VI. — les Temps à venir
Oui, la Vie, rien que la Vie ! et des vagues d'angoisse me vont par la Chair devant son nom qui est la rumeur de Tout : mais mon vouloir n^est pas orgueil. Plein de l'horreur du Rêve sans plein air, sans sèves
MES IDÉES
et sans sueurs, je viens m'enrôler au grand Travail vivant du Réalisme, — du Vrai, — ouvrier plus ou moins capable, mais ouvrier!
Tant pis ! si ma parole non déguisée lève des gens indignés, mais le Rêve est une Terre où seulement sont des Formes et des Couleurs : le Rêve est large : soit I qiais si les mêmes Formes et les mêmes Couleurs reviennent, et s'il n'est pas d'air où elles puissent vivre la Vie que nous a donnée Dieu, la seule grande : simple et infinie.
Oh ! je sais des Formes et Couleurs quels Triomphes ont surgi sous l'Idée géniale de quelques aèdes,*— qui sont mes Admirés aussi : et, m'ont enivré et m'enivrent de leur magique orgie d'azur, de pourpre et de Formes pâles pareilles à des lis ou à des larmes, les divins Lyriques, Hugo le premier, — élargissant leur rêve du Septentrion au Midi, du Couchant à l'Orient : mais leur rêve mêmement grandiose, et, grandiose, revenant sur lui-même I Puis, où est donc Cela ? que je ne sens pas l'odeur du vent qui passe
MES IDÉES
la première de ces idées, Je serais un pauvre sire, et si la deuxième, un naïf: puis n'est pas Réaliste qui veut!
Il me plaît de le dire aussi, parce qu'il ne me semble pas hors d'œuvre d'indiquer le Travail de ce qu'on nomme le « sens du réel » se dégageant peu à peu d'un passé où il est mal à Taise. Cela peut servir.
Devant moi est le passé.
Devant moi, sont de mes vers d'alors : les premiers sont perdus, et, j'en ai des soirs, un chagrin vague.
Mais de dix-sept à vingt ans, les voilà, épars dans l'azur ou la nuit pâle de lune langoureuse : eta Moi » — oh I le moi cher aux poètes I — je vais, où ? nulle part ! et sur mon sein s'appuie une vierge pâle ; et Moi je dis les roses, les Ames, les Yeux de la Nuit — et nous ne mangeons pas !
Des pages et des pages : la vierge 'pâle revient sous
LEGENDE d'aMES ET DE SANGS
divers noms, où? nulle part! Cependant, par-ci, parlà, je daigne regarder à Terre, et alors, — ô Zola ! que vous deviez avoir des angoisses soudaines et inexpliquées! — une période de dix vers dégringole sur l'Auteur des « Rougon». — On devine, n'est-ce pas, que pas une page de Zola ne m'avait passé sous les Yeux I Des pages et des pages : et peu à peu — Zola devait
se venger — « mon génie » perd l'essor : plus de vierge pâle ; des visions de la Terre vont par les vers, idéalisées, soit ! et mon Moi en scène, mais de la Terre au moins, et même rosies d'un peu de sang.
Puis soudain, le Moi ne pérore plus, on ne le voit plus qu'animant Tœuvre : et l'œuvre « est un coin de
nature vu à travers un Tempérament. » — J'ai regardé un Mariage, et j'essaie de rendre le grouillis à l'issue de la messe. J'ai même une idée : je pose, regardant les Mariés, une gamine nerveuse : et des mésaises lui passent par les reins, et elle rougit, elle «sait! » — Plus loin, une pièce s'appelle a la Petite qui prie » : pleine de sommeil, elle ânonne sa prière, avec de
MES IDÉES
grands soupirs, parce que les dames en ont à Véglise; sa mère arrange Poreillèr, et une Tiédeur odorée s'épaissit, pendant que, dehors, une grosse pluie cingle les murs
Oui, Pœuvre devenait drôle souvent, à travers mon Tempérament non exercé et non mûr; mes- grandes périodes à la Hugo sonnaient d'un son bizarre : mais, — j'avais ma manière, et des sourires me venaient en relisant les vers de la vierge pâle sur mon sein.
Alors Je lus « Une page d'amour » — de mon vieil ennemi.
Je me souviens qu'un inexprimable émoi m'envahissait à mesure que j'allais et que devant mes Yeux, Chœur grouillant et divers, passaient les cinq Paris énormes et vivant d'une vie nouvelle pour moi : et, la dernière page lue, un mot me vint soudain aux lèvres: Mais c^est un poète^ Zola !
Oui, un poète de la Vie ! et vous aussi, — Balzac, Flaubert, les Goncourt, Daudet et Maupassant, — et vous, les Jeunes vaillants, Huysmans, Henniquc,
Alexis, —VOUS nommez-vous : les poètes de la Vie!
