AU XV' ET AU XVP SIÈCLES
On fixe généralemenl la fin du Moyen âge à l'année 1453, dans laquelle la prise de Constanlinople par les Turcs rompit le dernier lien historique qui rattachait l'Europe chrétienne à l'Empire romain. Cette date est purement convenlionneile; l'évolution qui aboutit à la Renaissance, commencée depuis longtemps déjà dans certains pays, se dessinait à peine dans d'autres. Les guerres civiles, le morcellement des États et des nationalités avaient créé un nombre presque infini de frontières artificielles, plus difficiles à, franchir que les frontières naturelles.
Vers la fin du Moyen àgs, les guerres changèrent de caractère; de féodales qu'elles étaient, elles devinrent presque nationales. Au lieu de petites troupes, de compagnies destinées à l'attaque ou à la défense d'un château-fort, il y eut de véritables armées, présentant une constitution qu'on n'a fait que simplifier dans les temps modernes. A partir du jour où commencèrent les expéditions lointaines, où l'on mit en mouvement d'importantes masses d'hommes, il fallut veiller soigneusement à leur alimentation et à leur conservation. C'est alors que les services auxiliaires acquirent une importance sérieuse, et qu'on vit dans les camps des chirurgiens de valeur. On n'organisa rien, à proprement parler, pendant la période que nous étudions. Aucune armée ne possédait, à la fin du xvi" siècle, un corps de santé avec une hiérarchie, des prérogatives, un rôle défini. Il y avait des médecins pour les soldais, mais la médecine militaire n'existait pas. Ces praticiens avaient souvent une instruction solide; plu-
sieurs firent preuve, dans leurs campagnes d'une véritable abnégation et d'un dévouement bien rares dans ces temps de querelles religieuses et de haines farouches. Ils devaient utiliser des éléments insignifiants ; ils n'avaient pas de médicaments, pas de moyens de transport; les secours aux blessés étaient illusoires, et Montluc déclarait que ce qui pouvait arriver de mieux à un soldat, c'était d'être jeté raide mort dans un fossé par une bonne arquebusade.
Malgré ces conditions déplorables, la chirurgie militaire fit des progrès assez rapides pour qu'ils eussent leur retentissement parmi les maîtres civils; c'est à cette époque que remontent les premiers travaux sur les plaies par armes à feu. Obligés de faire face à des exigences imprévues, de traiter des cas dont n'avaient pas parlé les Arabes , les chirurgiens durent oublier la tradition et les méthodes universitaires pour chercher dans leur propre fonds les moyens de s'acquitter de leur tâche. On sentit la nécessité de l'analomie parce qu'il fallait intervenir avec plus de sûreté et de hardiesse que ne l'eussent fait les vieux maîtres.
Le XV" et le xvi» siècles présentent donc un véritable intérêt relativement à ce point particulier de l'histoire de l'art. Nous allons tâcher de montrer es qui existait auparavant et ce que l'on fit à cette époque.
La Médecine militaire pendant le Moyen âge.
Les armées du temps des Karolingiens avaient une grande reisemblance avec les bandes frankesqui envahirent les Gaules trois siècles auparavant. Charlemagneensubstituant sonauloritéàcelle deb Assemblées généralesou Champs de mai modifia peu l'organisationantérieure: touthomme libre, possesseurd'alleu, devait le service militaire pendant un temps très court ; l'expédition finie, il rentrait chez lui. Le prince emmenait les officiers de sa maison, les médecins comme les autres. Charlemagnc, parfaitement indocile d'ailleurs à leurs prescriptions, en avait plusieurs attachés à sa personne. Louis le Débonnaire fut, dit-on, guéri par l'habileté des siens, d'une fracture de côles; le juif Sédé-
cias accompagnait Charles le Chauve dans le voyage d'Italie, au retour duquel il mourut. Plus tard, à côté des médecins s'éleva une classe de praticiens vulgaires ne sachant rien du trivium ni des sept arts libéraux et bornant leur ambition à l'exercice des opérations que leurs confrères regardaient comme indignes d'eux. Le chroniqueur Richer, qui écrivait à la fin du x° siècle, parle déjà des chirurgiens non sans une nuance de mépris.
Les grands officiers avaient avec eux, comme l'Empereur, des gens chargés de veiller à leur santé; pendant la féodalité, c'est ainsi que les choses se passèrent. Les guerres particulières avaient un tel caractère de férocité que le parti vainqueur ne songeait guère aux blessés; ils périssaient au hasard sous la hache de l'homme d'armes ou la faux du paysan. Quelques-uns trouvaient des soins dans les mouliers du voisinage, d'autres étaient parfois rapportés dans le domaine de leur maître. La durée du service était toujours insignifiante; après la défaite de Courtray, Philippe le Bel obtint avec peine de ses vassaux qu'ils consentissent à le suivre pendant quatre mois. Il n'y avait d'officiers de santé dans ces armées improvisées que ceux qui accompagnaient les rois ou les grands. C'est dans les milices communales qu'on trouve une première organisation impersonnelle : maître Jehan Yperman fut chirurgien des troupes de la ville d'Ypres ; à Vienne, en Autriche, les miliciens bourgeois eurent de très bonne heure leurs médecins dans les cités; maritimes de l'Italie, les choses étaient encore mieux réglées : tous les vaisseaux qui voyageaient au long cours en possédaient et ces médecins accompagnaient au besoin les troupes déterre. Quand Philippe de Valois emprunta aux Génois, en 1337, quarante galères dont il avait besoin pour la lutte qu'il préparait contre l'Angleterre -il fut spécifié que l'amiral aurait un maître en chirurgie à la solde de 10 florins d'or par mois, et que sur tous les autres navires se trouveraient un barbiero et un barbieroUo chargés de la santé des matelots. Marcello Cumano, après plusieurs voyages en Orient sur des bateaux vénitiens, fut chirurgien en chef de l'armée que la Sérénissime envoya dans le Milanais contre les Français ; c'est dans cette expédition qu'il eut l'occasion d'observer la syphilis, dont il a donné une description lue avec intérêt aujourd'hui encore.
Le recrutement de ces chirurgiens particuliers n'était pas
toujours aussi facile qu'on eût pu le croire ; Ea France, il y avait, dès le ix' siècle, des écoles abbatiales dans lesquelles on lisait des extraits d'Hippocrate et de Soranus, et surtout le Compendium d'Isidore de Séville; on ne s'occupait pas à proprement parler de l'art de guérir; l'étude de la pathologie était une étude de grammaire et d'étymologie qui servait de complément à celle de la physique d'Aristote. Il fallait aller en Italie pour trouver des chirurgiens; Lanfranc était un exilé politique Tenu de Milan ; Jehan Pitard et Henri de Mondeville, qui accompagnèrent saint Louis et ses successeurs en campagne, étaient ses élèves. Ils rherchèrent plutôt à modifier les digestifs et les emplâtres de la pharmacopée iarabe qu'à découvrir de nouveaux procédés ou à améliorer ceux que l'on connaissait. Les opérateurs étaient des espèces d'artisans, ayant appris ce qu'ils savaient par tradition. Sous les derniers Capétiens directs, la cour de France avait un certain Seaccio qu'on était allé chercher en Calabre ; il appartenait à la famille des Preci, héritiers, disait-on, des secrets chirurgicaux des Grecs. Charles d'Anjou, malgré son mépris pour les Napolitains, leur empruntait des médecins quand il ^oulait partir en guerre. En 1272, il dut payer à Giovanni de Casamicioia et à Simone Archindo la somme de 12 onces d'or pour un mois qu'ils le suivirent en Fouille.
