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AU XVIII' SIÈCLE

Le cocolisti ou matlazahualt des Indiens.

On publie souvent en librairie des catalogues intitulés de la sorte : Livres rares et curieux ayant appartenu à la collection de M. ... La réunion de ces deux épithèles semble constituer un simple pléonasme commercial, destiné à éveiller la convoitise de l'amateur qu'un titre plus modeste eût peut-être laissé froid. Cette première idée n'est pas exacte ; un livre peut-être rare à plus d'un titre, sans être curieux, et par contre-coup un livre extrêmement curieux n'a pas toujours celte rareté qui séduit le bibliomane. C'est que la curiosité ne se cote pas en librairie parce qu'elle n'a rien à voir avec les minuties relatives à la distribution des pontuseaux, la pagination, la forme des caractères qui constituent en partie ce qu'on appelle hyperboliquement aujourd'hui la science bibliographique; c'est que pour la découvrir il faut connaître autre chose qu'un manuel technique à l'usage du bouquiniste. Ce n'est pas la forn)e, mais le fond qui !a constitue. Un livre est curieux quand il rapporte, à propos d'un sujet qui nous intéresse et que nous connaissons, des détails que nous ne connaissions pas.

Je réfléchissais à tout cela, un jour de l'été dernier, en faisant ma promenade habituelle sur les quais. Jetant nonchalamment, et par acquit de conscience, un coup d'œil sur les reliures à moitié détruites d'ouvrages de piété du xviu° siècle, je découvris un in-quarto modestement recouvert en parchemin. La première page n'était guère engageante; le titre, dont une partie déchirée avait été reproduite à la main, était long et presque incompréhensible ; il ne frappait que par une espèce

d'énonciation en lettres rouges de la découverte faite en 1534 d'une image miraculeuse de Maria Sanlissima. C'était donc un livre de piété comme les autres, mais il avait quelque chose de spécial ; il avait été imprimé à Mexico vers 1740.

Je ne crois pas que les colonies espagnoles de l'Amérique aient jamais fait avec l'Europe un commerce de librairie bien sérieux. La domination des rois catholiques, qui n'était paternelle nulle part, était essentiellement tyrannique aux Indes occidentales. On essayait d'assimiler les colons aux aborigf^'.ms, et le seul livre autorisé pour ceux-ci était le catéchisme. Dans certaines bourgades du Pérou, pas un blanc ne savait lire; ils avaient oublié jusqu'à la langue de leurs pères, et les rapports d'une localité à l'autre avaient lieu dans un idiome bâtard formé d'un peu d'espagnol, dilué dans un fond de dialecte indigène. Le Conseil général des colonies qui avait transporté rinquisition au Nouveau-Monde, mettait avec un soin rigoureux l'embargo sur les idées et les productions intellectuelles de l'Europe ; en revanche, il laissait aux gouverneurs et au clergé local les immunités les plus étendues et les moins politiques.

« Les vice-rois du Mexique, écrivait l'un d'eux dans les instructions qu'il donnait à son successeur, ne sont guère responsables que devant Dieu ; s'ils le veulent ils sont plus puissants que le grand Turc, car ils trouvent toujours quelqu'un pour les aider lorsqu'il y a une malversation à commettre; ils sont sûrs de rencontrer une soumission absolue s'ils veulent établir une tyrannie nouvelle. »

Un livre imprimé en langue moderne, sous un pareil régime, ne pouvait manquer d'offrir un cerlain intérêt, ne fùt-ee qu'un recueil de prières à l'usage des gens du peupla. Je m'aperçus vite, après m'être procuré à bon compte rin-4» en question, qu'il était plus curieux encore que je ne l'avais supposé : c'est un panégyrique historique ou, si l'on aime mieux, un monument élevé en l'honneur de Notre-Dame de Guadalupe, par Don Gayetano de Cabrera y Quintero, prêtre. L'origine de ce travail est une affection épidémique des environs. L'auteur n'en donne pas sans doute une relation pri^cise et scientifique, car son livre est une chronique naïve et ampoulée ; souvent une érudition indigeste est mêlée à une candeur superstitieuse. Dans le même chapitre et parfois dans la môme phrase

