Cf. la note des vers lôô-iGg
i58 APRÈS LES DIEUX, LES ROIS.
Rugissante mêlée, où se croisait encor
La roue aux dents d'acier des chars écaillés d'or*.
{Cromwell, Acte V, Scène xiv.)
Comment imaginer que V. Hugo, orienté par la Bible vers ces trésors de pittoresque, ne se soit pas intéressé aux découvertes qui se multiplièrent au milieu du xix« siècle ?
Nous ne prétendons pas les cnumérer. Qui ne connaît d'ailleurs les magnifiques albums in-folio de Layard, de Botta et de V. Place, les études de Rawlinson et de Jules Oppert, sans parler des œuvres de vulgarisation de Cavaniol ou de Feer ? Comment supposer que V. Hugo, qui se proposait de faire une large part à l'Asie antique dans la suite de la Légende des Sièc/es 2, n'ait jamais consulté ces livres, feuilleté ces gravures ou tout au moins fait une visite au Louvre È. D'ailleurs il avait dès i858 largement mis à profit le texte de Lavard, grâce aux nombreuses citations qu'en donnait Ernest Feydeau dans son volume des Couluincs et usages funèbres des peuples de l'Orient, qu'il avait envoyé à V. Hugo, et qui fut la source abondante et constante de Zim-Zizimi ^. Il connaissait le Journal Asiatique par Jules Oppert et il y avait emprunté le texte de la stèle de Mesa * ; l'on peut supposer qu'il ne resta pas sans chercher à connaître quelques-unes des nombreuses publications dont cet assyriologue fut l'auteur.
Il est impossible de douter que V. Hugo ait eu pour point de départ des informations savantes quand on considère l'ensemble des additions faites par lui au texte d'Hérodote.
Los noms singuliers de Bars, de Nims et d'Abrodes offrent trop de parenté avec des vocables connus de langues asiatiques pour ne pas les croire venus de source érudile. Les Bars sont sans doute les Bàpar de Ptolémée, peuple indien qui habitait au delà de ce fleuve du Gange où la ville de Gour a fourni à Y. Hugo un autre nom de peuples. Peut-être aussi "V. Hugo a-t-il, en regardant les gravxires de l'ouvrage de Rawlinson, été frappé par la longue discussion sur les vocables Bar et Nim qui, associés ou séparés, reviennent sous les yeux pendant six pages, et sont imprimés en italique : les Nims viennent sans doute de là. Les Abroï, peuple illyrien chez Etienne de Byzance, ou plutôt les Abrettes, habitants d'Abrcttène de Nysie,
1. Tous ces détails sont empruntés à la description de l'armée d'Anliochus dans les Macchabées, I, vi, 30-/47. ^^^ Onocentaures proviennent d'Isaïe, XXXIY, i4.
2. Cf. les fragments publiés dans l'édition OllendorfT, p. 5ai-5a'i.
3. Cf. La Légende des Siècles de V. Hugo par Paul Hcrret. Paris, Hachette, igao, tome IT, p. /lui-doG.
4. Cf. Revue d'Histoire littéraire de la France, jan\ier-mars 1919.
chez Strabon, peuvent ne pas paraître étrangers à la dénomination d'Abrodes. J'ignore à quels textes précis V. Hugo a emprunté ces mots; il n'était plus comme pour la Légende des Siècles do 1869 prisonnier de sa liililiothèquo à Guernesey, il était rev<;nu à Paris; entre temps il avait voyagé, il avait travaillé pendant une quinzaine, en 1862, à la bibliothèque de Bruxelles, il était passé par Londres, il recevait à sa table à Paris des érudits. Le champ des recherches est donc sans limite.
Mais ce qu'on peut pressentir, c'est que les termes de Bars, de Nims et d'Abrodes ne sont pas de pure fantaisie et qu'ils cachent des souvenirs, plus ou moins altérés, de lecture ou de conversation.