L'instruction de tous ces gens laissait à désirer, on le comprend. Les plus intelligents avaient lu Razès, Avieenne et peutêtre Abulcasis ; il serait difficile de dire ce qu'ils en avaient retenu. Leur rôle se bornait au traitement des plaies; jusque vers la fin du xv° siècle, celles qu'ils avaient l'occasion d'observer ne différaient guère de celles qu'on voyait en toute autre rirconslance; c'étaient des plaies pnr instruments tranchants, piquants ou contondants. Les chevaliers, protégés par leurs armures défensives, n'étaient guère atteints par les traits : à Bouvines, Philippe-Auguste, séparé un moment des siens, fut renversé de son cheval et entouré par des archers et des fantassins flamands; tandis que ceux-ci cherchaient îi lui enlever son casque, ses hommes eurent le temps de revenir et de chasser cette ribaudaille. L'hémostasie, avec le fer rouge et les stypiiques les topiques fondants ou incarnalifs voilà ce qui occupait avant tout; les chirurgiens qui ont parlé des corps étrangers, des plaies par flèches empoisonnées n'ont fait que copier les Arabes,
Tous avaient la même frayeur des opérations : le duc d'Autriche, Léopold V, tombe si malheurement de cheval qu'il se fait une fracture comminutive des deux os de la jambe, avec issue des fragments ; le lendemain, le pied tumôflé k l'extrême était déjà violet. Les médecins reconnurent la nécessité d'une amputalion mais personne n'osa l'entreprendre ; il fallut qu'un valet de chambre se résignât, sur Tordre du prince, à couper, avec un marteau et une hachette la part-e du membre en voie de mortification; inutile de dire que l'illustre patient succomba.
Les médecins et les chirurgiens particuliers ne pouvaient s'occuper que d'un petit nombre de malades ou de blessés; ils ne donnaient probablement leurs soins qu'aux amis du maître ou contre argent comptant; les hommes de pied, gens de roture et mercenaires soldés, étaient trop méprisés par les chevaliers pour que ceux-ci pourvussent à leur santé. Les armées étaient suivies d'un nombre considérable de marchands, armuriers, forgerons, barbiers; ces derniers étaient les seuls médecins de l'infanterie. Lorsque les troupes campaient, ils ouvraient boutique dans le voisinage ; au moment des batailles, ils se tenaient à une distance respectueuse et rendaient, dans la mesure de leur savoir, service aux blessés qui pouvaient arriver jusqu'à eux. Du temps de Guy de Chauliac, ces chirurgiens de campagne étaient surtout des Allemands; ils débitaient des amuleties, des emplâtres, des breuvages contre les venins.
Un maréchal anglais sut tirer parti de la présence de tous ces boutiquiers interlopes : il fit payer à chacun d'eux une redevance de 4 pence par semaine, et ce produit contribua à former les gratifications mensuelles des chirurgiens commissionnés, qui ne touchaient, en ce temps-là que la paie du simple soldat.
Il ressort de tout ceci que, pendant le Moyen âge on s'occupa peu ou point des blessés; que les secours donnés le furent par accident et d'une façon tout à fait prcviientielle.
Il est probable que la médecine et l'hygiène militaire étaient aussi négligées. Arnauld de Villeneuve, qui mourut en 1312, leura cependant consacré un chapitre. Quand un corps d'armée se déplace, il faut que deséclaireurs, le précédant d'une distance convenable, explorent avec soin la route et les environs, enlèvent les chausses-trappes. Puis l'écrivain insiste sur les précautions à prendre pour s'assurer que les fontaines, les puits ou
rivières ne sont pas empoisonnées. Avant de puiser de l'eau, on retirera tout ce qui paraît suspect, l'herbe morte surtout; si l'on ne peut en faire autant pour les puits, on y plonge un linge fin et bien blanc qu'on laisse sécher au soleil. Y reste-t-il des taches? c'est que l'eau est impure et il faut se garder d'en boire.
L'armée choisira pour lieu de campement un terrain humide et abrité ; le roi établira sa tente de préférence dans un point exposé aux vents et tous les soirs on y fera des pulvérisations désinfectantes en jetant sur des charbons du vin auquel on mêlera des plantes aromatiques. Afin d'éviter les épidémies, les cadavres des animaux et les déjections seront jetées dans des fosses placées autour du camp et que l'on comblera quand elles seront à demi-pleines.
Modifications de la conslilulion des armées et de l'armement
au xv« siècle.
L'organisation féodale se maintint pendant tout le xiv' siècle elles premières années du xv". A la fin seulement de la guerre de Cent ans, nous trouvons en France un mode de recrutement nouveau et des dispositions nouvelles pour la mobilisation, l'ordre de bataille et l'armement; c'est aussi vers cette époque que commence l'histoire de la chirurgie de guerre en Europe.
Grâce à l'indiscipline de la noblesse, l'existence même du Royaume avait été trois fois mise en jeu dans l'espace d'un siècle. Chacune des grandes défaites de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt avait porté à la chevalerie des coups dont elle ne se releva pas; Jean le Bon lui-même, dut pour se créer une armée, distribuer largement l'argent et les faveurs; il dut anoblir quantité de bourgeois et de vilains.
Sous Charles VII, la guerre se faisait avec des bandes mercenaires, sans dévouement ni patriotisme qui passaient.alternativement d'un camp à l'autre, suivant que Français ou Anglais les pouvaient mieux payer. Les officiers de ces dangereux auxiliaires étaient des espèces de bandits qui malmenaient tout le monde.
« A la longue, le roi finit par prendre en haine, dit Ollivier de
la Marche, ces manières de gendarmes dont il se voyait gouverné, de telle sorte qu'il n'y avait si petit capitaine en France à qui il osât fermer sa chambre. »
Les bourgeois rançonnés, les paysans volés et rudoyés finirent par porter leurs doléances au pied du trône. Aux Etats généraux d'Orléans, en 1439, les députés adressèrent une remontrance au Souverain pour qu'il fit cesser «les grands excès et pilleries des gens de guerre ; cette supplique fut entendue.
Dès l'année suivante, une Ordonnance royale établit une taille pour la subvention d'une armée permanente et, cette fois, le produit fut aflecté fidèlement à sa destination.
Charles VII organisa aussi sérieusement qu'il pouvait le faire la cavalerie ou gendarmerie. On avait vu, dans les guerres précédentes, l'inconvénient des archers mercenaires; il résolut de se passer désormais de leur concours, et il créa uue infanterie nationale. L'ordonnance du 28 avril 1448 enjoignait à chaque paroisse de 50 feux de choisir un homme iiabile à tirer de l'are, qu'elle armerait et équiperait à ses frais. Cette tentative ne fut pas heureuse; les francs-archers, isolés sur toute l'étendus du territoire, n'avaient ni cohésion, ni qualités militaires.
« Ce n'étaient la plupart que marauds, dit Brantôme, bélîtres mal armés, mal complexionnés, fainéants, pilleurs et mangeurs de peuple. »
En butte aux railleries des gendarmes qui les appelaient francs-topins, ils furent supprimés sous le règne suivant et remplacés par un corps suisse soldé, qui devint le noyau de l'infanterie française. Il n'est pas question, sous Charles VII, de médecins militaires. Un seul corps avait le privilège de posséder un sirugicn pour le traitement des plaies, ble-ssures et navreures de ses membres, et ces membres n'étaient point des soldais; ils ne faisaient pas la guerre, ne soutenaient pas de luttes, saur contre les débiteurs insolvables; c'étaient les sergents à verge du Châtelet, au nombre de 220 dans la bonne ville de Paris.
Fit-on quelque chose de plus sous Louis XI? Aucun document ne permet de le supposer; les band<i5 de Picardie, constituées sur le modèle des bataillons suisses réunis à Pont-del'ArcIie, n'avaient probablement ni barbiers, ni chirurgiens ; dans la cavalerie, les choses restèrent ce qu'elles étaient, c'est-à-dire que les officiers, au moment de partir, recrutaient leur personnel de santé. Quand Ambroise Paré suivit
l'armée en Provence, en 1537, il était chirurgien particulier du maréchal de Montejean, colonel général de l'infanterie.
Cependant les conditions de la guerre se modifièrent à tel point qu'il fallut songer davantage aux blessés. Les archers, dont on se servait un peu malgré soi, qu'on licenciait la campagne finie comme des manœuvres ou des gens deservicedevinrent peu à peu la partie réellement utile des armées. C'est que l'armement avait changé et que les hâtons à feu, comme on disait, avaient pris la place des arbalètes.