il y a des discussions longues et subtiles pour savoir si tel ou tel aphorisme du livre des épidémies d'Hippocrate est applicable à la maladie actuelle ; des considérations théologiques sur les causes de la colère divine et la vertu prote-îtrice de l'image miraculeuse. Au milieu de ce mélange de science païenne et de christianisme mexicain, on finit par découvrir quelques faits d'observation, des particularités à peu près inconnues sur l'histoire de la médecine, des maladies épidémiques et de l'hygiène publique à cette époque. Nous tâcherons de le relever et de les présenter à nos lecteurs, dégagés de la gangue littéraire de mauvais aloi qui les enveloppe dans l'original.

Dans un voyage fait au commencement de ce siècle, de Humboldt observait et décrivait une affection pour ainsi dire endémique aux environs de Mexico et qu'il considérait comme la fièvre jaune ; peu s'en fallait même qu'il n'assignât pour foyer d'origine au redoutable typhus d'Amérique les lagunes et les marécages qui entouraient la ville. Cette opinion n'a pas été adoptée, on a même nié qu'il existât aucune espèce de parenté entre lui et le matlazahuatl, c'est ainsi que les Indipns appelaient la fièvre en question. L'épidémie décrite par Cayetano de Cabrera, et dont il attribue la cessation à l'intervention de la Très Sainte Vierge n'est pas autre chose.

Au mois d'août 1738 on en vit les premiers cas parmi les Indigènes employés dans une grande exploitation agiicole de Talcopan ou Tacuba, village situé à une lieue seulement de la métropole. Du reste, l'affection n'était nullement une inconnue pour eux ; dans les deux derniers siècles et probablement avant l'arrivée des Européens, elle les avait déjà décimés à plusieurs reprises; ils l'appelaient souvent cocolisli, c'est-à-dire la pointe de la flèche. Leurs chants populaires parlaient de ses apparitions et de ses ravages.

« Le cocolisti, disait l'un d'eux recueilli par le P. de Caiiro missionnaire apostolique de l'époque, est notre plus cruel ennemi. Il n'y a muraille ni rempart qui en défende ; la santé la plus robuste n'est en face de lui qu'un monticule de sable; »

et le poète le comparait au fer de la pique qui traverse les entrailles.

Dans ces différentes invasions la cité de Mexico semblait avoir joui d'une immunité constante. Un médecin du xvii* siècle, Juan de Barios l'avait déjà signalée :

« Les conditions hygiéniques de la ville et des environs sont déplorables, écrivait-il; à chaque pas, on rencontre des marécages d'où s'élève un brouillard si épais, si nauséabond qu'on est obligé de tout fermer; mais la mauvaise odeur pénètre quand même dans les habitations. Il y a souvent des orages et des tremblements de trrre ; au milieu de ces vicissitudes, l'état sanitaire reste excellent; je n'ai jamais vu ni grandes mortalités, ni grandes épidémies à Mexico ; il faut que la salubrité de l'atmosphère soit pxceptionnelle. »

Plus tard, deux médecins commissionnés par le Gouvernement, Don Diego de Cisneros et Félix Vega de Castillo relatant les mêmes faits réclamaient des mesures d'assainissement que l'administration n'était guère en état de prendre.

On comprend que la fièvre palustre existât à l'état endémique ; les cas les plus nombreux se présentaient au milieu des chaleurs de l'été, au moment où l'évaporation atteignait son maiimun.

En automne, il y avait une autre pyrexie qu'on rangeait parmi les fièvres putrides malignes, mais elle restait localisée, frappait également les indigènes et les blancs et l'on ne croyait pas à sa transmissibililé par contagion.

D'après les traditions indiennes, les invasions du cocolisti auraient été annoncées par des météores ; par des commotions du sol ou d'autres accidents telluriques.