Il apparaît plus nettement encore que, lorsque V. Hugo fait figurer dans le cortège de Xercès un singe, des éléphants, des bourreaux, des paniers de butin, des captives en deuil, il emprunte tous ces détails à la vision des bas-reliefs assyriens, qu'il ait vu ces bas-reliefs au Louvre, dans les planches de Botta, de Place ou de Lavard, ou dans les illustrations de Rawlinson. Là est le point de départ de son invention. Il suffit d'avoir fait une visite au Louvre et d'avoir feuilleté ces planches et ces illustrations pour avoir les mômes visions que le poète. Voici sur le bas-relief de Salmanazar II les singes et les éléphants représentés ensemble ' ; voici, dans la salle du musée Chaldéen, en métal ou en pierre verdàlres, les statues et les statuettes à turbans, et je m'explique le singe Béhémos et les Bars au turban vert venus des deux Chaldées-. Sans nul doute V. Hugo confond les défdés d'armée, les offrandes de butin, les présentations de prisonniers, les scènes de décapitation : les hommes nus ne sont pas des guerriers en marche, ce sont des soldats tombés sur le champ de bataille et dépouillés de leur vêtement, des captifs qu'on va décapiter''. Ces bourreaux ne sont pas masqués ; mais, en dépeçant leurs victimes, ils brandissent d'étranges lames de fer et la cruauté est figée dans leurs traits durs et profondément entaillés '"^ ; les grands vases qu'on voit à côté des chars de guerre ne sont pas des vases de nitre et d'huile, mais des vases de sacrifice ; les singes et les éléphants ne partent pas en guerre, mais sont offerts en tribut ; ces femmes au long voile, ces
1. Cf. Lavard, The monument of IS'ineveh, i8/ig, tome II, tig. 63. L'original est au liritish Muséum, et le Louvre en possède une reproduction en plâtre.
2. Sur les statues et statuettes clialdcennes et la date de leurs découvertes, cf. Heuzey, Catalogue des antiquités Chaldéennes. Paris. 190a, p. 289.
3. Cf. Botta, Le monument de Ninive, 18GG-69, tome I, planches 6ft, 65, 67 et 76 ; tome II, pi. 98.
4. Cf. notamment, sur la brique émaillée, découverte précisément dans le premier semestre de 1878 et reproduite dans le Dictionnaire de la Bible de Vigoureux, Art. Bourreau, l'exécuteur, le daïku qui accompagne un char de guerre.
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captives en deuil qui sont transportées sur un char ne sont pas exactement la sibyllo d'Endor, mais leur gravité triste leur donne des airs de prop'nétesses *. Aucun des détails ajoutés au texte d'Hérodote ne peut prétendre à la précision scientifique ; car ce ne sont pas cette fois des emprunts de lecture, mais des souvenirs de vision, ce qui peut surnager et flotter dans la mémoire de formes entrevues quand ou vient de parcourir rapidement dans un musée ou dans un volume une longue suite de bas-reliefs assyriens. Tout au moins rcste-t-il à l'ensemble de ces souvenirs une forte couleur de vérité artistique.
Avec les bataillons d'Hérodote ont voisiné dans la pensée du poète, en provenance de documents vus, des images sculpturales, chars de guerre, silhouettes en marche de guerriers, de prisonniers ou d'animaux ; et ces formes évoquées ont pris place çà et là dans le poème des Trois Cents sans en rompre l'harmonie.
A la muraille du palais assyrien sur laquelle, haut en couleur et fraîchement émaillé, défilait le cortège d'Hérodote, il a semblé au poète que manquaient quelques briques ; il a traité le texte de Du Ryer comme un bas-relief incomplet : d'une main curieuse, il a tenté lui aussi sa manière de « restitution », à l'instar d'un Botta ou d'un Layard ; mais différent sur ce point des archéologues, en complétant son modèle avec des éléments connus et par analogie, il a eu plus souci de l'harmonie des lignes et des couleurs que de la scrupuleuse vérité de l'histoire.
Qui oserait le reprocher à un poète ?
Bibliographie.
G. d'Eichtha.l. Hérodote et V. Hugo, à propos du poème : Les Trois Cents, Paris, E. Leroux, 1902, in-8, i4 pages.
E. Ernault. Notes sur V. Hugo, Poitiers, Masson, igoS, in-8, p. 7-11.
Tu. GoLARDEAU. Le seplieme livre d'Hérodote et les « Trois Cents » de Victor Hugo. Extrait des Annales de l'Université de Grenoble. Tome XVI, n" i, 190/i, in-8, 27 pages.
E. Fréminet. Les sources grecques des Trois Cents. Bibliothèque de la Faculté des Lettres de Paris, XXI, Mélanges d'histoire littéraire publiés sous la direction de M. le professeur Lanson, Paris, Leroux, 1906, in-8, p. i-/io.
Paul Berret. « Les Trois Cents » de V. Hugo. Revue Universitaire. Avril 1920.
1. Cf. Bas-reliefs du Musée assyrien, N" 8G, au Louvre; et Layard, Tlm Monament 0/ I\'infveh. tome H, p. sa.
Hérodote, Polymnie.