Au milieu du xiv» siècle, l'artillerie commençait à jouer un rôle important dans les batailles. Dès 1344, Froissart parle de projectiles lancés par des pierriers « qui baillaient de si bons , horions qu'il semblait que ce fût foudre qui tombât du ciel, quand elles frappaient contre les murs du châtel.» Il est probable que, dès ce moment, les barbiers ont eu affaire à des lésions produites par ces projectiles. Les ont-ils traitées comme des plaies contuses ordinaires ? N'ont--il point tenu compte de l'agent de projection? nous n'en savons rien. Le premier qui ait éci"it sur ce sujet est un chirurgien de Strasbourg , Hieronymus Braunschweig, dont l'ouvrage parut en MQT. Il est au moins singulier que, pendant un intervalle de plus de cent cinquante ans, on ne trouve ni une ligne, ni un mot qui fasse allusion aux plaies par armes à feu. Nous venons de voir que, des 1344, on s'en servait pour l'attaque et la défense des places; une ancienne ordonnance parle des canons qui sont devant Puyguilhem en Périgord; d'après certains historiens, on aurait employé l'artillerie dans une bataille navale entre un roi d'Aragon et les Maures ; enfin "Viilani rapporte qu'Edouard III en avait à Crécy, de sorte que, cette fois comme tant d'autres, les armes perfectionnées et la discipline auraient décidé la victoire. Il l'ésulte de tout cela que, dès le xiv° siècle, les engins à feu, fixes ou mobiles étaient déjà d'un usage courant dans la guerre.
Les projectiles furent, pendant près de deux cents ans, des pierres, des balles ou des boulets métalliques. Les chirurgiens ne commencèrent à s'occuper des plaies produites par eux, que quand leur nombre fut devenu réellement sérieux ; que quand il y eut plus de blessés par balles d'arquebuses ou de couleuvrines que par flèches ou massues ; ce fut vers le commencement du xvi" siècle. Ambroise Paré emportait dans ses fontes une mauvaise traduction française de Jean de Vigo ; il fut réel-
leraent audacieux quand, à l'âge de 28 ans, il osa écrire un traité sur le mêmesujet. Lescondilions de recrutement et d'instruction desmédècinsd'arméepermettentdeconcevoirla pauvrelédes littératures de tous les pays. « Aucun des chirurgiens de Saiiit-Côme, si bien placés sous le rapport de la pratique, dit Malgaigne. n'aurait abandonné sa riche clientèle pour cpurir la campagne aux ordres mêmes d'un grand seigneur, et les barbiers di la province recueillaient seuls cette large part du domaine chirurgical. »
Le latin était alors la langue classique de la médecine, et même de la chirurgie. Ceux qui avaient le plus vu n'osaient guère se risquer k dire ce qu'ils avaient vu : Marcello Cûmano, écrivait ses notes sur les marges de Pietro de Argelata, et on ne les a connues que plus tard. Avant Paré, Braunsehweig et Jean de Gersdorf avaient parlé des plaies par armes à feu, mais leurs ouvrages n'étaient accessibles qu'aux praticiens d'outre-Rhin, parce qu'en France, en Italie ou en Espagne, peu de personnes entendaient l'Allemand, et celles qui le comprenaient n'eussent probablement attaché aucune importance au travail d'un inconnu écrit dans un idiome barbare.
Après les pierriers fixes, traînés par des chevaux, on avait construit des canons plus petits, que deux hommes pouvaient porter; on les chargeait comme les premiers et on mettait le feu à la poudre avec une mèche; puis on emprunta le mécanisme de l'arbalète, de manière à rapprocher plus rapidement et plus exactement celle-ci de la poudre; on eut alors l'arquebuse, qui n'a été remplacée que par les armes à silex, le mousquet et le fusil. Dans les bataillons suisses, appelés hérissons, les arquebusiers formaient le dixième de l'elTectif.
En 1485, la moitié des yeomen de la garde royale d'Angleterre avait des armes à feu, l'autre moitié avaitdes arcs. Sans doute. lespremièresgagnaientchaquejourduterrain,onles perfectionnait à tel point que les troupes de cavalerie légère avaient abandonné leurs arbalètes pour la demi-haque ou la carabine. Mais tous les officiers supérieurs n'étaient pas convaincus de leur avantage. Dans une campagne, aux environs de Boulogne, en 1549, une armée française fut obligée de se retirer sans combattre. « L'arquebuzerie ne pouvait plus tirer, et l'armée eût été ruinée, voire même exterminée des fléchades de mille à douze cents Anglais. (Mémoires du maréchal de Vieilleville.)
La môme chose était arrivée au corps expéditionnaire envoyé par Charles-Quint contie Tunis. En somne, l'usage des armes à feu portatives s'étendait, mais elles ne remplacèrent point définitivement l'arc, l'arbalète et la fronde,, de sorte que dans les trousses de Braunschweig, de Gersdorf, de Gale ou d'Àmbroise Paré, nous voyons le tire-flèches occuper le même rang que le tire-balles.
Si l'armement se modifiait, si les armées devenaient plus nombreuse?, il n'y avait nulle part, comme nous l'avons dit, rfe corps de santé régulier; des médicastres ambulants, marchands de cataplasmes, de vulnéraires, d'eau d'arquebusade, voilà tout ce qui existait.
Parmi ces derniers, on trouve certainement quelques hommes de valeur comme ce Micer Barlolomeo, l'Italien qui avait suivi librement les armées de 1 Empereur dans les Pays-Bas, et qui donna d'utiles consf-ils à Daza Chacon; mais il y avait aussi des farceurs, d'effrontés charlatans, des escrocs dignes de la hart. « Le premier avènement d'un certain Marseillais, nommé Busquet, qui devint plus lard bouffon non officiel de la cour, fut, dit Brantôme, au camp d'Avignon, où il se jeta, venant de son pays de Provence pour gaigner la pièce d'argent, et, contrefaisant le médecin, se mit, pour mieux jouer son jeu au cartier des Suisses et lansquenets desquels il tirait grands deniers...
« Mais le pis fut qu'il fut découvert parla grande desfaile de ces pauvres di.ibles, et qu'il fut accusé. La cognoissance en estant venue à M. le connestable il le voulut faire pendre. »
Dans les armées étrangères les choses se passaient de la même manière.
En 1544 le duc de Norfolk, qui commandait le corps de débarquementenvoyé en France, s'apercevantque beaucoup d'individus succombaient à la suite de plaies légères, chargea Gale, engagé pour la campagne, de faire une enquête sur ce point et de prendre des mesures en conséquence. Celui-ci nous a laissé de curieux détails sur ce qu'il eut l'occasion de voir ; il y avait dans le camp une foule d'individus qui se donnaient comme chirurgiens, mais ce n'étaient pour la plupart que des hongreurs des barbiers ou des savetiers. — Et un autre praticien qui servit quelques années plustard surles vaisseaux d'Elisabeth, WiUiam- Clowes, s'élève avec la dernière violence contre les empiriques qui soignent les soldats sans mandat ni qualification et font en
réalité plus de mal que de bien. « Les chirurgiens voyageurs sont des assassins, paresseux et ignorants, des renégats errants... ils sont aussi incapables de traiter les gens que de faire tourner un moulin avec leur souffle ; défiez-vous en, car ce sont de tristes oiseaux. »
Il y eut bien quelques ébauches d'organisation, mais la situation faite au personnel était si précaire, ce personnel si peu nombreux qu'ils ne pouvait guère rendre de services. Charles le Téméraire avait décrété qu'il y aurait dans son armée 22 chirurgiens pour 20,000 hommes; Maximilien en avait également donné à ses fantassins nationaux, appelés lansquenets en France; ils occupaient un rang intermédiaire à celui du caporal et du fourrier. En Angleterre ils touchaient la même solde que les tambours et le:, trompettes et quand Gale voulut recruter en un an 72 chirurgiens, Anglais de nation, pour le service du Roi, il nu put les réunir dans toute la ville de Londres.
Les secours n'étaient pas mieux organisés, on ne sait trop comment étaient relevés les blessés ; probablement par leurs camarades lorsque l'ennemi cessait d'être en vue et que ses projectiles n'étaient plus à craindre.
