‹ Légende des sièclesChapitre 113 sur 277 · Cf. Du Ryer, livre septième, p. .S · texte numérisé non relu

Cf. Du Ryer, livre septième, p. .S

« Les Perses, ayant donc passé le fleuve Asope, marchèrent toute la nuit par ce chemin ayant à droite les monts Etéens et à gauche ceux de Trachine »

V. Hugo a dit : Etée et Trachis. Trachis existe : Etée a-t-il été créé par analogie ? V. Hugo possédait à Guernesey une traduction anglaise des Histoires d'Hérodote, The History of Herodolus, Littlebury, 1777 ; les noms propres y sont en italique et Littlebury traduit UEta et Trachis. V. Hugo ne paraît pas au reste avoir utilisé cette édition.

a. Cf. Du Ryer, livre septième, p. 334-336 :

a Comme le Roy estoit en doute de ce qu'il feroit, et du conseil qu'il devoit prendre, Epialtès, tils d'Eurydémie le vint trouver; et par l'espérance d'en obtenir quelque récompense signalée, il lui découvrit un chemin dans la Montagne qui conduisoit aux Thermopyles, et fut cause par ce moyen que les Grecs qui estoient ordonnez pour la garde de cet endroit, furent desfaits par les ennemis. Depuis il se retira en Thessalie, par la crainte

qu'il eut des Lacédémoniens Il y en a qui rapportent cela d'une autre

façon et disent qu'Onetes de Caristie, fils de Phanagaras, et Corydale d'Antycire descouvrirent au Roy ce chemin, et qu'ils furent les guides des Perses dans cette montagne. Mais pour moy je ne sçaurois croire ce discours, premièrement par ce que les députez que les Grecs envoyèrent à l'assemblée des Amphictyons ne mirent pas à prix la teste d'Onetes et de Corydales, mais celle d'Epialtes Trachinicn, sçnchant bien qu'il estoit coupable. D'ailleurs, nous sçavons qu'Epialtes prit la fuite pour ce sujet, et enfin, comme Onetes n'esloit pas du pays, il est à croire qu'il ne pouvoit sçavoir ce chemin, a moins que d'avoir demeuré longtemps dans cette Contrée. Ce fut donc Epialtès qui descouvrit ce chemin et qui fut le guide des Perses, t>( pour moy je le liens coupable de ce crime. » — Victor Hugo s'est donné le plaisir dès ce premier broiiillon d'emprunter à Du Ryer, comme il le faisait dan» Moreri, un vers tout fait.

LES TROIS CENTS. i53

Il y a plus : le manuscrit des Trois Cents, avant que V. Hugo se fiU avise du parti qu'il pouvait tirer de la similitude numérique des Trois Cents Spartiates et des trois cents coups de fouot donnés à la mer par Xercès, offrait en bas de la dernière page ces quatre vers :

Et tic cette façon la mer fut ini[)ortune. Alors le grand Xercès, sombre, insulta Neptune. Cria : Tu n'ps que dieu, je suis roi ! Souviens-t-en ! Et fit donner cent coups de fouot à l'océan.

C'est dans la marge, à gauche de ces quatre vers, que V. Hugo a consigne le résultat de sa découverte : le manuscrit présente l'aspect suivant :

Trois cents coups de fouet Et de cette façon la mer fut impor-

Ilérodote. Polymnie [tune;

Alors le roi sublime Alors le grand Xercès, sombre, in-

Fit donner trois cents coups do fouet [sulta Neptune

[à l'océan Cria : Tu n'es que Dieu, je suis roi !

(Hérodote dit trois cents [sonviens-t-en

coups de fouet donna trois cents coups

Et fit donner cent coups do fouet à

. . . soldats pour Léonida^s) [l'océan

Peut-on raisonnablement penser que le vers Et fit donner cent coups de fouet à l'Océan

constituait le dénouement du poème ?

La page ne présente à sa fin ni date, ni indication de localité, ce qui serait contraire à toutes les habitudes de V. Hugo, si c'était une page finale : un petit trait indique seul le passage à un autre développement.

Faut-il ajouter que, littérairement, cette conclusion anecdotique serait d'une étrange faiblesse ? et qu'il n'y aurait plus ni contraste, ni fin de drame ?

Il y a donc lieu de supposer que le manuscrit offrait primitivement à la page suivante une suite du développement et que cette suite était précisément la bataille des Thermopyles.