En 1736, à l'époque du printemps, un vent d'Iîst fort et desséchant appelé dans le pays vent de mort souffla pendant plusieurs semaines. Comme il n'avait rien laissé d'extraordinaire à sa suite, on rattacha les premiers cas aux fièvres ardentes de l'été. A ce moment, il régnait dans les possessions anglaises de l'Amérique, dans la Virginie particulièrement, une maladie que Webster appelle la peste bilieuse (bilious plague), le typhus amaril probablement.

Voici comment le D' Joseph de Escobar a décrit celle de Mexico .

« Dans tous les faits que nous avons vus, elle a débuté brusque-

ment, à la suite d'une cause légère ou sans cause connue; quelques malades l'attribuent à un refroidissement: ils auraient bu de l'eau, se seraient exposés à un courant d'air lorsqu'ils étaient en sueur; d'autres mettent tout sur le compte d'une sorte d'insolation. Le premier symptôme est un frisson général, accompagné d'une vive sensation de chaleur intra- abdominale; certains déclarent qu'ils ont un volcan dans le ventre; ajoutons à cela, de l'anxiété, de la fatigue, de la constriction précordiale ; une céphalalgie insupportable avec rougeur des yeux. Beaucoup ont des épistaxis abondantes durant parfois deux jours ; puis surviennent des parotidites qui aboutissent à la suppuration, des douleurs dans les muscles et les jointures, semblables à celles du rhumatisme vrai. Un ictère foncé, presque vert, couvre tout le corps; les urines sont jaunes elles-mêmes; dès le troisième ou le quatrième jour on est en présence d'un délire violent, à la suite duquel meurent^un grand nombre d'individus. »

La thérapeutique visait surtout les accidents actuels, elle était basée sur les idées humorales qui dominaient un peu partout auxvm' siècle. Quand le médecin assistait au début, il administrait avec avantage un purgatif, mais si les choses étaient plus avancées, si le caractère dyscrasique s'était déjà manifesté, il fallait absolument s'occuper des hémorragies nasales; on les combattait localement avec une solution astringente de salpêtre dans du fort vinaigre; puis on donnait à l'inlérièur une potion ainsi composée :

Eau de scabieuse 8 onces.

Alcool camphré

Alcoolat de chardon bénit

Sel volatil de corne de cerf X grains

àâ 1 drachme

Edulcorer avec une quantité suffisante de sirop de capillaire. Contre l'ictère, on avait recours au safran; contre le délire, à une mixture anodine, contenant de l'eau distillée des cerises noires et du sirop diacode.

Nous avons vu que la maladie était souvent mortelle dans U cours du premier septénaire; qu'elle tuait par Tinlensilé de la fièvre. Malheureusement nous ne trouvons pas dans l'ouvrage d'autres renseignements sérieux sur la marche; l'Auteur a bien essayé de la donner d'après ses propres souvenirs,

maïs les périodes qu'il enregistre sont si prolongées, qu'il serait difficile de ne pas croire à une grande exagération de sa part :

Il y aurait eu du délire au 20«jour seulement; les épistaxis seraient survenues au 40' ; les douleurs rhumatoïJes au 60'; l'ictère au 80*.

La première assertion est en contradiction manifeste avec celle d'Escobar, qui place les phénomènes psychiques du 4» au b* jour.

Les médecins firent tout ce qui était en leur pouvoir pour reconnaître la nature du mal et le vaincre. Sans doute, ils ne disposaient pas des mêmes .moyens que nous; la plupart ignoraient jusqu'au nom de Leeuwenhoek, et ils n'avaient pas davantage entendu parler du microscope. Ne pouvant songer à chercher dans le sang ou les sécrétions le contagium morbifique, le microbe, comme on dirait aujourd'tiui, ils se bornèrent à observer; à remonter comme ils purent à l'origine de l'affection. Les plus hardis proposèrent l'ouverture des cadavres; deux chirurgiens en firent plusieurs sans rien découvrir qui les renseignât sur la fièvre, mais ils la prirent eux-mêmes et en moururent. Celte catastrophe décour?gea vite, on le comprend, ceux qui auraient été tentés de les imiter ; pendant la dernière période de l'épidémie on ne songea plus aux examens nécroscopiques; l'étude pathologique entreprise par Gayelano de Cabrera, d'après des documents médicaux qu'il ne cite pas, est une élude théorique, basée sur des lectures et non sur des faits.