Il n'y avait pas de corps d'infirmiers, rien qui ressemblât aux ambulances. Une gravure naïve qui fait le frontispice du travail de Gersdorf, nous montre un premier pansement au milieu du XVI' siècle ; les blessés sont assis sur des morceaux de bois derrière un gabion ; le chirurgien a simplement à sa disposition sa trousse et un bassin pour mettre de l'eau ; on ne voit pas qu'il soit aidé par personne. Si cependant l'armée restait longtemps dans une contrée, si elle était immobilisée par un siège laborieux on utilisait les hôpitaux que l'on rencontrait et on en créait de nouveaux. Devant Landrecies et Saint-Dizier en 1544, Daza Chacon fut chargé de former des asiles pour le traitement des blessés; il y avait un bateau-hôpital dans la flotte que la fierté castillane avait appelée l'invincible Armada; les soins étaient souvent donnés par des praticiens du pays ; c'est ainsi que Braunschweig, Joubert, GoJdin. qui peut-être n'avaient jamais suivi les armées, ont pu écrire sur quelques parties de la chirurgie de guerre.
Nous avions donc raison de dire qu'il n'y eut à cette époque rien qui ressemblât une organisation. L'art militaire fait des progrès : on constitue savamment les armées, on fait appel àtoalcs
les sciences connues pour les rendre redoutables, mais on plac en dernière ligne les droits de l'humanité. A ce momentlà encore, le soldat est une unité tactique, ce n'est pas un individu ; une blessure le rend-elle impropre au service? on l'oublie parce qu'il est inutile et il n'a plus rien à attendre que de la charit'J privée ou de la commisération de ses chefs. Mais à côté de la règle il y a l'exception : en France, en Italie, en Angleterre, en Allemagne, des hommes de valeur ont étudié dans ces conditions ; leurs ouvrages sont parvenus jusqu'à nous ; c'est d'eux désormais que nous nous occuperons, et la dernière partie de cet aperçu historique sera consacrée à des esquisses biographiques et à une revue rapide des travaux sur les plaies d'armes à feu.
Les chirurgiens militaires du xvi' siècle et leurs travaux.
Il serait difficile de fixer les limites précises de la chirurgie de guerre à l'époque que nous étudions; presque tout le monde empruntait aux Arabes et se bornait à les commenter.
Bertapaglia avait décrit vingt-deux espèces de flèches en usage de son temps et les procédés à employer pour leur extraction ; Cermisone parle d'un capitaine appelé Guatimalata qu'il aurait eu l'occasion de traiter. Beaucoup de faits rapportés par Pietro de Argelata sont relatifs à des militaires : il a dù retirer des traits enfoncés entre les sourcils, dans la gorge ; une fois, la mort est survenue dans ces conditions, parce que la jugulaire avait été atteinte.
Pour combattre les hémorragies, on faishit parfois la lig;iture, comme Avenzoar, mais le plus souvent on employait le fer rouge ; presque tous les chirurgiens suivaient les préceptes d'Abulcasis lorsqu'ils avaient affaire à des plaies par flèches.
C'est en Allemagne que parurent les premiers travaux écrits par des praticiens suivant les armées et destinés à d'auires praticiens.
Le plus ancien de ces écrivains fut un chevalii-r de l'ordre teutoniquc appelé Pfolspeundt. Son manuscrit, qui date de 1460 environ, resta inédit jusqu'en 1868, époque à laquelle
M. Hœser le publia. Pfolspeundt avait étudié au hasard; il était allé en Bavière, en Suisse, en Alsace. A Munster, il apprit quelque chose d'un barbier appelé Christophe ; à Bâle, il suivit Sehope, à Metz, Jean de Paris. La plupart de ces noms nous seraient probablement inconaus, s'il ne les avait rappelés. Son ouvrage a pour titre : Chirurgie, mais ce n'est qu'un traité des bandages et cataplasmes. La seule opération sanglante décrite avec précision par lui est la rhinoplastie. Ce praticien n'avait guère d'instruction ; il ne sait rien de l'anatomie, n'a presque pas lu, car il ne cite personne, hormis ses maîtres. Sa terminologie empruntée à la langue vulgaire est difficile à comprendre même pour des gens versés dans la vieille littérature allemande.
Les complications les plus redoutables des plaies sont le feu sauvage (wildfeuer), l'érysipèle probablement, et l'eau des articulations (gliedvasser) ; cette dernière occupe une grande place dans la chirurgie du temps. Braunschweig, Gersdorf, Lorentz Biirres de Neukirch, donnent des médicaments internes ou externes pour la prévenir et la combattre ; nous ne savons pas au juste ce que c'était et pourquoi on la craignait tant. D'après Haeser, c'est à elle qu'on attribuait le gonflement œdémateux survenant au voisinage des plaies.
Un médecin du xvii" siècle, Johannes Lang de Lemberg, a traité avec la dernière sévérité les chirurgiens et leurs théories à ce sujet. « Celse a appelé, dit-il, melitera, le liquide qui suinte des ulcères de mauvaise nature, quand les nerfs voisins des articulations ont été lésés, principalement près des genoux. Nos chirurgiens l'appellent de ce nom stupide : eau des articulations, bien que de toutes les articulations du corps vous ne retiriez pas autant de liquide qu'une plaie enflammée en donne en vingt-quatre heures. Mais nos imbéciles, craignant donc que cette liqueur nécessaire aux articulations ne s'en échappe, bouchent la blessure avec de la bourre recouverte d'un monceau de compresses ; si bien que la sanie ne peut s'écouler et fuse conséquemment par tout le membre, dont la gangrène finit par s'emparer. »
Pfolspeundt, au moins, n'essayait pas d'enrayer le cours des liquides morbides et il considérait leur rétention comme funeste. Ce frère teutonique, qui s'est trouvé au siège de Magdebourg en 1457, à une époque où les armes à feu étaient en
usage dans toutes les armées européennes, ne nous dit rien sur les plaies qu'elles font. Un de ses maîtres, Jean de Paris, en avait parlé, mais de telle façon qu'il n'y avait pas grand'chose à retenir de ses opinions.
L'extraction des projectiles ne le préoccupe pas ; il faut simplement enlever la poudre, qui peut rester; appliquer des :ataplasmes et donner à l'intérieur un vulnéraire à la semence d'armoise.
Le topique de Lorenlz Burres est plus original encore : «Prends du lait de femme et du lait de chèvre, puis de la joubarbe ou de la saxifrage si tu ne peux avoir les deux en même temps; prends de l'huile d'olive et de l'huile de roses ; môle bien le tout et trempe un mouchoir dans le liquide que tu exprimeras dans la plaie ; si l'oriflce est trop étroit, introduis le linge dedans et mets un cataplasme par dessus »
C'est en réalité à Braunschweig que commence l'histoire scientifique des plaies par armes à feu.
Quand il écrivit son livre, en 1497, il était établi depuis longtemps et honorable bourgeois de Strasbourg; il avait deux boutiques ou il réunissait dans une seule tout ce qui constituait l'outillage du chirurgien et celui de Tapothicaire. Braunschweig a été jugé sévèrement par les biographes médicaux. Haller n'a vu dans son ouvrage que des emprunts faits aux Arabes et des figures grossières.
M. Frôlich, qui s'en est occupé récemment regrette également qu'il ait suivi de trop près la tradition. Ces reproches ne nous paraissent pas absolument fondés. Braunschweig, avait de l'érudition et il en faisait parade; mais il ne pousse pas le respect jusqu'à la servilité. Les figures de son travail sont naïves; on ne saurait évidemment les comparer aux planches qui décorent les traités de notre temps, pourtant quelques-unes sont instructives et bien qu'un peu schématiques, elles devaient rappeler d'une manière frappante aux apprentis des faits qu'ils avaient observés sous la direction du maître. Pour les plaies par armes à feu, le chirurgien avait des instruments nombreux, compliqués, propres à faire face à toutes les exigences d'une intervention active. Sa pratique n'était pas si rudimentaire qu'on l'a dit; sans doute il partageait les idées de ses contemporains, relativement à l'intoxication des projectiles; mais il craignait surtout la poudre ; à tout prix le chirurgien devait en -lébai
rasser les orifices et les trajets des balles. Celte idée était-elle absurde? Il nous serait difficile de le dire aujourd'hui. Les combattants du xv= siècle étaient habitués aux luttes corps k corps avec des armes grossières et à courte portée; il est fort possible que l'on ait eu à compter plus d une fois avec des accidents imputables à la déflagration.
