‹ Légende des sièclesChapitre 145 sur 277 · AIDE OFFERTE A MAJORIEN · texte numérisé non relu

AIDE OFFERTE A MAJORIEN

Le manuscrit du dialogue qui porta plus tard pour titre Aide à Majorien offre un assez curieux aspect.

La pièce a été écrite sur quatre petits morceaux de papier ; le premier est un verso d'enveloppe qui porte au recto un cachet de la poste française du i9 décembre iSSg, le second est de même nature, c'est encore un verso d'enveloppe avec un timbre anglais bleu de deux pence : le Iroisiîme et le quatrième sont des fragments de papier à lettres.

Voilà qui laisse déjà pressentir que V. Hugo a écrit, en cédant à l'inspiration du moment, sur le papier qu'il avait sur sa table à portée de sa main.

Le manuscrit est de plus presque sans rature.

Plus tard les quatre morceaux furent remis parV. Hugo dan^s une chemise sur laquelle il écrivit :

Aide Secours offerte à Majorien prétendant à l'empire

Le premier texte du poème est fait pour étonner : il porte pour titre :

Secours offert à Numérien, prétendant à l'empire et le décor en prose est celui-ci :

Germanie, forêt, crépuscule. Numérien à un créneau : la horde des Cimbres dehors.

Le dernier mot du poème est dès la première version Attila : mais c'est un Gimbrc qui s'attribue ce nom.

Aumérien.

Quel est ton nom à toi qui parles ?

Le Cimbre.

Attila !

Or Numérien est monté sur le trône en 283 et il est mort la même année; Attila a régné de !x-).S à ^52 : la rencontre est bien impossible. Attila est qualifié volontairement' par V. Hugo de Cimbre et les Cimbrcs furent exterminés par Marins en loi av. J. G. On peut de plus remarquer que V. Hugo a laissé subsister dans la pièce d'autres imprécisions, pour ne pas dire plus, en présentant Dentatiis, César et l'invraisemblable Spryx comme vainqueurs déjà des peuplades conduites plus tard par Attila.

Quelle était donc l'intention de V. Hugo .'*

Il tenta, semble-t-il, do présenter à notre imagination une scène synthétique ; il groupa des fragments d'événements et des personnages d'époque difTérenle, évoquant le souvenir d'invasions diverses : procédé de généralisation et de fragmentation qui rappelle, à peu de chose près, le système de tronçonnement et de combinaisons visuelles, employé par certains peintres actuels pour doimer la vision d'ensemble d'un paysage, d'une armée en marche, d'une bataille. Par une semblable méthode, il entrecroisa les hordes barbares, les généraux vainqueurs, les empereurs faits ou déposés par les conquérants envahisseurs.

Placé à une telle hauteur de généralisation, le scénario, dramatique et théâtral, imaginé par le poète, pouvait n'avoir avec la réalité que des points de contact intermittents.

Mais quand V. Hugo se relut, son audace lui parut sans doute un peu trop grande, car il avait choisi, pour type d'empereur créé parles barbares, Numérien, qui en réalité avait succédé tranquillement à so.n père Carus qu'il aimait tendrement.

Hugo eut le vague soupçon que Numérien ne convenait pas, et il écrivit sur son manuscrit :

Vérifier.

Il vérifia.

Et à Numérien, il substitua Majorien, q>ii fut, après la mort

I. Le mot Cimbre surcharge en effet un mot plus vague et moins compromettant : Le Chef.

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d'Atlila, fait empereur par le barbare Ricimer et dont la rencontre avec Attila n'avait rien de matcriellement impossible.

En effet la scène est située en Germanie. Or, dans un article de la Reoue des Deux-Mondes qu'avait pu lire V. Hugo ', Amédée Thierry nous apprend qu'avant l'invasion des Gaules par les Huns, deux clicfs Franks se disputaient la possession des territoires traversés par le Ncckar ; Aétius prit le parti du plus jeune, Attila celui de l'aîné. D'autre part, nous savons que dans sa jeunesse Majorien suivit Aétius ; Sidoine Apollinaire nous a raconté comment la femme d'Aétius se méfiait de ce Majorien, et craignait de voir son mari supplanté par son jeune et brillant lieutenant'-.

Placée à la date de la rivalité des deux chefs Franks, la proposition d'Attila, faite à l'ambitieux Majorien, n'avait rien d'invraisemblable.

Si nous admettons donc que V. Hugo ait puisé sa matière dans Amédée Thierry et dans Sidoine Apollinaire, nous sommes, dans l'Aide à Majorien. en présence d'un de ces dialogues, tels qu'en composaient autrefois les élèves de rhétorique latine sur des données iiypolhétiques, ni contredites ni affirmées par l'histoire, et qui étaient favorables au jeu de l'imagination.

Mais V. Hugo avait -il poussé jusqu'à Thierry et jusqu'à Sidoine Apollinaire ses investigations ?

11 est permis d'en douter.

Avec Numérien, V. Hugo a corrigé aussi le Cimbre qui cadrait mal avec Attila et il l'a remplacé par le terme très vague : L'homme ; mais il a conservé Spryx, César et Dentatus.

Il ne paraît nullement avoir eu l'intention de substituer à sa généralisation première une scène de réalité précise et bornée, issue d'une exacte documentation historique. Il s'est contenté, semble-t-il, de supprimer les invraisemblances qui, vérification faite, lui ont paru les plus choquantes.

1. Revue des Deux-Mondes, i"' mars iSbi, EpiscUes de l'Ilisloire du cinquième siècle, Attila dans les Gaules, p. 987.

L'Histoire d'Attila et de ses successeurs parut en volume en iS56 et l'on retrouve, tome I", p. i3-, les détails que nous donnons ici.

2. Sidoine Apollinaire, Panégyrique de Majorien, vers 3i5-3i6.

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