L'épidémie fut précédée presque immédiatement d'accidents divers que les gens instruits eux-mêmes regardèrent comme ses avants-coureurs. Il y eut un violent tremblement de terre dans la nuit du "7 au 8 septembre 1736 ; les pluies automnales présenièrent une intensité et une durée inaccoutumées; des ouragans terribles se déchaînèrent à plusieurs reprises sur la région ; à Mexico même, pendant qu'on célébrait les fôtes de la Nativité, les vitres de la cathédrale furent brisées par le vent et plusieurs personnes grièvement blessées.

Au début, la maladie frappait exclusivement les Indiens,

comme on Tavait déjà remarqué dans les épidémies antérieures. Dès 1568, le cocolisti s'étant montré dans la nouvelle Espagne. Fray Antonio de Grijalva, le premier des historiens ou plutôt des chroniqueurs mexicains, a décrit la grande mortalité de celte année-là. On avait vu avant elle une comète d'une taille inaccoutumée, puis des langues de feu qui parcouraient l'horizon de l'est à l'ouest ; le volcan de Tlaxcala, éteint depuis longtemps, avait tout à coup vomi des tlots de lave; les paysans racontaient qu'une source avait donné du sang. Cette épidémie fut, malgré tout, bénigne; mais celle de 1576 enleva deu? millions d'Indiens; la maladie sévit encore en 1597, 1683, 1696 el 1714. En 1736, elle suivait la variole à deux ans de distance ; on eût cru qu'il y avait une véritable coalition entre les affections contagieuses de l'ancien et du nouveau continent pour hâter la destruction de la race indigène.

Au xvin' siècle, cette race était bien moins nombreuse qu'auparavant, et il ne lui restait plus rien de la civilisation relative que Cortès avait rencontrée A son ari'ivée dans l'empire de Montezuma. Nomades ou fixes, les Indiens vivaient dans des conditions hygiéniques déplorables; ils habitaient dans des masures à demi-ruinées ; ou bien ils élevaient en plein air des espèces de tei:tes recouvertes de peaux, de tissus grossiers destinés à les proléger contre l'ardeur da soleil; hôtes et gens s'entassaient dans ces enclos mal tenus. La nourriture était mauvaise et insuffisante. « La faim, tlit Gayetano de Cabrera, règne endémiquement parmi eux. » De telles conditions devaient créer un d'^gré peu commun de réceptivilé morbide.

Quand une maladie contagieuse se développe au milieu d'une population épuisée, elle prend une extension qu'elle n'atteindrait peut-être pas ailleurs, N'a-t-on pas appelé la fièvre récurrente le typhus de faim? Si des privations prolongées sont insuffisantes à elles seules pour le créer, elles l'aggravent et en favorisent certainement la diffusion.

De son foyer d'origine, la fièvre s'étendit à un bourg du voisinage qui portait le nom caractéristique d'Azcapulzalco (la fourmilière) ; de proche en proche, elle se dissémina dans la banlieue et entra dans la ville.

La frayeur fut pour beaucoup dans son transport ; des familles entières étaient prises et succombaient ; il fallait absolument porter secours aux orphelins qui restaient sans asile et

sans pain près des cadavres de leurs parents ; ii fallait s'inquiéter des malheureux qui se précipitaient vers la capitale, espérant y trouver ou le soulagement ou la guérison. On logea comme on put ces arrivants; on utilisa tout l'espace dont on disposait, mais comme le nombre augmentait toujours, les locaux furent vite remplis; les rues, les places publiques, les abords des églises étaient eux-mêmes encombrés; il fallut courir au plus pressé et organiser autrement les secours.