Pour faire sortir la poudre, Braunschweig introduisait un séton dans les trajets et lui imprimait un mouvement de va et vient ; la suppuration était salutaire , elle servait à l'élimination des eschares et des manières nocives que les balles eussent pu entraîner; si elle ne se faisait pas, on la favorisait au moyen d'une mèche enduite de graisse, qu'on mettait dans la plaie ; on terminait avec un cataplasme merveilleux de l'invention de l'auteur.
Pour extraire les corps étrangers, on avait le bec de corbin; des tire-balles à mors de différentes formes, enfin, un instrument appelé loucher, avec lequel on faisait une dilatation préalable, quand l'orifice était trop étroit. Cependant il n'est pas toujours possible de savoir au juste quelle direction a suivie ?e projectile; c'est alors au chirurgien de s'orienter lui-même.
Il J'ai entendu lacontcr par quelqu'un digne de foi, que Hans Ulrich de Bade fut appelé près d'un homme atteint depuis peu d'un coup de feu; il souffrait dans le ventre, mais personne ne savait où était la balle ; alors Hans Ulrich ordonna au blessé de bander un arbalète, par suite de l'effort qu'il fît et du mouvement respiraloirCj la balle fut repoussée jusqu'au dessous des téguments, on fit une contre-ouverture, et on put l'extraire avec une pince. »
Si Braunschweig avait des idées assez justes sur ce point, alors inconnu, il ne s'occupe guère que de lui ; il ne fait aucune allusion à la pratique du champ de bataille, parfois seulement, indique-t-il un succédané à une plante qu'on ne trouve en certaines saisons que dans Vherbarium d'une pharmacie bien pourvue. Jean de Gersdorf, au contraire, était un chirurgien, de tranchée et de campagne; la gravure qui sert de frontispice à l'édition de 3552, et dont nous avons parlé, le montre dans l'exercice de ses fonctions. Sa biographie est assez complète pour offrir un vif intérêt, assez obscure pour laisser planer sur lui cette espèce d'incertitude qui pique si vivement la curiosité quand il s'agit de personnages importants. On l'appelait parfois
Hans le Louche, épithète peu aimable, mais conforme aux usages du temps. Ou a dit qu'il appartenait à une famille noble de Silésie; il est plus probable que c'était un simple artisan, ayant étudié sous un chirurgien de troisième ordre, appelé Jean le dentiste et suivi de bonne heure un capitaine d'aventures. Gersdorf avait de l'instruction, puisqu'il cite les Arabes ; il connaissait Braunschweig ou du moins il avait lu son traité, car il reproduit à peu près textuellement son procédé pour favoriser la suppuration ; il a écrit, sans prétentions parce qu'on lui a demandé de faire connaître les résultats d'une pratique de plus de quarante ans,
« J'ai composé, dit-il, un manuel de chirurgie de guerre, d et plus loin, il nous apprend qu'il a voulu être utile môme aux Barbiers. Le livre atteignit son but; il a eu jusqu'à onze éditions, dont deux en latin et deux en hollandais. Par suite d'un singulier retour des choses, il fut si bien oublié au xviii° siècle, q l'il n'est pas indiqué dans l'histoire de la médecine de Sprengel. Le succès était mérité, l'oubli fut injuste; Gersdorf savait plus que ses contemporains, il avait aussi plus de méthode et de jugement que la plupart d'entre eux. Presque personne n'avait osé jusque-là étudier l'anatomie humaine, il disséqua, et quelques-unes de ses figures sont consacrées à l'anatomie des régions absolument inconnue, même plus tard; il a des appareils ingénieux pour le redressement des ankyloses; d'autres pour l'extension continue dans les fractures des membres; tout ceci justifie l'opinion émise par lui, au commencement de son livre, qu'il pourra rendre des services môme aux chirurgiens civils.
Nous retrouvons le même esprit d'investigation et le môme bon sens dans le chapitre consacré aux plaies par les flèches et les balles, le seul dont nous nous occuperons. Au lieu de donner ani réceptuaire mystique ou de disserter sur la toxicité de la poudre, Gorsdorf cherche d'abord à se rendre compte de la gravité de la plaie pour régler son intervention en conséquence; quand le blessé a de l'écume à la bouche, c'est d'un très fâcheux présage; une pl lie du cœur est mortelle toutes les fois qu'elle donne issue àdusang noiràcre: sont également mortelles, lesplaiesdu poumon accompagnées desortie de l'air inspiré, les plaies de l'estomac ou de l'iutestin qui donnent passage aux matières alimentaites ou aux fèces; celles delà vessie qu'accompagne la sortie de l'urine.
Puis il détaille les procédés pour l'extraction des corps étrangers, et, chose à noter, il consacre autant d'espace aux flèches qu'aux balles. L'Armamentarium de Gersdorf est parfaitement conçu. Waller Ryff, l'a reproduit ; Percy en faisait grand cas; il est plus simple, plus portatif, que celui de Braunschweig; on aurait tort cependant d'exproprier ce dernier , comme l'a fait Malgaigne, et d'accorder à Schylhans une priorité qu'il n'a pas réclamée. Autant qu'on peut le supposer par la comparaison de leurs ouvrages, il y avait entre lui et son contemporain des différences capitales
et toutes à son avantage ; Braunschweig était un maître de l'époque; il était solennel, disert et dogmatique. Dans les gravures que renferme son traité, on le voit régulièrement vêtu de la robe professorale et du bonnet carré; il semble plus occupé d'émerveiller ses auditeurs, que de soulager son patient ; les assistants eux-mêmes sont des escholiers attentifs, que le pauvre diable ne semble guère intéresser. Gersdorf est presque toujours seul, et quand il a un aide, celui-ci remplit véritablement son rôle, et le seconde le mieux qu'il peut. En face d'une plaie de tête, Braunschweig, dissertait comme toujours, se
éservant probablement d'appliquer ce qu'il venait de dire, •"après le départ des assistants. Gersdorf et son élève sont occupés à couper les cheveux et à préparer un emplâtre. (Voy. fig. 1) Nous n'insisterons pas davantage sur les médecins militaires de TAUemagne au xv° et au xvi'' siècles; il y en eut d'autres sans doute, d'une réelle valeur, mais l'attention fut tout à coup attirée ailleurs.
Au mois d'août 1494, Charles VIII entrait en Italie par le Montferrat avec une armée de soixante mille hommes pourvue des meilleurs engins de destruction dont on disposait à cette époque.
Il emmenait trente-six gros canons coulésen bronze et cent plus légers en fer ; sa gendarmerie comprenait toute la jeune noblesse française; dans son infanterie il y avait cinq mille archers bre tons de petite stature et d'aspect inculte, mais habiles à lancer la flèche la javeline et la pierre, des arbalétriers gascons, huit mille Suisses ou Allemands qui portaient, dit Paul Jove, de lourdes haches d'armes surmontées d'une lame quadrangulaire, leur servant à frapper d'estoc et de taille.»
La première partie de la campagne fut une vraie prom';nade militaire: pas un des condottieri à la solde des Républiques ou des Princes italiens ne tenta de s'opposer aux arrivants et ils entrèrent à Naples le 22 février 1495 pourvus de la bénédiction du pape Alexandre VI, qui n'avait trouvé rien de mieux contre eux.
L'année suivante les choses changèrent : pour revenir en France le roi dut vaincre à Fornovo les contingents fournis par les Vénitiens, le duc de Milan, les Espagnols et même l'Empereur. L'armée laissait derrière elle des blessés, des malades; beaucoup d'jfliciers et de soldats rapportaient une cachexie de nature inconnue, car, coïncidence singulière, la syphilis apparut, dit-on, en Europe, l'année môme du passage des Français dans cette Rome pontificale que les predicants luthériens appelleront bientôt la Babylone moderne.