Le brouillon est là pour témoigner que tout au moins V. Hugo avait commencé à composer le récit de cette bataille avec le texte de cette même traduction Du Ryer qui lui a servi pour toute la composition des Trois Cents,

Mais arrive l'instant oii V. Hugo s'avise, d'apr." s la page 178 de Du Ryer, que ce n'était pas cent mais trois cents coups de fouet que Xerc 1" s avait donnés à l'Océan : trois cents coups de fouet donnés à l'Océan,

ï54 APRÈS LES DIEUX, LES ROIS.

trois cents Spartiates arrêtant Xcrcrs, quelle symétrie, quelle coïncidence, où il semble bien que la fatalité ait son rôle I C'est à cet instant que V. Hugo supprime la bataille des Thermopyles et trouve ce dénouement qui fait songer à tous ceux de la Légende des Siècles :

Le lendoniain Aymery prit la ville.

C'est ainsi que Roland épousa lu belle Aude. « Madame, lui dit-il, avez-vous bien dormi .■' » ... Je suis Pan; Jupiter à genoux. »

Et Xcrcès les trouva debout aux Thermopyles,

La fin une fois écourtée, aiguisée en formule concise et tranchante, V. Hugo songea à étoffer le début.

Il imagine donc et il écrit le plan suivant :

II L'armée en route.

III Les Trois Cents, l'attroupement, etc..

(Ms. 4o, fragment ai 4.)

Et, dès lors, il démolit le début de sa pièce, visible encore avec le titre à la page 7 du manuscrit :

LES TROIS CENTS On se mettait en route à l'heure où le jour naît. 1

Le bagage marchait le premier, puis venait

foule Le gros des nations, troupe au hasard semée Qui faisait à peu près la moitié de l'armée.

Un large espace était vide, selon la loi, 5

Entre cette cohorte et la rjarde du roi; Rien n'était comparable au frisson des bannières. Se tordant dans le vent

Superbes, se tordant, secouant leurs crinières. Ouvrant et refermant leurs plis pleins de dragons; Tout le sérail du roi tenait dans les fourgons, 10

Puis marchaient, plus pressés que l'herbe des collines, Les eunuques, armés de longues javelines] Et devant eux couraient, libres et sans liens. Ces grands chevaux

Les vers i à \ passèrent au § I et les autres furent refaits diCfércmment pour le § IL Dès lors, V. Hugo s'éloigne de la composition

LES TROIS CENTS. l55

d'Hérodote qu'il avait d'abord suivie puisque les traits contenus dans CCS douze vers sont empruntés au début du dénombrement du septième livre.

Enfin, au moment de donner à Calmann-Lévy le manuscrit de la Seconde Légende, il dispose les titres suivants :

Les Trois Cents.

I l'Asie.

II VArmée. Le dénombrement.

III la garde.

IV le roi.

Xercès fit donner trois cents coups de fouet à l'Hellespont

(HiiBODOTE, Polymnie.) (Ms. 39, p. 75.)

et, de sa large écriture écrasée de Paris, il écrit les trente vers qui sont datés du 18 octobre 1876.

Il semble donc que la première pensée du poète ait été de faire présager le premier triomphe de la Grèce et la belle résistance des Grecs aux Thermopylcs, défaite qui fut une victoire.

Et, si V. Hugo n'a pas incorporé dans les Trois Cents ce qu'Hérodote disait ou faisait dire dans ses discours au sujet de la supériorité morale des Grecs et de la protection que leur accordaient les Dieux. s'il n'a pas dans les Trois Cenl^ mis à profit tout l'aspect légendaire, mystérieux et di%in du triomphe final, c'est qu'il Ta réservé pour des poèmes séparés : les Bannis, achevés à la môme heure que les Trois Cents \e 25 juin 1878, le Détroit de l' Euripe vcril en décembre de la même année, et la Chanson de Sophocle à Salamine, mise au net <-n 1876.

Ces trois poèmes me semblent appuyer l'hypothèse que la pièce des Trois Cents a eu pour point de départ le triomphe de 1' « étoile» sur l'énorme noirceur ; il a fallu la rencontre d'un trait final séduisant, issu de de la parenté numérique des sohlals de Xercès et des coups de fouet donnés à la mer, pour détourner le poète de son premier dessein.

Le souci du pittoresque et de l'étrange a prédominé dans l'esprit de V. Hugo sur la constitution logique du poème des Trois Cents. La couleur y a gagné, l'impression dramatique n'y a rien perdu: le dénouement laisse présager la victoire s'il ne la décrit pas, et ce qu'il contient d'imprécis est favorable au jeu de notre imagination.

l56 APRÈS LES DIEUX, LES ROIS.

Dans quelle édition de Du Rjer V. Hugo a-t-il glane tout ce qu'il a emprunté indirectement à Hérodote ?