Sur le conseil de son premier médecin, don Juan-Manuel de Bazo, l'archevêque, vice- roi et capitaine général de la colonie, constitua par décret du 4 janvier IIZI une commission de quatre médecins ; de plus il ordonna que six officines pharmaceutiques fourniraient des médicaments dont le prix serait payé ultérieurement par le Trésor. « Le protomédecin, disait le document en question, en nommera quatre autres et signalera six boutiques qui lui paraîtront convenables pour donner aux pauvres les médicaments... Les médecins toucheront une somme de 1,250 joesa.s-; ils seront répartis entre les divers districts, ainsi que les pharmacies indiquées; les fournitures faites par celles-ci seront payées exactement d'après une taxe déterminée par notre écuyer. Don Juan de Oleiza, auquel on devra s'adresser à cet effet. » Il serait difficile de croire que l'assistance dos médecins fut vraiment efficace ; chacun d'eux devait visiter chaque jour plus de mille malades. De la fin de janvier à la fin d'avril, les officines d'urgence délivrèrent quarante-trois mille six cents prescriptions, comme le montrèrent depuis les registres de l'officier chargé de la dépense. Les derniers jours de mai, il y eut une diminution notable dans le nombre des cas; les hôpitaux pouvant désormais suffire, on supprima le service des secours à domicile.

Mexico comptait à ce moment des vastes et riches hôpitaux ; il y avait celui de Saint-Pierre, destiné aux ecclésiastiques; l'hôpital royal pour les Indiens; ceux de l'Im maculée-Conception, de Saint-Hippolyte, de Saint-Jean-de Dieu où l'on recevait des malades de toute race et de tout âge. D'autres établissements étaient destinés au traitement d'affections spéciales ; ceux de Saint-Lazare et de Saint-Antoine pour les dermatoses; enfin un autre pour les vénériens des deux sexes avait été fondé peu d'années auparavant par Don Juan de Ecmarraya

qui l'avait appelé, on ne voit pas trop pourquoi, hôpital de VAmor de Dios. Quand ces établissements devinrent insuffisants, un religieux, le Père Juan Martinez, réussit, grâce à la générosité des parliculiers et du vice-roi, à en élever plusieurs autres pour la durée de l'épidémie,

L'Hôpital royal reçut en dix mois 9,402 individus, parmi esquels 2,837 succombèrent. Dans les établissements moins encombrés, la mortalité n'atteignit pas ce chiffre; à l'hôpital temporaire de Notre-Dame des Miracles du quartier de Hornillo, il y eut 5,133 guérisons, pour 7,588 entrées; à celui du Saial- Esprit sur 500 sujets 63 moururent. Les terminaisons funestes eurent presque toujours lieu pendant la période fébrile : la maison des Bethléemites reçut 4,502 convalescents, il n'y eut que 7 décès. Pourtant la maladie était contagieuse aussi bien pendant la convalescence qu'au début ou vers l'acmé : 8 religieux et 7 novices de l'hospice général prirent le cocolisti et moururent; à Saint-Hippolyte il y en eut 10; il périt 22 employés, tant religieux que laïques des deux maisons de convalescents.

La rapidité de l'invasion et l'encombrement n'avaient pas permis d'organiser sérieusement les services : les médecins, les religieux, les inflrmiers devaient se multiplier et prendre soin d'un nombre de malades décuple de celui qu'ils avaient à veiller d'ordinaire; le linge manquait, les vivrts faisaient défaut. Cependant, grâce à la charité privée et administrative, on put donner à chaque arrivant les médicaments indispensabif s ceux que l'on devait alimenter recevaient une ration de farine de maïs, de chocolat et de viande.

On ne comptait guère, à Mexico, que 50 médecins ou chirurgiens régulièrement reçus dans une Université; une grande partie de la population était soignée par une foule d'empiriques sans culture intellectuelle, chimiatres, curaderos (guérisseurs), sorciers indiens ; il ne paraît pas que leur assistance ait été cette fois bien utile. Beaucoup cmp'oyèrent leur influence pour contrecarrer les mesures prescrites par les médecins commissionnés ; leur mauvaise volonté fut si manifeste que le Gouvernement dut prendre l'année suivante une mesure destinée à diminuer le nombre de ces effrontés charlatans, et interdire, sous des peines sévères, l'exercice illégal de la méde-. cine.

Dans les grands hôpitaux il y avait un ou plusieurs docteurs, âvec des chirurgiens ayant sous leurs ordres des saigneurs {san gt adores) et des infirmiers.