« En 1495, dit Marcello Cumano, tandis que je me trouvais à Novaie avec les soldats des Ducs de Milan ; j'ai vu plusieurs chevaliers et fantassins soutfnr de l'ébullition des humeurs ; ils avaient des pustules sur la face et sur tout le corps; commençant généralement au dessus ou au dessous du prépuce, parfois sur le gland, elles avaient la forme d'un grain de millet,
étaient accompagnées de prurit. D'autres fois, il n'yarait au dé but qu'une petite vésicule indolente, mais prurigineuse; les malades se frottaient, elles s'ulcérait comme une morsure de fourmi. Au bout de quelques jours, ils étaient tourmentés de douleurs dans les bras, les cuisses, les pieds, douleurs accompagnées de grandes pustules. Les médecins habiles les traitaient avec difficulté ; sans traitement elles restaient sur la personne un an ou davantage comme la variole ou la lèpre. »
Les Françai'î payèrent un lourd tribut à la maladie ; plus d'un vaillant homme d'armes qui croyait en partant pousser ses exploits jusqu'au sépulcre du Christ revint triste et valétudinaire, méditer entre les murs de son castel, comme le fit plus tard le chevalier Ulrich de Hulten, sur le danger des conquêtes trop faciles en pays napolitain.
Nous avons dit que ces notes, écrites sur les marges du vade-mecum de Marcello, furent publiées longtemps plus tard ; mais nous n'avons aucune raison de supposer que Welsch. qui en fut l'éditeur ait tenter de tromper sur la date; c'est donc à un médecin d'armée que serait due la première description authentique de la lues venerea.
Du reste, un autre syphiliographe avait lui aussi suivi les troupes et tenté dïnslituer une méthode rationnelle pour le traitement des plaies par armes à feu.
Au moment où Cumano était à Novare, Jean de Vigo, âgé de 35 ans, exerçait la chirurgie à Saluées ; peu de temps après, il eut l'heureuse chance d'être présenté au cardinal Giuliano délia Rovereet fut attaché à son service. Quand celui-ci devint pape, Giovanni conserva sa charge et put écrire la plus grande par tie de ses travaux. Il a le premier formulé celte opinion longtemps discutée - que les plaies par balles d'arquebuse pré sentent infailliblement trois ordres d'accidents ; que ce sont des plaies contuses, envenimées Pt compliquées de brûlure.
Le projectile est l'agent direct de la combustion et de la con tusion ; la poudre lui a communiqué des propriétés toxiques. Dans ces conditions, le traitement comporte quatre indications : régler le régime; tenir le corps libre; bien choisir les topiqnes et combattre les accidents généraux. Deux de ces opinions, étaient absolument erronées ; la méthode curatives'en ressentait. Jean de Vigo combattait tout avec les caustiques, surtout le c.iilèro actuel afin de détruire le venin.
Sans doute, son travail est plus systématique que celui des chirurgiens allemands ; S'-s idées sont mieux arrêtées et plus nettes, mais sa thérapeutique est cruelle et beaucoup moins sage. Il a pourtant, à côté de ses aphorismcs dncirinaux, des remarques intéressantes, prouvant qu'il observait bien quand il n'était pas sous le coup d'une idée préconçue: « On doit tenir grand compte de la région blessée ; le poison de la poudre, de nature moins maligne que celui de l'anLhrax, ne se porte pas comme lui sur le cœur et les viscères.
L'ouvrage de Jean de Vigo fut publié en 1514; celui de Berengario de Carpi, sur les plaies de -tête, le fut quatre ans plus tard. Nous n'en parlerions pas, si l'auteur n'était cité un peu partout comme un des premiers qui se soient occupésdes lésions d'armes à feu ; il en parle en effet, mais bien rarement et n'insiste guère.
« L'illustre Hercule, duc de Ferrare, ayant reçu un mauvais coup d'espingarde au pied en fut guéri par un onguent d'un certain ,iuif appelé Jacobo Antonelli, de Naples. » Quelques lignes qu'on trouve ailleurs, montrent que les idées de Jean de Vigo étaient les siennes : la contusion qui accompagne la plaie faite par une balle d'arquebuse, est de mauvaise nature a cause du soufre et du nitre que renferme la poudre ; les topiques doux sont ceux qui conviennent.
Si nous voulions voir la première réfutation de ces doctrines, il nous faudrait passer brusquement d'Italie en France et nous occuper du livre d'Ambroise Paré. Mais au moment où celui-ci traversait Turin en 1539, beaucoup de praticiens les mettaient déjà, en doute ou les rejetaient. Le plus remarquable d'en Ire eux était un professeur de Bologne appelé Bartolomeo Maggi, il avait probablement connu le chirurgien de Jules II, car il se trouvait en môme temps que lui, 26 ans auparavavant devant la Mirandole, assiégée par les troupes pontificales.
Ma?gi était un maître dans toute l'acception du terme; il mettait au service des opinions qu'il adoptait les ressources d'une vaste expérience et d'un immense savoir. C'était de plus un homme de cœur: il reçut à plusieurs reprise-; d:s récompenses et dos distinctions des Rois de France, à cause du dé vouement avec lequel il soignait leurs blessés, lorsque les nécessités de la guerre obligeaient les généraux d'en laisser en arrière.
Son livre parut en 1550; c'était une réfutation en règle de Jean de Vigo. « Avant de parler du traitement de ces plaies, je m'efforcerai, dit-il, de démontrer que les balles n'ont pas de chaleur ou qu'elles en ont trop peu pour brûler comme certains le croient.
« Au début je n'ai entendu dire à personne, — et cependant au siège de la Mirandole, j'ai interrogé beaucoup de blessés par bombarde ou arquebuse, — qu'au moment où il avait été frappé, il eût éprouvé quelque chose d'analogue à une brûlure; tous au contraire accusaient une sensation de contusion, comme si une poutre, ou des débris les avaient accablés. »
D'ailleurs si quelqu'un est touché par un projectile fatigué, arrivé à la fin de sa course ou bien arrêté par l'armure, la douleur qu'il éprouve est celle de la contusion et non de la brûlure. La balle eût dû cependant calciner les vêtements et la couche superficielle de la peau, produire des bulles et des vésicules.
Au ventre, on trouve souvent des ecchymoses et des sugillations, jamais de croûtes. D'ailleurs les boulets ne mdtent pas le feu aux matières inflammables, teiles que le foin, le bois, la poudre ellemême. Une expérience faite par l'auteur le lui a démontré. Il sait parfaitement qu'on a rapporté des cas contraires, et ne les nie pas, mais il croit que le projectile était en fer et le vase de pierre, de sorte que l'explosion avait eu lieu après qu'une étincelle s'était produite. Les plaies saignent parfois abondamment; une brûlure aurait arrêté l'hémorragie; les vêtements devraient prendre feu comme au cont act des flammèches que pousse le vent, c'est ce qui n'arrive jamais. On peut objecter que le plomb fondu qui ne brûle ni le papier ni les étofies corrode la chair, mais si les balles étaient fondues à leur sortie de l'arme, elles seraient dispersées de tous côtés et n'atteindraient pas leur but.
Pour détruire l'idée, d'empoisonnement Maggi a des arguments aussi judicieux. Qu'y a t-il donc de toxique ? Est-ce la poudre ou ses éléments ? Il n'a pas de peine à démontrer que ceux-ci sont parfaitement inoffensifs, qu'ils entrent même dans bon nombre de préparations pharmaceutiques tros usitées.
La thérapeutique est aussi rationnelle que la doctrine : il faut extraire les corps étrangers et pour cela dilater au besoin les trajets; employer un emplâtre expulsif pour favoriser la sortie
des séquestres; amputer dans les cas de gangrène, et donner dans les autres la préférence aux topiques doux. Les instrumiMits sont ingénieux et bien construits, il y a des pinces de diiïérentes formes ; des dilatateurs, des tire-fonds dont un, renfermé dans une canule, est destiné à extraire les balles des os.
On pourrait croire que la question théorique fut fermée en Italie après ce travail, et qu'à partir de lui les chirurgiens réglèrent leur intervention sans se préoccuper ni de l'infection ni de la brûlure; les choses ne se passèrent point aussi simplement.
Le Napolitain Alfonso Ferri, qui avait peut-être suivi les armées, peut-être irailé des blessés seulement dans des hôpitaux ou des ambulances fixes, voulut intervenir dans le débat; il publia, en 1553, une petite monographie sur les plaies par balles d'arquebuse. Ce travail était en apparence un simple manuel; il y est plus question de traitement que d'autre chose.
