme touchée sur le point d'une sincère conversion, c'est par là que vous connaîtrez si vous êtes revenu de bonne foi de cet attachement si longtemps fatal' à votre innocence, si souvent confessé, jamais corrigé; de cette haine sur laquelle vous ne sauriez vous vaincre, de cette fureur de jeu qui vous tyrannise, qui trouble la paix domestique, qui dérange vos affaires, et à laquelle mille événements malheureux n'ont pu encore vous obliger de renoncer ; en un mot, si vous êtes une nouvelle créature, si vous ne portez pas le nom de vivant étant encore mort en effet, et si Jésus-Christ entrant par la communion dans la maison de votre àme, pourra dire, comme lorsqu'il entra dans la maison de Zachée : C est aujourd'hui un jour de salut pour cette maison (1).
Quoi ! vous avez prolongé vos crimes jusqu'au jour de votre pénitence, à peine avez-vous mis entre vos désordres et votre confession l'intervalle d'un léger examen, au sortir de l'autel et la solennité passée, tout ira encore même train ! on ne verra pas plus de précaution qu'auparavant contre des périls éprouvés, les commerces recommenceront, les liaisons se renoueront, les passions se réveilleront ; vous vous retrouverez encore le même ? Ce n'est pas ici une prédiction en l'air, c'est ce que vous avez toujours éprouvé après la solennité de Pâques, et vous, croiriez que le court intervalle qui s'est passé entre vos crimes et votre rechute, a été précisément le moment, de voire justification, et que vous êtes venu porter à
(1) Luc, XIX, 9.
l'autel ce cœur pénitent, cette pureté d'âme nécessaire pour manger la chair de l'Agneau ?
Ah! vous vous trompez, qui que vous soyez; vous venez manger et boire votre condamnation ; ces retours prompts et toujours certains au premier vomissement, ce cours de passions et de crimes qui n'est interrompu que par l'instant de la solennité et de la participation à la table du Seigneur; cp mélange monstrueux de saint et de profane, grand Dieu ! quel état pour approcher des mystères saints ! Ce n'est pas qu'on prétende que la divine Eucharistie doive vous établir dans un état immuable de justice, un tel état est le privilège non de la terre, mais du ciel où Dieu se découvrant à l'àme comme son bien souverain, la pénétrant des plus vives ardeurs de son amour, la mettra dans une heureuse impuissance de l'offenser. Eh! qui ne sait qu'ici-bas la vie de l'homme est une tentation continuelle, que les plus justes mêmes affligent quelquefois l'Église par des chutes éclatantes, et que celui qui est debout doit toujours craindre de tomber? Mais on voudrait du moins qu'après le remède, vous ne parussiez pas atteint des mêmes maux qu'auparavant ; que si vous n'êtes pas parfaitement guéri, votre état fût comme ces convalescences avancées qui ne diffèrent de la parfaite guérison que par un reste de faiblesse; on vou drait que la juste crainte dune rechute rendît les précautions plus exactes ; on voudrait, dit saint Chrysostôme. qu'au sortir de l'autel vous offrissiez aux séductions des sens plus de force, aux périls plus de vigilance, aux objets qui ont séduit votre cœur plus d'éloignement, plus d'amour pour le devoir et pour la vertu ; on voudrait, continue ce Père, que le sang de Jésus-Christ, auquel vous venez de participer, transmît avec lui dans votre cœur les sentiments et les inclinations de Jésus-Christ! et que comme le sang des rois et des césars, en coulant dans les veines de leurs augustes enfants, y fait passer
avec lui le courage et la magnanimité de leurs ancêtres et des sentiments dignes de leur naissance, on voudrait que le sang de Jésus-Christ, en coulant dans vos veines au pied de l'autel, vous rendît les images vivantes de Jésus-Christ, et vous inspirât des sentiments dignes d'une si haute origine ; on voudrait, en un mot, qu'une communion ne fût pas l'affaire d'une journée.
En effet, celui qui mange ma chair, et qui boit mon sang, dit Jésus-Christ, demeure en moi et je demeure en lui. Jésus-Christ ne dit pas : Il s'unit à moi, mais : Il y demeure; il ne dit pas : Je m'unis à lui, mais : Je demeure enlui([); j'établis dans son cœurune demeure fixe, solide, durable; je fais avec lui une alliance ferme et constante. . Donc, conclut saint Augustin, celui qui se contente de recevoir Jésus-Christ et qui ne le conserve pas, et qui ne demeure pas en lui, et qui le chasse d'abord de son cœur, il ne Fa pas reçu spirituellement : il a mangé et bu sa condamnation.
Oui, désabusons-nous; une communion sainte remplit l'âme de tant de grâces, l'unit à Jésus-Christ d'une manière si intime et si ineffable, lui donne tant de force et de courage, augmente si sensiblement sa foi, que cette âme marche longtemps, comme le prophète, dans la force et dans le secours de cette viande sainte (2), et qu'on ne ne la voit pas passer en un instant du remède le plus puissant de la religion, aux faiblesses les plus indignes d'une âme chrétienne.
Ainsi, voulez-vous savoir si vos communions, en ces jours solennels, sont des profanations ou des grâces; voyez quel en est le fruit, quel changement elles opèrent en vous, quelle vie vous menez au sortir des mystères redoutables : la règle est sûre. Des communions saintes et utiles ne sauraient subsister avec des mœurs toujours
11) Joan., VI, 57. — (2)111. Re?., xn, 8.
également mondaines et profanes; et.tandis que vous-vivrez dans les mêmes passions et les mêmes engagements, etqu'-au sortir de l'autel saint vous vous retrouverez un moment après encore le même, craignez que vos communions ne soient peut-être devant Dieu vos plus grands crimes.
Donc, pour vous qui vivez dans des liabitudes de crime que le devoir pascal n'a fait jusqu'ici que suspendre pour un moment, se confesser simplement n'est pas s'éprouver, n'est pas cette épreuve de changement que l'Église exige. Le ministre qui vous absout témérairement ne vous délie pas devant le Seigneur, parce qu'il ne peut . délier sur la terre que les cœurs changés par un sincère repentir, que le Seigneur délie dans le ciel; la sentence qu'il prononce est pour vous une sentence de mort ; il met sur votre tête le sang innocent, il est vrai, mais ce sang devient votre crime, au lieu qu'il aurait dû être votre remède, et vous périssez sous la main destinée à vous rendre la vie. Ne devait-il pas demander du temps pour examiner si vos habitudes sont enfin éteintes, si cette démarche de pénitence sera plus heureuse que les autres* jusqu'ici inutiles, si vos promesses seront plus sincères, si vous n'irez pas demain rentrer dans vos premières voies, et si vous ne vous présentez pas au tribunal pour satisfaire au devoir extérieur que Dieu vous demande? ne devait-il pas exiger de vous des preuves de la sincérité de vos protestations, avant d'exposer la grâce du sacrement; l'éloignement des occasions, un divorce entier et sans retour avec les objets de vos passions, une cessation du crime', et enfin un commencement du moins d'expiation des souillures dont vous vous êtes présenté encore tout couvert au tribunal?