Dès le début, comme nous l'avons dit, ces officiers se trouvèrent à peu près désarmés ; ce qu'ils avaient appris par la tradition et les livres sur la maladie n'était guère fait pour les encourager.

« Il ne faut pas oublier, dit Padilla, que l'on ne peut rien contre cettiî peste; que tous les remèdes sont impuissants. Les malades qu'on saigne meurent et ceux qu'on ne saigne pas meurent aussi. En l'année lôTS, le D' Jean de la Faente de Mexico, accomplit une chose digne d'être racontée : noncontent de la science qa'il avait acquise dans une pratique de plus de quarante ans, il fit en présence de plusieurs de ses collègues l'autopsie d'un Indien en l'Hôpital royal : Il trouva le foie enflammé et le sang corrompu. »

Escobar se bornait, avons-nous dit, à une médication symptoiiiatique ; d'autres, découragés en présence Je l'insuccès des traitements les plus énergiques, cherchèrent des renseignements près des empiriques, dans les relations des voyageurs; l'un d'eux parle, sans les rejeter catégoriquement, de pratiques employées par les naturels des Philippines ou de Luçon.

On observe parfois à l'état épidémique dans ces îles une affection appelée sotan, caractérisée, comme celle du Mexique, par des accidents fébriles et gastro-intestinaux. Les sorcieis la traitent en grattant la nuque, les bras, la poitrine ; en fustigeant ces régions jusqu'au sang, puis ils les frottent avec du vinaigre, et donnent à l'intérieur une infusion brûlante d'une plante da pays. « Je ne sais où ils ont appris ce traitement, dit le médecin qui en parle; je ne sais pas davantage pourquoi ils l'appliquent; il peut être utile en déterminant un afflux considérable de sang vers la peau. » S'en servit-on au Mexique ? Donna-t-il de bons résultats? nous ne saurions le dire. Les incertitudes des savants et leur impuissance eurent l'effet qu'elles ont toujours : la population affolée et déjà défiante les prit en haine et mit tout sur leur compte. Les symptômes qui suivaient l'administration d'un médicament en étaient la conséquence ; la convalescence se prolongeait-elle, c'était la faute des médecins. Cette malveillance injustifiée contrastait d'une singulière façon avec le respect et la confiance accordée aux

empiriques; quand les malades traitas par eux succombaierit, on ne le leur reprochait point ; quand ils guérissaient, on vantait leur savoir ou leur habileté.

Et pourtant il était impossible de déployer plus de zèle, d'apporter plus de dévouement dans leur t<âche, que ne le firent les médecins commissionnés. L'un d'eux ne quitta pas l'hôpital pendant les dix mois que dura l'épidémie; le D' Joseph de Eseobar, l'homme le plus instruit peul-etre de Mexico, qui lisait couramment les médecins grecs dans leur langue et enseignait les mathématiques à l'Université, était en butte à l'animadversion et aux railleries des indigènes comme des blancs ; chargé d'un service public, il publiait chaque année des observations astronomiques et météorologiques intéressantes. Dans leur stupiJe ignorance, les créoles s'imaginaient qu'il faisait de l'astrologie. Après des veilles et des fatigues de toute sorte, il succomba. Sa mort ne désarma pas ses ennemis ; on la chansonna en espagnol et en langue aztèque. « Les prophéties d'Escobar, disait-on, n'ont pas compris l'épidémie, c'est l'épidémie qui l'a pris. » Ce médecin avait résisté pendant quatre mois; son successeur fut emporté au bout de quelques ours.

Les infirmiers et les religieux payèrent, comme nous l'avons vu, un large tribut à la maladie. Le jésuite courageux et intelligent qui avait obtenu les fonds nécessaires pour l'édification d'hôpitaux t'?mpoiaires et les avait orgmisés lui-même, le Père Juan Martinez, périt au mois de mars, mais son œuvre fut continuée par un de ses aides le chirurgien Vicente Rebecque.