Tous, ils nous donnent le roman d'une vie, ou d'une
période dans une vie :
— Chaque pièce de vers de mes livres sera un Ro man aussi :1e roman d'aune Heure, d'une Minute, d'un.
Moment psychologique et physiologique, — avecle Milieu, cadre du Fait : un Fait qui signifiera quelque chose.
Dans le rendu de VHeurej de la Minute, ou du Moment, J'essaierai de donner l'impression du Milieu sur le Corps, du Corps sur TAme : Je ne comprends pas le Corps sans le milieu ; l'Ame sans le Corps, c'està-dire, l'Idée sans la Sensation : — « nihilin intellectu quod non prius in sensu, »
Je ne crois pas amoindrir ainsi la poésie : nous avions la poésie de l'Ame, de Tldée, sans Milieu ou en des Milieux imaginés : nous aurons en plus la poésie du Sang, et la poésie des milieux modernes, en les villes et les prés
MES IDÉES
Pour la langue — Ah ! pardon, j'oubliais de dire que le Réalisme n'est pas la Pornographie. Ceci expliqué pour les gens dont Zola se plaint: et qui «voient noir quand il y a blanc. »
Pour la langue à parler désormais, en vers : au lieu du Mot qui narre^ le Mot qui impressionne syndiquait.
— Ici qu'on me laisse dire ce que je comprends par Impressionnisme et ce que c'est, pour moi.
Pour moi, Timpressionisme est récriture du Réalisme, c'est le Frémissement de la Vie rendu sur le papier.
Cet Impressionisme est dans les Concourt : mais ce qui leur demande une page, devra se resserrer en cinq ou six lignes, sous peine de longueurs. Un vers sera un pré où Todeur des luzernes, — une eau pâle et glauque où des rides s'élargissant ; un vers sera l'inexprimable souvenir, devant deux grands yeux pâles et froids d'Aïeule, d'un soir d'hiver où veille la lune algide, — un émoi en les reins et la nuque ; un vers sera
lO LÉGENDE D'aMES ET DE SANGS
ïes'mille murmures des heures noires, -^ un dièze de viplon, -<- des voix dans le noir, — la saveur du vent de mer. Dans une phrase passera la musique de la Vie : musique de saveurs, de frissons, de couleurs, d'odeurs, de rumeurs. Une phrase, donnera Técœuremenl d'une migraine, la lourdeur aveulie et molle d'une aprèsmidi d'août, avec je ne sais quel rassasiement venu de moissons mûres
Un seul poète, un grand poète, a des vers pareils, —
Stéphane Mallarmé.
Si je savais son nom, depuis quelques mois seulement, le hasard m'a révélé de ses vers, et depuis quelques semaines à peine, j'ai pu copier son « Aprèsmidi d'un Faune. »
— « Ah I TAprès-Midi d'un Faune I mais ça ne se comprend pas ! » — Mon Dieu ! si, ça se comprend : il ne s'agit que de pouvoir le comprendre
Suis- je monomane? mais il me semble que Mallarmé, dans sonFi:fwn^,est Mn poète réaliste! Non, du Réalisme
MES IDÉES II
au sens rigoureux du mot: ainsi queveulent qu'on le soit les Maîtres modernes, qui veulent la a vision directe de VHumanité », ce que je voudrais aussi, d'après eux '— mais c'est un rêveur qui dans son Rêve, unique, met le sang de ses veines et son souvenir vivant de la Terre. C'est pour cela que son Rêve est unique, et que Mallarmé est un grand I
Dans son Faune, c'est un Réaliste^ — par la langue : dont les mots sont lumière, — clair-obscùr sous bois, avec des chaleurs, — eaux et roseaux, — pâleurs de corps souples verdies aux glauqueurs des verdures; dont les mots sont espoir, doute, inespoir, ironie, — rumeur de sang dans les veines, — pas épaves de Femmes poursuivies, — hans* d'homme vierge, soupir profond sous le sommeil vainqueur
Réaliste par son « Faune ». Il est on ne peut plus humain et de Chair sanguine, ce Faune I doutant sous les bois d'avoir aimé, se demandant s'il est vierge ou non : les nymphes lui glissent des mains, et, en se le-
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vant de dessus les roses, il se demande s'il n'a pas aimé que les roses
« Aimai- je un rêve?