Patiemment, scrupuleusement, AL Fréminct a comparé les différentes traductions des Histoires et il a établi sur de nombreuses et indiscutables preuves que V. Hugo avait utilisé la traduction Du Ryer. Entre autres témoignages significatifs, une faute d'impression reproduite par le poète lui permettait de préciser que V. Hugo s'était servi de l'édition de 1718.

J'avais en 190^ constaté dans la bibliothèque de V. Hugo à Guernesey la présence de la traduction Du Ryer : preuve matérielle que je suis heureux d'apporter à la sagace investigation de M. Fréminet : cette traduction était placée dans un rayon qui contenait des volumes in-12, entre le Traité des Jeux et divertissements de J.-B. Thiers, Paris, Dezalliers, 1786, et la Vie de Cicéron, Didot, 17^9: je n'en ai malheureusement pas la date.

Mais la recherche est suffisamment circonscrite : il ne peut être question que d'une édition in-12 de Du Ryer, et, de plus, d'une édition qui contienne la faute d'impression Anane pour Anave.

L'édition de 1713 n'est pas seule à remplir ces conditions; il en existe une autre parue à Paris, chez Augustin Courbé, au Palais, dans la petite salle à la Palme MDGLXV. Celte édition a été vendue en province, chez d'autres libraires. J'ai eu entre les mains un exemplaire du tirage de Grenoble, chez Pierre Charoys, place Mal-Conseil. Le texte en est de tous points, sauf l'orthographe, semblable à l'édition signalée par M. Fréminet. Toutefois l'édition de Charoys contient dans les marges quelques titres, en italique, différents de ceux de l'édition de 1718, et un très grand nombre de noms communs sont imprimés avec une capitale. Il nous paraît que c'est de ce texte de i665 que s'est servi V. Hugo. Les capitales ont attiré son attention sur les mots de valeur et sur certains traits curieux, répétés en titre dans la marge. Ainsi, à propos de ces deux vers :

Puis des prêtres portaient le pétrin, où la reine Faisait cuire le pain sans orge et sans levain,

M. Fréminct met en note : « Il n'est pas question de la reine dans Hérodote ».

Je suis si^r que si M. Fréminct avait consulté l'édition de iGCû, l'indication d'Hérodote ne lui aurait pas échappé. J'y lis au livre VllI, p. il8î>, en marge : La Heine mesme pestrissoit le pain, et, dans le texte « ...et mesme la Reine pestrissoit le pain et le faisoil

cuire ». L'édition de i-i3 contient les mêmes termes, mais les caractères romains des marges sont confus et les phrases n'y sont point séparées par des blancs.

Maigre preuve, dira-t-on, non sans raison : aussi bien je me borne à signaler cette édition de 166.Ô, sans insister, simplement parce que j'ai l'impression qu'elle a souligné matériellement aux yeux du poète quelques emprunts à faire et, parce que, vendue sous des firmes différentes à Paris et chez des libraires de province, elle a eu plus de chances d'être rencontrée à Guernesey ou ailleurs par V. Hugo.

Nous signalons dans nos notes les emprunts faits par V. Hugo au texte d'Hérodote.

Nous constatons qu'à ces emprunts se sont soudés un certain nombre de détails issus de la fantaisie du poète, quelquefois même de curieuses particularités biographiques, tels que le temple de jade construit pour la fille de Cambysc, ou même des souvenirs de propos de table, tel le détail scientifique sur Castor et Poilu x '

Mais il est une source de pittoresque dont nous voulons montrer dès maintenant l'ensemble parce qu'il nous paraît que les détails dérivés de cette source ont accentué la couleur asiatique du poème.

V. Hugo semble n'avoir pas été étranger au mouvement de curiosité qui se manifesta de iS^i à 1878 à l'égard des antiquités assyriennes et des fouilles des archéologues.

Il avait dès Cromwell montré son goût pour le merveilleux archéologique des temps bibliques. Car la Tête Ronde dessine dans Cromwell une première esquisse de l'armée de Xercès. C'est l'armée de Sennachérib :

Songe à Sennacliérib qui venait d'Assvrie, Traînant après sa tente une armée aguerrie; Neuf cent mille soldats, si fiers, si furieux Que leur souflle eut pousse les nuages des cicui ; D'impurs magiciens; d'afTreui onoccntaures ; Des Arabes, heurtant les cymbales sonores; Des bcufs, dos léopards accoutumés au frein; Des chariots de guerre armés de faidx d'airain ; D'ardents chevaui, qu'auraient allaités des tigresses ; Et six cents éléphants, mouvantes forteresses. Qui, dans les légions déchaînant leurs pas lourds, Sur leurs dos monstrueux faisaient bondir des tours. Ce n'étaient que chameaux, buITles, zèbres, molosses, Mammons, d'un monde éteint prodigieux colosses ;

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