Si le soin des malades laissait à désirer, les mesures d'hygiène étaient plus défectueuses encore. Le prolo-médecin, qui avait créé le service des secours à domicile, réunit en consultalion plusieurs de ses confrères, parmi lesquels Eseobar et Joeeph de Murcado, avocat du Conseil royal et président du tribunal du Saint-Office. On discuta longuement; le résultat de la délibiration fut qu'il fallait désinfecter les maisons par des parfums, purifier l'atmosphère par des évaporalions, isoler les waladi'S; c'est à peu près ce qu'avait dit la Faculté de médecine de Paris au moment de la peste de 1348.

Par malheur, l'isolement qu'on pouvait obtenir avec des hôpitaux gorgés de monde et disséminés dans tous les quartiers était absolument illusoire. Le service des sépultures lais-

sait à désirer ; on enterrait dans les cimetières ordinaires, dans ceux des couvents ou des communautés; il n'est guère probable que ces inhumations faites à la hâte sous la surveillance d'un moine, remplissent les conditions qu'aurait exigées l'hygiène. Le transport même des cadavres était dangereux : à Saint-Hippolyte, les frères fossoyeurs furent les premiers frappés.

L'épidémie eut une durée de dix mois ; elle avait commencé en septembre 1736; à la fin de mai 1737 elle diminuait et elle disparut en juillet. Nous ne nous sommes occupés jusqu'ici que de la partie scientifique et médicale du livre; il y en a une autre à laquelle il doit son titre. Les causes de la maladie, disait-on, étaient en partie terrestres et en partie surnaturelles. Les Indiens convertis par force avaient conservé dans leur for intérieur un respect inconscient pour leurs Dieux. A certains jours de l'année, ils oubliaient leur ferveur chrétienne pour sacrifier à Taott. Comment d'ailleurs délaisser ces protecteurs que leurs ancêtres avaient révérés et dont le seul nom rappelait leur indépendance nationale?

C'était pour punir ces velléités d'idolâtrie que Dieu avait invoyé le cocolisti; il fallait à tout prix obtenir le pardon et recourir à la Très Sainte Vierge. Mexico était une ville qu'elle chérissait entre toutes; en deux siècles elle était apparue au moins dix fois tantôt à des religieux, tantôt à de pauvres Indiennes. Chaque couvent, chaque hôpital possédait son image miraculeuse; il y en avait au Saint-Esprit, à Saint- Lazare, chez les Bethléemitcs. Le malheur public était assez grand pour que l'on eût recours à la plus puissante de toutes : le clergé et. le peuple s'adressèrent à Notre-Dame-de-Guadalupe, qui hàla la fin de l'épidémie.

Nous avons vu dans quelles conditions la maladie s'était développée, il nous reste à en discuter brièvement la nature.

Etait-ce une affection déjà connue? Etait-ce une pyrexie n'ayant pas son analogue parmi les maladies infectieuses du vieux monde? Les médecins du temps se sont posé cette question sans la résoudre.

Ils distinguent le cocolisti des fièvres saisoimères qui n'avaient

-la-

pas la même gravité, ne produisaient point de phénomènes dyscrasiques sérieux et restaient sporadiques.

On avait pensé au tabardillo, la scarlatine européenne, mais celle-ci différait notablement de la première par ses symptômes et sa durée.

Des praticiens parlèrent de la fièvre jaune appelée alors vomito prieto, « cette peste des mers que les navires apportent parfois sur le littoral. ■

Nous ne saurions dire si leur opinion fut discutée, car le livre de Quintero ne renferme aucun document à ce sujet. Les souvenirs de cette malheureuse année passèrent, il y eut de s graves choses en Europe pendant la dernière moitié du siècle, qu'on n'eut pas le temps de songer aux épidémies d'un coin perdu de l'Amérique du Nord, de sorte que ni les historiens ni les médecins ne parlèrent de celle de 1737.

Dans quelques monographies seulement on note des varioles ou des scarlatines très meurtrières pour les natifs; quelques auteurs prononcent à ce propos le terme Matlazahuall. Son étymologie laisse, en effet, supposer qu'il fut appliqué primitivement aux fièvres éruptives.La première partie veut dire poche ou filet ; la seconde grain, et par extension pustule.