H Mon doute, amas de nuit ancienne, s'achève y ' » En maint rameau subtil, qui, demeuré les vrais
, » Boismémes, prouve, hélas fquebien seul je m'offrais
. '* » Pour triomphe, la faute idéale de roses. »
Alors, il se rappelle les Chasses aux « blancheurs qui ondoient. » Chasses vaines, hélas! et quand, harassé, le pauvre Faune s'endort au lourd soleil, en se souvenant d'un Couple de naïades évanouies, le dernier vers est une ironie oii un sanglot, — chose bien humaine et vraie; :
« Couple, adieu; je vais voir l'ombre que tu devins-
A Stéphane Mallarmé, est-ce une peine ou un plaisir que je fais? Si une peine, il me pardonnera, je l'espère : car, il sentira, dans mon erreur, mon vouloir
MES IDÉES l3
de le remercier à ma manière des heures de joie artistique qu'il m'a données
Maintenant, quelques lignes sur les six livres que je me propose de donner.
Le premier, — sur les Temps primordiaux — et le dernier — sur les Temps à venir — devant venir après Tous, je n'en parle pas. D'ailleurs, ce n'est qu'après des Travaux sérieux, que je saurai moi-même ce qu'ils seront. Ce que je sais, c'est que mon seul guide sera la Science.
Le premier sur la Vie de nos jours sera la mise en scène de l'œuvre sourde et mystérieuse de la Vie qui s'organise — prise aux âges où se révèlent le§ éveils de sang et de pensée ; de dix et dou^e ans à vingt ans.
Quel poète, nous a dit, en vers, un seul mot vrai et digne de faire songer un penseur sur ces genèses de l'Ame et de la Chair : quel poète a regardé, curieux et chaste — chaste comme un physiologiste — l'heure des
El;' 14 LÉGENDE D'AUBS ET DE SANGS
^.- Pubertés, en a vu les émois d'idée et de nerfs et de
b sang : quel poète a suivi l'Homnie et la Femme gran-
f .- dissant selon les milieux : quel poète a analysé, psy-
fi : chologiquement et physiologiquement, TAmour I quel
}y poète a essayé de dire la raison des Chutes et des
y^ infamies ?...
Vers quinze et seize ans, dans les vers, les pâles
vierges, — les anges I — rougissent et soupirent, — et
les Jeunes gens disent à la Nuît leurs espoirs ou leurs
Ç ' désespoirs : voilà leur poésie de la Jeunesse I
- . Puis, ça 1 il n'est pas que l'amour, même à ces âges
d'éveil : s'il est des Tempéraments où il règne, il en
est oti il a peu de prise, et puis il y a les milieux I Ah !
^ les Milieux et les Tempéraments I
Viendra après, — la Vie qui agit — On s'y est risqué parfois, dans la Vie qui agit — pour l'idéaliser, bien entendu I
Le plus qu'on ait pris, U-dedans, — depuis quel-
MES ID^ES
ques années surtout, et Aujourd'hui un peu plus — c'est Tan^our des Impures. L'envie me démange de rappeler de son vrai nom, cet amour des Impures : mais, allons I nous le dirons en vers !
Ah ! les Impures, que de choses rares on a versifiées sur elles I Généralement, et dans les vers publiés hier et ce matin plus qu'ailleurs, — ces Femmes o aux subtiles Caresses » aux croupes et seins de neige — sont des demoiselles dans le genre de Celles qui circulent au Luxembourg, elles-mêmes, ou Celles qui versent les grogs et les « vertes », — et, alors, les voix sourdes où éclatent des cuivres^ les Yeux ©ii vont les rêves maU sains ^ où se creusent des profondeurs vertigineuses^ les lèvres de vampires ? Ce sont les voix, les Yeux, et •les lèvres de ces demoiselles, qui n'ont rien de si démoniaque, je vous assure I...
Dans la Vie, il y a ces amours-là, oui! pas si beaux; mais ils y sont: mais il y a aussi Tous les
P<''v."- l6 LÉGENDE D'AKES et DE SANGS
, amours, par les villes et campagnes I les malsains et
• ' les sains.
f"'^ Non, je n'ignore pas que : u Propter soîum ute-
* * * rum, tnulier est id quod est. » — et que : « Totuskomo ; semenesï.»— Mais, voyons ! iln'est pasquede l'Amour ft,. encore une foisl II y a, par exemple, le Travail, re- *,Jî présenté, là-bas, par les grandes cheminées rouges
* - - des Usines, et par des roulements d'or et de pauvres
gros sous; des va-et-vient de salons, et des mesqui- I ' neries de ménage; des Classes de gens qui ne
vivent et ne penseni pas de la même manière ; par \ exemple : les Maîtres et les valets ; puis il y a des
visions qui ont leur poésie aussi I un Train qui arrive en gare, le grouillis du rue, la vie d'un Village, la
• mer
' Et ceci donc : les Hôpitaux et les Assises, les deux grandes maladies
Viendront, en dernier lieu, les livres — sur l'Age de retour — et la — Vieillesse,
MES IDÉES 17
Il n'est pas nécessaire de dire que nul poète n'a songé à regarder par là. Après quarante ans, finie la Femme, et poussah l'Homme : de quoi rire, oui ! de quoi faire des vers, non !