Ferri a inventé u.i instrument d'un mécanisme assez compliqué qu'il appelle Valphonsimm. On a dit que c'était une sorte de trépan destiné à aller chercher les projectiles dans la profondeur des os; cela n'est pas exact. La gravure jointe à l'ouvrage montre qu'il s'agit plutôt d'un dilatateur dont les deux moitiés écartées à l'état normal peuvent être rapprochées par un anneau mobile qui glisse de haut en bas, Ferri redoutait beaucoup la présence des corps étrangers dans les tissus ; celle des séquestres, indiquée par une suppuration prolongée et félide; des fragments de vêtements; des projectiles; sans doute on en a vu rester dans le corps plus de 20 ans tt ne produire aucun symptôme défavorable, mais c'est là une exception sur laquelle le chirurgien ne saurait guère compter; il doit les enlever de bonne heure quand il le peut. A la suite de ces remarques parfaitement justes, l'auteur prescrit des médicaments inlei-nes ou externes conformes aux doctrines de Jean Vigo, des topiques contre la brûlure, des alexipharmaques contre le venin.
Par malheur le livre a un épilogue théorique : Ferri veut à toute force démontrer la toxicité de la poudre; il résume avec une grande bonne foi les objections de Maggi et il y répond; ses réponses ne l'ont probablement pas satisfait, car il cherche dans l'observation un argument nouveau. Ayant eu l'oc-
casion de traiter un officier espagnol appelé Cristobal Aria, qui avait été blessé par un boulet dans un engagement en Campanie, il trouva chez lui, à sa grande surprise, ui e luxation de l'épaule et une fracture de l'humérus sans que la peau fût déchirée; il a entendu parler de quelque chose d'ana ogue arrivé au siège de Landrecies à un soldat qui mit le pied sur i;n boulet touchant à la fin de sa course, et en reçut une commotion si violente que les accidents s'étendirent à la jambe, à la cuisse et se terminèrent par la mort. L"autiîur attribue ces faits à une intoxication duprojeelile assez forte pour produire des désordres irrépar.ibifis même à distance.
Les ouvrages de Maggi et de Ferri furent complétés par ceux, de Francesco Rota de Bologne et de Botallo. Le premier n'est qu'une dissertation élégante et méthodique.
L'auleur dispose adroitement les arguments favorables et défavorables à la doctrine de l'empoisonnemenl; il a toujours d'excellentes raisons pour se décider en faveur des premiers; Botallo en a fait justice une fois pour toutes :
Les projectiles d'armes h feu broient, triturent les chairs, ils ne les brûlent ni ne les enveniment. L'ecchymose, l'escharre consécutive sont dues à la contusion seule. Cet ouvrage renferme d'autres détails curieux : il faut toujours extraire les corps étrangers qui, par suite du voisinage des vaisseaux, exposent aux hémorragies, ceux qui compriment les nerfs, qui peuvent pénétrer dans une cavité viscérale.
Les amputations sont indiquées dans les cas de fracture des extrémités articulaires ou quand la violence de la douleur fait craindie pour les jours du malade.
C'est en 1Ô4;5. que parut le traité d'Ambroise Paré; nous ne l'analyserons pas car tout a été dit à propos de lui.
Le jeune chirurgien français commmençait par réfuter hardiment l'opinion de ceux qui croyaient à la combustion et à l'intoxication. Les arguments sont empruntés à l'observation et aux connaissances pharmacoiogiques du temps. « Au total, dit Malgaign la discussion de Maggi est plus savante et plus complète que celle de Paré; il y a la différence que l'on pourrait prévoir entre un docteur en médecine et en philosophie, nourri de la lecture d'Hippocrate, de Galien et des autres Grecs, et un barbier chirurgien qui n'avait à citer que Jean de Vigo. » On a beaucoup discuté pour savoir si la priorité des idées
de Paré lui appartient; quelques-uns l'ont accusé d'avoir copié Maggi sans le dire. L'auteur que nous venons de citer a réduit à néant cette absurde assertion en rappelant que l'ouvrage de Paré est antérieur de 16 ans k celui du professeur de Bologne. Un fait reste incontestablement af.quis : c'est qu'il a défendu un des premiers des opinions entachées d'hérésie pour les médecins les plus instruils du temps; c'est qu'il a eu le courage de rejeter des moyens brntaux regardés avant lui comme nécessaires. Sa doctrine lui a-t-elle été suggérée, par les laits seuls? en avait il acquis une partie dans l'entretien d'autrui? Le problème nous paraît insoluble ; d'autr.:'s ayant remarqué, ce qu'il a vu. avaient déjà tenté d'en tirer parti. Un Italien qui suivait les armées de Charles- Quint dans les Pays-Bas, soignait les arqusbusades sans huile bouillanti^ ni fer rouge; Maggi, les traitait pour des liniments et des topiques doux, Gale ne croit pas plus à la cautérisation des chairs par la balle qu'au poison de la poudre. Il serait puéril de supposer que de vieux praticiens touchant à la célébrité, se sont empressés de saisir au vol une théorie éclose de toute pièce dans le cerveau d'un barbier étranger qui venait à peine de terminer son apprentissage. Les idées que Paré a défendues n'étaient, comme toutes les grandes vérités, la propriété exclusive de personne ; les plus hardis s'y rai liaient ; les timides se serraient autour de Jean de Vigo, et demandaient aux vieux classiques des raisons que l'expérience était impuissante à leur fournir.
D'ailleurs malgré l'animositô qui divi.sait les belligérants, les chirurgiens avaient entre eux des relations assez fréquentes. Fait prisonnier en 1553, Paré eut une consultation avec ceux du duc ûe Savoie et les émerveilla par la droiture de son jugement et ses connaissances.
Lui, qui ne laissait jamais perdre une occasion d'apprendre, il dute/itendresouteni" desopinions contradictoires et prendre part à la discussion, d'autatit mieux que dans les villes d'Italie où il tint garnison, il eut soin de s'enqérir près des maîtres des procédés qu'ils employaient pour les utiliser à son tour.
Son livre a été copié sans pudeur; on a pris sa méthode, sa dialectique, jusqu'à ses phrases, on n'a omis que son nom. Un tel oubli, sans être digne de louanges, se comprend de la part de l'Espagnol Dazaou de l'AnglaisThomas Gale. Rédigeant des manuels en langue vulgaire plutôt que des traités ils recueillaient
partout les choses qui Icir semblaient bonfies sans en Indiquer l'origine surtout quand elles venaient de l'étranger.
La conduite de Laurens Joubert médecin du Roi et son lecteur en l'eschole de médecine de Montpellier n'a pas cette excuse. Dans son «Traité des arcbusades» paru en 1570, il uiilise largement les travaux antérieurs, mais il ne nomme que ceux dont il combat les id^-es.» Je m'avisais bien à propos que pjur délasser mon esprit, et le recréer de quelques variétés, je pourrais cultiver à certaines heures un autre petit champ, auquel la chirurgie prétend beaucoup de droit, et qui est de bon revenu surtout en temps de guerre. Il fut jadis remarqué de maître Jean de Vigo, grand chirurgien du pape Jules second. Depuis ça, plusieurs modernes y ont labouré, mais c'est avec un tel désaccord que l'un défait ce que les autres f:.nt. Le champ que je dis, est le traité des playes faites par arcbuse et autres instruments à feu, qui jettent un boulet: lequel je commençai à connaître et à cultivei dès les premières guerres civiles de ce royaume. »
Joubert fit école ; Maître Guilhemet, chirurgien du roi de Navarre, publia un traité de la vraie méthode de guérir les plaies d'arquebusades « suivant son avis ». C'était une réfutauon d'un mémoire antérieur , d'un certain Veyras, docteur en médecine. Celui-ci répliqua, Guilhemet revint à la charge : plus tard un éditeur de Lyon, réunii les dissertations, lettres et contre-lettres sous un titre unique pour que le public pût juger en connaissance de cause un prucès si chaudement plaidé.