Quintero interprète singulièrement le mot tout entier : un matlazahuatl aurait été un sac d'une forme spéciale employé pour serrer le grain.

On en trouvait dans les temples destinés à un autre usage : les sacrificateurs y renfermaient les têtes des victimes hu maines qui plus tard devaient servir pour des rites sacrés ; nous ne voyons aucune relation entre celte coutume et la maladie, si ce n'est que le même nom éveillait dans les deux cas de funèbres souvenirs.

La comparaison de? pustules à des grains, à des piqûres, dont le mot cocolisti renferme implicitement l'idée, se retrouverait certainement dans d'autres dénominations populaires des fièvres éruptives.

Les terminologies historiques correspondent à un caractère isolé et frappant ; à une association d'idées que les circonstances fournissent.

Dans les premiers siècles de notre ère une affection aeccompagnée d'évacuations sanglantes avait désolé les Gaules; on l'appela la morbus dysentericus ; cinquante ans plus tard une autre

accompagnée de diarrhée, derachialgie et d'un exanthème généralisé les désola à son tour, on l'appela encore morbus dysentericus.

Les Mexicains avaient eu, eux aussi, leurs mortalités ; des vieillards les rappelaient avec terreur, on ne songea point, quand apparut celle de 1737, à prendre l'avis des médecins, on l'appela cocolisti, sans se demander si elle était bien de même nature que ses devancières.

Il est question, dans le livre de la mauvaise odeur des malades, dont quelques-uns avaient des croûtes et des exulcérations cutanées; une indication aussi sommaire est insuffisante pour permettre un diagnostic rétrospectif.

Il s'agit d'une fièvre transmissible ayant pour symptômes principaux des hémorragies, des douleurs gastro-intestinales, de l'ictère ; une courbature tellement pénible qu'on a pu la comparer au rhumatisme articulaire aigu ; cela nous rappelle singulièrement la fièvre jaune. Depuis l'intensité du processus initial, depuis la rougeur des conjonctives regardée comme pathognomonique par des médecins de nos jours ; depuis les épistaxis dyscrasiques jusqu'au coup de barre des premiers observateurs français, tout concorde avec celte hypolèse.

On peut objecter que la fièvre jaune frappe de préférence les Européens, tandis que celle de 1737 les épargnait. Elle ne les épargnait pas toujours : nous avons vu succomber des infirmiers religieux, même des médecins.

La prédisposition des naturels tenait probablement aux conditions dans lesquelles ils vivaient. Entassés dans des hangards ou d'immondes cabanes , épuisés par les privations, par l'abus de la tepacha mexicaine ou de l'aguardiente de Castille, ils étaient tous en état d'imminence morbide. Il y avait encore deux facteurs essentiellement propices à la dillusion : la haine et la frayeur. Dès les premiers temps de l'occupation on avait remarqué que les maladies contagieusi s ne frappaient guère les blancs, et l'aversion des Indiens pour eux en fut notablement augmentée. Des misérables firent ce qu'ils purent pour contaminer les maisons, ils allèrent jusqu'à jeter des cadavres dans les fontaines et les rivières des villes, ne pensant pas qu'ils étaient aussi nuisibles à leurs compatriotes qu'aux étrangers. « Sainte Mère de Dieu, disait en 1737, une vieille Indienne qui priait haut et avec ferveur devant Notre-

Dame de Guadalupe, fais que la maladie nous épargne, ou que si elle continue à nous tuer, elle tue aussi les Espagnols. »

Tout cela constituait d'excellentes conditions de propagation. Sans doute il est impossible de lien affirmer sur la nature exacte du mal avec une relation aussi incertaine. Si cependant nous rapprochons les notes écrites par le médecin le plus instruit de l'époijue des caractères généraux de l'épidémie, des moments de l'année où elle débuta, atteignit son maximum et entra en décroissance, nous serons obligés d'avouer que selon toute probabilité, le matlazahuati ou cocolisti de 1737 n'étjit pas autre chose que la fièvre jaune.

DEUXIÈME LECTURE

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