Oui : mais quand on a, à ses moments perdus, mis le nez dans un livre de physiologie et de psychologie, et regardé et songé ses regards^ eh bien ! non, il a y a pas de quoi rire ; et il y a de quoi faire des vers, de beaux vers même, oui !
Personne n'a donc jamais songé à ce Détraquement profond, lors de la suppression d'Aimer, dans une Chair et une âme! PAge de retour, mais Cest une poésie émue de glas, il y a des * morts làdedans!
Puis, la Vieillesse : mais c'est une volupté âpre de suivre au jour le jour, la marche lente des Corps et des Esprits vers la dissolution finale, avec tous leurs maux étranges : vous avez vu comme la Vie s'organise; voyez comme elle s'en va I
l8 LÉGENDE d'aMES ET DE SANGS
Ainsi, la Vie, rien que la Vie : voilà à quoi s'emploiera mon vouloir.
Ma dernière ligne sera ma première : le livre donné n'est qu'un programme. A vingt-deux ans, un poète de ridéal peut donner un livre : un poète de la Vie ne peut donner qu'un programme, mais — nous verrons.
Novembre 1884.
LÉGENDE
dies irœ
Un soir l'Orgue d'église aux spasmes des Violons Montait loin sa douleur sourde en les râles longs : Voix de genèse, Amour et Trépas, ô pleurs longs.! Un soir l'Orgue montait dans Thorreurdes Violons...
Horreur ! la Terre pleure, et, grande Trisaïeule, Par la vulve et l'ovaire aux ouvraisons de gueule Ainsi qu'Une en gésine appelle et meugle seule : Horreur ! la Terre pleure et pousse, en sa Terreur,
22 L^GSNDE DRAMES ST HE SANOS
nit—m- ^rtl — l—'-C- — -^-1 ■ — -r- — I I ~i 1 r w- - i ' i i i ii - ^ -,
Son sein de glaise rouge et rimmense dièse ' De la genèse en pleurs qui la saigne et la lèse : Horreur I la Mère pleure et du Toux la genèse Dans le noir a vagi le grand et premier pleur :
Horreur ! la Terre a mis au monde ; et, pris de peur, Le noir ivre — sonnez! — ulule à voix mauvaise :
Dans rinouï sonnez I ô vous que rien n'apaise, Sonnez, horreurs du noir et dièse vainqueur I
Sang des* dièses ! le Vague en musique ruisselle Sourde ou mélodieuse, et pleure, universelle, Dans le spasme ou le spleen Pangoisse de mamelle, Quand hurle Taise large ou meugle Pinespoir : Sang des dièses 1 le Vague, eau de voix noire et pâle, Voix de goi:ge se pâme ; et, hors du sexe mâle, Le pollen doux et rauque et qui de Tout s'exhale Hurle un péan d'amour et de mâle vouloir :
DIES IKM ..... 23
Sang des dièses I l'Amour hurle son péan noir Dans le noir qui — sonnez I — ulule au large et râle ; Dans rinouî sonnez, ô rauqueur animale, Plaisir aigu qui pleure aux serres du pouvoir I
Vide et Trépas ! du Tout pleure au loin la nénîe : A la Terre au sein noir l'âme du Vague unie Doloroso s'éplore : et le pleur de la pluie, Vide et Trépas I haut darde, et sousj'ire du nord Troue, hélas I de grands Trous et des mares navrées, Des mares et des mers aux immenses marées Montant : A Toi, Nihil I ô vainqueur des durées, A Toi gloire ! ô Tueur sans aise et sans remord !
Vide et Trépas ! la mer ample, en Tire qui mord, A des sourdeurs — sonnez f — de gorges éplorées Dans rinouï sonnez I ô voix enlangourées !
O noir primordial et soupirs sans essor 1
Oh pleurez ! longues voix, sourdes voix,voix des larmes! Voix du Monde qui saigne et qu'aux ivresses d'armes Traverse, pâle et noir, le long peuple en alarmes Des dièses de TOrgue et des âpres Violons !
Oh pleurez ! longues voix de la lèvre animale : Rien ne vaut la douleur et le plaisir qui râle ; Rien ne vaut TOrgue sourd et Témoi qui s'exhale Apre et rauque, et damné, des Violons noirs et longs :
Un soir TOrgue d'église aux spasmes des Violons Montait loin sa douleur sourde en les râles longs : Voix de genèse, Amour et Trépas, ô pleurs longs I Un soir TOrgue montait dans l'horreur des Violonf;,