La science n'y gagna p^s grand chose; ni Veyras, ni Guilhemet n'apportaient d'arguments nouveaux; ils avaient simplement réédité la polémique de Maggi et Rota, sous une forme, qui ne manquait pas d'originalité. Les adversaires n'abordaient qu'incidemment et pour justifier |pur pratique le» principes litigieux. Guilhemet, malgré le patronage qu'il invoque, déclare sans hésitation que les plaies par armes à feu sont envenimées et que le projectile brûle les tissus, c'est absolument le contraire de ce qu'avait dit Joubert. Veyras insistait sur les réunions par première intention et l'extraction des corps étrangers. «J'estime, dit Guilhemet, qu'on commet une erreur de s'opiniâtrer pour tirer la balle, quoi qu'il en soit, car la partie est plus dilacérée ou meurtie.» Moins heureux dans les questions doctrinales: le même autaur, admet que le projectile chauffé
par le feu produit une escharre aux points qu'il touche; il appuyait cette idt^e sur un fait que personne n'a vu depuis: « L'expérience tesmoigne que les habillements se trouvent brûlez, la balle venant de loing.» Veyras raisonnait plus juste. « Encore que le feu pousse la balle, excitant grande vapeur dans le bastoii (liquelle n'y pouvant estre contenue fait sortir ladite balle impétueusement) ce néant moins ne peut chasser ni consumer le vent ou l'air de la partie offensée., veu mesmement que la balle venant de loing fait les mêmes accidents que de près; et si pourtant nul osera affirmer le feu procédant de l'arquebuse aller jusque» h cinq cents pas.»
Dans tout cela il n'est question ni de Paré ni de son livre, Joubert est le seul dont l'opinion ait quelques poids, le seul qu'on révère.
On rendit mieux justice dans le Nord au chirurgien Paris. Nicolas GoJdin avait composé en latin un livre élémentaire; Jacques Blondel, de Lille, le traduisit en français et en fit aussi un véritable manuel à l'usage des barbiers qui suivaient les armées. « Aulcuns pouroientdire qu'il n'estoit besoing de ce faire, dit le traducteur, veu que gens tant famés en l'art de chirurgie comme Jean de Vigo et Ambroise Paré en ont si amplement eseript » cette mention toute sommaire qu'elle est, vaut certainement mieux que le silence de Joubert, Goddin parle d'une plaie des gros vaisseaux du cou, guérie avec un emplâtre agglutinatif que des aides maintinrenten place en pressant doucement avec leurs doigts jusqu'à ce que le sang eût cessé de couler. C'est peut être la première fois qu'on a fait dans ces conditions l'hémostase par la compression digitale. La seconde partie de ce livre est exclusivement médicale: l'auteur étudie deux affections communes dans les camps ; la peste qu'il définit ainsi : « un phlegmone vénéneux et contagieux duquel sy le sang est adust ou incinéré, est faict anthrax, on carbo en vulgaire charbon » et la « dysentère appelée caque-sangue des Italiens à cause des égestions meslées avec le sang. >-
Comme beaucoup d'autres Goddin et Blondel ont été oubliés; le livre de Paré, qui a porté le premier coup à une théorie au nom de laquelle on martyrisait les blessés depuis longtemps est resté pour nous le spécimen le plus remarquable de la chirurgie de guerre au xvi* siècle.
Un seul Espagnol, Daza Chacon, s'est occupé du même sujet k
eette époque; il a écrit en castillan un gros traité dans lequel les plaies par armes à feu sont magistralement étudiées. Les armées de Charies-Quint étaient probablement alors par l'organisation et la discipline les premières de l'Europe. Elles avaient des hôpitaux de garnison ; en temps de guerre on créait des hôpitaux de campagne. Malheureusement le personnel laissait à désirer : L'Empereur tirait ses médecins de partout, il prit Vésale en Flandre; il recruta d'autres praticiens en Italie et en Allemagne. Daza était né à Valladolid en 1503 et il avait étudié à Salamanque. En 1544 il suivit en France don Pedro Guzman et fut chargé d'assurer le service chirurgical d'un corps de 15,000 Wallons et Bourguignons et de 6,000 auxiliaires Anglais.
Au siège de Saint-Dizier, il donna ses soins à 500 blessés ; 400 guérirent; trois ans plus tard, il combat avec succès une affection épidémique qui décimait la garnison d'Augsbourg. Daza Chacon fit beaucoup pour l'inslruction de ses confrères militaires ; c'est pour eux qu'il a écrit sa chirurgie en langue romane, comme il dit. Ils en .avaient réellement besoin : un favori de don Juan d'Autriche appelé Luis Quijada est blessé à l'épaule d'un coup d'arquebuse, ses médecins qui n'avaient jamais vu pareil cas, firent sept ouvertures pour extraire la balle, et le tuèrent
Chacon s'est beaucoup servi de Paré, il adopte sa méthode, le traduit souvent, mais il a 5oin d'insister sur les points réellement utiles; de rappeler au besoin à propos d'eux des faits dont il a été témoin. Son livre est peut-être une traduction libre, mais une traduction faite par un praticien et enrichie de notes nombreuses intercalées dans le texte. Il traite les plaies par armes à feu comme des plaies contuses, il ne croit ni au poison ni à la brûlure; il s'inquiète fort peu des projeciles. « Si vous voulez que je vous affirme sous serment une grande vérité c'est que parmi la multitude de blessés que j'ai traités, il y en eut beaucoup plus qui guérirent de ceux auxquels j'ai laissé les balles dans le corps que de ceux auxquels je les ai enlevées.» Il connaî't les phénomènes du choc chirurgical, du vent de boulet, les accidents que produisent les fragments d'habits entraînés dans les tissus; ses procédés de diagnostic et ses traitements sont à peu de chose près ceux de Paré.
Nous savons déjà que Gale fut chargé par le duc de Norfolk, d'organiser le service de santé dans le corps de débarquement
envoyé par Henri VIII pour soutenir l'Enipcronr en France; il n'écrivit que longtemps après, en 1586. Le livre qui porte son nom est une réunion de monographies plutôt qu'un ouvrage i' compact; l'une d'elles est « un excellent traité sur les plaies
Fig. 2. Trousse de chirurgie au xvi« siècle.
aites avec l'arquebuse dans laquelle est réfutée la grande erreur de Jérôme Brunswich, John Vigo, Alphonse Ferrius, et d'autres, dans lesquels ils regardaient comme envenimées les plaies faites par la poudre à canon ordinaire. t> Ce titre donne l'esprit du travail; malheiireuseument l'application n'est pas toujours à
la hauteur du principe. « Beaucoup de remèdes employés pour causer la dessication des plaies étaient tout à fait impropres, dit M. Irving, ils avaient une action beaucoup plus violente qu'il n'eût été nécessaire, tels sont les liniments au précipité et à l'aegypliacum . »
Gaie eut des imitateurs: Peter Lowe, chirurgien -écossais à la solde du roi de France ; William Clowes, l'inventeur des cataplasmes mucilagineux. Woodall, qui accompagna les troupes envoyé par Elisabeth à Henri IV.
Nous sommes arrivés à la fin du xvi« siècle : aux expéditions lointaines et aventureuses vont succéder des luttes sans grandeur et sans loyauté qui rappelleront les mauvais jours de l'époque féodale. En ce temps là on ne fit rien pour alléger les malheurs de la guerre; l'organisaiion des secours resta ce qu'elle était en 1544. Or cette année est une des années sombres de notre histoire: l'avant garde des Impériaux était à quelques lieues de Paris ; les Anglais assiégeaient Boulogne; François déjà malade, ne savait plus prendre une résolution au milieu des intrigues de sa cour. Par suite d'un singulier hasard, les plus habiles chirurgiens du temps, les créateurs de littératures professionnelles en France, en Espagne, en Angleterre, se trouvaient au milieu des armées belligérantes. A Boulogne, Am broise Paré était avec les assiégés, Gale était parmi les assiégeants; Daza Chacon traitait en môme temps qu'André Vésale les bless s espagnols de Landrecies et de Saint-Dizier. L'incertitude des assaillants, leur défiance réciproque sauvèrent la France. Celte camp;igne du Nord, qui eût pu avoir de si graves conséjuences fut sans résultats politiques ; les seuls souvenirs des combats acharnés et des sièges laborieux qui la signalèrent se retrouvent dans les mémoires des officiers du temps, et surtout dans les observations de ces praticiens modestes et dédaignés qui servaient pourtant une noble cause sous des drapeaux différents, la cause de l'humanité.